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Katyn : Entre histoire et mémoire

par Aug Email

« Le sang de la forêt de Katyń réclame une vengeance impitoyable, sans merci. Nous ne pouvons pas oublier, jamais, la mort terrible de nos frères, poussés dans les fosses communes, et retirés par la suite de leur tombe par des hyènes. Ils exécutaient les prisonniers en gardant leur sang-froid. Calmement. Systématiquement. Des officiers de carrière, des ingénieurs, des médecins. Plus de 10 000 représentants de l’intelligentsia polonaise, obligés de porter, pendant la guerre, des uniformes militaires... » (extrait du film soviétique diffusé en Pologne à partir de la mi-janvier 1945 et utilisé dans Katyń).

Dans cette première moitié de l'année 2010, les médias polonais, russes et du monde entier ont beaucoup parlé du massacre des officiers polonais à Katyń en 1940. L'histoire particulière de Katyń et surtout de ses mémoires en font un des évènements les plus importants de l'histoire contemporaine de la Pologne. Il symbolise en effet les malheurs de la Pologne de 1940, coincée entre l'Allemagne nazie et l'URSS stalinienne, pour une fois d'accord sur le sort de la nation polonaise.

Le soixantième-dixième anniversaire avait commencé par une rencontre entre les Premiers ministres polonais Donald Tusk et russe Vladimir Poutine le 7 avril. On connait la suite : trois jours plus tard, l'avion qui amenait les grandes figures polonaises à la cérémonie officielle s'est écrasé tout près de la forêt de Katyń (voir encadré en fin d'article).

 

Nous avons demandé à l'historien Arnaud Léonard de nous éclairer sur l'évènement et ses mémoires en partant de la manière dont le cinéaste Andrzej Wajda  le relate dans son film éponyme. Arnaud Léonard  est professeur d'histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie. Il est l'auteur des pages "Comprendre la Pologne" du Guide Michelin sur le pays. Nous le remercions chaleureusement pour sa contribution.

 

 

  • Que s'est-il passé à Katyń ? Comment la mémoire de l'évènement a-t-elle évolué ?

 

Le film Katyń du réalisateur Andrzej Wajda retrace le destin tragique des 21 857 officiers polonais – pour la plupart des réservistes – faits prisonniers par l’Armée rouge lors de l’invasion du pays en septembre 1939 et exécutés secrètement sept mois plus tard dans différents lieux de l’URSS, dont la forêt de Katyń près de Smolensk.
Wajda n’a pas hésité à travers sa filmographie à se poser en gardien de la « polonité », en porte-parole de la nation, en élaborant l’épopée de la survie d’un peuple. Mais la fiction historique pose toujours à l’historien la question du rapport à la réalité ou au moins à l’état de nos connaissances, a fortiori lorsque le créateur de l’œuvre affiche sa volonté de rétablir une vérité longtemps cachée et de faire revivre une mémoire volée.  Encore plus lorsqu'elle  met en jeu les totalitarismes nazi et soviétique .
La Pologne aura attendu soixante-sept ans pour voir le massacre de Katyń porté à l’écran. « Ce film n’aurait pas pu voir le jour avant. Ni en Pologne communiste, soumise à la censure, ni à l’étranger, qui s’est désintéressé du sujet », a précisé le réalisateur 1 (les chiffres renvoient à des notes en fin d'article). Le film cherche avant tout à retracer des aventures humaines individuelles. « Les faits sont connus et indéniables, dit Andrzej Wajda. Mon propos n’était donc pas d’établir les faits, mais de leur donner chair et vie, de montrer la dimension humaine des événements, la souffrance de ceux qui les ont traversés.  » 2 Le film se termine par le massacre raconté dans les moindres détails sur un mode documentaire. «Je me suis demandé s’il fallait ou non montrer ces images, dit Wajda. Et cela m’a paru nécessaire, dans le premier film sur ce sujet. Il ne suffit pas de savoir que cela a eu lieu. Il faut voir, sentir et comprendre comment la tragédie s’est déroulée pour faire son deuil et arrêter la douleur. Parce que cela a été interdit pendant des années, et qu’on a besoin de la vérité » .


