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Zeitoun de Dave Eggers : Quand Katrina submergea les Etats-Unis.

par vservat Email

Il y a quelques temps déjà Samarra avait regroupé en un dossier différents articles consacrés à la Nouvelle-Orléans, placée sous les feux de l’actualité suite aux dévastations causées par l’ouragan Katrina. Musique, BD, séries tv mais aussi entretien avec des universitaires permettaient de croiser les regards sur cette ville singulière, joyau de la culture américaine devenue le symbole des impasses de la politique de GW Bush.
 
 
 
Voici une pièce de plus au dossier, objet hybride mais très éclairant sur ce moment particulier de l’histoire de la ville. À lire la 4ème de couverture de l’édition française de Zeitoun de Dave Eggers (3ème couverture), on se demande ce qu’il pourrait bien y avoir d’inédit à dire sur Katrina. Mais pour ceux qui connaissent un peu l’auteur-éditeur, aux manettes de la revue The Believer, talentueux électron libre de la littérature américaine, on se dit que même si le sujet a déjà été épuisé, connaître son regard sur l’événement ne peut pas être inintéressant. L’avertissement en guise de prologue nous alerte sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une fiction qui aurait pour cadre la Nouvelle-Orléans lors du passage du cyclone. Il s’agit davantage de la mise en forme de témoignages, celui du couple formé par Abdulrahman Zeitoun et sa femme Kathy. Ce sont eux qui nous servent de guides dans ce moment apocalyptique. Le voyage auquel ils nous convient par l’intermédiaire de leur porte-voix, D. Eggers, est un véritable chemin de croix. Le livre refermé, la réponse à la question initiale est évidente, la portée de Zeitoun outrepasse très largement l’épisode cyclonique, c’est ce qui en rend la lecture si passionnante.
 
 
 
ETUDE DE CAS : KATRINA ET LA GESTION DU RISQUE.
 
Katrina est un cas d’école à plusieurs titres. Le cyclone affublé de ce joli prénom féminin s’abat sur la Floride à la fin du mois d’août 2005 puis, avec des forces décuplées, sur la Louisiane et en particulier sur la Nouvelle Orléans. Sous les bourrasques et les pluies torrentielles, la ville connue pour son carnaval et sa forte présence afro-américaine, est très vite enfouie sous les eaux. Construite en grande partie sous le niveau de la mer, enserrée par le  Mississippi et le lac Pontchartrain, la cité du jazz est rapidement submergée. Les digues qui la protègent, mal entretenues, cèdent ; le chaos se répand. L’évacuation ordonnée tardivement par le maire Nagin ajoute au drame. Des milliers de personnes prises au piège se réfugient sur les toits, au Convention Center ou au Superdome. Les secours sont débordés, les autorités totalement inopérantes à l’image du président Bush survolant la ville engloutie sous les eaux en hélicoptère sans dénier descendre sur la terre ferme afin de réconforter les sinistrés. D’aucuns disent qu’il a alors joué son avenir politique.
 
 
 
 
 
S’ensuivent des images de chaos, de pillage, de guerre et d’état de siège : l’armée, la garde nationale, les mercenaires s’emparent peu à peu des rues en une déferlante ultra sécuritaire motivée par un empilement confus de peurs relevant davantage du fantasme que de la réalité. De ce point de vue, l’action de la FEMA est très emblématique. Ce que l’épisode confirme c’est qu’en Amérique, depuis le 11 septembre, la peur est un outil de gouvernement qui justifie les exactions et légitime la violence d’état. Ce qu’il rappelle c’est que les inégalités sociales, les politiques d’abandon des plus démunis issues du désengagement de l’état tuent davantage que les catastrophes naturelles. On peut en faire un chapitre de géographie scolaire sur les risques et arriver aisément à cette conclusion implacable, en puisant notamment dans l’étude menée par R. Huret en 2010.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Caricature de Placide sur l'intervention des "secours" à la Nlle-Orléans.
 
 
 
APPROCHES DE L’ESPACE ET DU TEMPS : SOUS LES EAUX ET À CONTRE-COURANT.
 
Des médias aux universitaires en passant par les scénaristes (Zeitoun est en passe de devenir un film sous la direction de J. Demme), tous se sont emparés de cet évènement dramatique pour en identifier les causes, pointer les lacunes dans l’organisation des secours ou en étudier l’exploitation par les promoteurs immobiliers. La série Treme, sur 4 saisons, en a restitué avec une grande précision les enjeux et l’on sait, depuis The Wire, à quel point le travail de D. Simon relève de l’orfèvrerie quand il s’agit de documenter un sujet.
 
