Samarra


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« Dans l’ombre de Charonne » ou les lumières d’une restitution graphique.

par vservat Email

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous aurions pu évoquer une actualité brûlante pour justifier l’entretien qui va suivre : l’anniversaire de l’indépendance algérienne, l’ère du « changement » qui se traduira peut-être par la reconnaissance de massacres d’Etat encore dans les limbes de la mémoire officielle, les nouveaux programmes de 3ème, 1ère et Terminale… Mais on peut aussi tout simplement admettre qu’il y a des coups de cœur qui suffisent au désir de faire connaître et perpétuer ce genre d’initiatives et que cela justifie la mise en ligne ici de cet entretien croisé dont Laurence de Cock (1) et moi-même avons eu simultanément l’idée.

 

Alain et Désirée Frappier sont deux individus qui font couple et s’inquiètent, comme nous, de l’ordre des choses. Le projet de consacrer une bande dessinée au massacre de Charonne naît alors d’une constellation de rencontres. Il y a les survivants, témoins pudiques et encore amputés de leur vérité ; il y a les historiens, jamais vraiment étrangers à l’émotion de leur objet ; il y a enfin, comme il se doit, l’orchestration invisible qui accompagne toute fabrication d’un livre.

 

Dans ce décor, Alain et Désirée sculptent les mots, les visages, et les lieux qui nous plongent dans les coulisses de cette sombre histoire.

Alain Dewerpe (2) avait su/pu mobiliser l’outillage historien et anthropologique pour interroger le « massacre d’Etat » qui l’avait privé de sa mère Fanny.

 

Mais, "Dans l’ombre de Charonne"  emprunte d’autres sentiers, et l’on comprend que les chemins de l’intelligibilité d’un événement ne résident pas seulement dans sa restitution méthodique et distanciée. La bande dessinée assume le caractère fictionnel qu’il y a dans le récit, y compris historique. Porte voix de ceux qui, comme Yves Bernard (3), ont crié sans être entendus, "Dans l’ombre de Charonne" donne vie aux anonymes du passé dont l’évocation susurre quotidiennement à qui veut bien l’entendre : Don’t forget.

  

 

 

Comment a germé l’idée de ce récit graphique ?

 

DF : Depuis 20 ans que nous vivons et travaillons ensemble, Alain et moi avions le désir de réaliser un ouvrage en commun.

 

AF : La guerre d’Algérie, vécue du côté français, fait partie de notre histoire. Elle est à la fois notre passé et notre présent. Les massacres du 17 octobre, les manifestants algériens jetés dans la Seine ou pendus dans le bois de Boulogne, les ratonnades en plein Paris sont des événements qui se sont déroulés durant notre enfance et dont les faits sont parvenus à nos oreilles sans être accompagnés d’explications. L’horreur qu’ils nous ont inspirée est un des éléments fondateurs sur lequel se sont forgées nos convictions.

 

DF : Après, avec l’énorme envie de faire quelque chose, il y a l’heureux hasard des rencontres : Maryse Tripier, notre héroïne, Laurence Santantonios, notre éditrice, La projection du film de Daniel Kupferstein, Mourir à Charonne pourquoi ?, le lycée de Sèvres, Stéphane Vilar

 

 

 

Comment avez-vous procédé pour articuler avec équilibre les trajectoires individuelles (que ce soit celles des acteurs ou de leurs descendants) et le récit collectif autour de l'événement «Charonne»?

 

DF : L’équilibre s’est articulé de façon assez naturelle, « C’est en poussant le particulier jusqu’au bout que l’on atteint le général » — Cette phrase très juste de Michel Leiris a été reprise par notre éditrice pour sa ligne éditoriale. Par ailleurs, même s’il s’agit ici d’une histoire vraie, nous souhaitions qu’elle garde une dimension romanesque. Dimension qui nait justement du choc que constitue la rencontre entre trajectoire individuelle, et histoire collective. Tout au long de l’écriture de ce livre, nous avons été frappés de constater à quel point la guerre d’Algérie dont «Charonne» — manifestation qui en découle — a bouleversé des trajectoires individuelles de façon excessivement durable.

 

 

Aviez-vous dès le départ le souci d'insérer dans le récit différents points du vue (celui de votre témoin, celui de Saïd), et différentes mémoires sur l'évènement (celle de votre témoin, celles des «héritiers» de Charonne) ?

 

A.F. Au départ, nous souhaitions appuyer notre récit sur le témoignage de Maryse, mais le choix des différents points de vue et des différentes mémoires s’est très vite imposé à nous. D’abord parce que nous avons débuté nos investigations par la projection du film de Daniel Kupferstein qui nous a tout de suite donné envie d’intégrer Yves Bernard, fils d’une des victimes de «Charonne», au récit.

 

DF : La projection se déroulait dans un amphi, à l’université de Tolbiac. La moyenne d’âge des spectateurs s’approchait des 65 ans et le débat qui a suivi était particulièrement houleux. Agressif même. Il y était question de « vote des pouvoirs spéciaux », d’opposition entre PSU et Parti communiste, du choix des slogans — «Paix en Algérie» contre «Algérie aux Algériens»—, du laxisme des Français lors des massacres du 17 d’octobre 1961… Je ne sais pas ce qu’en ont retenu les quelques étudiants terrés au dernier rang, témoins impuissants de ce règlement de compte inattendu. Je n’y comprenais, pour ma part pas grand-chose, si ce n’est que ces réactions épidermiques étaient le résultat d’un passé mal digéré dans lequel se heurtaient des avis très contrastés. Il nous a donc semblé intéressant de comprendre ces divergences d’opinions et de les retranscrire.

 

AF : Par ailleurs, la mémoire de notre témoin, Maryse, souffrait de nombreuses lacunes engendrant des modifications historiques sur un événement dont elle avouait « garder très peu de souvenirs et beaucoup de séquelles ». Ces lacunes étaient nécessaires à l’intrigue, car nous faisions aussi un livre sur la mémoire. Il n’était donc pas question de les effacer. Par contre, nous devions trouver un moyen pour restituer autrement une vérité historique sur cet événement.

