Samarra


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Albums : quand la BD s'empare de l'histoire de l'immigration.

par vservat Email

Le 9ème ème art est partout  : Astérix entre ces jours-ci à la BNF (1), Gotlib sera bientôt au MAHJ (2) , la libération de la France en planches et en bulles est en cours d’installation au Musée de la résistance de Champigny-sur-Marne, la presse magazine inonde les kiosques de numéros spéciaux revus par Hugo Pratt ou le petit héros gaulois au casque ailé, les rayons Manga des librairies n’ont jamais été aussi fournis.
 
L’immigration est partout. C’est, paraît-il, un problème, une source de questionnement pour notre identité nationale dans un France qui serait livrée aux communautarismes. C’est un sujet qui sature l’espace public des résonnances de ses drames (le dernier en date eut lieu à Lampedusa). En convoquant des images de hordes d’envahisseurs en haillons ou de France voilée, c’est un terreau à fantasmes, et les instrumentalisations politiques qui y sèment les graines de la confusion sont parfois contestées en retour par des mobilisations citoyennes rappelant le caractère universel du droit à l’éducation ou de la liberté de circuler. Souvent réduit au caricatural à force de l’aborder toujours sous le même angle (celui de la menace, de la misère, de la délinquance), l’immigration est l’objet d’un discours hermétique néanmoins susceptible de constituer une réponse simple, voire simpliste, à des questions économiques et sociales complexes.
 
 
 
Il y a trois moins environ de cela, l’ancienne C.N.H.I. devenait le Musée de l’Histoire de l’Immigration. Ce changement de libellé a été accompagné d’une campagne publicitaire qui proposait un tout autre traitement du sujet (et non du problème) qui nous occupe. Ainsi, en 4 slogans efficaces, elle nous rappelait que la France est une terre d’immigration ancienne puisque 1 français sur 4 est issu de l’immigration, que le brassage des populations sur le sol français est un fait historique car nos ancêtres n’étaient pas tous des gaulois, qu’on considère d'ailleurs le fait migratoire du point de vue individuel en mettant ton grand père dans un musée ou collectif. Il s’agissait aussi de réaffirmer qu’il y a là un sujet passionnant, qui peut comme tout autre, susciter d’ardents débats, tout en renfermant une immense richesse fait de parcours individuels, de rencontres, de circulations et d’enrichissements mutuels : l’immigration ça fait toujours des histoires.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’exposition temporaire Albums – des histoires dessinées entre ici et ailleurs 1913-2013 qui a ouvert ses portes à la mi-octobre au 2ème étage du musée vient répondre à ces deux préoccupations majeures : permettre à tous d’embrasser la richesse et la variété d’un siècle de bande-dessinée, donnant à cet art souvent considéré comme mineur toute sa consistance, et tordre le cou aux idées reçues et autres clichés pour entrer dans la complexité de la question des migrations. Qu’on s’y rende par goût du 9ème art, par intérêt pour le sujet dont il s’empare ici, ou pour les deux, on ressort conquis et rassasiés de cette exposition dense qui donne autant à voir qu’à penser.
 
 
 
Dans les pas des auteurs pour une BD sans frontières.
 
 
 
Dans la 1ère partie de l’exposition, les auteurs seront nos guides afin d’entrer dans le sujet. Bon nombre d’entre eux, connus ou d’une notoriété moindre, ont à voir avec l’histoire de l’immigration. En effet, certains ont expérimenté la mobilité (c’est le cas Goscinny né en France, qui grandit en Argentine et travailla une bonne partie de sa jeunesse aux Etats-Unis avant de revenir en France en 1958) ou ont mis en image et en bulles des parcours de migrants évoluant de surcroît dans territoires cosmopolites (Will Eisner avec New York). D’autres rendent compte de filiations car leurs parents furent migrants (Baru), ou sont des exilés si bien que le déracinement imprègne leurs œuvres (Munoz, Bilal, ou Satrapi). En creux de ces parcours individuels se dessinent bien d’autres choses : une histoire des migrations, une histoire des nations ainsi qu’une photographie du monde actuel.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Les migrations de Goscinny par lui même  (photo@Vservat)
 
 
 
En mettant nos pas dans ceux d’auteurs pionniers comme Mc Manus ou Eisner, on explore l’immigration du 1er XXème siècle. À destination du nouveau monde essentiellement les flux migratoires sont alors alimentés par l’Europe (émigration irlandaise suite à la Grande Famine en direction des métropoles de la côte Est des Etats-Unis, ou migrations des populations persécutées d’Europe centrale dont de nombreuses communautés juives que l’on retrouve dans le Brooklyn de Will Eisner).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Eisner et Brooklyn (photo@Vservat)
 
On passe ensuite aux migrations du second XXème siècle liées à la décolonisation et à la recomposition de la géopolitique mondiale (accession aux indépendances, dictatures sud-américaines, guerres postcoloniales). On parvient, dans un 3ème temps, à l’ère des mobilités mondialisées (celles de la « planète nomade ») avec des œuvres et des auteurs qui font les succès actuels du 9ème art.
 