[Le document ci-dessus est signé de la main de Beria qui dirige le NKVD. Il demande à Staline (Tovaritshi Stalin c'est-à-dire camarade Staline) l'autorisation d'exécution le 5 mars 1940. L'annotation manuscrite sur la première page est probablement de la main même de Staline]

 

Le film est composé de scènes choisies et de dialogues trouvés dans les journaux intimes, dans les mémoires et les correspondances que les officiers assassinés menèrent avec leurs femmes, dont certains découverts lors de l’exhumation des restes (notamment le carnet de notes de Wacław Kruk et le journal qu’Adam Solski écrit jusqu’au moment fatal). On voit un des personnages du film lire à haute voix dès le début du long-métrage : « Les Bolcheviques […] nous font prisonniers de guerre, alors qu’il n’y a pas eu de guerre contre eux. Ils ont séparé les officiers des soldats, qui sont retournés à la maison. Nous, les officiers, nous sommes arrêtés. J’écrirai ici de temps en temps. Si jamais je meurs, vous saurez ce qui m’est arrivé ». L’ordre du Politburo au NKVD du 5 mars 1940 ordonnant l’exécution des prisonniers prévoyait de transférer ceux qui pouvaient être d’une certaine utilité pour les Soviétiques ; 448 prisonniers rejoignirent le général Anders, chargé le 30 juillet 1941 de mettre sur pied l’armée polonaise sur le territoire soviétique. Parmi les épargnés figuraient le comte Józef Czapski (voir ses livres Souvenirs de Starobielsk, Proust contre la déchéance et Terre inhumaine) et Gustaw Herling-Grudziński (Un Monde à part), qui s’installèrent en 1945 en France où il devinrent des figures de l’intelligentsia polonaise en exil. Wajda semble utiliser indirectement ces sources. Le cinéaste a également inséré dans l’œuvre des enregistrements de certains discours (notamment celui du président polonais Mościcki ordonnant par radio aux troupes de passer en Roumanie ou en Hongrie pour gagner la France, interrompu par la déclaration du ministre soviétique des affaires étrangères Molotov) et aussi des images d’archives. Ce sont d’abord celles tournées par les Allemands lors de l’exhumation des corps en 1943 (le documentaire de 16 minutes Im Wald von Katyn est distribué à l’époque à toutes les chaînes occidentales) ; un prêtre apparaît dans le film, le père Jasinski, qui était présent lors de l’exhumation des corps par les nazis. Les autres archives sont celles tournées par la propagande soviétique (et projetées sur les murs de Pologne à la « Libération ») ; un des personnages du film faisait d’ailleurs partie des officiers du 1er corps militaire polonais en URSS commandé par le général Zygmunt Berling invités à participer à la nouvelle cérémonie à Katyń le 15 janvier 1944. [Affiche ci-contre : affiche allemande diffusée en Slovaquie (alliée de l'Allemagne nazie) montrant l'exécution par les Soviétiques d'officiers polonais avec ce texte : "La forêt des morts à Katyn"]


Katyń n’est pas exactement un film sur les officiers ; d’ailleurs, Wajda ne leur a pas attribué de nom de famille, pour en faire des archétypes. Les personnages du film sont cependant, en grande majorité, des personnages authentiques – comme la femme du général Smorawinska ou le professeur de l’Université de Cracovie, ainsi que sa femme. Les autres personnages sont des mélanges entre personnes réelles et fictives, comme le commandant soviétique Popov, dont le nom et l’histoire présentés sont véridiques.

 

Voici un extrait du film Im Wald von Katyn, tourné par les Nazis (Propaganda Abteilung, donc à regarder avec précaution...) au moment de l'exhumation des corps en 1943 et rapidement relayé par les Actualités françaises, au service de la Collaboration :

 

 

 

 

  • Pourquoi un film sur Katyń ?


