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Jaurès, ici et maintenant. Un entretien avec Benoît Kermoal.

par vservat Email

Une grande exposition consacrée à Jaurès vient de fermer ses portes aux Archives Nationales, une autre se déploie actuellement sous la coupole du Panthéon, ce soir, 8 juillet, la chaîne Arte diffuse un documentaire consacré au fondateur de l'Humanité. Sur écran, sur panneaux mais aussi sur papier (biographies, publications diverses, numéros spéciaux de la presse etc), Jaurès est partout. 2014 est son année : on commémorera à la fois le centenaire de son assassinat au café du Croissant mais aussi la palpable actualité de sa pensée politique. Il nous a donc semblé opportun et légitime de porter un regard sur l'homme, sur les commémorations et publications en cours ainsi que sur les instrumentalisations qui accompagnent souvent ces moments mémoriels. Benoît Kermoal(1), familier de Jaurès, dont il ne cesse de croiser la route en raison de ses recherches a accepté de répondre à quelques questions portant sur l'actualité de cette figure dont la trajectoire vient croiser celle de la Grande Guerre. Une exploration de la sphère scientifique, scolaire, éditoriale et même musicale...
 
 
 
 
1/ 2014, expositions, commémorations, publications scandent l'année dédiée à Jean Jaurès. D'ordinaire, on se cale davantage sur la naissance que sur la mort de la personne dont on souhaite rappeler l'œuvre. Que nous dit l'assassinat de Jaurès que sa vie ne nous dit pas ?
 
- Le centenaire de la mort de Jaurès suit chronologiquement la célébration du 150e anniversaire de sa naissance en 2009, qui avait déjà suscité pas mal d’intérêt, de publications ou de conférences sur le sujet. Mais il est évident que les circonstances dramatiques de sa mort entraînent une plus forte attention en 2014 sur Jaurès et son œuvre. On peut penser que le commémorer cette année permet de l’inclure dans les célébrations du centenaire de la Première Guerre mondiale, en insistant sur une donnée qui est parfois un peu mise de côté : s’il est vrai que la guerre concerne avant tout les soldats, et on peut voir que le centenaire de 14 insiste sur les différents aspects militaires, 
ce conflit a également bouleversé la société et la vie politique. Du coup, s’arrêter sur le sort de Jean Jaurès permet de mieux comprendre comment une catégorie importante de la gauche de l’époque a tenté d’éviter le conflit et comment aussi elle est entrée ensuite, presqu’en même temps que la mort de Jaurès, dans l’acceptation de la guerre, l’Union sacrée et l’idée de participation à une guerre qui se voulait défensive.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Au-delà de l’assassinat du 31 juillet 1914, je crois que l’action de Jaurès permet aujourd’hui de mieux reconstituer historiquement ce qui fait l’identité socialiste des premiers jours de la guerre : sa disparition est un traumatisme pour les socialistes, cela a entraîné un choc profond ; puisque Jaurès est mort après avoir tout fait pour arrêter la guerre, beaucoup de militants se disent qu’il faut maintenant accepter le conflit, d’autant encore une fois que l’opinion publique se persuade dès les premières heures de la guerre que les Allemands sont les agresseurs. Il y a une résignation évidente, peu prévisible quelques jours auparavant. Mais si on regarde de près les initiatives lancées dans la cadre du centenaire de la mort de Jaurès, on se rend compte qu’elles vont bien au-delà de l’assassinat : on étudie le parcours entier du socialiste, on s’intéresse à ses évolutions, à ses combats, à sa pensée et on redécouvre également tout un ensemble d’écrits puisque de nombreuses publications actuelles sont en réalité des anthologies commentées de textes de Jaurès.
 
 
2/ Les archives nationales lui ont consacré une importante exposition. Elle commence d'ailleurs par l'attentat du café du Croissant. On y découvre les héritages, les engagements, les multiples facettes de l'homme politique. C'est peut être du côté de l'histoire sociale que l'exposition est la moins prolixe. Pourtant ce sont les mineurs de Carmaux qui accompagneront sa dépouille jusqu'au Panthéon. En quoi ses engagements auprès des travailleurs ont-ils été si déterminants ?
 