 

DF : Le fait que Maryse nous mette en contact avec ses anciens copains du lycée de Sèvres a été excessivement précieux. Stéphane Vilar et Claude Bureau gardaient des souvenirs très vifs de cette période. Leurs témoignages ont apporté beaucoup d’humour et de pertinence à l’histoire. Quand je me suis intéressée à Saïd et à Paul, Claude et Stéphane les connaissaient bien, contrairement à Maryse, souvent agacée par leurs comportements. Ils ont donc pu nous révéler de nombreux détails sur leurs actions et sur leurs attitudes, qui ont permis l’élaboration de leurs personnages. La multiplicité des voix m’offrait aussi la possibilité de rester fidèle à ma conviction littéraire. À ce titre, je reprendrais la phrase de Zweig : « Ne faisant pas partie du ministère public, il m’a toujours paru plus intéressant de tenter de comprendre les gens au lieu de les juger. »

 

 

Quelle fut votre bibliographie pour construire ce récit graphique ? Sur quelles sources et documents historiques vous êtes vous appuyés ?

 

AF : Avant tout, "Dans l'ombre de Charonne" étant notre premier livre, il faut préciser qu'il nous a fallu inventer et mettre en place très rapidement nos méthodes d'investigation et de travail, car nous avions très peu de temps.

 

DF : Nous avions déjà beaucoup lu sur la période, livres historiques, articles, témoignages, romans aussi. Nous avons d’ailleurs tenu à remercier les auteurs de ces ouvrages en annexe de notre livre pour la richesse de leur apport. Leurs travaux nous ont procuré un complément indispensable aux témoignages recueillis.

 

AF : Concernant la manifestation de Charonne, le livre de l’historien Alain Dewerpe, lui-même fils de victime, "Charonne, 8 février 1962. Anthropologie d’un massacre d’État", a carrément fait figure de bible. Il s’agit d’un travail de reconstitution et d’analyse absolument remarquable. Tout y est. Je l’ai lu, épluché, fait des fiches…

 

DF : Alain s’est concentré sur les livres indispensables à la rigueur historique des événements et moi sur la chair des personnages et la crédibilité des dialogues. Je me suis donc plus particulièrement penchée sur la collection complète pour l’année 1961 de l’hebdomadaire "Avant garde" prêté par Yves Bernard, les articles de Laure Pitti sur "La main d’oeuvre algérienne dans l’industrie automobile", "Le 17 octobre des Algériens" de Marcel et Paulette Péju, "L’histoire de la guerre d’Algérie" de Bernard Droz et Évelyne Lever ou le magnifique livre-objet de Tramor Quemeneur et Benjamin Stora : "Lettres carnets et récits des Français et des Algériens dans la guerre".

 

AF : Beaucoup de nos notes et de nos recherches n’apparaissent pas dans le livre.

 

DF : À ce propos, j’aime bien citer une anecdote concernant Visconti. Dans "Le Guépard", tandis que l’accessoiriste prend soin de remplir de linge d’époque et d’objet précieux l’armoire et la table de nuit meublant la chambre du prince Fabrizio Corbera, Burt Lancaster demande au réalisateur à quel moment il doit les montrer à la caméra. Ils ne sont pas faits pour être vus, lui répond Visconti, mais pour ajouter à la crédibilité du décor, une armoire vide se voit à l’écran. C’est un peu ça, les écrits des autres, utilisés ou non dans le récit, ont rempli nos armoires.

 

 

 

Avez-vous rencontré certains historiens spécialistes de la question comme B. Stora ou A. Dewerpe ? Ont-ils éventuellement relu votre récit ? Quel impact ont eu ces rencontres et échanges dans l'élaboration de Dans l'ombre de Charonne ?

 

AF : Les rencontres avec les historiens se sont effectuées principalement à travers leurs écrits. En ce qui concerne Alain Dewerpe, c’est quelqu’un d’excessivement discret sur le sujet et qui nous inspire beaucoup de respect. Nous n’avons pas osé le contacter, d’autant plus que je ne vois pas trop ce qu’il aurait pu ajouter qui ne figure pas déjà dans les 800 pages de son excellent livre.

 

DF : Benjamin Stora n’est pas un spécialiste de Charonne, mais plutôt de la guerre d’Algérie. C’est un ancien collègue et ami de Maryse. Notre éditrice souhaitait qu’il fasse notre préface. Je l’ai rencontré une fois. Je me suis rendue chez lui avec un vague synopsis et les premières planches d’Alain. Il a adoré les dessins, m’a posé tout un tas de questions et quelques minutes plus tard je me suis retrouvée dans la rue avec l’envie de sauter à la corde parce qu’il avait accepté d’écrire la préface. Par la suite, nous lui avons envoyé la première partie, mais nous n’en avons reçu aucun commentaire (Alain m’a dit : pas de nouvelle, bonne nouvelle) ! Lorsque le livre est sorti, il m’a téléphoné pour nous dire son enthousiasme. Il était intarissable ! Cela dit, nous avons lu tous ces livres, à commencer par" La gangrène et l’oubli" lors de sa sortie en 92.

 

 

Comment mettez-vous l'image au service du récit historique ?

 

AF : En premier lieu, nous avons consulté les fonds photographiques de "l'Humanité" à Bobigny, les archives de la ville de Sèvres, regardé de nombreux films de fiction d'époque ou d'aujourd'hui, les actualités Pathé, sur le web ou aux Forum des images de Paris, consulté des magazines, des journaux, archives photos privées, ainsi que de nombreux sites web. Internet est à présent un fabuleux outil. L’anecdote sur Luchino Visconti, citée par Désirée, concerne aussi l'image. Un récit graphique ancré dans l'histoire s'inscrit forcément dans le registre réaliste, voire documentaire. Il est nécessaire d'accumuler quantité de détails sur l'époque. Sur les flippers, les coiffures, les moyens de transport, l'état des rues, des magasins, la pub, les journaux, l'intérieur des logements, les vêtements, le système pileux, à quoi ressemblaient les télés et les radios, les patinoires, les ponts, que sais-je ? Quand Maryse dit qu'elle prend le 171 pour aller au lycée, eh bien, je me retrouve à consulter les sites internet de passionnés de la RATP qui savent exactement quel type de bus circulait sur la ligne à cette époque. Bien d'autres choses ne sont pas représentées dans notre récit mais, ici aussi, remplissent nos armoires.

 

DF : Nous avons procédé aussi à un véritable casting des personnages de l'histoire, avec photographies d'époque (ils avaient 17 ans en 61-62) pour ceux que nous connaissions, et séances de photos (portraits et actions) pour les inconnus.