 
 
Bien sûr chacun d’entre eux aborde le sujet avec sa voix singulière et de façon plus ou moins frontale. Entre le Persepolis de Marjane Satrapi qui fait la part belle au récit de vie et ce que dit Enki Bilal des migrations ou la façon dont en parle Pahé il y a un éventail de nuances, de tons, et même de style graphique qui permet, en plus du reste, au visiteur de s’accrocher aux œuvres des uns et des autres en fonction des ses appétences personnelles. Il est à noter que Persépolis constitue en l’occurrence l’archétype de l’œuvre mondialisée puisque sont exposées une dizaine de versions traduites du récit graphique à succès de Marjane Satrapi.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le travail de Pahé (photo@Vservat) 
 
 
L’immigration dans le kaléidoscope du 9ème art.
 
Astucieuse approche pour la deuxième partie de l’exposition que celle de s’appuyer sur la variété des genres en bande dessinée pour y relever la façon dont le sujet des migrations et des mobilités y est traité. On s’aperçoit que la BD nous réserve bien des surprises. Si l’on s’attend à trouver dans cette section tout ce qui concerne les récits de vie souvent très sensibles car ils portent  en eux les douleurs du déracinement, la présence de planches de type western est plus inattendue. C’est aussi dans cette section qu’on trouve bon nombre d’illustrations du thème des mobilités dans des œuvres qui jouent sur l’anticipation ou la science-fiction. Là encore, l’exposition permet de laisser s’exprimer une grande variété de tons qui vont de l’irrévérence ironique de la Petite histoire des colonies françaises de G. Jarry et Otto T. aux récits graphiques militants comme Droit du sol de C. Masson ou à la BD-reportage dont Sacco est à la fois l’initiateur et le représentant emblématique.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Petite histoire des colonies françaises (photo@Vservat)
 
La place grandissante des Mook (contraction de magazine et de book) n’est pas ignorée ; un reportage de Stassen, que l’on connaît pour ses créations autour de l’Afrique des Grands Lacs et du génocide des Tutsis du Rwanda, paru dans la revue XXI vient illustrer le propos.
 
 
 
Permanences et ruptures du fait migratoire.
 
Travelling, c'est le nom de la dernière partie de l’exposition. Elle propose à partir de figures et de parcours de migrants de saisir les continuités des problématiques liées à l’immigration mais aussi d’en détecter les grandes évolutions, planches dessinées à l’appui. Les représentations du migrant dans la BD changent  de façon très nette au cours du siècle. Personnage typiquement masculin, souvent affublé de traits ou de comportements comiques, la représentation du migrant se fait progressivement plus solennelle et grave. Mais, puisqu’aujourd’hui 1 migrant sur deux est une femme, on retrouve ici des planches illustrant la féminisation du phénomène migratoire tirées par exemple du volume Immigrants : 13 récits d’immigration.
 
 
 Difficile dans cette section de contourner la figure du clandestin dans le paysage de la BD, figure très symbolique des fantasmes et des instrumentalisations du thème de l’immigration dans le discours public. Symbolique de ses drames et de la criminalisation des politiques actuelles à l’œuvre, on suit le clandestin lors des contrôles d’identité, dans les centres de rétention, sur le tarmac des aéroports, en partance sur un charter ; violences physiques et psychologiques s’affichent alors sur les murs en images et en bulles.
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
La figure des clandestins (photo@Vservat)
 
 
 
On nous amène également à évaluer la progressive complexification des flux migratoires à l’aide de planches qui illustrent les risques de la traversée de la Méditerranée ou d’autres encore traitant de la question de l’accueil, des circulations, et même des retours au pays. C’est ainsi qu’on peut percevoir l’épaisseur des questionnements qui s’imposent aux migrants et à leurs différents interlocuteurs (institutions, parentèle, associations, réseaux de migrations). Force est de constater que dans cette image du monde que nous renvoie la BD les migrants ne sont pas tous des hommes pauvres qui se dirigent vers les Nords économiques, enfermés dans l’identité politique et médiatique du clandestin pour si arrangeante qu’elle soit. L’exposition, sans le rappeler formellement, nous renvoie aux statistiques : 230 millions de personnes migrent chaque année (0,3% de la population mondiale rappelons-le), dont 52 % sont des femmes, les migrations Sud-Sud sont supérieures en termes d’individus concernés aux migrations Sud-Nord, sans compter les migrations Nord-Nord qui ont connu une hausse de 70% à l’intérieur de l’OCDE ces dix dernières années.(3)
 
 
 
 
Vers l’Universel.
 
Avant de quitter l’exposition, le visiteur a droit à un magnifique cadeau. Un espace entier dédié à l’œuvre de Shaun Tan Là où vont nos pères, récit graphique aussi fabuleux que singulier en ce qu’il est dénué de dialogues. Cette œuvre unique se joue des marqueurs de l’histoire des migrations (Ellis Island et New York, havres du monde) pour imaginer le parcours d’un père migrant qui quitte sa femme et sa fille pour un monde étranger avec lequel il va devoir se familiariser, qu’il lui faudra affronter, apprivoiser, comprendre jusqu’à s’y sentir moins étranger. D’une beauté graphique renversante, jouant de la poésie et de l’onirisme, ce récit graphique est le support idéal pour permettre à tous de s’approcher de l’universalité de la condition du migrant avec bienveillance et empathie. Par les temps qui courent, c’est déjà très précieux.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Ellis Island vu par Shaun Tan (Photo@Vservat)
 
 
 
Notes : 
1. L'exposition Astérix à la BNF.
2. L'exposition Gotlib au MAHJ.