- Tout d’abord je ne suis pas certain que l’exposition aux Archives Nationales n’évoque pas suffisamment la question sociale. On pouvait y voir le soutien apporté par Jaurès à de nombreuses grèves, les voyages militants qu’il fait à la rencontre avant tout des classes populaires. La difficulté d’une exposition sur Jaurès est de refléter tous les aspects d’une vie très riche en expériences, comme le soulignait Madeleine Rebérioux, Jaurès c’est « un continent », et je crois que l’exposition a pu rendre compte de tous les aspects, y compris concernant l’histoire sociale.
 

Plus largement, le lien entre Jaurès et le monde du travail est effectivement très fort : il devient socialiste, après avoir été élu comme député républicain, par ses contacts nombreux avec la classe ouvrière à Carmaux ou à Albi à la fin du XIXe siècle. Cet intellectuel considère que la république doit aboutir logiquement au socialisme, et donc à l’égalité. C’est pourquoi il attache une grande importance aux ouvriers, mais aussi aux paysans. Jusqu’au bout il mène le combat pour l’amélioration de la condition ouvrière et paysanne. Cela passe par des mesures immédiates et il fait tout pour les obtenir, avec d’autres : c’est la première loi sur les retraites en 1910, même s’il considère qu’elle est imparfaite ; c’est la limitation du temps de travail, la réforme fiscale adoptée en juillet 1914. Dans un premier temps pour Jaurès, il faut donc au quotidien obtenir un certain nombre de réformes qui améliorent la condition des plus faibles. Mais il n’oublie jamais l’autre dimension du socialisme : ces réformes, même imparfaites, ne sont pas une fin en soi. Il faut aller au-delà et Jaurès a une conscience pleinement révolutionnaire. Il souhaite que, par la lutte des classes, le socialisme puisse créer une nouvelle société. Les deux dimensions de Jaurès sont présentes, et cela explique qu’aujourd’hui encore, on puisse faire une interprétation différente de sa pensée qui est bien plus riche que quelques citations pourraient le laisser penser.
 
Il faut aussi, dans son rapport au monde des travailleurs, s’intéresser du point de vue historique à la réception de ses écrits, de ses discours, de ses interventions publiques. C’est un penseur, un philosophe, et même dans ses discours destinés aux militants ouvriers, il a une éloquence et des références intellectuelles qui pourraient faire obstacle à la compréhension du peuple. Je crois qu’on a beaucoup à apprendre, à étudier, sur la réception des interventions publiques de Jaurès et sur la manière dont les simples militants comprennent réellement ses paroles et sa pensée. Jaurès est conscient de ce type de difficultés, je crois, c’est pourquoi il s’intéresse autant aux questions d’éducation, de pédagogie. Au cours de sa carrière politique, on voit qu’il simplifie ses discours, qu’il raccourcit ses articles : c’est qu’il arrive à se faire davantage comprendre en étant à l’écoute de son auditoire. Sa pensée n’est pas figée et s’adapte pour que les classes populaires le comprennent au mieux. Mais il faut encore étudier la réception de ses écrits et discours, même si ce sont des objets historiques difficiles à cerner.
 
 
 
3/ Nous entrons aussi en 2014 dans les commémorations du Centenaire de la Grande Guerre. Il y a peu de mise en relation entre les deux dans les manifestations organisées. De même alors que la Grande Guerre est devenu un objet d’étude incontournable des programmes scolaires, Jaurès est une figure qui y tient peu de place. Comment expliquerais-tu cette déconnexion et cet effacement ?
 
- Je pense que célébrer la disparition de Jaurès aide justement à donner du concret, du politique, aux cérémonies du Centenaire de la Grande Guerre, en faisant que cela ne se limite pas aux souvenirs des grandes batailles et des faits militaires. C’est aussi intégrer de plain pied une mémoire militante dans l’histoire de France, et considérer que Jaurès incarne cette France républicaine et socialiste qui a elle aussi accepté les sacrifices.
 