 

AF : Représenter la charge elle-même, la violence policière et la chute des manifestants dans l'escalier a été pour moi la plus grande difficulté. Échaudée par les preuves apportées par les photos d’Elie Kagan lors des massacres du 17 octobre 61, la police fut très vigilante pour que les violences du 8 février n’apparaissent sur aucun cliché. C’est ainsi que le photographe Gérald Bloncourt, dont nous parlons dans notre récit, s’étant fait détruire ses deux appareils et confisqué sa pellicule, n’a pu sauver que les clichés pris avant la charge, qu’il avait précautionneusement remis à un camarade. Par ailleurs, la presse du PCF ayant pour mission de privilégier les photos mettant en évidence la force et l’unité de la classe ouvrière aux dépens de la répression dont elle pouvait faire l’objet, impossible d'y trouver une photographie montrant cette violence policière en action. Nous nous sommes donc équipés des accessoires de la police de l’époque (casque et «bidule») pour pouvoir mimer, mettre en scène des situations décrites par les différents témoins et victimes de la manifestation, et les photographier. Nous avons également fait des repérages sur les lieux, pris les mesures de la bouche du métro (nombre de marches, largeur et profondeur de la bouche), estimé le nombre de personnes ayant pu s'entasser dans ce gouffre. J'ai simulé une représentation en 3 dimensions sur ordinateur afin de comprendre l'événement dans l'espace.

 

DF : Lorsqu’on nous a demandé d’intervenir dans les lycées, nous avons fait un diaporama de tout ce travail en reprenant les croquis, les documents d’époque, les animations en 3D pour montrer aux élèves, à l’aide d’un vidéo projecteur, comment nous nous y sommes pris pour mettre en scène l’époque, les personnages et la violence. Au début, Alain était un peu inquiet, il avait peur que ce soit trop laborieux, mais ça a remporté beaucoup de succès. AF : Si nous parlons de «casting», de «mise en scène», de Visconti, c'est parce que nous aimons beaucoup le cinéma et en particulier le cinéma indien (nous avons bien dû voir 200 films). Quel rapport entre le récit historique, l'image, Bollywood et Dans l'ombre de Charonne ? Le mélange des genres. Dans un film de 3 heures, vous pouvez passer du romantique au gore, du thriller à la caricature grotesque, de l'eau-de-rose au sinistre, le tout entrecoupé de chants et de danses. C'est un peu ce que nous nous sommes autorisés à faire, et c'est ce qui nous plaît dans le récit graphique, plus souple que la bande dessinée traditionnelle. L'image, la forme graphique sont au service de notre propos, des exigences du récit. Dans l'ombre de Charonne voit coexister des pages de textes, des planches classiques de vignettes et de bulles, des plans, des organigrammes, des montages de documents, des photos même. Des passages dramatiques sans textes illustrent des moments très durs, d'autres empruntent dessins et textes aux cartoons américains pour évoquer des souvenirs plutôt comiques. Enfin, l'utilisation du noir et blanc a été un outil privilégié pour l'évocation historique. Il permet de créer la distance avec le présent, mais aussi de disposer d’une plus grande latitude pour mettre en scène la violence extrême des massacres du 17 octobre et de la manifestation de Charonne sans tomber dans la bande dessinée gore. J’ai toutefois un peu l’impression d’avoir fait de la couleur avec le noir et blanc en utilisant toutes les gammes pour installer les ambiances et mettre en scène les années 60.

  

 

 

Y a-t-il dans votre démarche un souci de rendre accessible le récit au plus grand nombre l’histoire de cet événement ? Quelles sont dans ce cas, les vertus didactiques de la BD ?

 

AF : L’aspect didactique n’est pas une volonté en soi. Au départ, «Charonne» a un intérêt romanesque, parce que tragique et très fort, mais il est aussi le résultat d’une époque, d’un contexte historique, d’une façon de penser, d’une politique et d’un système… Dès que nous nous sommes plongés dans la manifestation du 8 février 1962, nous nous sommes aperçus qu’il était impossible d’en parler sans prendre en compte tous ces éléments. Mais nous ne pouvions pas non plus nous contenter de les prendre en compte, il nous fallait aussi les expliquer. Ne pas apporter d’explications c’était en quelque sorte nier une réalité. Car il faut savoir qu’en France cette guerre a été largement occultée et reste de fait étonnamment méconnue.

 

DF : L’âge des protagonistes était une réelle opportunité. À 16, 17 ans, on souhaite être acteur de sa propre vie, se penser dans la société au dehors du cercle familial. C’est ainsi que nos personnages se forment au débat politique par le biais de la guerre d’Algérie en s’engueulant et en se questionnant sans cesse. Toutefois, sans contextualisation, ces discussions seraient incompréhensibles à quantité de lecteurs et perdraient, de fait, une grande part de leur intérêt.

 

AF : Les vertus didactiques du récit graphique résident dans le fait qu’il favorise la reconstitution visuelle d’une époque. Il permet l’insertion de documents, de montages photos, schémas, plans, organigrammes, d’objets, de vêtements, de décors qui donnent chair aux événements historiques. Expliquer c'est aussi montrer. De plus, l’information passe par deux médiums, l’image et le texte et percute de deux manières différentes et simultanées pour donner une impression de compréhension plus complète de l’histoire.

 

DF : Il y a aussi une notion d’accessibilité que porte le récit illustré. Historiquement, la bande dessinée n’a jamais été réservée à une élite. Le livre oui. Et un aspect ludique. Les enseignants nous disent : « Nous avons distribué votre BD, les élèves étaient ravis… »

 

 

 

Dans l'ombre de Charonne est-elle une oeuvre engagée et si oui en quoi prolonge-t-elle vos engagements individuels ?

 

DF : Toute création m’apparaît forcément comme engagée. L’art pour l’art est une invention marchande. Il y a toujours quelque chose qui nous pousse à créer et ce quelque chose est inséparable de notre façon d’appréhender la vie. Mes engagements sont multiples et à la hauteur de mes utopies. Engagement qui se situe principalement aux côtés des humains et de l’écriture, mais de la compréhension surtout. Écrire aide à se situer, à se construire. Il en va de même de l’histoire. J’ai beaucoup travaillé auprès d’adultes précarisés et déplacés dont la vie avait été profondément malmenée par de violents conflits survenus dans leur pays, comme au Rwanda par exemple. Comprendre que l’horreur subie ne relevait pas d'une fatalité les enfermant dans le rôle de victime, mais s’inscrivait dans un contexte et dans une suite de faits historiques les replaçait dans le statut valorisant du témoin et de l’acteur de ces événements. Une véritable démocratie ne peut s’instituer comme telle que si le peuple a les moyens de s’instruire sur son histoire et de réfléchir avec et sur les mots.

