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Faire de la musique après Katrina : Les Brass Bands

par Aug Email

Alors que le carnaval de la Nouvelle-Orléans bat son plein, nous avons souhaité comprendre ce que le cyclone Katrina avait eu comme conséquences sur la scène des Brass Bands. Symbole de la tradition musicale de la ville, ces fanfares de jazz jouent le plus souvent dans les rues, lors des funérailles (les fameux jazz funerals) ou lors du Carnaval, pour le défilé du Mardi-Gras ainsi que sur scène. Composée d'une petite dizaine de musiciens, souvent moins, les Brass Bands emploient surtout des cuivres et des percussions.

Dans le cadre de notre "séjour" à la Nouvelle-Orléans, nous vous avons déjà parlé des Brass Bands à propos de la série Treme et de la scène rap de la ville, en particulier du style "bounce" (entretien avec Jean-Pierre Labarthe).

Pour nous éclairer sur la vitalité de cette scène, son rapport à la ville et à son passé et comprendre ce que Katrina a changé, nous avons donc posé quelques questions à un spécialiste. Nous avons demandé à Bruce B. Raeburn, professeur et  responsable du centre d'archives du Jazz  à l'université Tulane de la Nouvelle-Orléans, lui-même musicien (il est batteur), de nous servir de guide. Il a eu la gentillesse de nous donner quelques clés et de nous proposer une demi-douzaine de titres emblématiques joués et rejoués par les Brass Bands tout au long du XXème siècle jusqu'à aujourd'hui. Ces titres constituent la playlist que nous vous proposons après l'entretien.

 

 

 

[Le Young Tuxedo Brass Band en 1959, photographié par Lee Friedlander]

 

1. Pouvez-vous nous décrire la situation de la scène des Brass Bands dans la première moitié des années 2000, avant Katrina ?

 

Depuis la fin des années 1970, la scène des Brass Bands à la Nouvelle-Orléans a été d'une grande vitalité, émanant en partie des expérimentations de l'orchestre de l'Eglise Baptiste de Fairview, créée par Danny Barker. Ces expérimentations ont permis à des jeunes musiciens de Brass Band comme Leroy Jone, Gregg Stanford ou Gregory Davis (parmi beaucoup d'autres) de suivre différentes visions esthétiques, qu'elles soient traditionnelles ou plutôt expérimentales, comme celle du Dirty Dozen Brass Band. Danny leur a dit de travailler sur la discipline, la technique et le comportement, mais ne leur a jamais dicté un style. Les groupes des années 1980, comme le Rebirth BB, ou des années 1990, comme le Soul Rebels BB et le Hot 8, ont suivi les traces du Dirty Dozen, tandis que des orchestres plus traditionnels comme le Treme BB, le Young Tuxedo BB ou l'Algiers BB ont conservé un répertoire plus traditionnel. Cependant, de manière générale, le saxophone a progressivement remplacé la clarinette dans beaucoup de ces groupes, devenant l'instrument dominant parmi les instruments à anche. Malgré l'émergence de groupes plus jeunes avant Katrina tels que TBC (To Be Continued [à suivre], formé 3 ans avant le cyclone), le Rebirth et le Hot 8 étaient à la lutte pour les meilleures places dans les défilés. Le Soul Rebels BB avait décidé de ne plus participer aux défilés bien avant Katrina en vue de s'établir avec succès comme un ensemble Hip Hop sur le marché national.

 

 

2. Quels sont les quartiers de la Nouvelle-Orléans les mieux représentés pour cette musique et comment les groupes conçoivent-ils leur relation avec la ville dans son ensemble ?

 

Treme, Central City [à proximité immédiate du CBD] et Gerttown [entre Mid-City et Uptown, à l'ouest du centre] sont les zones privilégiées de la tradition des "second lines", mais le 9th [à l'Est du centre] et le 7th [au Nord du French Quarter] wards [arrondissements] sont aussi parfois concernés. Les groupes vont là où les Social Aid & Pleasure Clubs (1) qui veulent bien les employer sont situés. De ces quartiers, Treme est probalement celui qui a le plus fort pourcentage de musiciens de Brass Band résidants rapportés à la population dans un seul quartier, même si ils jouent dans toute la ville.