En ce qui concerne la question des programmes scolaires, on se rend effectivement compte que dans les intitulés généraux, la dimension des acteurs de l’histoire semble être passée au second plan. En même temps, et c’est peut-être paradoxal, on voit dans l’histoire savante mais aussi dans l’histoire enseignée, que la reconstitution de parcours personnels est de plus en plus valorisée pour aider à faire comprendre les grandes dimensions historiques. C’est-à-dire que des histoires personnelles aident à mieux saisir les spécificités d’une époque et encore plus à mieux comprendre les périodes de crise. Alors je crois que dans la pratique des enseignants, il faut justement redonner « corps » à l’histoire par ce biais. Est-ce que cela passe obligatoirement par l’évocation d’itinéraires des grands hommes et des grandes femmes de l’histoire ? Là je ne sais pas trop, mais si je me base sur ma propre expérience d’enseignant, on peut très bien manier le programme officiel de façon à évoquer dans les cours celles et ceux dont on estime l’action déterminante selon les périodes historiques. Jaurès peut être évoqué par exemple dans le chapitre sur l’histoire des médias et des crises politiques du programme d’histoire de terminale. Après, sans doute que les instructions officielles, ainsi que les outils dont on dispose, sont parfois « frileux » en ce qui concerne les acteurs politiques. Rien ne me semble contradictoire entre une pratique distanciée de l’enseignement de l’histoire et le choix de s’arrêter davantage sur tel ou tel acteur qui nous intéresse plus particulièrement.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
4/ Jaurès a peut être une place modeste dans l'histoire enseignée, mais les hommes politiques - de N. Sarkozy à Manuel Valls plus récemment - usent et abusent de son image, de son héritage. Quel est selon toi le sens de ce grand écart, Pourquoi Jaurès semble-t-il aussi actuel ?
 
- Il est vrai que de plus en plus les responsables politiques actuels semblent chercher dans l’Histoire des modèles ou des justifications pour les politiques qu’ils souhaitent mettre en place. Cela ne me paraît pas un problème si on ne fait pas que ça ! En clair, avoir des modèles historiques, c’est bien, mais avoir un programme tourné vers le présent et l’avenir, c’est mieux selon moi. Alors peut-être que justement l’attention accordée à des hommes comme Jaurès s’explique par une certaine peur d’aller de l’avant. On essaye de trouver dans le passé ce que l’on n’ose pas trouver dans l’avenir...
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Cependant, dans le cas de Jaurès, il est évident que son parcours peut incarner un modèle pour la gauche et l’ensemble des républicains. Sur la laïcité, sur la justice, sur le courage et la vérité en politique, et sur également la dimension sociale et égalitaire, ou encore sur les liens entre la société et la défense, l’action et la pensée de Jaurès sont toujours des repères importants.
 
L’utilisation qu’en font les responsables politiques actuels ne me dérange pas, si elle est réellement informée et fiable. De ce point de vue, l’utilisation faite par certains responsables de la droite, voire de l’extrême-droite, peut paraître avec un peu de recul, assez ridicule. Mais encore une fois Jaurès est à la fois socialiste et républicain, donc chacun peut y trouver son compte. A gauche, l’héritage de Jaurès divise aussi, mais là encore selon moi établir les divisions de la gauche actuelle sur son dos n’a pas grand sens. D’ailleurs, si on regarde bien, on ne trouve pas dans la masse de publications sur Jaurès, de livres écrits par des responsables politiques (si on laisse de côté un pamphlet écrit par un ancien député UMP). Pour d’autres « héros » nationaux, la liste des biographies, essais, etc, est longue. Là dans le cas de Jaurès, on ne trouve pas de nos jours grand chose. C’est un paradoxe, mais sans doute cela montre-il que d’un point de vue historique, Jaurès ne leur est pas si connu, peut-être parce qu’il est assez difficile à cerner. Visiblement, beaucoup connaissent davantage Napoléon et publient des ouvrages sur lui. Peut-être que le centenaire de son assassinat va rapidement changer la donne.
 
 
5/ Quels aspects de la recherche se renouvellent le plus le concernant ? Les commémorations de 2014 semblent insister davantage sur l’individu. Pourtant Il s’est aussi inscrit dans des combats et des réalisations collectives. Comment cela s’articule-t-il dans les travaux et publications récentes ?
 