 

AF : Notre livre est évidemment une oeuvre engagée. Malgré la complexité du contexte, nous y affirmons clairement une vision anticolonialiste. Pour nous la responsabilité première de tout ce gâchis humain, social, et économique revient à la France. Après, on peut toujours dénoncer les violences et les massacres perpétrés par le FLN. Mais si, un jour, les dominants de la France du XIXe siècle n'avaient pas, selon la «loi du plus fort», décidé d'aller piller les richesses de cette région d'Afrique, cela aurait évité quelques millions de morts et de déportés, pour n'évoquer que cela. Dès le début, pour nous, «raconter» Charonne c'était exprimer ce point de vue.

 

 

 

 Pensez vous poursuivre cette exploration de l'histoire contemporaine en menant à bien d'autres projets ?

 

AF et DF : Le livre est très bien accueilli, ce qui nous donne les moyens de continuer et l’envie bien sûr. Nous restons sur la période contemporaine. Cependant, le récit graphique sur lequel nous travaillons sera plus autobiographique. Et puis ensuite, nous reviendrons sans doute sur la période de la guerre d'Algérie — élément fondateur pour la France et l'Algérie d'aujourd'hui — mais vue du côté sud de la Méditerranée.

 

 

 

Bonus :

Petit jeu pour les lecteurs :

Retrouver quelques participants à la manif de Charonne que nous avons placé en pages 74-75 : l'éditeur François Maspéro, la comédienne Marina Vlady, la chanteuse Barbara, le compositeur Jean-Claude Petit, deux «futures» victimes de Charonne, Anne Godeau et Édouard Lemarchand.

Et deux questions dures de dures : retrouver, dans la première partie du récit, un futur grand éditeur, Charles-Henri Flammarion ; et, dans la deuxième partie, Stig Dagerman (qui, lui, n'a rien à voir avec l'événement Charonne, mais c'est juste parce qu'on l'aime bien).

 

 

 

Un très grand merci aux deux auteurs qui ont accepté de répondre à nos questions de façon détaillée et précise. Un grand merci aussi à Laurence de Cock, notre invitée de marque pour cet entretien. 


A noter qu'il est publié simultanément sur le site Aggiornamento histoire-géographie, car nous espérons, avec les auteurs que ce récit graphique remarquable accompagne le travail fait dans les classes par les enseignants avec leurs élèves. Sur Samarra il s'insère naturellement dans notre dossier sur "L'Algérie et ses mémoires de l'époque coloniale à la guerre (1830-1962)"

 

Pour terminer en musique et ne pas déroger aux habitudes en vigueur pour les entretiens  de Samarra, Alain et Désirée ont eu la gentilesse de nous composer deux playlists. Les voici en écoute.

AF : quand je travaille, je peux écouter des musiques très différentes : Jimi Hendrix, XTC, Robert Wyatt, Interpol, ACDC, Ravel et Chausson, Buzzcocks, The Clash, la musique Bollywood, Blur, Joe Jackson, The Mothers of Inventions, Stereolab, Joy Division, John Mayall, Eno, My Bloody Valentine, Led Zep, Siouxsie and The Banshees, Buddy Holly, George Clinton, Fela, Hans Eisler, The Stranglers, The Asteroids Galaxy Tour, John Coltrane, Miles Davis, Bowie, Nine Inch Nail, PJ Harvey, Lily Allen, The Joy Formidable, funk, rap, ska, reggae, etc. Tout est bon, ça dépend des ambiances dont j'ai besoin. Voilà ma playlist (mais c'est bien trop restrictif, il faudrait mettre au moins 3 ou 400 titres)  :

- Spanish Castle Magic, Jimi Hendrix

- Heroes, David Bowie (quand on a fini une page !)

- Redemption Song, Joe Strummer & The Mescaleros

- Grip, The Stranglers

- Catholic Architecture, Robet Wyatt

 

 

DF :  

- Lemon Tree, Fool's Garden

- Chale Chalo, BO de Lagaan

- The High Road, Broken Bells

- Perfect Day, Lou Reed (quand je suis trop contente des dessins d'Alain)

- Göttingen, Barbara (parce que les enfants sont les mêmes à Alger et à Göttingen)

 

 

Notes : 

1. Laurence de Cocok est professeure d'Histoire géographie au lycée Joliot-Curie de Nanterre et anime le collectif Aggionarmento Histoire-Géographie.

2. Alain Dewerpe "Charonne, 8 février 1962, anthropologie d'un massacre d'état", Folio histoire N° 141.

3. Yves Bernard  en 1992 adressa à la presse un Pourquoi? destiné à comprendre la mort de son père décédé lors de la manifestation suite aux violences policières.

 

 

Irlandes : histoires, mémoires, identités. Entretien avec Laurent Colantonio.

par vservat Email

Terre progressivement conquise à partir du XIIème siècle et assujettie à l'Angleterre (à laquelle l'Irlande du Nord est encore attachée dans le cadre du Royaume-Uni), pays saigné par l'émigration et la Grande Famine du milieu du XIXème siècle, états meurtris par une indépendance incomplète et une partition douloureuse qui conduira les provinces du Nord à s'enfoncer dans une guerre terrible jusqu'en 1998, l'Irlande ne peut toutefois seulement s'appréhender à l'aune de cette via dolorosa du temps long de l'histoire. De ce passé mouvementé, les Irlandais ont construit des identités différentes, parfois conflictuelles, au fil des évènements conservés en mémoire et parfois remodelés en fonction d'enjeux plus contemporains.

Histoires, identités, mémoires des  Irlandes, c'est sur ces thèmes que Laurent Colantonio (1), historien spécialiste de l'Irlande a bien voulu nous répondre, et nous éclairer sur les façons dont les évènements du passé s'isncrivent dans le présent des Irlandes, et des Irlandais. 

 

 

 

 

  • Sur Samarra et l'histgeobox, nous avons beaucoup parlé de l'Irlande, en particulier de l'émigration provoquée par la Grande Famine du milieu du XIX siècle (2) . Que penser de la reprise de l'émigration ?