 

 

3. Comment Katrina a-t-il affecté les musiciens de la ville ?

 

Moins de travail et moins d'argent pour le boulot obtenu. Le remplacement des instruments a été la grande question pendant les deux premières années qui ont suivi l'ouragan, un problème largement résolu par Music Rising, de même que le problème du logement, une question plus difficile. Quelques musiciens ont pu profiter du projet Musicians Village dans le 9th ward, mais peu d'entre eux étaient des musiciens de Brass Band en raison du protocole de crédit en lien avec Habitat for Humanity (2) , qui excluait les musiciens qui ne retournaient pas leur déclaration d'impôts et avaient des problèmes récurents de crédit. Il y a eu des incertitudes dans quelques quartiers quant à la survie de l'héritage musical de la Nouvelle-Orléans. Cinq ans plus tard, nous pouvons dire qu'il a survécu, mais pas sans changement.

 

[Voici un petit extrait d'une parade cette année avec les Stooges. C'est filmé un peu vite, mais regardez et écoutez pour l'ambiance]

 

 

 

4. Comment Katrina et ses séquelles ont-ils changé la manière dont ces Brass Bands considèrent leur tradition musicale, eux-mêmes et leur ville ?

 

Katrina a forcé la plupart des musiciens de Brass Band à se pencher sur leur situation, ce qui a conduit à une résurgence globale de l'intérêt pour la tradition et pour le positionnement des groupes dans cette continuité. Les Soul Rebels ont réalisés beaucoup de services pour leur communauté en 2006, les Hot 8 ont travaillé avec le Dr. Michael White [Professeur, producteur et musicien] pour approfondir leur compréhension du répertoire traditionnel des brass bands et leur engagement dans celui-ci, au Sound Café en 2007. D'une manière générale, le cloisonnement entre traditionnel et moderne semble être devenu moins rigide, en même temps qu'une prise de conscience s'est opérée, permettant à chaque musicien de Brass Band d'obtenir une place d'honneur si ces compétences le lui permettent, peu importe le style.

 

 

 [Baby Boyz Brass Band]

 

5. Y a-t-il un lien important entre la musique de Brass Band et le Hip Hop ?

 

Soul Rebels, Baby Boyz, Young Fellaz, TBC, Coolbone, Rebirth, The Stooge : Tous ces groupes ont exploré les synergies avec le Hip Hop, menant à l'émergence du "bounce" dans les années 1990 et, après Katrina, à une fusion des genres, des scènes et des publics dans des endroits comme Duck Off, sur Tureaud Avenue dans le 7th ward. Katrina semble avoir renforcé ce lien, tout en renouvelant en même temps l'intérêt pour le style et le répertoire traditionnels.

 

 

6. Pouvez-vous nous donner quelques titres des morceaux les plus représentatifs de la musique des Brass Bands ?

 

   1. Bunk’s Brass Band, “Oh Didn’t He Ramble” (1944)
   2. Eureka Brass Band, “Sing On” (1951)
   3. Young Tuxedo Brass Band, “Joe Avery’s Piece (Second Line)” (années 1950)
   4. Olympia Brass Band, “It Ain’t My Fault”Titre créé en 1964 par Smokey Robinson et Wardell Quezergue, enregistré à de nombreuses reprises par l'Olympia BB et d'autres groupes.
   5. Dirty Dozen, “My Feet Can’t Fail Me Now” (1984)
   6. ReBirth “Casanova” (2001)
   7. Hot 8 “Sexual Healing” (2007). Une version très New Orleans du tube de 1982 de Marvin Gaye.

 

Ecoutez ces morceaux dans la playlist ci-dessous. Certains morceaux n'étaient pas disponibles, j'ai donc parfois mis une version par un autre groupe ou un autre morceau du même groupe :

 

 

Propos recueillis et traduits par Aug (you can read it in english here). Merci à Véronique pour sa relecture attentive.

 

Un grand merci à Bruce Raeburn pour sa gentillesse et sa disponibilité !

 

Notes

(1) Les Social Aid and Pleasure Clubs sont des associations créées au XIXème à la Nouvelle-Orléans. Elles sont à  l'origine de la tradition des "second lines".

(2) Habitat for Humanity est une ONG chrétienne oecuménique qui travaille dans le logementi. Elle construit des logements simples, abordables et convenables en partenariat avec les gens qui en ont besoin.