 On apprendra donc peu de choses inédites sur l’ouragan et ses suites en lisant Zeitoun. Et pourtant, quand on a déjà emmagasiné nombre d’informations sur le sujet, la lecture de ce livre ne laisse pas indemne. Indéniablement, il possède quelque chose de plus, une façon de dire autrement l’histoire. Les bavures politiques, les abus les plus révoltants et les plus emblématiques des dysfonctionnements à l’oeuvre sont mis à nus, à vif, par le talent de l’écrivain qui procède magistralement à la mise en intrigue. Entièrement au service de sa thèse et de ses personnages, le récit éclaire d’un jour nouveau l’événement dans son déroulement mais aussi dans ses résonnances spatiales et temporelles dont il se plait à briser les échelles. Zeitoun braque un miroir sur la Nouvelle Orléans au moment de Katrina qui renvoie en retour au pays un portrait effrayant de lui-même. À partir d’une construction ciselée, de témoignages étayés par une bibliographie attestant d’une enquête méthodique, Eggers nous étrille et nous offre une grille de lecture complexe et diversifiée de l’événement.
 
 
Les deux témoignages qui servent à construire l’étude sur Katrina, sont ceux de deux américains sans histoire ou presque. Une famille unie, heureuse, dont la réussite professionnelle est aussi indéniable qu’atypique dans la mesure où elle s’appuie non sur une exploitation outrancière d’autrui mais sur une gestion altruiste des ressources humaines. Abdulrahman Zeitoun est un entrepreneur en bâtiment de la Nouvelle-Orléans. Marié à une chrétienne convertie à l’Islam, Kathy, ils vivent avec leurs 4 enfants dans une coquette maison d’uppertown, assez éloignée du centre ville. Zeitoun est issu d’une famille syrienne de pêcheurs, dont les fils ont souvent côtoyé l’eau (l’un a été champion de natation, l’autre navigateur, Zeitoun lui même officia dans la marine avant de s’installer en Louisiane). Musulman pratiquant, il est totalement intégré dans son quartier, dans sa ville. Travailleur acharné, généreux et serviable, c’est un père modèle et un mari heureux. Sa femme Kathy participe avec lui à la gestion de l’entreprise. Sa famille accepte mal sa conversion, se focalisant évidemment sur le port du voile, mais elle vit bien mieux que ses proches son choix spirituel.
 
Kathy se résout à quitter la ville pour Bâton Rouge avec ses enfants à l’approche du cyclone. Son mari reste à la maison. Les vents se déchainent, l’eau monte. Réfugié sur le toit A. Zeitoun utilise son canoë pour porter secours aux gens du quartier isolés. Il va nourrir les chiens abandonnés dans les maisons avoisinantes, dirige les quelques patrouilles qui passent vers les nécessiteux. Cette première partie dessine pour nous une géographie nouvelle de la ville sous les eaux, devenue quasi silencieuse après le fracas de l’ouragan. Abdulrahman reste en contact avec sa famille grâce à une ligne fixe de téléphone encore en service dans une de ses propriétés moins sinistrée. Et puis soudain le silence. Kathy n’a plus de nouvelles de lui. S’ensuivent une dizaine de jours d’angoisse interminable à remuer ciel et terre pour retrouver sa trace. À la Nouvelle-Orléans, alors que le niveau de l’eau se stabilise, Zeitoun est arrêté avec quelques amis qui, comme lui, viennent en aide aux sinistrés. Accusés de pillage, ils sont incarcérés, humiliés, et maltraités par les différents dépositaires de l’autorité alors aux commandes : garde nationale, membres de l’appareil judiciaire et pénitentiaire, armée. Le salut de Zeitoun et sa libération tiennent à un fil. Quand sa femme le retrouve à sa sortie de prison, Eggers nous laisse entrevoir l’après et ses traumatismes. S’offre alors à nous un autre niveau de lecture qui, par emboîtement scalaire, replace l’épisode Katrina dans une géopolitique plus large et une histoire américaine.
 
 
MISE EN PERSPECTIVE : HISTOIRE ET GEOPOLITIQUE DES ETATS-UNIS.
 
Le livre se construit donc en trois parties qui sont comme un négatif de la temporalité propre au cyclone. Quand celui-ci se déchaine sur la ville, Zeitoun reste calme et serein. Alors que l’eau s’empare peu à peu de son quartier, lui s’organise ; il se met au service de la vie quand la mort rôde. Son choix de demeurer en ville reste incompréhensible pour ses proches, mais pour nous qui le suivons dans ce paysage dévasté et pourtant étrangement calme, sous l’eau, Zeitoun est un héros américain. Ordinaire, modeste, idéalisé sans doute, mais un héros comme seule l’industrie cinématographique hollywoodienne en produit.
 