Wajda avait une raison toute personnelle de vouloir traiter cette tragédie longtemps occultée : son père compte parmi les officiers victimes du crime soviétique. Le réalisateur a dédié Katyń à son père, Jakub, mort en Ukraine près de Charkiv et à sa mère, Aniela, qui « s’est nourrie d’illusions jusqu’à sa mort en 1950, car le nom de mon père figurait avec un autre prénom sur la liste des officiers massacrés. Elle écrivait à la Croix-Rouge, en Suisse, à Londres...»3 . Dans le film, le personnage d’Anna espère aussi pendant longtemps et une erreur dans le prénom prolonge cet espoir. On reconnaît peut-être le jeune Wajda dans le personnage de Tadzio, un jeune résistant, passionné de peinture, qui, à la fin de la guerre, vient à Cracovie pour étudier aux Beaux-Arts. Comme le père de Wajda, celui du jeune résistant est mort à Katyń mais il refuse, lui, de le renier dans son curriculum vitae comme beaucoup d’autres l’ont fait pour éviter les ennuis sous l’occupation soviétique. Pourtant, ce long métrage n’est « ni une quête personnelle de la vérité ni une bougie funéraire posée sur la tombe du capitaine Jakub Wajda », se défend le cinéaste 4 . Le cinéaste a voulu réaliser une œuvre universelle et montrer l’histoire à travers un « personnage collectif » : les femmes qui attendaient, ici à Cracovie, leurs maris, frères, pères, fils. « Je vois ce film comme l’histoire d’une souffrance d’individus dont les images ont une capacité émotionnelle plus grande que les faits historiques » a souligné le réalisateur en commençant le tournage 5 . Comme le dit Wajda, « l’action se passe majoritairement en 1945, lorsque certains rentrent à la maison et d’autres pas » 6 . C’est à ce moment que s’opposent ceux qui veulent oublier et ceux qui attendent que la vérité triomphe, ceux pour qui la vie doit continuer et ceux pour qui elle s’est brisée avec la guerre, ceux qui espèrent une nouvelle Pologne et ceux pour qui il n’y aura plus jamais de Pologne libre.

[Affiche ci-dessus : image soviétique en langue ukrainienne montrant un soldat soviétique capturant un officier polonais s'attaquant à des civils et ayant des traits très bestiaux.]

 

 

  • Est-ce un film russophobe ?


S’il dénonce la censure de l’Histoire par le régime communiste, le film n’est pourtant pas empreint de russophobie. « Mon intention n’a jamais été de faire un film qui puisse attaquer la Russie. D’ailleurs, dans la forêt de Katyń, à côté des fosses des officiers polonais, il y a aussi des milliers de Russes, de Biélorusses, d’Ukrainiens, assassinés dès 1937, dont on parle peu »  7. Un des rôles principaux du film est d’ailleurs celui d’un officier soviétique qui sauve la femme d’un Polonais fusillé à Katyń. Il la cache alors qu’elle doit être arrêtée après l’exécution de son mari.
Le réalisateur n’hésite cependant pas à montrer la collusion des régimes hitlérien et stalinien et leur volonté commune de réduire à néant l’élite politique et culturelle polonaise et de faire des Polonais une nation sans chefs et sans amis. Le film s’ouvre symboliquement sur une scène où des civils qui fuient l’avancée allemande croisent sur un pont leurs compatriotes essayant d’échapper à l’invasion soviétique. Le réalisateur met en scène la « Sonderaktion Krakau », le 6 novembre 1939, lorsque 183 professeurs, assistants et chargés de cours de l’université de Cracovie, rassemblés pour écouter une prétendue conférence du Obersturmbannführer Doktor Bruno Müller, sont arrêtés par les SS et déportés dans les camps de concentration de Sachsenhausen et de Dachau (où 15 périssent). Le camp d’Auschwitz, d’abord ouvert pour « concentrer » les Polonais, est aussi évoqué à deux reprises dans le film ; tout comme l’Insurrection de Varsovie. On voit parallèlement le sort réservé aux membres des familles des officiers prisonniers (en priorité les épouses) qui ont été repérés par le courrier envoyé et qui sont déportés au Kazakhstan pour une période de 10 ans (ce qui équivaut souvent à une condamnation à mort). Les 4421 détenus du camp de Kozelsk sont les seuls à être abattus en pleine forêt (Katyń) au bord et à l’intérieur des fosses communes ; Wajda montre aussi le sort des 6311 prisonniers du camp d’Ostashkov exécutés au siège du NKVD à Kalinin (Tver), abattus un par un (à raison de 250 par nuit), d’une seule balle dans la nuque par un trio de tueurs. Après la découverte des corps à Katyń le 13 avril 1943, les nazis cherchent à exploiter au maximum l’événement à des fins de propagande. Le film montre les objets ramenés en Pologne pour être étudiés et rendus aux familles. Les services de la Propaganda Abteilung leur demandent en échange d’enregistrer des déclarations préécrites accusant les Soviétiques du crime. Enfin, on voit aussi en toile de fond la mise en place de la domination soviétique en Pologne : comment des domestiques et des ouvriers sont brusquement promus à des responsabilités locales ; comment la propagande dénonce les résistants de l’Armia Krajowa comme des éléments « réactionnaires » et vante au contraire les prouesses de l’Armia Ludowa, l’« armée du peuple » ; comment les membres des services polonais de sécurité (UB) traquent les opposants au nouveau régime ; finalement comment le mensonge sur Katyń s’impose par la propagande et la censure, l’intimidation et la terreur.

