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Petite histoire du Rap (5) Public Enemy

Power To The People And The Beats
Cinquième épisode à lire, à écouter ci-dessous et à télécharger ici. Retrouvez à la fin de ce message la playlist.
Les origines du groupe : Ségrégation à Long Island
Suivons Jeff Chang qui, dans Can't Stop Won't Stop, nous décrit précisément la géographie sociale et raciale des comtés de l'est new yorkais et son évolution.
"Noirs suburbains coincés entre la pauvreté noire et la fuite des blancs." (Jeff Chang)
La ville de New York est composée de 5 boroughs qui sont autant de comtés (Manhattan, le Bronx, Brooklyn, Staten Island et le Queens. Au-delà, les comtés font partie de la banlieue. Après 1945, des Afro-Américains commencent à s'installer dans le Queens puis, à partir des années 1960, dans les comtés proches, ceux de Nassau et de Suffolk sur Long Island, formant une "Black Belt" comme il en existe dans beaucoup de grandes villes comme Chicago. Dans le même temps, les blancs quittent également les centres, mais pour s'installer plus loin, dans les banlieues des classes moyennes comme à Levittown, projet-modèle existant dans plusieurs autres États. Il s'agit donc pour eux de s'éloigner un peu plus que les classes moyennes noires qui sont tentées elles aussi par ce "rêve suburbain américain". En 1980, 40% des New-Yorkais blancs vivent en banlieue contre 8% des noirs. Cette suburbanisation allait entraîner une ségrégation de fait (elle est interdite en droit depuis le Fair Housing Act de 1968). A partir d'un seuil inconscient de 10 à 20 % de noirs, les blancs quittent en effet le quartier pour s'installer un peu plus loin. Jouant sur ces antagonismes et la peur de la mixité, les agents immobiliers des villes concernées (Freeport, Glen Clove, Roosevelt, Amityville) vont tirer profit de l'attrait des classes moyennes noires pour la banlieue et procéder à un "torpillage" qui leur permet d'augmenter le nombre de transactions. ls poussent les blancs à vendre pour acheter plus loin et revendent à des familles noires. En quelques années, les quartiers changent du tout au tout, loin du rêve de mixité et d'intégration raciale. Cette ségrégation de fait marque donc l'échec de l'idée de l'intégration. Les membres de PE, nés entre la fin des années 1950 et le début des années 1960, sont arrivés ensuite avec leur famille dans les villes de la Black Belt. Ils ont donc grandi avec le constat de cet échec. Dans les comtés de Suffolk et de Nassau, les noirs, 8% de la population de Long Island, étaient concernés par 30% des arrestations. D'où rage et ressentiment.
La plupart des futurs membres de Public Enemy se sont d'abord croisés à l'Adelphi, une université pour banlieusards blancs qui comptait une minorité d'étudiants noirs.
Dans les années 1970, Hank Boxley ("Shocklee") et Harold McGregor (futur Harry Allen alias "l'Activiste du Hip-Hop et l'Assassin des Médias"), DJ entre deux petits boulots, avaient créé le discomobile Spectrum City, un soundsystem surpuissant. Carlton Ridenhour, ayant en vain proposé de leur faire les flyers, fut finalement pris comme MC en 1979. Il devient alors Chuckie D.
A l'Adelphi, Chuck publie des cartoons dans le journal et croise Bill Stephney qui anime une émission de hip-hop sur la radio de la fac (WBAU). Il propose à Hank et Chuck de s'associer à l'émission. Devenu directeur des programmes en 1982, il leur confie une émission le samedi soir : la "Super Spectrum Mix Hour", à laquelle participe aussi Harold. Viennent ensuite s'associer Andre "Dr. Dre" (pas celui de L.A.) Brown et T-Money, puis un certain William "Rico" Drayton, pianiste classique un peu allumé se faisant appeler MC DJ Flavor... La sécurité de Spectrum City est assurée par un professeur d'arts martiaux et membre de la Nation Of Islam, Richard Griffin. L'émission marche très bien dans tout New-York. Run-DMC vient même s'y faire interviewer de Hollis. Hank loue un local à Hempstead, au 510 South Franklin Street. La plupart des participants à Spectrum suivent alors les cours d'un ancien batteur de jazz nommé Andrei Strobert qui s'intitulait "La musique et les musiciens noirs". Strobert contribue à sa manière à l'éducation politique de Chuck en insistant sur les racines de cette musique et sur le message qu'elle devrait porter à l'heure du triomphe de la violence et du clinquant sur fond de crack, le tout complaisamment relayé par les médias.