 

 

Liens

 

 

 

Les autres articles de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans :

 

Treme : NOLA après Katrina

par vservat Email

 

 

Le dieu des séries existe. Vous l'avez peut être déjà rencontré en visionnant sa création sise à Baltimore, intitulée "The Wire". Cinq saisons, 60 épisodes pour disséquer avec la précision d'un chirurgien ou nouer, avec celle d'une dentellière, les complexes relations entre les flics, les gangs, les dockers, les journalistes et les politiciens de cette grande métropole de l'est des Etats-Unis. Et autant pour faire naître, sous les yeux d'un spectateur ébahi, le quotidien sans concession, organique, poisseux des habitants de Baltimore avec lequel on se familiarise, dans lequel on sombre parfois, tant il est dénué d'angélisme et de manichéisme. 

 

 

 

 

 

 

Autant dire, que "Tremé" (s'écrit "Treme" ou "Tremé" et se prononce "twemay") , nouvelle série de David Simon, qui donna vie à "The Wire", était attendue avec une certaine impatience...Saison 1 visionnée, le plus difficile maintenant est de patienter jusqu'à la deuxième et d'aller brûler un cierge pour que toutes celles qui suivront soient de la même facture.

 
Evidemment, on aurait beau jeu de continuer à filer la métaphore religieuse autour de cette série qui relate les destinées entrecroisées des habitants de Tremé-Laffite, quartier de la Nouvelle Orléans, après le déluge, pour ne pas dire l'apocalypse, que constitua le passage de l'ouragan Katrina  à l'été 2005. On pourrait d'autant plus se le permettre qu'un des personnages à part entière des 10 épisodes de la première saison est sa musique et que, quelle que soit la façon dont elle est présente , elle est quasiment toujours le fil qui relie les hommes à la vie, les conduit à la résurrection.
 
Pourtant, ce ne serait peut être pas rendre justice à la démarche des auteurs, qui n'est en rien mystique ou empreinte de religiosité ; au contraire, ce qui frappe encore dans "Tremé", bien qu'on y soit habitué depuis "The Wire", c'est le tissu humain épais, pluriel, complexe, qui donne corps à un récit polyphonique, toutefois, solidement lisible et ancré dans une réalité qui floute la frontière entre la fiction et le documentaire.  
 
 
 
"Shame, Shame, Shame on You, Dubya" : NOLA et Katrina. 
 
Il faut tout d'abord replacer la série dans son contexte qui est celui de la Nouvelle Orléans post-Katrina. Les équipes de HBO ont d'ailleurs commencé à tourner très tôt (3-4 mois) après le passage de l'ouragan qui laissa la ville exsangue.
 
Située sur le littoral du Golfe du Mexique, traversée par le puissant Mississippi (dont elle suit un méandre, d'où son surnom de "Crescent City" 1), bordée au nord par le lac Pontchartrain, la Nouvelle Orléans a toujours eu un rapport intime et difficile avec l'eau qui la cerne de toutes parts. Déjà  en 1927, une grande crue avait touché la ville inspirant à Kansas Joe McCoy et Memphis Minnie son "When The levee breaks"2 et à Faulkner "Si je t'oublie, Jérusalem" en 1939. En 1965, 40 ans avant Katrina, l'ouragan Betsy avait, à son tour, dévasté la ville. Quelques habitants de cette métropole du sud des Etats-Unis, en grande partie construite dans une cuvette, et sous le niveau de la mer, en conservent la mémoire. 
 
 
[Sur ce plan, dans les infobulles, les digues du lac Pontchartrain cèdent, 
la coupe reliant les point A à B montre que la ville se situe, en partie, sous
le niveau de la mer. ©revue vertigo, avril 2006]
 
Le 25 août 2005, l'arrivée d'un nouvel ouragan est annoncée, il affecte alors les côtes de la Floride. Puis, il se renforce progressivement en s'enroulant au dessus du Golfe du Mexique jusqu'à atteindre une force 5, soit la puissance maximale possible, à la veille de toucher la Nouvelle Orléans. Le 29 août, vers 11 heures, après avoir légèremet baissé en intensité passant de niveau 5 à 3, ce qui correspond tout de même à des vents de plus de 200 km/heure, Katrina s'abat sur la ville. Outre la force des vents, il faut compter avec une remontée des eaux du Mississippi, alimentée par une vague de 9 mètres ( storm surge = onde de tempête) , et un déversement de 250 litres d'eau par mètres carré. Les digues qui protègent d'ordinaire la ville, de surcroît mal entretenues, ont évidemment cédé sous le déluge. Certains quartiers se retrouvent alors sous 6 mètres d'eau. Donné tardivement le 28 août, l'ordre d'évacuation est pour partie inopérant si bien qu' il reste de nombreux habitants pris au piège dans leurs maisons, leurs greniers ou sur leurs toits après le passage de l'ouragan. 
 