[Image ci-dessus : affiche allemande diffusée en France pendant la guerre]

 

 

  • Qu'en pensent les historiens en France ?


Le film n’est sorti en France qu’en avril 2009. Il a été projeté dans le cadre de plusieurs manifestations historiennes : aux 19e et 20e Festival International du Film d’Histoire de Pessac (novembre 2008 et novembre 2009, projection-débat en présence de Alexandra Viatteau), aux 12e Rendez-vous de l’histoire de Blois (octobre 2009, avec une présentation de Christian Delage, historien du cinéma à l’Institut d’histoire du temps présent), au 8e Festival du film de Compiègne (novembre 2009, en présence d’Andrzej Wajda). D’autres manifestations ont réuni des historiens : la table ronde qui s’est tenue en mars 2009 (« Un événement et sa résurgence. Katyń - de la réalité au cinéma »), organisée conjointement par l’IHTP et l’Institut polonais en présence d’Andrzej Wajda et avec la participation de Christian Ingrao (historien du nazisme), Nicolas Werth (historien de l’Union soviétique), Christian Delage, Henry Rousso (historien de la Seconde Guerre mondiale) et Jean-Charles Szurek (ISP/CNRS-Paris 10).
Plusieurs groupes d’historiens français se sont donc intéressés au film. La plupart ne remettent pas en cause la précision historique de l’œuvre. Le débat ou du moins la discussion porte moins sur l’œuvre elle-même que sur la portée du drame de Katyń : une tragédie polonaise ou européenne ? un crime de guerre ou une extermination planifiée ?
Un premier groupe est formé d’universitaires pas nécessairement historiens mais passionnés pour diverses raisons par le passé polonais. Leurs écrits s’inscrivent en général dans le renouveau historiographique polonais post-1980 qui privilégie les pages glorieuses et dramatiques de l’histoire nationale, particulièrement l’Insurrection de Varsovie et les crimes staliniens. C’est le cas d’Alexandra Viatteau, née à Cracovie mais vivant en France depuis son enfance, petite-fille du général Mond qui commandait la garnison de Cracovie lors de l’agression hitlérienne contre la Pologne en septembre 1939. Cette ancienne journaliste, spécialiste de l’étude de la désinformation, s’est battue depuis le début des années 1980 pour que le crime de Katyń soit imputé à ses réels commanditaires ; elle a milité pour que le film soit diffusé en France. Selon elle, c’est « un apport considérable de connaissances, notamment par l’image. C’est une œuvre magistrale »8 .
Un second groupe se rapproche du point de vue précédent mais pour des raisons un peu différentes. C’est le cas de certains spécialistes de l’histoire du communisme, notamment de Stéphane Courtois, directeur de recherche au CNRS, et de Victor Zaslavsky, qui vit et enseigne en Italie. Ces auteurs, qui soutiennent le film, n’hésitent pas à parler à propos de crimes comme ceux de Katyń de « génocide de classe » (et de « mémoricide »), le but affiché par les Soviétiques étant d’extirper par tous les moyens les racines et le souvenir du monde bourgeois 9.
Un dernier groupe s’intéresse surtout à l’histoire juive et notamment à celle de la Shoah. Parmi eux, on peut citer Annette Wieviorka et Jean-Charles Szurek. Ces auteurs ne sont pas exactement des spécialistes de l’histoire contemporaine de la Pologne ; le fait qu’ils aient été convoqués dans les discussions sur le film montre tout le problème lorsque l’on ouvre la comparaison des totalitarismes nazi et soviétique. Pour de nombreux historiens on le sait, la dimension génocidaire du premier ne saurait être comparable aux crimes staliniens, même les plus atroces. Pour autant, les auteurs cités ne sont pas intervenus pour « regretter » que le film de Wajda ne montre pas le sort réservé aux juifs (d’ailleurs présents parmi les officiers exécutés) mais au contraire pour défendre le droit de Wajda à faire un tel film et pour écarter toute accusation d’antisémitisme.
Pour conclure, Jean-Charles Szurek précise que « le film ne fait que relater les faits sans s’adresser, implicitement ou explicitement, à la question de la comparaison »10 . Il s’agit d’une œuvre précise historiquement et qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses toutes faites.