Après un premier essai de single peu convaincant en 1984
, Chuck finit par céder à Rick Rubin (Def Jam) en 1985, sur l'insistance de Bill Stephney, désormais employé par le label. Chuck doit réaliser un album. Le groupe se met alors en place, chacun bénéficiant d'un surnom et d'un "titre" officiel. Richard Griffin devient Professor Griff et "Ministre de l'information", la sécurité de Spectrum, dirigée par Griffin devient la "Security of the first world" (SiWs, équipée de pistolets Uzi en plastique sur scène). Hank dirige l'équipe musicale (le Bomb Squad) qui compte son frère Keith ("Wizard K-Jee"), Eric "Vietnam" Sadler, le DJ Norman Rogers ("Terminator X"), Paul Shabazz, Johnny "Juice" Rosado. Flavor Flav, que Stephney ne voulait pas, est l'autre MC avec Chuck. Public Enemy venait de naître. [Photo à droite : Plusieurs membres de PE, au premier plan, Flavor Flav et Chuck D]
Les "prophètes de la rage"
En 1987, PE fait Bumrush (mot signifiant à peu près faire une incursion mouvementée dans une fête) dans le rapgame. Leur intrusion est radicale, sur le plan musical comme sur le plan lyrique. Le premier album s'appelle donc Yo! Bumrush The Show. La pochette faisait tout pour créer le malaise avec cette photo du groupe dans une cave, mal éclairée, préparant la révolution autour d'une platine. Sous le titre de l'album, ce message en boucle : "Le gouvernement est responsable...". Leur deuxième album, It Takes A Nation Of Millions To Hold Us Back, sort en 1988 et confirme ce statut de leader radical. S'ils s'inscrivent dans la lignée des Last Poets pour la radicalité, PE est à l'avant-garde du Hip-Hop sans être isolé.
Chuck D qualifié de "terroriste lyrique" est associé au bouffon Flavor Flav dans un duo de MCs complémentaire mais terriblement efficace. Pendant que Flav fait le clown avec son inévitable pendule autour du cou ("Mec, t'es en train de les semer!"), Chuck, de sa voix basse, fait passer le message. Comme le dit Adam Yauch dans l'anthologie de leurs titres parue en 2005 : "Si Bob Marley vous appâtait par la musique puis insinuait subtilement son message, Chuck D vous choppe par le col et vous faît écouter." La vie des deux MCs est d'ailleurs bien opposée. Si Chuck D n'est ni un délinquant ni un drogué, Flavor Flav en revanche a été arrêté à plusieurs reprises pour détention de crack et violences.
Donc Public Enemy, c'est le "CNN de la rue". Leur message est radical et très dur vis-à-vis des autorités et des médias. Pour les médias, c'est "Burn Hollywood Burn" qui dénonce les biais et l'image du noir (dealer, drogué ou clown) véhiculée par le cinéma. Dans "911 Is A Joke", PE descend en flèche les services d'urgence (dont le numéro est le 911), en particulier pour les noirs et tous ceux qui vivent dans des ghettos. Dans "Black Steel In The Hour Of Chaos" (1991, avec un sample d'Isaac Hayes), le groupe fait le parallèle entre le système pénitentiaire et l'esclavage. S'il ne rejette pas le mouvement pour les droits civiques des années 1960, PE est
passé à autre chose. Les années 1980 ont vu le creusement des inégalités et la misère gagner du terrain dans les quartiers déshérités. PE va donc se poser en leader de la conscience noire revendiquant l'égalité et appelant à la révolution, dénonçant le racisme du pouvoir, de la justice, des médias ("Don't Believe The Hype"). Cette posture se constate dans le logo dessiné par Chuck, un noir dans le viseur d'un policier. PE a donc tout pour déplaire à des noirs qui ne veulent pas le paraître trop ("Oncle Tom matérialistes") à des blancs qui s'effraient du discours et des provocations de Chuck et sa bande. PE s'efforce d'utiliser les médias globalement considérés comme des adversaires. Harry Allen, l'attaché de presse, reçoit ainsi le titre de "Directeur des Relations avec l'ennemi"... Dans "She Watch Channel Zero", PE s'apitoie sur les "médias noirs".
Ecoutons Chuck présenter sa conception de l'histoire des noirs dans un entretien : "Dans les années 70, les victoires des droits civiques remportées dans les années 60 ont fait place à une certaine satisfaction. En plus, certains de nos leaders se sont fait assassiner, d'autres ont trahi ou laissé tomber. L'Etat a fait de la propagande pour faire croire que les choses avaient changé, une politique consistant à élever symboliquement quelques noirs à des situations importantes, dans des émissions de télé et tout ça, tout en maintenant les autres en bas de l'échelle. Les noirs n'en sont pas revenus d'avoir soudain tous ces avantages, alors ils ont oublié, ils sont devenus paresseux, ils ont négligé d'enseigner à leurs enfants ce qu'on leur avait appris dans les années 60 sur notre histoire et notre culture, la nécessité d'être soudés. Aussi il y a eu perte d'identité-nous avons comencé à penser que nous étions acceptés en tant qu'Américains à part entière, alors qu'en réalité nous sommes toujours confrontés à l'inégalité à chaque minute de notre vie."