Sur la route des nouveaux esclaves avec Fabrizio Gatti

par vservat Email

Sujet récurrent ces temps-ci  que celui des mobilités, des migrations et des routes clandestines (1) ; l'actualité s'y consacre aussi résolumment, puisqu'à la faveur des révolutions au Maghreb et au Machrek les flux migratoires vers l'Italie depuis la rive sud de la Méditerrannée charrient un nombre important de migrants ces jours ci ce qui ne manque pas de provoquer, dans la foulée, une instrumentalisation politique à des fins électorales, de ces fuites désespérées vers l'Europe.

 

C'est donc l'occasion de lancer une invitation à lire un ouvrage qui vient d'être réédité en format de poche  et qui, à l'époque de sa première parution, avait suscité moultes commentaires et généré  un flot interrassable de compliments. 

 

 

Devant une telle unanimité et à lire les premières pages, on ne peut totalement se défaire d'une petite crainte. Fabrizio Gatti, journaliste italien, monte dans un avion à Milan, dans lequel, hasard ou pas, un clandestin se démène pour ne pas être renvoyé vers la destination finale du vol : Dakar-Sénégal. L'avion finira par partir sans lui. S'ensuivent pour notre reporter des kilomètres en voiture au rythme supposé lent de l'Afrique, "Inch allah" ou "si Dieu le veut" disent ses interlocuteurs,. Certains seront parcourrus en train ce qui n'est guère plus sûr, ni plus ponctuel. Ces quelques pages restent marquées par un regard finalement très occidental et n'appportent guère d'élément neuf sous le soleil écrasant de l'Afrique

Mais le reste du récit de Fabrizio Gatti est un tel tour de force qu'en refermant son livre on sait qu'avec et grâce à lui on est passé de l'autre côté du mirroir. Les migrations, les mobilités comme les géographes se plaisent à les appeler, s'appréhendent ici non du point de vue du Nord européen mais de ceux qui se lancent, éperdus, dans sa direction. Leur voyage n'est pas loin d'être un allé simple pour l'enfer, qui balayera d'ailleurs par son humanité de chair et de sang, les propos parfois très désincarnés de la recherche universitaire.

 

 

La pratique de l'immersion ou du travestissement à des fins de reportage n'est pas toujours ce qui a produit les démonstrations les plus convaincantes; Le "Bilal" de Gatti n'entre pas dans ce cas de figure et ce pour plusieurs raisons.

Dans un premier temps, en effet, le travestissement n'est pas total puisque pour effectuer le parcours des clandestins Gatti garde son identité, son passeport italien, son argent. Il a le teint blanc et dans le désert, on le remarque. Il en jouera d'ailleurs à plusieurs reprises pour stopper les déchainements de violence des policiers verreux croisés sur le parcours. En outre, bien qu'il ne s'efface jamais de son récit à l'écrit, Fabrizio Gatti sait écouter, donner, et susciter  la parole de ceux qui ne l'ont jamais ; avec une grande humilité , sans condescendance, ni voyeurisme, sans artifices lacrymogènes, il parvient  aussi à nous les rendre familiers. Sans jugement hâtif  il arrive ainsi à restituer subtilement le récit d'un voyage fait à plusieurs par des êtres dont le parcours, l'histoire, les motivations restent singuliers.

 

Gatti embarque donc pour un périple fort périlleux, sur un énorme camion surchargé d'hommes et de bidons d'eau qui négocie chaque piste dans un équilibre instable. La vie sur cet engin et sur le parcours qu'il emprunte ne tient bien souvent qu'à un fil : il faut se protéger de la chaleur, de la déshydratattion, des coups des policiers qui rançonnent lesmigrants. Ce n'est pas l'autoroute des vacances que le désert du Ténéré : une crevaison, une panne mécanique peut être fatale aux hommes installés de façon précaires sur le camion. Ici, il n'y a pas de pompe à essence, par de service des pièces détachés et encore moins de garage. C'est donc une épreuve de survie dans laquelle s'engagent ces hommes et ses femmes peu la  feront d'une traite.

Quelques uns croisent la route de Fabrizio Gatti  et retiennent son attention d'Agadez, au Niger, à l'oasis de Dirkou, dans le Ténéré puis dans les repères d'Al-Qaïda jusqu'à la frontière lybienne à Madama, sur cette ancienne route des esclaves, dans ce désert où la destinée humaine est suspendue à la volonté de Dieu et du sable. Il y a les jeunes hommes Daniel et Stephen le jumeaux, Joseph et James, Catherine et d'autres malheureuses qui vendent leurs corps pour financer leur voyage. Ils ont fui la guerre, abandonné leur famille, femmes et enfants, parcourru déjà de nombreux kilomètres pour avancer cahotiquement à travers l'Afrique. Ils sont régulièrement  stranded, dépouillés par les passeurs ou les policiers, dans l'incapacité de s'alimenter pendant plusieurs jours parfois, sans pouvoir trouver de travail rémunéré pendant des mois car il sont à la merci de leurs employeurs. Ils restent ainsi à stationner de façon totalement désespérée au fin fond de l'Afrique, aux portes du désert, dans des bourgs sans avenir, sans pouvoir prévenir leurs familles. Leur motivation ? Ils n'ont plus rien à perdre, ils sont l'espoir de leur famille qui a parfois participé à la constitution du pécule nécessaire au départ, ils sont jeunes et veulent se construire un avenir digne de ce nom. Leur désespérance en Afrique est souvent proportionnelle aux espoirs que fait naître en eux leur vie rêvée en Europe. Hélas de part et d'autre de l'interface méditerranéenne se dressent les barrières de la nature (le désert, la Méditerranée)  et celles mises en places par les hommes.