 

Quelques images associant l'accident de 2010 et Katyn

 



Arnaud Léonard, professeur d'histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie (propos recueillis par Aug)


 

La bande-annonce du film de Wajda :

 

 

Pour approfondir :

 

  • Arnaud Léonard nous donne de nombreuses informations et documents supplémentaires sur son site. Il y a deux ans, il nous avait superbement raconté l'année 1968 en Pologne. Retrouvez ces articles ici.
  • En signe de bonne volonté, les autorités russes ont mis en ligne quelques documents issus des Archives d'Etat qui ont un rapport direct avec Katyn. Il s'agit de courriers entre Staline et le NKVD (police politique Soviétique) dirigé par Beria et chargé des exécutions. Retrouvez ces documents sur le site des Archives russes.

 

 

Notes :

1-Célia Chauffour, « Andrzej Wajda, un film pour mémoire », Le Monde, 15 septembre 2007.
2-Marie-Noëlle Tranchant, « Katyn, du massacre à l'imposture soviétique », Le Figaro, 15 février 2008.
3-Maja Zoltowska, « La Pologne revit le drame de Katyn », Libération, 18 septembre 2007.
4-Célia Chauffour, art. cit.
5-Dorota Hartwich, « Film Focus. Katyn », Cineuropa, 11 février 2008.
6-Ioulia Kantor, « Sans le passé, il n’y a pas d’avenir », Rossiïskaïa gazeta, 20 juillet 2007.
7-« Le succès du film Katyń en Pologne et à l’international », Święta Polska News, 18 février 2008.
8-Alexandra Viatteau, « Le film Katyn de Wajda distribué en France », http://www.diploweb.com, 29 mars 2009. Voir aussi son entretien dans le magazine L'Histoire, « Wajda, Katyn au coeur » par Daniel Bermond, n°341, avril 2009, p.34-35.
9-Stéphane Courtois, « Autour de la sortie du dernier film d'Andrzej Wajda, Katyn », Du grain à moudre, France Culture, vendredi 10 avril 2009, 18h15-19h15
10-Jean-Charles Szurek, « Antisémite, Andrzej Wajda ? », Libération, 20 avril 2009.