- Sur ce point, il faut saluer tout d’abord la publication de la biographie écrite par les deux plus grands spécialistes de Jaurès, Gilles Candar et Vincent Duclert (2) . Aussi étonnant que cela paraisse, on ne disposait pas de grande biographie scientifique récente sur lui, c’est aujourd’hui le cas. L’approche biographique est en effet liée à d’autres domaines d’études et effectivement de ce côté là, plusieurs recherches sont en cours ou viennent d’aboutir. De mon point de vue, quelques domaines sont particulièrement intéressants : il y a tout d’abord l’étude du pacifisme d’avant 1914, de l’attention accordée à la loi des trois ans de 1913, des liens entre le pacifisme du mouvement ouvrier et la défense nationale. Je pense que sur ce sujet, il y a encore plein de choses à apprendre, en particulier comment Jaurès permet à l’ensemble du mouvement ouvrier de s’emparer de ces questions.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’étude historique doit également passer par la question de l’internationalisme, et non pas rester dans un cadre purement national. Sur cette question, les travaux en cours d’Elisa Marcobelli (3)  nous permettront de mieux connaître ce qu’est ce pacifisme socialiste sous toutes ses formes avant 1914. C’est encore dans une dimension internationale que d’autres tra
vaux nous apportent du neuf sur Jaurès : c’est un acteur important de la Deuxième Internationale, il est de plus en plus important dans ces réunions. Or, l’histoire transnationale de ce type d’organisations est encore assez récente, malgré l’antériorité des études de Georges Haupt. Ainsi Emmanuel Jousse, qui s’intéresse également de près aux questions de traduction, rend compte de ces transferts culturels entre le socialisme de Jaurès, le travaillisme anglais ou la social-démocratie allemande. C’est je crois une dimension très importante de la recherche historique récente.
 
Également, l’étude de la culture militante socialiste du temps de Jaurès me semble encore devoir être menée sur bien des aspects. Le rapport à la violence politique, l’étude du bagage théorique des militants de base, l’attention portée à la nécessaire éducation militante, sont autant de points qu’il faut aujourd’hui mieux connaître. C’est, je crois, ce qui permet aussi de comprendre l’adhésion des socialistes à la guerre. Le souvenir de Jaurès dans ces années de combat est très présent, et c’est une référence, voire une justification, pour les socialistes qui se battent. Enfin, les usages mémoriaux de Jaurès dès sa mort, jusqu’à aujourd’hui sont aussi au centre de plusieurs études historiques.
 
6/ Parmi tout ce qui se publie et se monte cette année, quel choix opérerais-tu pour avoir une vision un peu équilibrée du sujet ? y’a-t-il eu aussi des choses saugrenues ou décalées qui ont été proposées au public ?
 
- Il est vrai que de nombreuses publications ont lieu et vont encore avoir lieu dans les mois qui viennent. Question difficile que de choisir parmi tout cela. Mais encore une fois la biographie de Candar et Duclert me semble incontournable tout d’abord. Ensuite le livre de Jacqueline Lalouette (4), Jean Jaurès, l’assassinat, la gloire, le souvenir , apporte de nombreux éléments sur sa disparition et sur l’entretien de sa mémoire à travers les usages militants, mais aussi la construction de statues, les noms de rues, etc. Pour moi ce sont les deux incontournables. Il faut encore lire Jaurès et sur ce point l’anthologie présentée par Marion Fontaine(5)  est très précise, procure une très bonne connaissance des écrits de Jaurès. C’est également le cas du prochain tome des œuvres complètes de Jaurès qui sort à l’automne 2014 et qui porte sur le pluralisme culturel, ce qui permettra en particulier de mieux connaître les écrits jaurésiens sur les autres continents, la colonisation et sur sa tournée en Amérique latine en 1911.
 
Dans un autre domaine, j’ai bien aimé le livre de jeunesse de Tania Sollogoub (6), Le dernier ami de Jaurès , c’est un roman passionnant, je le conseille vraiment. Enfin on prévoit la parution d’une autre biographie publiée par un Américain,Geoffre Kutz (7) cela peut être un utile complément au livre de Candar-Duclert. En ce qui concerne les choses saugrenues proposées au public, oui, les commémorations entraînent toujours de telles publications, cela existe pour Jaurès, mais pas tant que ça. Pour le moment, je n’ai vu que deux ouvrages qui me semblent totalement inutiles, le plus simple est de ne pas en parler....
 
7/ Les invités de Samarra ont le droit de constituer une playlist. Si je te dis Jaurès en 5 titres tu réponds quoi ? Argumente !
 
- Évoquer Jaurès sans nommer la chanson de Brel, ce serait un peu un sacrilège sans doute ! Mais je conseillerais la version du groupe anglais Black Veils. Ensuite, de pas évoquer  Give peace a chance  de John Lennon serait dans ce cas un autre sacrilège non ? Par ailleurs, pour savoir parfaitement ce que cela signifie  le vent dans l’avenue Jean Jaurès , la chanson  Brest  de Miossec s’impose aussi ici. Jaurès est originaire du Midi toulousain, donc L’anniversaire  des Fabulous Trobadors me semble être également parfaitement adaptée. Enfin, ce serait dommage de ne pas citer un chant révolutionnaire : alors j’ai une tendresse particulière pour In ale gasn , une chanson yiddish contre le tsar en Russie avant 1914 qui a été fréquemment reprise ensuite.
 