 
A mi-parcours, le changement de témoin, laisse le lecteur pétrifié d’angoisse, tout comme l’est Kathy restée sans nouvelle de son mari. La lecture devient éprouvante, le cyclone n’est pourtant plus une menace à ce moment là. Logiquement, on aurait du assister au sauvetage des sinistrés. Il n’en est rien, la porte des Enfers s’est entrebâillée, engloutissant ce que l’humanité a de meilleur. C’est finalement quand un retour à la normale devrait s’amorcer avec l’arrivée des sauveteurs  que l’univers de Zeitoun bascule et que l’ouragan s’abat sur lui. Ce n’est pas celui des forces de la nature mais celui qu’a déchainé le gouvernement américain en proie à un pic de paranoïa dont les racines sont à chercher du côté du 11 septembre, certes mais aussi dans le renouveau patriotique, le parasitage de l’état par les lobbies militaires et sécuritaires avec leurs cohortes d’officines étatiques ou mercantiles offrant des mercenaires à qui peut se les payer.
 
Le livre met à jour le racisme de plus en plus affirmé contre tout ce qui s’apparente de près ou de loin à un arabe ou un musulman devenu le nouvel ennemi intérieur et dévoile un portrait terrifiant des Etats-Unis. Eggers introduit puissamment la question de l’identité américaine dans son ouvrage. On l’a dit, les afro-américains de la ville, au moment de la catastrophe, se sont sentis étrangers dans leur propre cité. On assiste ici à un processus analogue. Les Zeitoun sont avant tout des Etats-Uniens mais la politique de gestion de crise aboutit à leur confisquer cette partie de leur identité pour les réduire à de potentiels terroristes extrémistes : ils deviennent la figure archétypale de l’ennemi intérieur. Zeitoun, tombé aux mains de la garde nationale, expérimente sur le territoire national et sur son lieu de vie a priori sanctuarisé ce que l’Amérique exporte d’ordinaire ailleurs de Guantanamo à Abou Ghraib. Le processus s’apparente à une forme de contagion provoquant un pourrissement intérieur : les Etats-Unis finissent par s’inoculer eux-mêmes le virus qu’ils diffusent d’ordinaire dans d’autres régions du monde. Les déboires de Zeitoun renvoient au pays dont il est le ressortissant (si bien qu’à sa libération le premier combat de sa femme sera de récupérer ses papiers pour que lui soit rendue cette identité bafouée), l’image la plus noire de son âme désormais pervertie.
 
 
On reste médusés par le parcours d’A. Zeitoun tombé aux mains des « autorités » dans la dernière partie du livre. Romancer son histoire s’avère totalement superflu tant la réalité décrite ici dépasse de loin ce que la fiction pourrait produire. Pour le couple, les suites de ce premier calvaire ont fonctionné comme une bombe à retardement. Eggers décrit une Kathy déboussolée en proie à des pertes de mémoire et à des troubles proches de ceux provoqués par la maladie d’Alzheimer. Livrer au public leur histoire durant Katrina n’a pas préservé les deux témoins : ils sont aujourd’hui séparés et ont à nouveau eu maille à partir avec la justice. Au bout du compte, il sera facile d’abattre le héros pour nier ce qu’il a représenté : la presse a eu beau jeu de se délecter du divorce houleux des Zeitoun et des accusations de violences du mari envers sa femme, accusations dont il est aujourd’hui blanchi. Et pour mieux dissimuler ce que son récit révélait l’endroit où il fut emprisonné et soumis à un régime d’exception le privant de tous ses droits élémentaires est devenu une attraction touristique en gare de la Nouvelle-Orléans.
 
 
 
 
 
Plus qu’un nouveau récit sur Katrina, Zeitoun vaut pour son regard acéré sur une Amérique en crise à l’aube du XXI siècle qui malmène les valeurs de la démocratie, dédouane ses politiques des règles du droit, et les livre aux intérêts mercantiles des inventeurs de menaces en tous genres. Sans débauche de pathos, sans verser dans la surenchère facile, Zeitoun donne à lire la chronique d’une ville sous les eaux, dans un pays qui se noie peu à peu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A. & K. Zeitoun avec D. Eggers à la Tulane University.