 

 

 

Si les Irlandais ont la réputation d’être un peuple d’émigrants, il faut d’abord rappeler que ce phénomène est somme toute assez récent, puisque jusqu’au XVIIIe siècle, l’île comptait un solde migratoire positif. Puis, au XIXe siècle, l’histoire de l’Irlande est devenue indissociable de celle des femmes et des hommes qui la quittaient en masse, poussés, pour la plupart, par des motivations essentiellement économiques. Au milieu du siècle, le phénomène a pris un tour particulièrement tragique au moment de la Grande Famine (1846-1851), qui a précipité le départ d’au moins un million d’hommes et de femmes en 6 ans, et qui a ainsi contribué à la constitution d’une véritable diaspora irlandaise (c’est-à-dire la reconstitution, en plusieurs points du globe, de communautés irlandaises qui conservent des liens identitaires forts avec la mère-patrie). Ceci dit, il faut aussi souligner que le phénomène avait été largement amorcé en amont de la Famine, avec déjà un million de départ entre 1815 et 1845. Et après le pic du milieu du siècle, les contingents se sont stabilisés à des niveaux certes inférieurs, mais les flux ne se sont pas taris. Les chiffres pourtant élevés des années 1880 ont même été dépassés dans les années 1950…

 

 

      L’un des phénomènes les plus marquants des années 1990 à 2006 en Irlande aura été, pour la première fois de son histoire contemporaine, l’inversion des courants migratoires. En effet, le boom économique du « Celtic Tiger » a fait de l’Irlande l’un des pays européens les plus attractifs, accueillant des réfugiés et des migrants économiques venus d’Europe de l’Est, des Philippines, de Malaisie, d’Afrique du Sud…, tandis que dans le même temps les Irlandais voyaient moins d’avantages à quitter leur pays et les retours d’Irlandais dans leur pays d’origine se sont multipliés (« rémigration »). Ces flux migratoires inversés ont eu des effets considérables sur la société irlandaise en général, dont on commence à se faire une idée précise, alors même que s’amorce une nouvelle inversion de la tendance. Racisme et xénophobie, dont les manifestations étaient jusqu’alors assez marginales, occupent désormais le terrain social et médiatique, surtout depuis que la récente crise a brutalement replongé le pays dans les difficultés économiques. Aujourd’hui, des intellectuels réclament une vraie réflexion sur les questions d’intégration des populations nouvelles, ils s’élèvent contre la monté de la haine de l’autre, du migrant, de l’étranger bouc-émissaire, contre l’émergence sur la scène publique de groupes anti-immigrants… dans un pays dont l’histoire des deux derniers siècles a pourtant été tellement marquée par la figure du migrant déraciné !

 

 

      Aujourd’hui, le retour de balancier migratoire semble accompagner le retour de balancier économique (3) . L’Irlande n’est plus attractive et, à nouveau, le monde attire les Irlandais. En ce début de millénaire, le risque, pour ces nouveaux candidats au départ, de subir le regard hostile posé sur leurs prédécesseurs du milieu du XIXe siècle n’est plus d’actualité, depuis longtemps déjà… 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Autant Famine/émigration semblent très ancrées dans la mémoire de la République d'Irlande, autant elles semblent moins présentes dans celle de l'Irlande du Nord. Est-ce à dire que cette dernière fut épargnée ou les deux pays ont-ils fini par cristalliser leurs mémoires collectives sur des repères différents?

 

 

Il est vrai qu’à Belfast par exemple, les murals (4) qui représentent la Grande Famine se trouvent dans les quartiers républicains-catholiques. Vrai aussi que la Famine a souvent été convoquée, dans le discours nationaliste, comme l’expression paroxysmique de la domination multiséculaire et du mauvais gouvernement britannique en Irlande. Je pense notamment à la fameuse phrase de John Mitchel : « Si c’est le Tout-Puissant qui a envoyé le mildiou, ce sont bien les Anglais qui ont créé la Famine. » (John Mitchel, The Last Conquest of Ireland (Perhaps), Glasgow, Cameron & Ferguson, 1861, réédition : Dublin, UCD Press, 2005)

 

 

 

Côté unioniste, le discours étant moins enclin à s’opposer à l’île voisine, la mémoire de la Famine ne joue pas le même rôle, et des événements comme le sacrifice de la 36e division d’Ulster en juillet 1916, aux premiers jours de la bataille de la Somme, sont plus volontiers retenus comme des marqueurs identitaires forts. Cependant, au moment même de la Famine, des voix unionistes, comme celle d’Isaac Butt (5) en 1847, s’étaient bien élevées pour dénoncer l’incurie du gouvernement britannique. Depuis, les travaux de Christine Kinealy et Gerard MacAtasney (The Hidden Famine: Poverty, Hunger and Sectarianism in Belfast c.1840-18450, London, Pluto Press, 2000) ont bien montré à quel point le nord “protestant” n’avait pas du tout été épargné par le fléau. Enfin, j’ajoute que l’émigration est aussi un phénomène qui a touché les protestants, en particulier ceux du nord, aux XIXe et XXe siècle.

 

 

  • Le Bloddy Sunday de Derry (6) correspond peut être moins à ce cas de figure étant à la convergence de plusieurs histoires et mémoires (celle des nord-irlandais, des noirs américains, des forces anglaises dont la culpabilité vient d'être reconnue par le rapport Saville), pourquoi tient-il une telle place dans les luttes nationales et dans les mémoires ?

 

 

Question difficile ! mais là encore, du point de vue nationaliste, je pense que le Bloody Sunday représente un nouvel épisode tragique qui symbolise la persistance de l’oppression britannique en Irlande, un événement au cours duquel des civils, sans armes, ont été victimes du pouvoir ennemi, de son armée, de son système judiciaire.

 

 

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Pour les nationalistes, le Bloody Sunday de 1972 est le second Bloody Sunday, après celui du 21 novembre 1920 : dans l’après-midi, les forces de police tirèrent sur les spectateurs au cours d’un match de football gaélique dans le stade de Croke Park (7), à Dublin ; la fusillade fit quatorze morts et une soixantaine de blessés. Si l’écho du second Bloody Sunday est aujourd’hui le plus retentissant, la filiation entre les deux tragédies, ne serait-ce que par la reprise du nom, ne fait guère de doute en Irlande. Un lien indéfectible relie les morts du Bogside [photo ci des, à gauche-vservat] (8) à ceux de Croke Park, victimes innocentes et désarmées de la barbarie de l’occupant. Le 21 novembre 1920 comme le 30 janvier 1972 sont inscrits au patrimoine mémoriel républicain, dont ils constituent chacun un maillon supplémentaire de la longue chaîne des exactions britanniques…

 

 

 

Les événements de 1920 [photo de Croke Park, ci contre - Aug] sont décrits dans le film de Neil Jordan, Michael Collins (1996). Chanté par U2, le Bloody Sunday de 1972 (9) a pour sa part été porté à l’écran en 2002 par le réalisateur britannique Paul Greengrass(10).  Quand le film est sorti, les conclusions du Rapport Saville n’étaient pas encore publiées. Elles ont été rendues publiques en juin 2010 après douze années d’investigation. Le rapport affirme la lourde responsabilité britannique et accable en particulier une unité de parachutistes britanniques qui, ce dimanche 30 janvier 1972, a tiré sans motif légitime et sans sommation sur une foule désarmée marchant pour les droits civiques, occasionnant la mort de treize manifestants. Le rapport précise que les soldats ont ensuite menti de manière concertée à la justice, afin de cacher leurs agissements criminels.