 
Un grand merci à Benoît Kermoal de la part de l'équipe de Samarra  !!  Et pour clotûrer l'entretien, écoutez sa playlist !
 
 
 
 
 Toutes les photos sont tirées de l'exposition consacrée à Jean Jaurès au Panthéon. @Vservat
 
 
 Notes : 
 
(1) Benoît Kermoal est professeur d’histoire-géographie au lycée Saint Exupéry de Mantes-la-Jolie, doctorant à l’EHESS, le sujet de thèse étant Les socialistes au combat : guerre, paix et violences dans les pratiques militantes (1914-1940) . Membre du conseil d’administration de la société d’études jaurésiennes, présidée par Gilles Candar. Rédacteur des notes hebdomadaires « les notes Jaurès » pour la Fondation Jean-Jaurès, de janvier à juillet 2014 (en ligne : http://www.jean-jaures.org/2014-annee-Jaures/Les-notes).

(2)Gilles Candar, Vincent Duclert, Jean Jaurès, Paris, Fayard, 2014.

(3)Voir par exemple, Elisa Marcobelli , La France de 1914 était-elle antimilitariste ? Les socialistes et la loi des trois ans, Fondation Jean-Jaurès, 2013 (en ligne : http://www.jean-jaures.org/Publications/Essais/La-France-de-1914-etait-elle-antimilitariste). Sa thèse en cours porte sur l’opposition à la guerre au sein de la Deuxième Internationale.

(4)Jacqueline Laouette, Jean Jaurès, l’assassinat, la gloire, le souvenir, Paris, Perrin, 2014.

(5)Marion Fontaine, Ainsi nous parle Jean Jaurès, Paris, Fayard/Pluriel, 2014.

(6)Tania Sollogoub, Le dernier ami de Jaurès, Paris, l’école des loisirs, 2013. (7)Geoffre Kutz, Jean Jaurès,The inner life of Social Democraty, Penn State University Press, à paraître en août 2014.

"Lorsque ma part algérienne s'exprime dans le micro de la vie"

par Aug Email

 Médine dans les rues d'Alger tel qu'il apparaît dans le clip

 

L'année 2012 a vu fleurir les publications et commémorations d'une guerre aux noms différents selon le regard porté : simples "évènements" ou "guerre sans nom" pour les uns, "guerre de libération nationale" ou "d'indépendance", "révolution", "jihad", "guerre d'indépendance des Algériens" pour les autres  ou simplement "guerre d'Algérie". Nous avons voulu revisiter certains évènements de cette guerre tout en réfléchissant aux différentes mémoires qu'elles a engendrées.

 Sur l'histgeobox, nous vous proposons de mener cette réflexion en suivant pas à pas le rappeur Médine.

 


Retrouvez le sommaire de notre dossier sur l'Algérie et ses mémoires de l'époque coloniale à la Guerre (1830-1962)

17 octobre 1961 : 50 ans déjà. Entretien avec Peggy Derder.

par vservat Email

Le 17 octobre 2011, c'était il y a quelques semaines, à peine, et l'occasion de revenir sur un journée restée dans l'ombre de l'histoire de France et de la guerre d'Algérie. A cette même date, le 17 octobre 1961, les algériens de France répondent à l'appel à manifester du FLN. Désarmés, car préalablement contrôlées à cette fin, des hommes, des femmes se retrouvent dans Paris qu'ils n'atteignent pas tous, pour protester contre le couvre feu qui leur est imposé par la préfecture de Police aux ordres de Maurice Papon. Il s'ensuivra une nuit d'horreur rythmée par les arrestations arbitraires, les tabassages en règle, les enfermements dans les centres de Vincennes notamment, et pour un grand nombre aussi la Seine comme seule sépulture offerte par les forces de l'ordre. 

 

Paris, 17/10/61, Photo Elie Kagan.

Avec Peggy Derder (1), historienne, dont les travaux de recherche portent sur l'immigration algérienne et la guerre d'indépendance de l'Algérie, nous revenons sur cet évènement pour en comprendre les enjeux hier et aujourd'hui aussi bien pour les victimes, les historiens que dans le débat public.