 

 

Faire de la musique après Katrina : Les Brass Bands

par Aug Email

Alors que le carnaval de la Nouvelle-Orléans bat son plein, nous avons souhaité comprendre ce que le cyclone Katrina avait eu comme conséquences sur la scène des Brass Bands. Symbole de la tradition musicale de la ville, ces fanfares de jazz jouent le plus souvent dans les rues, lors des funérailles (les fameux jazz funerals) ou lors du Carnaval, pour le défilé du Mardi-Gras ainsi que sur scène. Composée d'une petite dizaine de musiciens, souvent moins, les Brass Bands emploient surtout des cuivres et des percussions.

Dans le cadre de notre "séjour" à la Nouvelle-Orléans, nous vous avons déjà parlé des Brass Bands à propos de la série Treme et de la scène rap de la ville, en particulier du style "bounce" (entretien avec Jean-Pierre Labarthe).

Pour nous éclairer sur la vitalité de cette scène, son rapport à la ville et à son passé et comprendre ce que Katrina a changé, nous avons donc posé quelques questions à un spécialiste. Nous avons demandé à Bruce B. Raeburn, professeur et  responsable du centre d'archives du Jazz  à l'université Tulane de la Nouvelle-Orléans, lui-même musicien (il est batteur), de nous servir de guide. Il a eu la gentillesse de nous donner quelques clés et de nous proposer une demi-douzaine de titres emblématiques joués et rejoués par les Brass Bands tout au long du XXème siècle jusqu'à aujourd'hui. Ces titres constituent la playlist que nous vous proposons après l'entretien.

 

 

 

[Le Young Tuxedo Brass Band en 1959, photographié par Lee Friedlander]

 

1. Pouvez-vous nous décrire la situation de la scène des Brass Bands dans la première moitié des années 2000, avant Katrina ?

 

Depuis la fin des années 1970, la scène des Brass Bands à la Nouvelle-Orléans a été d'une grande vitalité, émanant en partie des expérimentations de l'orchestre de l'Eglise Baptiste de Fairview, créée par Danny Barker. Ces expérimentations ont permis à des jeunes musiciens de Brass Band comme Leroy Jone, Gregg Stanford ou Gregory Davis (parmi beaucoup d'autres) de suivre différentes visions esthétiques, qu'elles soient traditionnelles ou plutôt expérimentales, comme celle du Dirty Dozen Brass Band. Danny leur a dit de travailler sur la discipline, la technique et le comportement, mais ne leur a jamais dicté un style. Les groupes des années 1980, comme le Rebirth BB, ou des années 1990, comme le Soul Rebels BB et le Hot 8, ont suivi les traces du Dirty Dozen, tandis que des orchestres plus traditionnels comme le Treme BB, le Young Tuxedo BB ou l'Algiers BB ont conservé un répertoire plus traditionnel. Cependant, de manière générale, le saxophone a progressivement remplacé la clarinette dans beaucoup de ces groupes, devenant l'instrument dominant parmi les instruments à anche. Malgré l'émergence de groupes plus jeunes avant Katrina tels que TBC (To Be Continued [à suivre], formé 3 ans avant le cyclone), le Rebirth et le Hot 8 étaient à la lutte pour les meilleures places dans les défilés. Le Soul Rebels BB avait décidé de ne plus participer aux défilés bien avant Katrina en vue de s'établir avec succès comme un ensemble Hip Hop sur le marché national.

 

 

2. Quels sont les quartiers de la Nouvelle-Orléans les mieux représentés pour cette musique et comment les groupes conçoivent-ils leur relation avec la ville dans son ensemble ?

 

Treme, Central City [à proximité immédiate du CBD] et Gerttown [entre Mid-City et Uptown, à l'ouest du centre] sont les zones privilégiées de la tradition des "second lines", mais le 9th [à l'Est du centre] et le 7th [au Nord du French Quarter] wards [arrondissements] sont aussi parfois concernés. Les groupes vont là où les Social Aid & Pleasure Clubs (1) qui veulent bien les employer sont situés. De ces quartiers, Treme est probalement celui qui a le plus fort pourcentage de musiciens de Brass Band résidants rapportés à la population dans un seul quartier, même si ils jouent dans toute la ville.