 
 
  • En Irlande du Nord, histoires et mémoires sont scindées entre les deux communautés républicaine/catholique et loyaliste/protestante. Cela se traduit dans les territoires des villes et des bourgades par les murals. Que disent-ils du conflit et comment ils ont évolué avec son apaisement depuis 1998 (11)? 

 

 

     

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     En effet, depuis la fin des années 1970, dans les quartiers populaires des villes nord-irlandaises, l’affrontement s’affiche et se raconte sur les murs, sur les pignons des maisons. Des centaines de peintures de rue qui constituent à la fois un art de propagande (avec un langage et un style qui lui sont propres), un support privilégié des imaginaires communautaires et des constructions identitaires antagonistes, un lieu où, longtemps, le conflit s’est trouvé prolongé par d’autres moyens, en particulier l’instrumentalisation politique du passé. Sur ces murs peints qui « marquent » le territoire, le passé mis en scène a servi de vade mecum pictural à l’usage de celui ou celle qui aurait oublié pourquoi et contre qui il lutte. Côté républicain : Grande Famine, insurrection de Pâques 1916,[photo de mural ci-dessus, Belfast,Falls - vservat et de la plaque commémorative du soulèvement de 1916, poste de Dublin - Aug]  hommage rendu aux victimes du Bloody Sunday de 1972 ou aux grévistes de la faim de 1981 (en particulier à Bobby Sands (12)). [photos ci-dessous. Mural, Bobby Sands, Belfast Falls road et Bloody Sunday, Derry, Bogside - vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Côté loyaliste : hommage à Cromwell [Photo ci dessous à gauche, Belfast, Shankhill - vservat] et surtout à Guillaume d’Orange sur son cheval blanc, victorieux des papistes à la bataille de la Boyne (1691), ou encore au 36e bataillon d’Ulster qui fut décimé au combat sur lecontinent pendant la Grande Guerre… Ajoutons que les références au passé n’ont jamais constitué l’unique source d’inspiration des artistes. Évocations religieuses, messages de soutien aux prisonniers et surtout fresques à la gloire des paramilitaires, volontairement agressives et inquiétantes, comptent aussi parmi les sujets les plus représentés. Cagoules, poings levés ou mitraillettes brandies vers le ciel, les deux camps ont souvent puisé au même répertoire iconographique et symbolique pour mettre en scène les combattants clandestins de la cause défendue, volontaires de l’IRA chez les républicains, de l’UVF (Ulster Volunteer Force) ou de l’UDA (Ulster Defence Association) chez les loyalistes. [photo ci dessous à droite, Belfast, Shankill -vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, repeintes aux couleurs du temps et du processus de paix amorcé en 1998, les peintures murales d’Irlande du Nord, toujours très nombreuses, témoignent plutôt de l’évolution des regards portés sur le passé conflictuel, des nouvelles attentes du présent et des recompositions en cours des discours identitaires. Les fresques les plus agressives ou militaristes sont régulièrement effacées, au profit de la mise en avant de messages de paix ou d’autres références historiques ou identitaires puisées dans un passé communautaire beaucoup moins belliqueux [photo ci dessous à gauche Derry, Bogside - vservat]. Les républicains mettent notamment en exergue leur riche et lointain héritage culturel celtique [photo ci dessous à droite, Belfast Shankill - vservat], redécouvert à la fin du XIXe siècle par les promoteurs du nationalisme culturel ; les loyalistes convoquent pour leur part d’autres « fils d’Ulster », tel George Best, le grand footballeur nord-irlandais protestant des années 1970, disparu en 2005…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Depuis le milieu des années 2000, de nouvelles peintures font aussi référence à un présent totalement déconnecté de la guerre ou des « Troubles », ce qui constitue en soi une petite révolution si l’on considère que la raison d’être des murals était jusqu’alors d’accompagner le conflit. Elles proposent des sujets « neutres » au regard des tensions nationales nord-irlandaises, reflets de préoccupations sociales qui n’avaient jusqu’alors pas eu droit de cité sur les murs, comme la prévention contre le suicide ou la lutte contre la drogue.


 

  • Leur maintien dans l'espace urbain contribue-t-il a entretenir des frontières spatiales et mentales entre les communautés ? Sont ils l'enjeu de tensions ou au contraire vont ils finir par s'intégrer à une sorte de folklore touristique parfois morbide les rendant peut être moins solennels? 

 

 

        Aujourd’hui, avec le retour de la paix, l’Irlande du Nord est devenu un espace touristique en Europe. Outre le Chaussée des Géants, [photo ci-contre - vservat], les Mourne Mountains et leur parc naturel, les fortifications médiévales de Derry, etc., les murals constituent aussi des attractions. Plusieurs milliers de personnes optent en effet chaque année pour une visite commentée – à pied, en taxi ou en bus – des quartiers populaires marqués par cette guerre de Trente Ans contemporaine. Au programme, stations prolongées devant les murals les plus fameux. Certains sont devenus « historiques », comme celui qui, depuis 1969, annonce que vous entrez dans le quartier républicain de « Free Derry » [photo ci dessous, Derry - vservat], ou encore son équivalent unioniste de Sandy Row à Belfast. D’autres fresques à la gloire des paramilitaires ont aussi été conservées pour des raisons touristiques ou patrimoniales mais, de plus en plus, le souci de garder la trace du passé sans nuire au processus de paix a conduit à afficher, en petit à côté du mur repeint aux couleurs du présent, une photographie de l’ancienne version désormais recouverte.