 

Les 50 ans de l'évènement n'ont pas permis de lever toutes les zones d'ombre mais il ont montré la volonté de plus en large que la lumière soit faite, les torts établis, et les victimes reconnues. Signalons que la sénatrice E. Benbassa, par ailleurs directrice de l'EHESS, a déposé à cette fin il y a quelques jours (le 27 octobre), , une proposition de loi au Sénat "visant à la reconnaissance de la responsabilité de la République française dans le massacredu 17 octobre 1961". 


 

 

  • La journée du 17/10/1961 s’inscrit dans la dernière partie de la guerre d’Algérie qui est un sujet vif dans le débat public et scientifique français. De quelle manière les avancées faites sur l’histoire de la guerre d’Algérie peuvent elles faire avancer la connaissance autour du 17 octobre 1961 ?

 

Les travaux sur la guerre d’Algérie se sont effet multipliés ces dernières années et ont rencontré un intérêt de la part du grand public, avec une accélération au tournant des années 2000 à la faveur des débats et polémiques autour de la torture. Les recherches n’ont cessé d’avancer, creusent dans des directions différentes et enrichissent notre connaissance d’une période encore souvent perçue comme taboue.

 

Les récentes recherches dirigées par Raphaëlle Branche et Sylvie Thénault qui ont donné lieu à un ouvrage intitulé « La France en guerre 1954-1962. Expériences métropolitaines de la guerre d’indépendance algérienne » (éditions Autrement, 2008) nous donnent à voir des aspects méconnus du vécu des populations ou de l’impact (ou de l’absence d’impact) de la guerre d’indépendance dans les différentes régions de l’Hexagone. Je pense aussi aux travaux de Linda Amiri sur la fédération de France du FLN et la guerre d’indépendance en métropole. La thèse d’Emmanuel Blanchard sur la police et les immigrés algériens qui vient de paraître restitue les méthodes et les violences policières et permet de mieux appréhender le contexte du 17 octobre 1961.Les historiens anglo-saxons s’intéressent également à ce pan de notre histoire, dans le cadre de leurs post-colonial studies. Ainsi le dernier ouvrage important sur le 17 octobre 1961 est le fruit des travaux de Jim House et Neil MacMaster .

 

 

 

  • Le 17/10/1961 est-il encore aujourd’hui un vrai chantier d’études pour les historiens ? (je ne sais pas s’il est utile de garder la forme interrogative dans cette partie car j’imagine que la réponse est un oui ferme !) Finalement où en est l’état de la recherche, de l’accès aux archives, du bilan humain de cette journée et de ses suites 50 ans après les faits ?

 

 

La recherche avance comme le prouvent les recherches récentes sur la guerre d’indépendance algérienne aussi bien en métropole que sur le territoire algérien. L’accès aux archives a longtemps été problématique pour les chercheurs, en raison des délais de non communicabilité des archives. Les dérogations ont été accordées très ponctuellement et de manière a priori aléatoire. Les déboires rencontrés par Jean-Luc Einaudi le confirment : il n’a jamais eu accès aux archives demandées. Aujourd’hui avec la nouvelle loi sur les archives de 2008 et l’expiration du délai de cinquante ans ; les choses s’annoncent normalement plus simples. Seulement, précisément sur la nuit du 17 octobre 1961, des archives ont mystérieusement disparu comme celles de la Brigade fluviale. Surtout il y a fort à parier que les violences policières de cette nuit-là et des suivantes dans les centres de détention (Vincennes, Palais des Sports, stade de Coubertin etc) n’ont pas laissé de traces dans les archives. Mais les blessures, les morts, le racket et toutes les brutalités policières ont été couvertes par le préfet de police Maurice Papon et le gouvernement de l’époque, dirigé par le gaulliste Michel Debré. Lorsque des parlementaires, Eugène Claudius-Petit et Gaston Defferre, ont réclamé une commission d’enquête, ils se sont vus opposer un refus systématique. Le bilan officiel est resté inchangé : trois morts.

 

2 journaux dans les jours qui suivent le 17/10/61 [@arret sur images]

Aujourd’hui si on se base sur l’investigation menée par Jim House et Neil MacMaster, qui ont fouillé quantité d’archives et repris des témoignages, on peut avancer un chiffre d’au moins une centaine de morts pour la nuit du 17 octobre 1961. Il s’agit d’un paroxysme. Ces morts s’inscrivent dans une longue lignée de victimes de la répression policière, de type coloniale, en plein cœur de la métropole.