Effectuer le trajet jusqu'en Lybie relève de l'entreprise la plus hypothéqiue qui soit. Gagner ce pays, à l'époque demandeur  de main d'oeuvre ne donne guère de garantie car les migrants venus d'Afrique subsaharienne sont souvent les soutiers du pays. En outre, hasard de la conjoncture,   leur situation est rendue d'autant plus précaire qu'au moment où les compagnons de voyage de Gatti s'y trouvent, l'Europe avance en Afrique du Nord, par des accords bilatéraux, ses protections anti migrants. De main d'oeuvre tolérée, les migrants deviennent des parias que les autorités lybiennes expulsent et relâchent dans le désert les condamnant à une mort quasi certaine. 

 

Gatti parviendra sans encombre au terme de son enquête. Il n'y a toutefois pas de doute sur le fait qu'il a laissé une partie de lui même dans cette entreprise, aux côtés de ceux qu'il a cotoyés et qui n'ont pas franchi la Méditerrannée. C'est alors qu'il rebondit sur un deuxième projet. Quite à faire la route des clandestins, des nouveaux esclaves,  autant la vivre jusqu'à son terme : Lampedusa, cette île au large de la Tunisie et au sud de la Sicile. Devenu Bilal, le kurde, Gatti réussit à s'y faire incarcérer après s'être jeté à l'eau et nous fait vivre le quotidien des naufragés aux portes de l'Italie. Entassement, promiscuité, négation des droits éllémentaires, vexations et racisme affiché de certains gardiens, justesse et mansuétude d'autres surveillants : Gatti décrit un univers carcéral en marge de l'humanité d'autant plus insupportable qu'on le sait d'actualité. Paradoxalement il nous explique que de ce centre de nombreux migrants sont tranférés vers d'autres (Crotone, par exemple) d'où il est relativement simple de s'échapper. L'adminsitration laisse bien souvent sortir avec une sommation à quitter le territoire dans des délais brefs des migrants qui gagneront bien viote les villes du nord de l'Italie.

 

C'est là le grand jeu de dupes qui se livre aux portes de la forteresse Europe : les turpitudes économiques et surtout démographiques font que l'apport de migrants aux sociétés européennes est indipensable, et pourtant, le repli du vieux continent sur ses mythes identitaires parfois très nauséabond ne peut laisser de place à cette tolérance dans le discours public. Aux candidats à un avenir meilleur venu d'Afrique, seul le discours de fermeté peut être tenu, les barbelés de Lampedusa derrière lesquels on entrevoit Gatti, devenu Bilal, ne laissent guère de doute à ce sujet. 


 

 

 

 

 

 

 

 

Notes :

(1) Voir "Clandestino" de Manu Chao sur l'Histgeobox.

Lectures complémentaires :

De nombreuses recensions du livre de Gatti ont été faites et son disponibles sur le net, le dossier que lui consacra Télérama est sans doute un de splus complet 

Le quotidien l'Espresso, pour lequel travaille Gatti, met en ligne un dossier sur les nouveaux esclaves qui nécessite de manier l'italien mais qui contient également des vidéos relatives au sujet. 

Le blog de Gabriele del Grande, Fortress Europ contient également des documents intéressants.

 

 

 

Irlandes : histoires, mémoires, identités. Entretien avec Laurent Colantonio.

par vservat Email

Terre progressivement conquise à partir du XIIème siècle et assujettie à l'Angleterre (à laquelle l'Irlande du Nord est encore attachée dans le cadre du Royaume-Uni), pays saigné par l'émigration et la Grande Famine du milieu du XIXème siècle, états meurtris par une indépendance incomplète et une partition douloureuse qui conduira les provinces du Nord à s'enfoncer dans une guerre terrible jusqu'en 1998, l'Irlande ne peut toutefois seulement s'appréhender à l'aune de cette via dolorosa du temps long de l'histoire. De ce passé mouvementé, les Irlandais ont construit des identités différentes, parfois conflictuelles, au fil des évènements conservés en mémoire et parfois remodelés en fonction d'enjeux plus contemporains.

Histoires, identités, mémoires des  Irlandes, c'est sur ces thèmes que Laurent Colantonio (1), historien spécialiste de l'Irlande a bien voulu nous répondre, et nous éclairer sur les façons dont les évènements du passé s'isncrivent dans le présent des Irlandes, et des Irlandais. 

 

 

 

 

  • Sur Samarra et l'histgeobox, nous avons beaucoup parlé de l'Irlande, en particulier de l'émigration provoquée par la Grande Famine du milieu du XIX siècle (2) . Que penser de la reprise de l'émigration ?