 

 

 


  Le développement rapide de cette forme de tourisme en Irlande du Nord est souvent présenté comme un indice de la pacification des relations sociales dans la province et de la prise de distance des habitants vis-à-vis de la violence et de la guerre. Les deux communautés ne se battent plus, elles reconnaissent leur existence mutuelle, collaborent pour assurer la sécurité des touristes, satisfaire leurs demandes et tirer des profits financiers de l’entreprise. Mais ces « terror tours », comme la presse affectionne de les nommer, peuvent aussi être interprétés comme le prolongement du conflit par d’autres moyens que la violence terroriste. Le succès de ces visites politiques doit sans doute beaucoup à la personnalité des guides qui les animent, d’anciens prisonniers politiques républicains, témoins et acteurs privilégiés de l’histoire qu’ils font revivre, en toute partialité.

  

 

 

     Toutefois, le concept de tourisme mémoriel n’est pas l’apanage des seuls anciens combattants reconvertis, et ce nouveau champ de bataille est foulé par d’autres armées, dont la force de frappe est souvent bien supérieure. La fin des « Troubles » ayant produit un appel d’air sans précédent en Ulster, des offres touristiques variées, déjà éprouvées dans d’autres capitales, ont fait leur apparition à Belfast, au nombre desquelles la très classique visite commentée de la ville en bus rouge à toit ouvert – quand le temps le permet. En une heure et demie, vous découvrirez le centre-ville, les docks, les chantiers navals, la Queen’s University, les jardins botaniques, les pubs traditionnels… et les fresques de Shankill ou Falls Road (13). Il existe aussi un « grand tour » de la ville en taxi, avec au programme une traversée des « political districts ». À la différence des visites estampillées « républicaines » ou « loyalistes », ces formules (bus ou taxi), proposent un commentaire assez aseptisé, adapté à un public élargi. Le discours se veut plus objectif, moins politique, indépendant des factions ; toutes les précautions sont prises pour qu’il soit acceptable pour tous. Des choix dictés par des considérations commerciales et marketing plus affirmées.

 

 

    Dès les années 1990, le Sinn Féin – longtemps vitrine politique de l’IRA – s’était prononcé en faveur de cette forme particulière de tourisme mémoriel et politique, dès lors que les initiatives étaient portées par des membres de la communauté. Gerry Adams y voyait déjà un moyen de développer les quartiers enclavés de Belfast-Ouest – victimes des contrecoups de la crise politique et du marasme économique de la province – tout en continuant de propager le message républicain. Ce discours favorable à la convergence entre usages politiques et exploitation marchande du passé récent, toujours d’actualité pour le Sinn Féin, est loin de faire l’unanimité chez les autres acteurs politiques de la province. Pour certains habitants des quartiers, juge cette pratique  insupportable. Pour d’autres, les usages mercantiles des « Troubles », avec tout ce qu’ils comportent de risques de dilution ou de perte du sens premier de la tragédie, tendent à brouiller les pistes et les messages, à caricaturer les positions et, en définitive, conduisent à une inquiétante folklorisation du passé, surtout ressentie lorsque les visites sont organisées par des compagnies « extérieures » à la communauté. D’autres voix encore se sont élevées contre les détournements politiques au profit des extrémistes de chaque camp qui ne se gênent pas, au cours des visites, pour glorifier la terreur passée et attiser les haines. Le cynisme et l’obscénité de l’exploitation mercantile des souffrances passées (mais toujours vives) des Nord-Irlandais, l’instrumentalisation touristique des morts dont le souvenir est offert sans distance critique aux hordes de curieux, à mi-chemin entre curiosité malsaine et excitation morbide, sont aussi régulièrement dénoncés, tout comme le fait que des ex-terroristes qui ont passé leur vie à détruire la ville et à tuer puisse continuer, sous une autre forme, d’exploiter ce filon morbide.


 

 

  • Quel regard porte d'ailleurs l'historien sur le foisonnement d'oeuvres inspirées par l'histoire irlandaise ? Un choix musical, un choix cinématographique et/ou littéraire, argumentés pour finir ?

 

 

      Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse là d’une spécificité irlandaise. Nombre des nations modernes, « inventées » au XIXe et au XXe siècles, ont puisé dans les répertoires artistiques pour définir les contours de ce qu’Anne-Marie Thiesse désigne comme leur "check-list » identitaire". Selon cette historienne, « rien de plus international que la formation des identités nationales » (AM Thiesse, La création des identités nationales Europe XVIIIe‑XXe siècle, Paris, Seuil, 1999). Le caractère original de chaque nation autoproclamée est d’abord recherché dans les replis de l’histoire ; l’art est l’un des principaux vecteurs qui permet de faire connaître et de faire aimer l’âme nationale au membres de la communauté concernée. En Irlande, au tournant des XIXe et XXe siècle, le « nationalisme culturel » s’est dressé contre l’impérialisme culturel britannique. L’invention d’une tradition autochtone est notamment passée par la création de la Ligue Gaélique (dont l’objectif était, selon les mots de son créateur, Douglas Hyde, de « dé-angliciser l’Irlande ») ou par la mise en œuvre de projets artistiques nationaux tels que l’Abbey Theatre qui a vu le jour à Dublin sous l’impulsion du poète William Butler Yeats.

 

 

       Pour finir sur quelques choix artistiques personnels, j’en citerais deux qui, l’un et l’autre, m’ont conduit à découvrir l’Irlande à la fin des années 1980.

 

       A cette époque, j’adorais la musique des Pogues [photo ci-contre avec Joe Strummer qui intègra le groupe en 1991 et produira leur album Hell's ditch - crédit ickmusic.com] , ce groupe de folk-punk irlandais qui depuis est devenu quasi légendaire. Comme je ne comprenais rien aux paroles, j’ai fini par les lire et les traduire, et j’ai alors découvert la richesse des textes de Shane MacGowan. En cherchant à décrypter les allusions historiques nombreuses, comme vous le faites sur vos blogs je suis peu à peu entré en contact avec l’Irlande, son histoire tumultueuse, ses mythes nationaux…

 

 

 

A peu près au même moment, en feuilletant un ouvrage d’art chez un ami, j’ai été sensible aux peintures d’un artiste dont je ne connaissais pas le nom, un Irlandais, frère du poète W. B. Yeats, cité plus haut. L’œuvre pictural de Jack B. Yeats (1871-1957) est d’une grande diversité et d’une grande originalité. Ses dernières toiles, peintes dans les années 1945-1950 alors qu’il avait autour de 80 ans, sont proprement hallucinantes. Entre deux pintes de Guinness, lors de votre prochain passage à Dublin, je vous conseille d’aller admirer celles qui sont exposées à la National Gallery (pour ceux qui n’ont pas prévu de se rendre à Dublin, les tableaux peuvent aussi être vus en ligne sur le site de la National Gallery, rubrique Yeats Collection… mais c’est quand même moins bien qu’en vrai!).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un très grand merci à Laurent Colantonio pour cet entretien ! 