 

 

Survivre dans le Cambodge des Khmers Rouges

par Aug Email

A l'occasion de la parution en français du tome 1 du manga d'Akira Fukaya et Aki Ra, Enfant-Soldat (Delcourt, coll. Akata), nous vous proposons d'en apprendre plus sur l'histoire récente du Cambodge. Ce manga est en effet basé sur l'histoire vraie d'Akira, né en 1973, et qui a grandi sous le régime Khmer Rouge de 1975 à 1979. Après le repli des partisans de Pol Pot dans la jungle, il a été enrôlé de force dans les troupes Khmères Rouges en 1983. Il a ainsi participé activement à la pose de mines antipersonnel avant d'être capturé par l'armée vietnamienne, maîtresse du pays depuis début 1979.
 
C'est dans cette armée, alors âgé de 13 ans, qu'il continue bon gré mal gré à se battre. Lorsque les Vietnamiens quittent le pays en 1989, laissant le pouvoir à un gouvernement qu'ils ont installé, Aki Ra reste militaire dans l'armée cambodgienne. A partir de 1993, il met sa connaissance des mines au service du déminage mis en œuvre par l'ONU. Il continue par la suite de déminer seul et ouvre un Musée de la mine. C'est en le visitant qu'Akira Fukaya, mangaka, a fait la connaissance d'Aki Ra et a eu l'idée de ce manga.
 
Ce livre est vraiment passionnant. Il sait nous raconter la guerre à hauteur d'enfant. Le regard de ces enfants enrôlés de force est dépourvu de toute approche idéologique. Ils sont confrontés à la guerre depuis toujours, ils voient leurs proches disparaître, ils commettent des actes dont ils ne comprennent pas le sens mais dont la portée est terrifiante. Enfant-Soldat touche ainsi à l'universalité de ce drame de notre époque tout en nous restituant parfaitement le contexte de ces années 1970 et 1980 où des millions de Cambodgiens ont perdu la vie (exécutions, famines, mauvais traitements,...).
 
Voici un extrait qui montre comment l'imaginaire des enfants a été façonné : Les Khmers Rouges ont inculqué la haine et la peur des Vietnamiens aux plus jeunes.
 
Le tome 2 doit sortir le 15 avril 2009
 
Retour sur l'histoire récente du Cambodge autour de quelques dates
 
1953

Le Cambodge accède à l’indépendance, après des années de lutte contre la France, avec à sa tête le prince Sihanouk. C’est ce monarque constitutionnel qui utilise l’expression « Khmer rouge » pour désigner l’opposition de gauche (khmer désigne l'ethnie majoritaire au Cambodge). Très rapidement, le régime prive l’opposition de toute forme d’expression. Les Khmers rouges sont au départ d'anciens étudiants formés en France dans les années 1950. Ils créent en 1960 le Parti Communiste Khmer, très influencé par la Chine de Mao.

Pourchassés par Sihanouk, ils se réfugient dans les maquis afin de mener la lutte contre le pouvoir en place. Saloth Sar alias Pol Pot, le "frère numéro 1", entre ainsi dans la clandestinité.

 

1970

Le premier ministre, le général Lon Nol, soutenu par les Etats-Unis, renverse le prince Sihanouk en mars 1970 et proclame la République. Sihanouk doit s’allier aux Khmers rouges afin de retrouver son pouvoir. Il forme ainsi, avec ces derniers, un gouvernement en exil en Chine. Dès lors, une guerre civile sévit durant cinq ans dans le pays. Les bombardements américains se multiplient sur le Cambodge.

 

[Chassé du pouvoir par Lon Nol, Sihanouk s'allie à ses anciens ennemis. Il pose avec eux à plusieurs reprises comme ici en 1973; Source]
 

Deux camps s'opposent alors : la République khmère de Lon Nol, soutenue par les EU et le Vietnam du Sud face à la coalition monarchistes-khmers rouges (Sihanouk et les communistes), aidée par la Chine et le Vietnam du Nord.

 

1975

Le 17 avril 1975, les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh et fondent bientôt un nouveau régime, le Kampuchéa démocratique. Sihanouk est placé sous résidence surveillée. Ils conservent le pouvoir près de quatre ans, en pratiquant une politique de terreur systématique.

 

Les Khmers Rouges entrent dans Phnom Penh le 17 avril 1975. En quelques jours, la capitale est évacuée.
 