 

 

 

Si les Irlandais ont la réputation d’être un peuple d’émigrants, il faut d’abord rappeler que ce phénomène est somme toute assez récent, puisque jusqu’au XVIIIe siècle, l’île comptait un solde migratoire positif. Puis, au XIXe siècle, l’histoire de l’Irlande est devenue indissociable de celle des femmes et des hommes qui la quittaient en masse, poussés, pour la plupart, par des motivations essentiellement économiques. Au milieu du siècle, le phénomène a pris un tour particulièrement tragique au moment de la Grande Famine (1846-1851), qui a précipité le départ d’au moins un million d’hommes et de femmes en 6 ans, et qui a ainsi contribué à la constitution d’une véritable diaspora irlandaise (c’est-à-dire la reconstitution, en plusieurs points du globe, de communautés irlandaises qui conservent des liens identitaires forts avec la mère-patrie). Ceci dit, il faut aussi souligner que le phénomène avait été largement amorcé en amont de la Famine, avec déjà un million de départ entre 1815 et 1845. Et après le pic du milieu du siècle, les contingents se sont stabilisés à des niveaux certes inférieurs, mais les flux ne se sont pas taris. Les chiffres pourtant élevés des années 1880 ont même été dépassés dans les années 1950…

 

 

      L’un des phénomènes les plus marquants des années 1990 à 2006 en Irlande aura été, pour la première fois de son histoire contemporaine, l’inversion des courants migratoires. En effet, le boom économique du « Celtic Tiger » a fait de l’Irlande l’un des pays européens les plus attractifs, accueillant des réfugiés et des migrants économiques venus d’Europe de l’Est, des Philippines, de Malaisie, d’Afrique du Sud…, tandis que dans le même temps les Irlandais voyaient moins d’avantages à quitter leur pays et les retours d’Irlandais dans leur pays d’origine se sont multipliés (« rémigration »). Ces flux migratoires inversés ont eu des effets considérables sur la société irlandaise en général, dont on commence à se faire une idée précise, alors même que s’amorce une nouvelle inversion de la tendance. Racisme et xénophobie, dont les manifestations étaient jusqu’alors assez marginales, occupent désormais le terrain social et médiatique, surtout depuis que la récente crise a brutalement replongé le pays dans les difficultés économiques. Aujourd’hui, des intellectuels réclament une vraie réflexion sur les questions d’intégration des populations nouvelles, ils s’élèvent contre la monté de la haine de l’autre, du migrant, de l’étranger bouc-émissaire, contre l’émergence sur la scène publique de groupes anti-immigrants… dans un pays dont l’histoire des deux derniers siècles a pourtant été tellement marquée par la figure du migrant déraciné !

 

 

      Aujourd’hui, le retour de balancier migratoire semble accompagner le retour de balancier économique (3) . L’Irlande n’est plus attractive et, à nouveau, le monde attire les Irlandais. En ce début de millénaire, le risque, pour ces nouveaux candidats au départ, de subir le regard hostile posé sur leurs prédécesseurs du milieu du XIXe siècle n’est plus d’actualité, depuis longtemps déjà… 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Autant Famine/émigration semblent très ancrées dans la mémoire de la République d'Irlande, autant elles semblent moins présentes dans celle de l'Irlande du Nord. Est-ce à dire que cette dernière fut épargnée ou les deux pays ont-ils fini par cristalliser leurs mémoires collectives sur des repères différents?

 

 

Il est vrai qu’à Belfast par exemple, les murals (4) qui représentent la Grande Famine se trouvent dans les quartiers républicains-catholiques. Vrai aussi que la Famine a souvent été convoquée, dans le discours nationaliste, comme l’expression paroxysmique de la domination multiséculaire et du mauvais gouvernement britannique en Irlande. Je pense notamment à la fameuse phrase de John Mitchel : « Si c’est le Tout-Puissant qui a envoyé le mildiou, ce sont bien les Anglais qui ont créé la Famine. » (John Mitchel, The Last Conquest of Ireland (Perhaps), Glasgow, Cameron & Ferguson, 1861, réédition : Dublin, UCD Press, 2005)

 

 

 

Côté unioniste, le discours étant moins enclin à s’opposer à l’île voisine, la mémoire de la Famine ne joue pas le même rôle, et des événements comme le sacrifice de la 36e division d’Ulster en juillet 1916, aux premiers jours de la bataille de la Somme, sont plus volontiers retenus comme des marqueurs identitaires forts. Cependant, au moment même de la Famine, des voix unionistes, comme celle d’Isaac Butt (5) en 1847, s’étaient bien élevées pour dénoncer l’incurie du gouvernement britannique. Depuis, les travaux de Christine Kinealy et Gerard MacAtasney (The Hidden Famine: Poverty, Hunger and Sectarianism in Belfast c.1840-18450, London, Pluto Press, 2000) ont bien montré à quel point le nord “protestant” n’avait pas du tout été épargné par le fléau. Enfin, j’ajoute que l’émigration est aussi un phénomène qui a touché les protestants, en particulier ceux du nord, aux XIXe et XXe siècle.

 

 

  • Le Bloddy Sunday de Derry (6) correspond peut être moins à ce cas de figure étant à la convergence de plusieurs histoires et mémoires (celle des nord-irlandais, des noirs américains, des forces anglaises dont la culpabilité vient d'être reconnue par le rapport Saville), pourquoi tient-il une telle place dans les luttes nationales et dans les mémoires ?

 

 

Question difficile ! mais là encore, du point de vue nationaliste, je pense que le Bloody Sunday représente un nouvel épisode tragique qui symbolise la persistance de l’oppression britannique en Irlande, un événement au cours duquel des civils, sans armes, ont été victimes du pouvoir ennemi, de son armée, de son système judiciaire.