 

 

3. Comment Katrina a-t-il affecté les musiciens de la ville ?

 

Moins de travail et moins d'argent pour le boulot obtenu. Le remplacement des instruments a été la grande question pendant les deux premières années qui ont suivi l'ouragan, un problème largement résolu par Music Rising, de même que le problème du logement, une question plus difficile. Quelques musiciens ont pu profiter du projet Musicians Village dans le 9th ward, mais peu d'entre eux étaient des musiciens de Brass Band en raison du protocole de crédit en lien avec Habitat for Humanity (2) , qui excluait les musiciens qui ne retournaient pas leur déclaration d'impôts et avaient des problèmes récurents de crédit. Il y a eu des incertitudes dans quelques quartiers quant à la survie de l'héritage musical de la Nouvelle-Orléans. Cinq ans plus tard, nous pouvons dire qu'il a survécu, mais pas sans changement.

 

[Voici un petit extrait d'une parade cette année avec les Stooges. C'est filmé un peu vite, mais regardez et écoutez pour l'ambiance]

 

 

 

4. Comment Katrina et ses séquelles ont-ils changé la manière dont ces Brass Bands considèrent leur tradition musicale, eux-mêmes et leur ville ?

 

Katrina a forcé la plupart des musiciens de Brass Band à se pencher sur leur situation, ce qui a conduit à une résurgence globale de l'intérêt pour la tradition et pour le positionnement des groupes dans cette continuité. Les Soul Rebels ont réalisés beaucoup de services pour leur communauté en 2006, les Hot 8 ont travaillé avec le Dr. Michael White [Professeur, producteur et musicien] pour approfondir leur compréhension du répertoire traditionnel des brass bands et leur engagement dans celui-ci, au Sound Café en 2007. D'une manière générale, le cloisonnement entre traditionnel et moderne semble être devenu moins rigide, en même temps qu'une prise de conscience s'est opérée, permettant à chaque musicien de Brass Band d'obtenir une place d'honneur si ces compétences le lui permettent, peu importe le style.

 

 

 [Baby Boyz Brass Band]

 

5. Y a-t-il un lien important entre la musique de Brass Band et le Hip Hop ?

 

Soul Rebels, Baby Boyz, Young Fellaz, TBC, Coolbone, Rebirth, The Stooge : Tous ces groupes ont exploré les synergies avec le Hip Hop, menant à l'émergence du "bounce" dans les années 1990 et, après Katrina, à une fusion des genres, des scènes et des publics dans des endroits comme Duck Off, sur Tureaud Avenue dans le 7th ward. Katrina semble avoir renforcé ce lien, tout en renouvelant en même temps l'intérêt pour le style et le répertoire traditionnels.

 

 

6. Pouvez-vous nous donner quelques titres des morceaux les plus représentatifs de la musique des Brass Bands ?

 

   1. Bunk’s Brass Band, “Oh Didn’t He Ramble” (1944)
   2. Eureka Brass Band, “Sing On” (1951)
   3. Young Tuxedo Brass Band, “Joe Avery’s Piece (Second Line)” (années 1950)
   4. Olympia Brass Band, “It Ain’t My Fault”Titre créé en 1964 par Smokey Robinson et Wardell Quezergue, enregistré à de nombreuses reprises par l'Olympia BB et d'autres groupes.
   5. Dirty Dozen, “My Feet Can’t Fail Me Now” (1984)
   6. ReBirth “Casanova” (2001)
   7. Hot 8 “Sexual Healing” (2007). Une version très New Orleans du tube de 1982 de Marvin Gaye.

 

Ecoutez ces morceaux dans la playlist ci-dessous. Certains morceaux n'étaient pas disponibles, j'ai donc parfois mis une version par un autre groupe ou un autre morceau du même groupe :

 

 

Propos recueillis et traduits par Aug (you can read it in english here). Merci à Véronique pour sa relecture attentive.

 

Un grand merci à Bruce Raeburn pour sa gentillesse et sa disponibilité !

 

Notes

(1) Les Social Aid and Pleasure Clubs sont des associations créées au XIXème à la Nouvelle-Orléans. Elles sont à  l'origine de la tradition des "second lines".

(2) Habitat for Humanity est une ONG chrétienne oecuménique qui travaille dans le logementi. Elle construit des logements simples, abordables et convenables en partenariat avec les gens qui en ont besoin.

 

 

Liens

 

 

 

Les autres articles de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans :

 

La Nouvelle-Orléans dans la BD francophone

par Aug Email

Dans le cadre de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans, VServat nous a récemment présenté le  4ème épisode de la série BD Blacksad, réalisée par des auteurs espagnols. Pour prolonger cet article, je voudrais vous donner un petit aperçu de quelques BD francophones plus ou moins récentes dont tout ou partie de l'action se déroule à la Nouvelle-Orléans. Ces BD se déroulent à différentes époques , je vous propose donc de suivre l'ordre chronologique.