 
  [Une famille attendant les secours sur le toit de leur
maison. Source Le Monde.]
 
Le terme de "catastrophe naturelle" appliquée à Katrina (et aux autres phénomènes climatiques du même type), est plus que jamais un oxymore. A la Nouvelle Orléans, la gestion du territoire par les hommes a très largement agravé les risques (le niveau de la ville s'affaisse régulièrement sous le poids des aménagements humains, le système de protection face aux tempêtes tropicales ne fonctionne pas faute de crédits3).  Katrina nous a aussi appris que la fatalité ne préside pas seule aux conséquences des ouragans car, en matière de risques, tout le monde n'est pas égal ;  les pauvres encore moins que les autres. 
 
Lors de la déferlante Katrina, les élites urbaines et les classes moyennes ont certes tardivement évacué la ville, mais sont en route hors de la zone dès le 28 au matin, d'autant plus que la majorité d'entre elles vit dans les banlieues. Les pauvres dont 2/3 sont afro-américains vivent, eux, dans le centre ville. Ils restent sur place, bloqués par l'absence de voitures, d'endroit où se réfugier ou de connaissances pour les héberger. Quand l'ouragan est aux portes de la ville, c'est déjà trop tard. Les services d'évacuation sont débordés, les communications téléphoniques saturées, les vents empêchent le travail des pompiers etc. Le maire de NOLA4, Ray Nagin,élabore un plan d'évacuation de dernière minute autour de 12 points de rendez vous depuis lesquels les habitants doivent être évacués par bus. Ils n'arriveront jamais, les chauffeurs ont déjà quitté la ville.
 
300
[Les embouteillages à l'heure de l'évacuation
source Portland Independant media center]

Et que dire de ce qui se passe après la tempête ? Dans le centre ville, la priorité des instances fédérales et de la police locale est avant tout de sécuriser la zone, non d'apporter des secours. Or, dans le Convention Center et dans le Superdome, les habitants, désormais souvent appelés "réfugiés"- comme s'ils n'étaient pas partie intégrante de la population - sont très majoritarement des pauvres et des afro-américains. Georges Bush achève de donner un signe de mépris, que certains n'hésiteront pas à interpréter comme la preuve de son racisme5, en survolant la ville dévastée sans aller à la rencontre des sinistrés. De ce scandale, qui entachera sa 2° mandature jusqu'à la fin, "Tremé" fait un de ses hymnes porté par Davis MacAlary, le DJ fantasque, intitulé "Shame,shame, shame on you Dubya".6
 
 
La frontière est mince entre le ressenti de la population et la réalité du traitement inéquitable fait aux victimes de Katrina. Alors que les Afro-américains représentent 67% de la population de la ville, ils formeront 76% des victimes. A raison plutôt qu'à tort, ils ont bien senti que la problématique "raciale" et sociale expliquait le triste état d'abandon dans lequel on les laissa même si, comme l'a montré R. Huret, il s'agit aussi d'une des suites de la réorientation des missions des services d'urgence vers une priorité sécuritaire depuis le 11/09/2001.7
 
Dans ce reportage qui utilise un extrait de la série8 on entend le comédien John Goodman qui interprète Creighton Bernette, professeur à l'université de Tulane, s'énerver après un journaliste de la BBC qui parle de catastrophe naturelle, Bernette insistant pour sa part sur le fait que la catastrophe est surtout d'origine humaine. La réaction du public aux images se passe de commentaires.
 

 
Le discours anti état fédéral est un des fils rouges de "Tremé". La FEMAest constamment raillée, montrée du doigt pour son inéfficacité. Il en va de même de la police, prompte à s'en prendre aux Afro-américians, à défendre les intérêts privés contre ceux de la population, à cogner plus que de raison lorsqu'il s'agit de Noirs. La mairie n'est pas mieux lotie qui refuse l'ouverture des HLM de la ville aux sinistrés alors que ces logements sont sains et vides à l'heure où d'autres n'ont toujours ni toit ni électricité et où certains cadavres sont encore sous les décombres. Comme dans "The Wire", la corruption des édiles est également en ligne de mire, et on la voit affleurer à plusieurs reprises dans "Tremé", en particulier lorsque le fameux Mac Alary (inspiré du vrai DJ, Davis Rogan, consultant sur la série) se lance dans la course aux municipales armé de son titre-brûlot.
 