 

 

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Pour les nationalistes, le Bloody Sunday de 1972 est le second Bloody Sunday, après celui du 21 novembre 1920 : dans l’après-midi, les forces de police tirèrent sur les spectateurs au cours d’un match de football gaélique dans le stade de Croke Park (7), à Dublin ; la fusillade fit quatorze morts et une soixantaine de blessés. Si l’écho du second Bloody Sunday est aujourd’hui le plus retentissant, la filiation entre les deux tragédies, ne serait-ce que par la reprise du nom, ne fait guère de doute en Irlande. Un lien indéfectible relie les morts du Bogside [photo ci des, à gauche-vservat] (8) à ceux de Croke Park, victimes innocentes et désarmées de la barbarie de l’occupant. Le 21 novembre 1920 comme le 30 janvier 1972 sont inscrits au patrimoine mémoriel républicain, dont ils constituent chacun un maillon supplémentaire de la longue chaîne des exactions britanniques…

 

 

 

Les événements de 1920 [photo de Croke Park, ci contre - Aug] sont décrits dans le film de Neil Jordan, Michael Collins (1996). Chanté par U2, le Bloody Sunday de 1972 (9) a pour sa part été porté à l’écran en 2002 par le réalisateur britannique Paul Greengrass(10).  Quand le film est sorti, les conclusions du Rapport Saville n’étaient pas encore publiées. Elles ont été rendues publiques en juin 2010 après douze années d’investigation. Le rapport affirme la lourde responsabilité britannique et accable en particulier une unité de parachutistes britanniques qui, ce dimanche 30 janvier 1972, a tiré sans motif légitime et sans sommation sur une foule désarmée marchant pour les droits civiques, occasionnant la mort de treize manifestants. Le rapport précise que les soldats ont ensuite menti de manière concertée à la justice, afin de cacher leurs agissements criminels.

 
 
  • En Irlande du Nord, histoires et mémoires sont scindées entre les deux communautés républicaine/catholique et loyaliste/protestante. Cela se traduit dans les territoires des villes et des bourgades par les murals. Que disent-ils du conflit et comment ils ont évolué avec son apaisement depuis 1998 (11)? 

 

 

     

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     En effet, depuis la fin des années 1970, dans les quartiers populaires des villes nord-irlandaises, l’affrontement s’affiche et se raconte sur les murs, sur les pignons des maisons. Des centaines de peintures de rue qui constituent à la fois un art de propagande (avec un langage et un style qui lui sont propres), un support privilégié des imaginaires communautaires et des constructions identitaires antagonistes, un lieu où, longtemps, le conflit s’est trouvé prolongé par d’autres moyens, en particulier l’instrumentalisation politique du passé. Sur ces murs peints qui « marquent » le territoire, le passé mis en scène a servi de vade mecum pictural à l’usage de celui ou celle qui aurait oublié pourquoi et contre qui il lutte. Côté républicain : Grande Famine, insurrection de Pâques 1916,[photo de mural ci-dessus, Belfast,Falls - vservat et de la plaque commémorative du soulèvement de 1916, poste de Dublin - Aug]  hommage rendu aux victimes du Bloody Sunday de 1972 ou aux grévistes de la faim de 1981 (en particulier à Bobby Sands (12)). [photos ci-dessous. Mural, Bobby Sands, Belfast Falls road et Bloody Sunday, Derry, Bogside - vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Côté loyaliste : hommage à Cromwell [Photo ci dessous à gauche, Belfast, Shankhill - vservat] et surtout à Guillaume d’Orange sur son cheval blanc, victorieux des papistes à la bataille de la Boyne (1691), ou encore au 36e bataillon d’Ulster qui fut décimé au combat sur lecontinent pendant la Grande Guerre… Ajoutons que les références au passé n’ont jamais constitué l’unique source d’inspiration des artistes. Évocations religieuses, messages de soutien aux prisonniers et surtout fresques à la gloire des paramilitaires, volontairement agressives et inquiétantes, comptent aussi parmi les sujets les plus représentés. Cagoules, poings levés ou mitraillettes brandies vers le ciel, les deux camps ont souvent puisé au même répertoire iconographique et symbolique pour mettre en scène les combattants clandestins de la cause défendue, volontaires de l’IRA chez les républicains, de l’UVF (Ulster Volunteer Force) ou de l’UDA (Ulster Defence Association) chez les loyalistes. [photo ci dessous à droite, Belfast, Shankill -vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, repeintes aux couleurs du temps et du processus de paix amorcé en 1998, les peintures murales d’Irlande du Nord, toujours très nombreuses, témoignent plutôt de l’évolution des regards portés sur le passé conflictuel, des nouvelles attentes du présent et des recompositions en cours des discours identitaires. Les fresques les plus agressives ou militaristes sont régulièrement effacées, au profit de la mise en avant de messages de paix ou d’autres références historiques ou identitaires puisées dans un passé communautaire beaucoup moins belliqueux [photo ci dessous à gauche Derry, Bogside - vservat]. Les républicains mettent notamment en exergue leur riche et lointain héritage culturel celtique [photo ci dessous à droite, Belfast Shankill - vservat], redécouvert à la fin du XIXe siècle par les promoteurs du nationalisme culturel ; les loyalistes convoquent pour leur part d’autres « fils d’Ulster », tel George Best, le grand footballeur nord-irlandais protestant des années 1970, disparu en 2005…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Depuis le milieu des années 2000, de nouvelles peintures font aussi référence à un présent totalement déconnecté de la guerre ou des « Troubles », ce qui constitue en soi une petite révolution si l’on considère que la raison d’être des murals était jusqu’alors d’accompagner le conflit. Elles proposent des sujets « neutres » au regard des tensions nationales nord-irlandaises, reflets de préoccupations sociales qui n’avaient jusqu’alors pas eu droit de cité sur les murs, comme la prévention contre le suicide ou la lutte contre la drogue.