 

 

 

 

La petite fille Bois-Caïman : La Nouvelle-Orléans française, espagnole.... et américaine

 

La série des Passagers du Vent, inaugurée par François Bourgeon en 1980, fait partie des BD qui donnent goùut à l'histoire. Les 5 premiers tomes, publiés entre 1980 et 1984, s'appuyant sur une documentation impressionnante, se déroulent au XVIIIème siècle. Isa, l'héroïne aux prises avec une histoire familiale troublée, navigue, au sens propre comme au sens figuré, entre l'Angleterre, la Bretagne, le Bénin et les Caraïbes. L'essentiel de l'action se déroule en effet sur mer, à bord des navires de la Royale, des négriers ou des pontons, ces navires-prisons si usités alors. Bourgeon nous fait parcourir les trajets du commerce que l'on dit aujourd'hui "triangulaire" c'est-à-dire  celui de la traite négrière transatlantique. C'est une aventure hors-pair qui s'était achevée à Saint-Domingue, alors perle française des Antilles (aujourd'hui partagée entre Haïti et Saint-Domingue) vers la fin du XVIIIème siècle.

L'aventure s'est prolongée en 2009 et 2010 par deux albums conçus comme deux tomes d'une même aventure intitulée La petite fille Bois-Caïman. Dans ces deux tomes, Bourgeon nous conduit cette fois-ci en Louisiane, sur les traces d'Isa et de son arrière-petite-fille, jusqu'aux années 1860 du XIXème siècle.

 

Lorsqu'Isa arrive à La Nouvelle-Orléans au début des années 1790, c'est pour fuir la révolte de Saint-Domingue qui va engendrer la proclamation de l'indépendance d'Haïti en 1804. De nombreux Créoles de l'île se réfugient ainsi en Louisiane. Ils rejoignent alors d'autres francophones, les Acadiens, chassés par les Anglais de leur Acadie natale au Nord-Est du Canada en 1755. La Nouvelle-Orléans, comme la Louisiane à l'Ouest du Mississippi est devenue espagnole après le Traité de Paris de 1763, mais la ville compte essentiellement une population de langue et de culture française. Les incendies que connait la ville sont évoqués par Bourgeon, en particulier celui de 1788. La reconstruction entraine une transformation progressive de la ville, sous l'influence espagnole. C'est à cette époque que le vieux centre ( actuel French Quarter) prend son aspect actuel (fer forgé sur les façades, patios à l'arrière,...), en fait véritablement espagnol. Les images de la ville dans la BD nous montrent en effet des échafaudages, en particulier sur la Cathédrale Saint-Louis sur la Place d'Armes (illustration ci-contre, sur la dernière image en arrière-plan).

 

 

La période de la Guerre de Sécession (Civil War) est l'autre période longuement abordée dans ce dyptique final mais je vous en parle à propos de la BD suivante. Entre temps, la ville a connu un essor important en entrant dans le giron des Etats-Unis. La population a augmenté et l'activité du port, montrée à presque un siècle d'intervalle, s'est développée.

 

[Deux planches qui montrent la Nouvelle-Orléans lors de la Guerre de Sécession]


 François Bourgeon, Les passagers du Vent

1. La fille sous la dunette, Glénat, 1980 (édition originale)

2. Le Ponton, Glénat, 1980 (édition originale)

3. Le comptoir de Juda, , Glénat, 1981 (édition originale)

4. L'heure du Serpent, Glénat, 1982 (édition originale)

5. Le Bois d'Ebène, Glénat, 1984 (édition originale)

6. La petite fille Bois-Caïman, Livre 1 (2009) et Livre 2 (2010), 12 bis

A lire également : Michel Thiébaut, Le chemin de l'Atchafalaya, 12 Bis, 2010. Michel Thiébault explique comment Bourgeon a travaillé et s'est documenté. Le compagnon indispensable à la lecture de la série.

 

 

Black Face, Les Tuniques Bleues au coeur du Sud

 

 La Guerre de Sécession est évidemment au coeur des aventures des Tuniques Bleues dessinnées par Willy Lambil et scénarisées par Raoul Cauvin. Black Face, publié en 1983, est le 20ème album des aventures de Blutch et Chesterfield et sans doute l'un des plus réussis de la série, par la complexité des personnages et des idées qu'ils défendent. Black Face, le "héros" éponyme, est un noir affranchi chargé par les Nordistes de susciter la révolte parmi les noirs du Sud, l'une des hantises des Sudistes. Mais désabusé par la position subalterne dans laquelle sont maintenus les noirs  au Nord malgré leur affranchissement, il décide de jouer son propre jeu. Il a le mérite de montrer les ambiguités de cette guerre où la question de l'abolition de l'esclavage n'est pas le seul enjeu. Ce n'est dailleurs qu'en 1863 que Lincoln décide, et de manière partielle, d'abolir l'esclavage.