Le nouveau régime entend imposer un égalitarisme absolu dans le pays et mène une Révolution radicale et immédiate. Les Cambodgiens doivent se soumettre au nouveau pouvoir et renoncer à l’argent, leur famille, leur religion (abolition du commerce, de l’argent, collectivisation des biens, fermeture des tribunaux et des hôpitaux)… Il convient de briser les solidarités anciennes pour créer une société nouvelle fondée sur une idéologie égalitariste. L’individu doit se fondre dans la communauté. Toute forme de contestation est synonyme d’arrêt de mort.

 

[Carte : Le monde.fr]

Les Khmers rouges se lancent dans des opérations spectaculaires : sitôt prise, la ville de Phnom Penh est vidée de ses 2,5 millions d’habitants, déportés dans les campagnes. Aux yeux des Khmers rouges, la ville représente la corruption, la débauche.

 

Les intellectuels, jugés fourbes, les cadres et soldats de l’ancien régime républicain de Lon Nol ; les immigrés vietnamiens, « traîtres en puissance » pour Pol Pot, (en photo ci-dessous) certaines minorités comme les Cham, musulmans cambodgiens, les communautés chinoises deviennent les cibles favorites du régime et sont victimes de répression.

 

En fait, tous ceux qui ne rentrent pas dans le moule imposé par Pol Pot et ses proches, sont tués. Mey Mann, un des familiers de Pol Pot résume la situation ainsi: « Pol Pot voulait que tous les Khmers mesurent 1,60 mètre exactement, et on coupait tout ce qui dépassait. »

 

 

 

La surveillance et un contrôle de tous les instants s’abattent sur les Cambodgiens, contraints de travailler dans des coopératives d’Etat ou sur les grands chantiers. Les milices de village (chhlorp) espionnent et dénoncent. Aucun système judiciaire n’existe, la torture et les exécutions sommaires sont érigées en mode de gouvernement. Le climat de terreur est entretenu par la discrétion des exécutions, dans les zones reculées de chaque village ou dans le centre de torture de Tuol Sleng (autrement appelé S-21), à Phnom Penh.

 

 

Photos de vicitmes des Khmers rouges, torturées à Tuol Sleng ou S21.

 

Ces massacres, auxquel s’ajoute la famine provoquée par la désorganisation complète de l’agriculture cambodgienne, entraînent la mort d 1,5 million à 2 millions de Cambodgiens, pour une population de 7 millions d’habitants à l’époque (famines et maladies auraient provoqué 1 million à 1,5 million de morts ; auxquels s'ajoutent 500 000 victimes d’exécutions).

 

Certains qualifient ces massacres de génocide, voire d’« auto génocide ». Il semblerait plutôt qu’il s’agisse de crimes contre l’humanité à très grande échelle, dans la mesure où il n’y a pas une « intention de détruire, totalement ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Les Chams, les Vietnamiens ne sont pas tués pour des raisons raciales, mais parce qu’ils ne se conforment pas au modèle khmer rouge.

"Dans cette société, le droit à la différence n'existe plus...". C'est ainsi qu'est défini le Cambodge des Khmers rouges dans un reportage diffusé sur Antenne 2 en 1978. Ce reportage est le premier à montrer des images autorisées par le régime pour le troisième anniversaire de son arrivée au pouvoir. Il est réalisé par un journaliste yougoslave, Nicola Vitorovic, autorisé à le faire car venant également d'un pays communiste. C'est donc plutôt un reportage censé relayer la propagande khmère rouge. Mais les images et certaines phrases ("Les villes sont vides, les campagnes sont pleines...") parlent d'elles-mêmes et créent un certain malaise. Dans cette émission, Pol Pot (le "frère numéro un") est interviewé pour la première fois.

Nous avons entendu parler de cette vidéo que vous pouvez voir sur le site de l'INA en écoutant l'excellente série d'émissions réalisées sur France Culture par Laure de Vulpian.