 

  • Leur maintien dans l'espace urbain contribue-t-il a entretenir des frontières spatiales et mentales entre les communautés ? Sont ils l'enjeu de tensions ou au contraire vont ils finir par s'intégrer à une sorte de folklore touristique parfois morbide les rendant peut être moins solennels? 

 

 

        Aujourd’hui, avec le retour de la paix, l’Irlande du Nord est devenu un espace touristique en Europe. Outre le Chaussée des Géants, [photo ci-contre - vservat], les Mourne Mountains et leur parc naturel, les fortifications médiévales de Derry, etc., les murals constituent aussi des attractions. Plusieurs milliers de personnes optent en effet chaque année pour une visite commentée – à pied, en taxi ou en bus – des quartiers populaires marqués par cette guerre de Trente Ans contemporaine. Au programme, stations prolongées devant les murals les plus fameux. Certains sont devenus « historiques », comme celui qui, depuis 1969, annonce que vous entrez dans le quartier républicain de « Free Derry » [photo ci dessous, Derry - vservat], ou encore son équivalent unioniste de Sandy Row à Belfast. D’autres fresques à la gloire des paramilitaires ont aussi été conservées pour des raisons touristiques ou patrimoniales mais, de plus en plus, le souci de garder la trace du passé sans nuire au processus de paix a conduit à afficher, en petit à côté du mur repeint aux couleurs du présent, une photographie de l’ancienne version désormais recouverte.

 

 

 


  Le développement rapide de cette forme de tourisme en Irlande du Nord est souvent présenté comme un indice de la pacification des relations sociales dans la province et de la prise de distance des habitants vis-à-vis de la violence et de la guerre. Les deux communautés ne se battent plus, elles reconnaissent leur existence mutuelle, collaborent pour assurer la sécurité des touristes, satisfaire leurs demandes et tirer des profits financiers de l’entreprise. Mais ces « terror tours », comme la presse affectionne de les nommer, peuvent aussi être interprétés comme le prolongement du conflit par d’autres moyens que la violence terroriste. Le succès de ces visites politiques doit sans doute beaucoup à la personnalité des guides qui les animent, d’anciens prisonniers politiques républicains, témoins et acteurs privilégiés de l’histoire qu’ils font revivre, en toute partialité.

  

 

 

     Toutefois, le concept de tourisme mémoriel n’est pas l’apanage des seuls anciens combattants reconvertis, et ce nouveau champ de bataille est foulé par d’autres armées, dont la force de frappe est souvent bien supérieure. La fin des « Troubles » ayant produit un appel d’air sans précédent en Ulster, des offres touristiques variées, déjà éprouvées dans d’autres capitales, ont fait leur apparition à Belfast, au nombre desquelles la très classique visite commentée de la ville en bus rouge à toit ouvert – quand le temps le permet. En une heure et demie, vous découvrirez le centre-ville, les docks, les chantiers navals, la Queen’s University, les jardins botaniques, les pubs traditionnels… et les fresques de Shankill ou Falls Road (13). Il existe aussi un « grand tour » de la ville en taxi, avec au programme une traversée des « political districts ». À la différence des visites estampillées « républicaines » ou « loyalistes », ces formules (bus ou taxi), proposent un commentaire assez aseptisé, adapté à un public élargi. Le discours se veut plus objectif, moins politique, indépendant des factions ; toutes les précautions sont prises pour qu’il soit acceptable pour tous. Des choix dictés par des considérations commerciales et marketing plus affirmées.

 

 

    Dès les années 1990, le Sinn Féin – longtemps vitrine politique de l’IRA – s’était prononcé en faveur de cette forme particulière de tourisme mémoriel et politique, dès lors que les initiatives étaient portées par des membres de la communauté. Gerry Adams y voyait déjà un moyen de développer les quartiers enclavés de Belfast-Ouest – victimes des contrecoups de la crise politique et du marasme économique de la province – tout en continuant de propager le message républicain. Ce discours favorable à la convergence entre usages politiques et exploitation marchande du passé récent, toujours d’actualité pour le Sinn Féin, est loin de faire l’unanimité chez les autres acteurs politiques de la province. Pour certains habitants des quartiers, juge cette pratique  insupportable. Pour d’autres, les usages mercantiles des « Troubles », avec tout ce qu’ils comportent de risques de dilution ou de perte du sens premier de la tragédie, tendent à brouiller les pistes et les messages, à caricaturer les positions et, en définitive, conduisent à une inquiétante folklorisation du passé, surtout ressentie lorsque les visites sont organisées par des compagnies « extérieures » à la communauté. D’autres voix encore se sont élevées contre les détournements politiques au profit des extrémistes de chaque camp qui ne se gênent pas, au cours des visites, pour glorifier la terreur passée et attiser les haines. Le cynisme et l’obscénité de l’exploitation mercantile des souffrances passées (mais toujours vives) des Nord-Irlandais, l’instrumentalisation touristique des morts dont le souvenir est offert sans distance critique aux hordes de curieux, à mi-chemin entre curiosité malsaine et excitation morbide, sont aussi régulièrement dénoncés, tout comme le fait que des ex-terroristes qui ont passé leur vie à détruire la ville et à tuer puisse continuer, sous une autre forme, d’exploiter ce filon morbide.