 

 

  • En France, cette journée n’appartient pas qu’aux historiens, elle est en question dans l’espace public. Longtemps victime de la censure et de l’omerta (de nombrexu documents d'époque films, photos, témoignages, livres ont été censurés, détruits) ou de l’ombre faite par d’autres journées tragiques de la guerre d’Algérie (celle de Charonne, par exemple), elle a ressurgi à la faveur du procès Papon.(1) Comment l’histoire et la mémoire de cette journée ont-elles réussi à « survivre » à ces obstacles ?

 

 

L’histoire et la mémoire de ces événements sont en effet restées longtemps souterraines. Elles ont été portées par des militants et des intellectuels qui ont multiplié les efforts pour que la vérité surgisse. C’est le cas de Jacques Panijel avec son film « Octobre à Paris » qui vient de sortir en salles… cinquante ans après son interdiction ! Pierre Vidal-Naquet dans son ouvrage « La torture dans la République » (1972) en parle également. On peut citer bien entendu Jean-Luc Einaudi dont la pugnacité et le travail, en particulier avec son ouvrage « La Bataille de Paris » en 1991, ont énormément contribué à l’émergence de cette mémoire. De nombreuses autres personnes seraient encore à citer comme Didier Daeninckx, Daniel Mermet, Olivier Lecour Grandmaison ou encore Mehdi Lallaoui et Samia Messaoudi au sein de leur association « Au nom de la mémoire » et bien d’autres encore.

 

 

  • L’Algérie vient d’éditer un timbre commémorant les 50 ans du 17/10/61. Peux tu nous expliquer quelle façon l’histoire et la mémoire de cette journée sont abordées de l’autre côté de la Méditerranée, du point de vue des historiens, des politiques, avec quels enjeux dans le débat public ?

 

 

En Algérie, l’histoire de la fédération de France du FLN et du rôle central de l’immigration dans la « guerre de libération », a été reléguée aux marges de la mémoire collective. L’histoire officielle a valorisé l’action des moudjahidine (combattants) et des chahid (martyrs) de la révolution, souvent sur le mode épique. Les raisons sont essentiellement politiques et relèvent de clivages internes au sein du FLN. Lorsque Ben Bella accède au pouvoir à l’indépendance, il ostracise les cadres de la fédération de France. Le récit national privilégie les combats de libération du territoire algérien et quelques figures dites héroïques du FLN. Les immigrés et les cadres de la Fédération de France sont écartés de ce récit au même titre que les femmes, les communistes ou les Kabyles… Cependant, quelques initiatives visent à inverser la tendance. En 1968, le 17 octobre est devenu en Algérie une date commémorée officiellement comme la « Journée nationale de l’émigration ». Le timbre émis cette année par Algérie Poste montre des hommes battant à mort et jetant dans la Seine des manifestants, en arrière-plan le drapeau algérien est hissé sur la Tour Eiffel.

 

 

  • La date des 50 ans du 17/10/1961 vient de passer, et l’évènement revient quelque peu sous les lumières de l’actualité. Un des mots d’ordre de la manifestation autour du Grand Rex était de demander que cette journée soit reconnue comme un « crime d’état ». Quels sont les enjeux d’une telle reconnaissance pour les victimes, les associations, les chercheurs etc ?

 

 

Le 17 octobre 2011 a été le plus médiatisé à ce jour. De multiples initiatives ont permis de réactiver les mémoires individuelles et collectives de cet événement, de laisser la parole aux témoins, aux militants et aux mouvements associatifs mais aussi de faire un véritable travail d’histoire, notamment lors de deux grands colloques à Nanterre et à l’Assemblée nationale. L’aspect purement commémoratif était également présent en particulier dans des communes de proche banlieue comme Nanterre qui a inauguré un « boulevard du 17 octobre 1961 » et Clichy, sur le pont où de nombreux manifestants ont été victimes de la police. Aujourd’hui une vingtaine de villes de proche banlieue parisienne commémore le 17 octobre dans l’espace public grâce à une plaque ou un nom de rue. Il s’agit de marques visibles et publiques essentielles. Le point d’orgue de ce cinquantième anniversaire fut l’organisation d’une manifestation dans la capitale entre le cinéma Le Rex et le pont St-Michel, deux lieux emblématiques du drame. Elle a réuni 5 000 personnes selon les organisateurs, moitié moins selon la police. Dans les rangs de cette très belle manifestation, on a entendu différents slogans comme « ouverture des archives ! », « vérité et justice ! » et en effet « reconnaissance du crime d’Etat ».