 
 [Patrouille d'une unité SWAT devant des centaines de réfugiés attendant
une évacuation qui ne viendra jamais. Certains meurent dans la rue et sont 
laissés en l'état. Source National Press Photographers Association]
 
 
"It Sounds Like Rebirth" : NOLA après Katrina. 
 
"Tremé" ne montre pas l'ouragan (ou presque pas). Elle n'en montre que les stigmates sur le corps de la cité et sur les survivants. 
 
Il ne faut absolument pas se contenter de regarder "Tremé" par le prisme de "The Wire". Force est de constater, toutefois, que ce qui nous avait accroché l'oeil dans l'une, se retrouve aussi dans l'autre comme une ossature rassurante et familière. On commencera par le générique, enchaînant des vues anciennes et plus récentes du carnaval de Mardi Gras à la Nouvelle Orléans, subitement interrompues par une image sattelitale de l'œil du cyclone Katrina. En deux  plans, les flots se déchaînent,  entrent dans les maisons. Un montage photo rapide laisse entrevoir la hauteur de la montée des eaux. Que reste-t-il alors ? Des inscriptions chiffrées mystérieuses sur les murs, d'autres qui laissent peu de place à l'interprétation ("possible body inside"), des portes barrées d'une croix rouge et le reste des vies balayées par l'ouragan : des murs moisis, des photos humides vestiges d'un avant où la vie était heureuse, des lampadaires gondolés par l'humidité10, témoins du cataclysme et pour finir une rangée de caravanes de la FEMA, peu avenantes. La problématique est posée : la ville, berceau de la culture noire américaine, la grande Sodome, reine de la fête et des excès que l'on surnomme aussi "The Big Easy", exposée au cyclone Katrina, plonge dans un désarroi d'autant plus insurmontable que l'état fédéral n'a pas été là pour aider les victimes.
 
 
 
A la fin du générique on part à la rencontre de vies en reconstruction, sur un chemin difficile, inexorablement rompu par l'ouragan qui devient le repère "Jésus-Christ" sur la ligne locale du temps. La série nous familiarise petit à petit avec une pléiade de personnages dont la vie a basculé et qui vont devoir s'en refaire une, soit à l'image de la précédente (comme s'y emploie le chef Indien A. Lambreaux) , ou peut être différente (comme pourrait le faire de Sonny le musicien loin de la drogue) , voire radicalement nouvelle, (comme Jeanette Desautel s'y résoud) .
 
Il n'y a guère d'action dans "Tremé", juste la mise en scène du quotidien de gens ordinaires. Il y a Antoine Battiste, son trombonne, sa femme et son ex-femme Ladonna. Il est l'incarnation de sa ville : jouisseur, musicien hors pair, roi de l'arnaque au taxi, en quête du bon concert, vivant au jour le jour. Il y a aussi les Bernette, l'universitaire révolté qui s'enfonce dans la déprimle au fur et à mesure que sa ville est abandonnée du monde. Sa femme qui aide Ladonna à retouver son frère disparu pendant l'innondation, prisonnier introuvable en raison de la désorganisation globale, et volantaire parfois, des services des police et justice. Il y a Albert Lambreaux, Grand Chef Indien des défilés de la Saint Joseph, sage et fier gardien des traditions ancestrales de la ville, garant de l'union de la communauté, souvent incompris par ses enfants qui sont allés faire fortune sous d'autres cieux (notamment son fils devenu musicien célèbre à New York).
 

[Albert Lambreaux dirige avec d'autres indiens une cérémonie funéraire.]

 
Il y a aussi la jolie Annie et son amoureux Sonny qui jouent du jazz dans le French Quarter au sud de Tremé. Elle, rayonnante, lui paumé, car comme pour beaucoup de junkies, l'ouragan  a tari les sources d'approvisionnement. Il y a Janette Desautel et son magnifique restaurant qui sert une cuisine prisée et appréciée mais qui peine à se maintenir ouvert en raison de factures impayables. On n'oubliera pas l'incroyable Davis MacAlary, animateur de radio déjanté, amant occasionnel de Janette, cossard sur les bords, amoureux de sa ville, de sa culture et de sa musique dont il est une encyclopédie sur pattes. Sous ses dehors de petit plaisantin, il dénonce la corruption, l'abandon de la cité par le gouvernement fédéral et enregistre le fameux "Shame Shame Shame on you Dubya". On a un peu l'impression que l'ouragan a glissé sur lui, que son espièglerie est un remède à la difficulté du quotidien. D'ailleurs lors du premier épisode, entendant jouer un brass band sous ses fenêtres, il a cette réplique, 'It sounds like rebirth'11, clin d'oeil à l'un des plus célèbres Brass band  de la Nouvelle Orleans, le Rebirth Brass band, tout autant qu'à la renaissance de la ville.
 