 

Merci à Aug également pour ses photos de Dublin. 

 

Jouons les prolongations en musique avec deux playlists. Celle de l'interviewé d'abord qui a sélectionné quelques morceaux des Pogues, parmi les meilleurs sans doute, car c'est le choix d'un fan. Et ensuite un petit "Irish Stew" de l'intervieweuse, choisi au Nord et au Sud à différentes époques.

 

 

 

 

Notes : 

(1) Laurent Colantonio est Maitre de Conférence en histoire contemporaine à l'Université de Poitiers. Il a notamment publié : 

"La Grande Famine en Irlande (1846-1851) : objet d’histoire, enjeu de mémoire" , Revue historique, n° 644, octobre 2007, p. 899-925.

 " L'Irlande nationaliste et la conflictualité sociale", Cahiers d'Histoire, n° 111, octobre 2010, p 35-50

A paraître en mai :

"L’Irlande, les Irlandais et l’Empire britannique à l'époque de l'Union (1801-1921)" , Histoire@Politique, n°14, http://www.histoire-politique.fr/.

A paraître en juin : 

"La souveraineté populaire. Expériences, attributions, dénégations", Revue d'histoire du XIXe siècle, n°42, 2011-1, sous la direction de Laurent Colantonio, Emmanuel Fureix et François Jarrige. http://rh19.revues.org/

 

(2) Blot a consacré de nombreux articles aux migrations irlandaises sur l'Histgeobox. On citera S. O'Connor "Dear Old Skibbereen", I. Kaufman "Don't bite the hand that's feeding you", "No Irish need apply", et deux titres des Pogues "Thousands are sailing" et "Poor Paddy on the railway". Ne vous privez pas de les relire!

 

(3) A ce sujet Le Monde rapportait en novembre 2010 les chiffres suivants : "En un an , d'avril 2009 à avril 2010, 65 100 personnes ont quitté l'île tandis que 30 800 personnes s'y sont installées. Trois ans plus tôt, en 2007, elles étaient 42 000 à partir du pays en 110 000 à faire le chemin inverse pour tenter l'aventure iralndaise." Voir l'article complet. Le NY Times consacrait aussi en novembre 2010 un article à la question de l'émigration irlandanise accompagné d'un graphique très parlant.

En outre, sur France Culture, le 26/02/2011, le "magazine de la rédaction", se consacrait à la situation économique irlandaise et à l'exil qui en résulte. 

 

(4) Les murals sont les fresques peintes sur les pignons des maisons en Irlande du Nord.

 

(5) Isaac Butt est un avocat et homme politique irlandais, protestant, qui fonda de nombreuses organisations politiques comme le Home Government Association en 1870 qui devint en 1873 la Home Rule League, défendant une autonomie du pays sans affranchissment de l'autorité du parlement britannique.

 

(6) Derry, 30 janvier 1972, une marche de protestation est organisée par la NICRA (Northern Ireland Civil Right Association) pour dénoncer les discrimitations con,tre les catholiques et les internements. Bien que pacifique, la foule est prise pour cible par l'armée et les parachutistes qui tirent sur des civils désarmés faisant 14 morts. (le dernier décédant ultérieurement des suites de ses blessures). 

 

(7) Le stade de Croke Park à Dublin a toujours été réservé, depuis son ouverture en 1913, aux sports gaëliques (football gaelique, hurling). Autrement dit, football et rugby en étaient bannis. En 2005, pourtant, alors que Landsdowne Road (stade qui acceuille les matchs du XV irlandais pour les compétitions internationales) est mis en travaux, Croke Park s'ouvre exceptionnellement aux sports non gaéliques pour le tournoi des VI nations, entre autres. Tous les clubs affiliés à la GAA (Gaelic Athletic Association) ont voté pour décider de cette ouverture, le souvenir du Bloody Sunday de 1920 refaisant surface. En 2005, le XV irlandais est défait sur cette pelouse par le XV de France, mais en février 2007 l'Irlande y écrase l'Angleterre par 43 points à 13. Cela ne lui octroie pas la victoire du tournoi mais la Triple Couronne promise à la meilleure équipe britannique.

 

(8) Le Bogside est le quartier catholique de Derry en Irlande du Nord, situé en contrebas de la ville fortifiée. Il fut le théatre du Bloody Sunday de 1972 comme on l'aura compris.

 

(9) Se reporter sur l'Histgeobox à l'article de Aug.

 

(10) Se reporter sur l'Histgeoblog à l'article de Vservat consacré aux films retraçant certains épisodes du conflit Nord-Irlandais.

 

(11) Le 10 avril 1998 est signé le "Good Friday Agreement" (accord du Vendredi Saint),  à Belfast, visant à établir un processus de paix en Irlande du Nord. Cet accord sera consolidé par un referendum qui lui donnera l'assentiment de la majorité de la population à plus de 71% en mai 98. Il prévoit notamment l'élection d'une assemblée locale relativement autonome.

 

(12) Bobby Sands interné à la prison de Longkesh (aussi appelée The Maze ou H bolck) en 1976 pour port d'armes est un membre de l'IRA. Le refus du gouvernement Thatcher de le considérer, avec ses autres camarades internés, le conduit à enchainer les mouvements de protestation dans l'enceinte de la prison. Cela débute avec le "Blanket Protest" durant lequel les prisonniers refusent de porter l'uniforme de la prison qui les réduit à des détenus de droit commun, ils s'enroulent alors nus sous une couverture. Puis vient le "No-wash protest" au cours duquels les détenus politiques dont Bobby Sands organisent une grève de l'hygiène (ils tapissent notament les murs de leurs excréments). La dernière forme de protestation sera la grève de la faim (Bobby Sands étant au cours de celle-ci élu député). Elle lui sera fatale puisqu'il décède au bout 65 jours de grève de la faim sans que le gouvernement Thatcher n'ait cédé sur les revendications des détenus. 9 compagnons de Bobby Sands trouvent également la mort dans ce mouvement.

 

(13) Shankill est un des political district  unioniste/protestant de Belfast, Falls Road est son voisin républicain/catholique. Une des Peacelines qui défigurent Belfast sépare les deux quartiers entre lesquels, du temps de "Troubles", les affrontements étaient fréquents. Sur ces thématiques de communautarisme urbain on peut poursuivre en musique sur l'Histgeobox avec U2 et "Where the Streets have no name".