Une partie de l'action se déroule à proximité de la Nouvelle-Orléans, ville située sur le flanc ouest des Confédérés. La ville et l'axe du Mississippi sont très disputés : La Nouvelle-Orléans est prise par les Nordistes dès avril 1862. Le 29, une escadre commandée par Farragut prend ce qui est alors la ville la plus peuplée des Confédérés. La victoire lui vaut le grade d'Amiral, alors jamais donné à un officier américain. A partir de là, les troupes nordistes remontent vers le Nord et opèrent la jonction avec les forces de Grant venues du Nord à Vicksburg (Mississippi) prise le 4 juillet 1863. Le Sud est dès lors coupé du Texas.

 

Lambil et Cauvin, Les Tuniques Bleues. n°20 : "Black Face", Dupuis, 1984

  

 

 

Quand Lucky Luke remonte le Mississippi

 

 En 1961, Morris et Goscinny faisaient du cavalier solitaire un marin d'eau douce... Mettant aux prises deux capitaines de bateaux à roues à aube (les paddle steamers), cette aventure de Lucky Luke sortait en effet un peu de l'ordinaire. Même si l'intrigue démarre dans un lieu de boisson, il  ne s'agit pas d'un saloon traditionnel de l'Ouest mais d'un "Café Créole" de la Nouvelle-Orléans. La ville de Louisiane ne sert pourtant pas de décor principal à l'album. La première page évoque rapidement l'atmosphère de la ville et montre le French Quarter à la fin du XIXème siècle, tel que transformé à l'époque espagnole. Pour Goscinny et Morris, la Nouvelle-Orléans est une "ville étrange, conservant ses origines françaises, peuplée d'habitants cosmopolites : vieux colons, noirs affranchis  par la guerre entre les Etats [l'esclavage a été officiellement aboli suite à  la Guerre de Sécession], aventuriers venus du Nord [dont les fameux carpetbaggers], métisses, Indiens..."

Les auteurs parlent de "La Nouvelle-Orléans capitale de la Louisiane". On peut donc penser que l'action se déroule à un moment où c'est encore le cas, donc avant 1880 (et après la guerre de Sécession). Après cette date et jusqu'à aujourd'hui, c'est Bâton Rouge qui remplit en effet cette fonction.

L'intrigue tourne donc autour d'un duel opposant deux capitaines de bateau qui veulent s'aroger le monopole de la ligne Nouvelle-Orléans-Minneapolis sur le cours supérieur du fleuve. Signalons d'ailleurs qu'une carte me semble comporter une erreur, corrigée dans une carte identique quelques pages plus loin. La carte du cours du Mississippi de la page 6 semble indiquer que le fleuve prend sa source dans le Lac Supérieur et relie Duluth sur les rives de ce lac à Minneapolis. Or le Mississippi prend sa source plus à l'Ouest. Il n'existe d'ailleurs pas de canal reliant le Supérieur au fleuve. La liaison entre les Grands Lacs et l'"Old Man River" se fait  à  partir du Lac Michigan par l'intermédiare de la Chicago River (dont le cours a été inversé en 1900) et l'Illinois & Michigan Canal construit entre 1836 et 1848. (Je ne suis par ailleurs pas très sûr qu'il y ait des alligators au nord de Saint-Louis comme dans la BD....).

Le bateau qui rallie en premier Minneapolis en s'arrêtant aux étapes prévues (Bâton Rouge, Vicksburg, Memphis, Saint-Louis,...) obtiendra le monopole de la ligne. Coups tordus et imprévus se multiplient, notamment une inondation assez fréquente qui fait sortir le lit de son fleuve de manière impressionnannte.