 
"Bring It on Home to Me" :  oublier Katrina et célébrer NOLA. 
 
En dépit de ce sombre tableau, "Tremé" n'est en rien une série morbide ou déprimante, bien au contraire, en la regardant  il est difficile de ne pas taper du pied, même si l'on n'est pas spécialement adepte du son des cuivres. Celui des Brass bands accompagne de nombreux épisodes, "Tremé" respire au rythme du jazz qui naquit à la Nouvelle Orléans. Les Brass Bands sont des sortes de fanfares, unies par leurs couleurs, leur quartier ; elles ont une autorisation de défiler. Elles le font régulièrement dans les rues, parfois le dimanche accompagnées d'une "second-line", des personnes qui s'agglomèrent autour en dansant animant les abords de la procession. Les Brass bands animent les rues, le carnaval ou encore les marches funéraires. Ils sont  les âmes musicales de la Nouvelle Orléans. "Tremé" s'ouvre d'ailleurs sur un tonitruant défilé du Rebirth Brass band et de sa second line interprétant "Feels like fuckin'it up".
 

 

Tout comme il l'avait fait pour "The Wire", David Simon a fait appel à des acteurs locaux. Pour "Tremé" de nombreux musiciens de la ville ont  participé au tournage :  Kermit Ruffins, Allen Toussaint, Dr John, auxquels il faut ajouter le Tremé Brass Band ainsi que le  Rebirth Brass Band. Il y a sans doute un intérêt et une forme d'hommage à les placer ainsi au coeur des épisodes. Avec Katrina, beaucoup de musiciens ont perdu leur lieu d'exercice, leurs contrats, le célèbre Fats Domino qui resta en ville pendant la tempête auprès de sa mère, fut un moment donné pour disparu. La série ne témoigne pas du patrimoine musical de la ville comme d'une antiquité figée dans le passé. Elle montre des musiciens dont l'instrument est comme une partie du corps, qui forment une famille, certes fragilisée par les évènements, mais bienveillante, vivante, ouverte dont les activités sont tout simplement aussi indissociables de la ville qu'elles sont inconcevables autrement qu'en une communauté de partage. La musique est portée au rang du sacré. Lors du neuvième épisode une amie musicienne explique à la violoniste Annie que tromper son boyfriend est acceptable mais que ne plus vouloir jouer de la musique avec lui est crime de lèse majesté, car la musique dit -elle c'est intime, c'est personnel. C'est le ciment d'un futur hypothétique dans une ville laissée exsangue qui, de surcroît,  se doit de préserver une des manes de l'industrie touristique. 
 
"Tremé" est une ode à la Nouvelle Orléans, pas forcément à celle des touristes d'ailleurs, mais plutôt à celle des acteurs anonymes de l'histoire qui portent dans le présent le riche héritage culturel de la ville, mélange de composantes africaines, créoles, indiennes caraïbéennes, françaises aussi. La musique en est une illustration, le Mardi Gras une incarnation, et le faubourg Tremé sera son territoire. En effet, ce quartier de la ville, situé au nord du French Quarter, et qui doit son nom à un chapelier Bourguignon (Claude Tremé), n'est pas un endroit anodin de la ville. C'est le plus ancien faubourg afro-américain de la Nouvelle Orleans.  Une autre de ses particularités est qu'il a concentré très tôt des esclaves affranchis et libres qui y ont acheté des maisons. C'est visiblement le seul exemple de quartier de ce type à la fin d'un XVIIIème siècle encore esclavagiste aux Etats-Unis.
"Tremé" fait aussi la part belle aux défilés du Mardi Gras organisés par les Krewes12, où habitants et touristes se déguisent et récoltent des babioles (notamment des colliers de perles). La série nous initie également à l'art spectaculaire et mystérieux des Indiens. Cette tradition, dont l'origine reste brumeuse, remonterait aux temps où les Indiens venaient en aide aux Noirs pour s'échapper de leur servitude. Elle s'intégre au Mardi Gras (46 jours avant Pâques) et aussi au dimanche qui suit la Saint Joseph le 19 mars. Ce jour là, les Indiens  sortent en tribus dans les faubourgs de la ville. Parés de chatoyants costumes de perles et de plumes, entièrement faits à la main, ils s'en vont selon une hiérachie précise (Chef, espion, porte-drapeau, et grand chef) au rythme du tambourin, affronter d'autres tribus en des joutes rituelles, chantées et musicales. Quelques 50 tribus animent cette impressionnant "affrontement" et dans "Tremé" c'est Clarke Peters, remarquable acteur de "The Wire", qui, sous les traits du Grand Chef indien Albert Lambreaux, nous sert de guide. 
 