 

1979

Le régime s’écroule le 7 janvier 1979, avec l’entrée des troupes vietnamiennes dans Phnom Penh, qui imposent un régime révolutionnaire et occupent le pays pendant dix ans. Les Khmers rouges, appuyés par la Chine, engagent la guérilla dans l’ouest du pays et ne désarment que très tardivement. Hun Sen, un ancien khmer rouge, dirige le pays depuis 1985 avec son parti le Parti du Peuple Cambodgien (PPC).

 

1989

Après l'arrêt de l'aide soviétique décidé par Gorbatchev, l'armée vietnamienne est contrainte de quitter le Cambodge. Des affrontements reprennent entre les khmers Rouges, les partisans de Sihanouk et ceux du gouvernement de Hun Sen (encore au pouvoir aujourd'hui). Des accords de paix sont finalement signés à Paris en 1991. L'ONU envoie une Autorité PROvisoire (APRONUC) qui tente de réconcilier les factions et lance une campagne de déminage. Malgré des périodes de fortes tensions et un régime discuté, le pays retrouve peu à peu la paix. Après avoir été jugé par son propre parti, Pol Pot est mort en 1998 dans la jungle proche de la frontière thaïlandaise où se sont réfugiés les derniers partisans des Khmers Rouges.

[Les deux photos ci-dessus ont été prises par Nehm En, chargé de photographier les détenus entrant à S-21. Il était alors adolescent. C'est un témoignage unique sur ces personnes aujourd'hui disparues. Retrouvez ses photographies ici.]
 
 

2009

20 ans après la fin du régime des Khmers rouges en 1979, les responsables du génocide qui a causé la mort de 1 à 2 millions de personnes sur une population de 7 millions commencent à répondre de leurs crimes.

L'un des principaux tortionnaires, surnommé Duch, comparait devant un tribunal composé de juges cambodgiens et internationaux. Il a dirigé le centre d'interrogatoire de Tuol Sleng appelé aussi S-21 où 17 000 personnes ont été torturées puis exécutées, le plus souvent après avoir été photographiées. Même s'il ne faisait pas partie des principaux responsables des Khmers rouges, dont la plupart sont aujourd'hui décédés (comme le frère numéro un" Pol Pot), il a joué un rôle important dans le génocide perpétré de 1975 à 1979.

Egalement arrêtés récemment Nuon Chea, ancien "frère numéro deux" du régime des Khmers rouges. Celui-ci était l'adjoint de Pol Pot. Ieng Sary, ancien ministre des affaires étrangères, a été arrêté avec sa femme, elle aussi inculpée pour crime contre l'humanité. Le dernier haut responsable Khmer rouge à âvoir été arrêté est l'ancien président Khieu Sampan. La totalité des dignitaires du régime est donc maintenant sous les verrous et devra répondre de ses crimes devant le tribunal spécial cambodgien parrainé par l'ONU. [Photo AFP-Le Monde : Khieu Sampan arrivant à Pékin en août 1975]

 

Julien Blottière et Etienne Augris

 

Pour prolonger

  • Autre BD sur le Cambodge des Khmers rouges, L'eau et la terrre par Séra est une plongée  remarquable dans la noirceur de cette période.(Paru chez Delcourt)
  • Le film S-21, la machine de mort Khmère rouge, du cinéaste cambodgien Rithy Pahn, réalisé en 2002 fait témoigner victimes et bourreaux dans les lieux-même du centre S-21 (ancienne école aujourd'hui transformée en musée). En voici plus bas un extrait.
  • Un autre film moins connu, Derrière le portail, raconte l'expérience du chercheur français François Bizot, arrêté par les Khmers rouges avant même leur prise du pouvoir et qui ne doit la vie sauve qu'à la sollicitude de ce même Duch.
  • L'ancien roi Sihanouk a donné en 2004 toutes ses archives dont de nombreuses photographies à l'Ecole Française d'Extrême Orient (EFEO). Après quatre ans d'inventaire, elles sont enfin accessibles.[Des extraits dans Le Monde 2 du 28 février 2009 accompagnant un article de Francis Deron, "Sihanouk dans l'ombre des Khmers Rouges"]