Le morceau qui symbolise sans doute le mieux cette dimension sociale et politique de PE est "Fight The Power". Le titre est écrit en 1989 pour le générique du film de Spike Lee Do The Right Thing. Spike Lee, dans la lignée des rappeurs, tente de faire passer le message du Hip-Hop au cinéma, même s'il n'est pas toujours bien compris. "Fight The Power" est une invitation à la mobilisation contre les injustices. Le clip commence par les actualités de 1963 rendant compte de la manifestation au cours de laquelle Martin Luther King a fait son discours le plus célèbre devant le Lincoln Memorial. Ensuite, nous voici en 1989, une manifestation contre le racisme et pour la fierté noire qui est en même temps un concert de rap. Les manifestants tiennent des photos des principaux leaders passés et présents de la cause noire (Luther King, Malcolm X, Angela Davis,...), les noms de lieux symboliques de cette lutte (Selma, Washington,...) et les noms des membres du crew. Chuck commençait à rapper en relativisant l'espoir de 1963. Au passage, Chuck taillait un costard à John Wayne et Elvis, deux héros de l'Amérique blanche. Côté musique, Branford Marsalis (figure du be-bop), était invité avec son saxophone. On entend aussi une référence au Planet Rock de Bambaataa.
Voyez le clip de "Fight The Power"
Le "mur du son" du Bomb Squad
En dehors même des paroles, en écoutant Public Enemy, on se dit que tout le reste est "clean" et joyeux. Ce son si particulier qui renforce la radicalité du message, on le doit au Bomb Squad.
Le Bomb Squad , c'est un collectif de production dont font partie Hank et Keith Shocklee, Carl Ryder et Eric "Vietnam" Sadler. Le Squad superpose les couches de samples, n'hésite pas à sortir du tempo, comme pour mettre volontairement l'auditeur mal à l'aise. Les samples sont élaborés en fonction de la tonalité et de la structure des chansons. Rapidité, puissance, bruitages, beat lourd.
Prenons un exemple avec l'un des titres les plus connus du groupe. Prenez un break du "Funky Drummer" de James Brown, dans lequel on entend le batteur Clyde Stubblefield. Ajoutez l'introduction stridente d'un titre des années 1970, "The Grunt, Part I" des JB's (qui rappelle le "Blow Your Head" de James Brown utilisé dans "Public
Enemy n°1"). Détachez les ingrédients (la guitare de Catfish Collins, le piano de Bobby Byrd et le saxophone de Robert Mc Collough) avec votre sampler Ensoniq Mirage. Ajoutez une sirène d'ambulance. Pour lier le tout, lancez le boum et le rythme avec la boîte à rythme Akaï. Pour souffler, ajoutez un break avec une guitare funky, quelques cuivres, la batterie de "Rock Music" de Jefferson Starship. Il ne vous reste plus qu'a détourner le cri poussé par Chubb Rock dans "Rock and Roll". Côté paroles, quelques mots ("Mes frères et mes soeurs, je ne sais pas où va ce monde") du leader proche de Martin Luther King et candidat démocrate à la présidentielle dans les années 1980, Jesse Jackson, prononcés lors de l'ouverture du concert Wattstax en 1972. Le message est bel et bien politique, appelant à la solidarité noire.
Et voilà vous obtenez "Rebel Without A Pause" !
PE, antisémite ?
Alors que le succès est au rendez-vous, l'unité du groupe commence à s'effriter. Chuck, véritable leader, ne souhaite pas pour autant interférer dans les querelles entre les différents membres du groupe. L'un de ces membres,
Professor Griff (ci-contre), ayant sans doute du mal à trouver sa place à l'ombre des deux MCs et du Bomb Squad, en conçut sans doute de la jalousie. De tous, il était le plus proche de la Nation Of Islam, le mouvement sectaire créé en 1930 par Elijah Muhammad auquel avait appartenu Malcolm X avant de le quitter avec fracas en 1964. Son dirigeant, Louis Farrakhan, était réputé pour son antisémitisme. C'en était fini de l'alliance traditionnelle entre juifs libéraux et les militants les plus avancés de la cause noire, comme à l'époque du mouvement des droits civiques. A plus forte raison à New York, qui comptait une importante minorité juive. L'épisode de la campagne présidentielle de 1984 au cours de laquelle Jesse Jackson, donné gagnant dans les sondages, avait perdu tout crédit en parlant de "Youpinville" à propos de New York...
Retrouvez le prélude à cette petite histoire du rap





19.02.09 17:21:42,
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