 
[Indiens de la Nouvelle Orleans en costumes ]
 
"Tremé", c'est sûr et  déjà signé, ne s'arrêtera pas à une seule saison, bien que le dernier épisode, sorte de célébration de tous les atouts de la Nouvelle Orléans, puisse constituer une fin acceptable. S'amarrer aux destinées de ses personnages, chavirer dans ses musiques, s'étourdir dans les bruits de ses fêtes, percevoir l'attachement vicéral de ses habitants à leur cité, à leur culture, c'est aussi se projeter dans un avenir incertain, sombre peut être, exigeant, sans doute. Il n'y a toujours pas d'angélisme dans les Etats-Unis de David Simon mais il reste une incomparable texture humaine qui nourrit la première saison de "Tremé" du premier au dernier épisode.
 
 
Notes :
1 : La Nouvelle Orléans est affublée de tout un tas de surnoms dont Crescent City, The Big easy ou encore NOLA.
2 : Classique du blues, la chanson fit l'objet de réécritures par Led zeppelin et aussi Bob ylan en 2006 sous le titre "the levees gonna break". C'est aussi l'intitulé du documentaire de Spike Lee sur Katrina. Lire à ce sujet l'article de Blot à propos de la chanson de Randy Newman "Louisiana, 1927".
3 : Voir R. Huret, 'Katrina 2005, L'ouragan, l'Etats et les pauvres aux Etats-Unis", EHESS, 2010.
4 : Acronyme de New Orleans LouisianA.
5 : voir la vidéo concernée.
6 : "Honte, Honte, Honte à toi Dubya". Dubya est une contraction de Double U, pour Georges W.(Double U) Bush.
7 : Voir R. Huret, "Katrina 2005, l'ouragan, l'Etat et les pauvres aux Etats-Unis", EHESS, 2010. Et l'entretien avec l'auteur mené par Aug sur Samarra.
8 : Le reportage a été fait pour le compte de l'association levees.org qui milite pour l'entretien et la sécurisation des digues.
9 : FEMA (Federal Emergency Management Agency) est l'agence fédérale censée gérer les situations d'urgence.
10 : Certaines de ces photos sont tirées des achives photographiques du journal local "Times-Picayune".
11 : On peut le traduire par "Cela sonne comme le Rebirth [Brass Band]" ou "Cela sonne comme une renaissance".
12 : Les krewes sont des associations, des équipes qui participent et financent l'organisation du caraval.
 
Pistes bibliographiques :
On peut consulter sans modération les 2 ouvrages de R. Huret
Liens :
 
Sur les risques et leurs composantes sociales :
  • Un article de la revue Vertigo : http://vertigo.revues.org/2096
  • Un des derniers numéros du "Dessous des cartes" datant du 12/12/2010 : "Risques natrels, tous inégaux"
 
Sur la Nouvelle Orléans avant, pendant et après Katrina :
 
Sur "Tremé" :
 
Sur The Wire : 

 

Les autres articles de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans : 
 

 

et pour finir quelques morceaux choisis, bonne écoute !

 

Blacksad : un privé à la Nouvelle Orléans.

par vservat Email

Depuis "Quelque part entre les ombres", la série Blacksad, dont le dernier et quatrième volume est sorti en septembre dernier, a su se constituer un public fidèle, pour ne pas dire fanatique.

Juan Dias Cazalès au scénario, Juanjo Guardino, au dessin et aux couleurs, forment un duo à la production incomparable. Des histoires aux allures de polars, un trait de crayon magnifique, une colorisation élégante, une ambiance finalement à nulle autre pareille (à la jonction entre la BD et le dessin animé, qui s'expique par le fait que Guardino a travaillé pour Disney), font de la parution de chaque nouveau tome un moment attendu avec fébrilité. 