 

Manifestation du 17/10/2011 [@afp]

 

 

Une parole officielle est essentielle pour les victimes et leurs descendants qui verraient ainsi reconnaître leurs souffrances, refoulées voire niées jusqu’à présent. Plus largement pour l’ensemble de la société française, même si la vérité est désormais accessible grâce aux médias, à des films, aux publications dont quelques manuels scolaires, une reconnaissance officielle permettrait de cheminer vers une histoire apaisée de la guerre d’Algérie. Mais n’oublions pas que la reconnaissance de la guerre d’Algérie est elle-même très récente : il a fallu attendre la loi du 18 octobre 1999 pour parler officiellement de guerre alors qu’auparavant on parlait uniquement d’ « événements en Algérie », d’ « opérations de pacification » ou de « maintien de l’ordre ». Le 17 octobre 1961 est un tabou officiel et parfois objet de conflits mémoriels au même titre que de nombreuses pages douloureuses ou crimes de la guerre d’Algérie.

 

 

  • On dispose désormais de davantage de travaux scientifiques mais aussi de vulgarisation sur cette journée sous la forme de BD, de romans, films et même de chansons. Nous donneriez-vous quelques coups de cœur ou recommandations y compris dans le domaine scientifique ?  

 

Pour les ouvrages scientifiques, j’ai déjà parlé des travaux de Jim House et Neil MacMaster dont l’ouvrage me semble essentiel ; et de ceux d’Emmanuel Blanchard, Linda Amiri ou Sylvie Thénault. D’une autre manière les recherches de Naïma Yahi sur l’histoire culturelle des immigrés maghrébins offre un autre éclairage très intéressant sur cette période. Sur le plan musical, Les Têtes Raides ont mis en chanson le magnifique poème de Kateb Yacine « Dans la gueule du loup ». La Tordue et Médine ont également signé deux très beaux morceaux.

 

Du côté littéraire, quelques ouvrages évoquent cette période et la manifestation. A noter, le témoignage de Brahim Benaïcha « Vivre au paradis, d’une oasis à un bidonville » (éd. Desclée de Brouwer, 1999) qui a ensuite été adapté au cinéma par Bourlem Guerdjou. J’aime beaucoup les romans « Le porteur de cartable » (Pocket, 2003) d’Akli Tadjer, « Le sourire de Brahim » de Nacer Kettane (éd. Denoël, 1985) et « De grâce » d’Hamid Aït Taleb (éd. JC Lattès, 2008).

 

De plus, l’association « Au nom de la mémoire » vient d’éditer un recueil de nouvelles « 17 octobre 1961, 17 écrivains se souviennent ». Ces titres complètent le fameux « Meurtres pour mémoire » (Gallimard, 1984) de Didier Daeninckx qui est d’ailleurs le co-auteur d’une BD sortie récemment sur le 17 octobre « Octobre noir » (avec Mako, aux éditions Ad Libris, 2011). Pour les films, j’ai signalé la sortie au cinéma du film de Jacques Panijel réalisé à l’époque. Le téléfilm de fiction « Nuit noire » d’Alain Tasma est intéressant et juste historiquement. Enfin, Yasmina Adi a réalisé un superbe film documentaire « Ici on noie les Algériens » qui est sorti en salles le 19 octobre.

 

On y ajoutera le podcast d'une récente conférence de Jim House, donnée à la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration, accessible par ce lien : http://www.histoire-immigration.fr/histoire-de-l-immigration/les-podcasts-de-l-univercite/saison-2011-2012 et qui est accompagné en bas de page d'un dossier documentaire.

 

Un très grand merci à Peggy Derder d'avoir bien voulu nous accorder cet entretienpour Samarra ! 

Retrouvez aussi le 17/10/1961 sur l'Histgeobox :

http://lhistgeobox.blogspot.com/2011/04/medine-17-octobre-1961-2007.html

http://lhistgeobox.blogspot.com/2008/06/la-tordue-paris-oct-61.html

 

(1) Peggy Derder a publié "L'immigration algérienne et le spouvoirs publics dans le département de la Seine 1954-1962" chez L'Harmattan.

(2) JL Einaudi est amené à témoigner lors du procès Papon au cours duquel il évoque le rôle de l'accusé en octobre 61 lors de la répression de la manifestation. Il confirme ses propos dans le monde en 1998 ce qui mlui vaut un dépôt de plainte de Papon en diffamtion. L'année Maurice Papon est débouté. Cette passe d'arme a contribué à mettre l'évènement sous les feux des médias.

 

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