 

Morris et Goscinny, En remontant le Mississippi, Dupuis, 1961

 

 

 

"L'homme de la Nouvelle-Orléans" (Charlier-Giraud-Rossi)

 

Jim Cutlass est un héros de BD créé par Jean-Michel Charlier (également créateur de Blueberry avec Giraud). Il apparait pour la première fois dans un hors-série de Pilote intitulé "Western" en 1976. Il s'agissait alors du premier épisode de "Mississippi River". Jean Giraud est le dessinateur. Quand Charlier décède en 1989, une suite est entamée, Giraud poursuit le scénario, le dessin est confié à Christian Rossi. "L'homme de la Nouvelle-Orléans" sort en feuilleton dans la revue A suivre (Casterman) à partir de 1990. [Plus d'infos sur la série]

 

Cutlass est un officier originaire du Sud des Etats-Unis mais engagé au côté des Nordistes pendant la Guerre de Sécession. Dans "Mississippi River", on le voit brièvement juste avant la guerre, au début de l'année 1861. Se rendant à la Nouvelle-Orléans pour toucher un héritage, il est déjà fermement opposé aux idées des hommes du Sud dont il est pourtant originaire. Il a été formé pendant quelques années à l'école militaire de West Point près de New York. Il est alors affecté au fort Sumter (en Caroline du Sud près de Charleston), pensant y être tranquille... C'est pourtant là qu'a lieu le premier incident qui conduit à la guerre en avril 1861. Le fort est bombardé par les Confédérés suite au refus de la garnison de l'évacuer. Mais c'est surtout l'après-guerre et la Reconstruction qui sont au coeur des aventures de Jim Cutlass. La propriété dont il avait hérité est en difficulté et en proie aux carpetbaggers, qui veulent racheter à bas prix son domaine (le terme désigne les Nordistes qui viennent s'installer au Sud après la guerre pour y faire fortune).

 

 

La ville de la Nouvelle-Orléans y est montrée conformément à la représentation habituelle de la ville de cette époque. On y trouve des bars, des prostituées, des juges véreux, de vieilles familles très aristocratiques. On y croise également le Ku Klux Klan qui n'en est qu'à ces débuts et qui incarne le désir de ravanche de nombreux sudistes.

 

 Charlier, Giraud et Rossi, Jim Cutlass. L'homme de la Nouvelle-Orléans, Casterman, 1991

 

 

 

 

Amerikkka, au coeur de l'Amérique raciste

 

On retrouve le Ku Klux Klan bien des années après, au début du XXIème siècle. La série Amerikkka raconte les aventures d'agents spéciaux chargés de repérer et lutter contre les milices d'extrême droite. Les héros, Angela Freeman et Steve Ryan prennent des risques énormes, en particulier lorsque Steve s'infiltre parmi des groupuscules. Ils ont d'ailleurs une facilité un peu déconcertante à survivre malgré les balles... Inspiré des livres de Stetson Kennedy, lui-même infiltré dans le Klan dans les années 1950, ces aventures  nous conduisent tour à tour à Philadelphie, Atlanta ou Chicago.

Le tome 2 a pour cadre les "bayous", ces cours d'eau au coeur des marécages du Sud des Etats-Unis. Pourtant il ne s'agit pas de la Louisiane mais des bayous de la Floride occidentale, non loin de la Nouvelle-Orléans. La scène finale du tome 6 de la série,  "Objectif Obama", réalisé après l'élection historique de Barack Obama, se déroule à la Nouvelle-Orléans, dans une ville en reconstruction après Katrina.

Le tout est scénarisé par Roger Martin, spécialiste du Klan et mis en dessin par Nicolas Otéro.

 

  • Otéro et Martin, Amerikkka tome 2 : "Les Bayous de la Haine", Editions Hors Collection, 2002
  • Otéro et Martin, Amerikkka tome 6 : "Opération Obama", Emmanuel Proust Editions, 2010

 

 

 

 

 Enfin signalons la BD O' Boys réalisée par Philippe Thirault et Steve Cuzor (Dargaud, 2 tomes parus en  2009). Si l'action ne se déroule pas à la Nouvelle-Orléans, elle a pour cadre ses environs et la vallée du Mississippi. Les auteurs se sont inspirés de l'histoire de Huckleberry Finn, roman de Mark Twain. Au prgramme, la fuite d'un garçon blanc et d'un jeune noir, de la musique, les inondations du Mississippi, la Dépression des années 1930.

 

Autre BD dont une partie de l'action se déroule à la Nouvelle-Orléans : Frenchman de Patrick Prugne (chez DM en 2011). La ville n'apparaît que de manière très impressionniste. L'histoire met en scène deux jeunes hommes de Normandie en 1803, au moment de la cession de la Louisiane aux Etats-Unis. L'un des deux est tiré au sort pour faire partie des troupes de Napoléon, l'autre non. Après un passage par la ville, les personnages remontent le long du Mississipi jusqu'à Saint-Louis en compagnie de coureurs des bois et des Indiens Pawnee. Plus ici.

 

Vous connaissez d'autres BD dont l'action se passe à la Nouvelle-Orléans, n'hésitez-pas à nous le signaler en commentaire !

 

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