La patte de la série Blacksad réside également dans la nature de ses personnages qui sont, comme on le voit sur la planche ci-contre des animaux antropomorphes. Ils sont savamment choisis en fonction de leur rôle dans l'histoire, de leur tempérament;  ce parti pris, allié à la finesse des intrigues de chaque volume, loin de désservir la narration, en la rendant moins crédible, fait mouche à tous les coups tant le choix est assumé et intelligent. (ci-contre une planche du tome 2 intitulé "Arctic nation" dans lequel les animaux polaires veulent dominer le monde).

 

Les 3 premiers tomes de la série nous emmènent donc dans le sillage de John Blacksad, grand matou, élégant greffier, noir et blanc, fin limier et détective privé de profession. Un privé très années 50 qui évoque les figures imposées du genre, de Boggart voire de Nicholson dans le "Chinatown" de Polanski. L'antropomorphisme constitue un vrai challenge et renouvelle le genre. Notre détective affublé de Weekly, goupil fouineur, qui l'accompagne à partir du tome 2 en travaillant pour le "What's News", conduit ses enquêtes qui se déroulent dans le paysage socio-politique des années 50 états-uniennes. 

 

 

Petit rappel des excellents épisodes précédents...

 

 

 

"Quelque part entre les ombres" nous plonge dans le New York mafieux des années 50. John Blacksad doit résoudre le meurtre de la comédienne Natalia Wilford, qui fut également son grand amour. Son enquête l'amène sur la piste du puissant Ivo Statoc.

 

 

 

 

 

 

Une ambiance glaciale préside au déroulemet de l'intrigue du tome 2 des aventures du privé John Blacksad parti à la recherche de Dinah, une enfant de couleur. Toujours paré de son trench-coat mastic et de son costume-cravate impeccable, il doit affronter l'Arctic-Nation, parti extrêmiste défendant la supériorité des animaux à pelage immaculé. Ce deuxième volume de la série permet donc de revisiter les thèmes de l'Amérique blanche et de ses défenseurs regroupés notament dans le Klu Klux Klan

 

 

 

 

 

Troisième tome de la série, où lon retrouve John Blacksad à Las Vegas. Notre matou aux moustaches lissées y retrouve un ami de jeunesse, devenu brillant scientifique, postulant d'ailleurs sérieux au Prix Nobel pour ses travaux sur le nucléaire, O. Lieber. Dans cette période marquée par le Maccarthysme et la chasse aux sorcières, la protection de John Blacksad est plus que jamais nécessaire pour sortir d'affaire son vieil ami.

 

 

 

 

 

 

 

John Blacksad, un privé à la Nouvelle Orléans : "L'enfer, le silence", tome 4.

Et nous voici enfin rendus à ce tome 4 qui se déroule dans une ville qui nous interesse beaucoup actuellement : la Nouvelle Orléans. Loin de Katrina et de ses flots dévastateurs (pourtant la couverture de l'album les évoquent superbement) , nous restons dans les 50's. Rien ne manque de l'imagier commun sur la ville. L'intrigue se déroule en plein carnaval de mardi gras, le jazz y est omniprésent, le gumbo se déguste à l'ombre des tonnelles, le vaudou est convoqué comme de bien entendu dans cette ville où se rencontrent aussi bien les cultures françaises que caribéennes.

John Blacksad est en mission. A l'article de la mort, Faust Lachapelle lui a demandé de remettre la main sur un des musiciens les plus talentueux de son label de musique jazz, Sebastian "Litlle Hand" Fletcher, pianiste et junkie, qu'il considère comme son fils. Epaulé par Weekly, notre félin se met en quête du musicien de clubs de jazz en bars à filles, alors que le carnaval bat son plein. Au fil de son enquête, un autre fils apparait, la femme de Fletcher accouche, ses amis musiciens se mettent à table et l'on comprend que Lachapelle ne s'appelle pas Faust pour rien.

On y rencontre des boucs maléfiques, un boxer déprimé, une guenon possédée, un canasson estropié. On regrettera peut être que la résolution de l'intrigue arrive de façon un peu abrupte et pas suffisament dévelopée, mais on ne boudera pas non plus son plaisir de se replonger au milieu de ce bestiaire haut en couleur.

 

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