 

 

  • Quel regard porte d'ailleurs l'historien sur le foisonnement d'oeuvres inspirées par l'histoire irlandaise ? Un choix musical, un choix cinématographique et/ou littéraire, argumentés pour finir ?

 

 

      Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse là d’une spécificité irlandaise. Nombre des nations modernes, « inventées » au XIXe et au XXe siècles, ont puisé dans les répertoires artistiques pour définir les contours de ce qu’Anne-Marie Thiesse désigne comme leur "check-list » identitaire". Selon cette historienne, « rien de plus international que la formation des identités nationales » (AM Thiesse, La création des identités nationales Europe XVIIIe‑XXe siècle, Paris, Seuil, 1999). Le caractère original de chaque nation autoproclamée est d’abord recherché dans les replis de l’histoire ; l’art est l’un des principaux vecteurs qui permet de faire connaître et de faire aimer l’âme nationale au membres de la communauté concernée. En Irlande, au tournant des XIXe et XXe siècle, le « nationalisme culturel » s’est dressé contre l’impérialisme culturel britannique. L’invention d’une tradition autochtone est notamment passée par la création de la Ligue Gaélique (dont l’objectif était, selon les mots de son créateur, Douglas Hyde, de « dé-angliciser l’Irlande ») ou par la mise en œuvre de projets artistiques nationaux tels que l’Abbey Theatre qui a vu le jour à Dublin sous l’impulsion du poète William Butler Yeats.

 

 

       Pour finir sur quelques choix artistiques personnels, j’en citerais deux qui, l’un et l’autre, m’ont conduit à découvrir l’Irlande à la fin des années 1980.

 

       A cette époque, j’adorais la musique des Pogues [photo ci-contre avec Joe Strummer qui intègra le groupe en 1991 et produira leur album Hell's ditch - crédit ickmusic.com] , ce groupe de folk-punk irlandais qui depuis est devenu quasi légendaire. Comme je ne comprenais rien aux paroles, j’ai fini par les lire et les traduire, et j’ai alors découvert la richesse des textes de Shane MacGowan. En cherchant à décrypter les allusions historiques nombreuses, comme vous le faites sur vos blogs je suis peu à peu entré en contact avec l’Irlande, son histoire tumultueuse, ses mythes nationaux…

 

 

 

A peu près au même moment, en feuilletant un ouvrage d’art chez un ami, j’ai été sensible aux peintures d’un artiste dont je ne connaissais pas le nom, un Irlandais, frère du poète W. B. Yeats, cité plus haut. L’œuvre pictural de Jack B. Yeats (1871-1957) est d’une grande diversité et d’une grande originalité. Ses dernières toiles, peintes dans les années 1945-1950 alors qu’il avait autour de 80 ans, sont proprement hallucinantes. Entre deux pintes de Guinness, lors de votre prochain passage à Dublin, je vous conseille d’aller admirer celles qui sont exposées à la National Gallery (pour ceux qui n’ont pas prévu de se rendre à Dublin, les tableaux peuvent aussi être vus en ligne sur le site de la National Gallery, rubrique Yeats Collection… mais c’est quand même moins bien qu’en vrai!).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un très grand merci à Laurent Colantonio pour cet entretien ! 

 

Merci à Aug également pour ses photos de Dublin. 

 

Jouons les prolongations en musique avec deux playlists. Celle de l'interviewé d'abord qui a sélectionné quelques morceaux des Pogues, parmi les meilleurs sans doute, car c'est le choix d'un fan. Et ensuite un petit "Irish Stew" de l'intervieweuse, choisi au Nord et au Sud à différentes époques.

 

 

 

 

Notes : 

(1) Laurent Colantonio est Maitre de Conférence en histoire contemporaine à l'Université de Poitiers. Il a notamment publié : 

"La Grande Famine en Irlande (1846-1851) : objet d’histoire, enjeu de mémoire" , Revue historique, n° 644, octobre 2007, p. 899-925.

 " L'Irlande nationaliste et la conflictualité sociale", Cahiers d'Histoire, n° 111, octobre 2010, p 35-50

A paraître en mai :

"L’Irlande, les Irlandais et l’Empire britannique à l'époque de l'Union (1801-1921)" , Histoire@Politique, n°14, http://www.histoire-politique.fr/.

A paraître en juin : 

"La souveraineté populaire. Expériences, attributions, dénégations", Revue d'histoire du XIXe siècle, n°42, 2011-1, sous la direction de Laurent Colantonio, Emmanuel Fureix et François Jarrige. http://rh19.revues.org/

 

(2) Blot a consacré de nombreux articles aux migrations irlandaises sur l'Histgeobox. On citera S. O'Connor "Dear Old Skibbereen", I. Kaufman "Don't bite the hand that's feeding you", "No Irish need apply", et deux titres des Pogues "Thousands are sailing" et "Poor Paddy on the railway". Ne vous privez pas de les relire!

 

(3) A ce sujet Le Monde rapportait en novembre 2010 les chiffres suivants : "En un an , d'avril 2009 à avril 2010, 65 100 personnes ont quitté l'île tandis que 30 800 personnes s'y sont installées. Trois ans plus tôt, en 2007, elles étaient 42 000 à partir du pays en 110 000 à faire le chemin inverse pour tenter l'aventure iralndaise." Voir l'article complet. Le NY Times consacrait aussi en novembre 2010 un article à la question de l'émigration irlandanise accompagné d'un graphique très parlant.

En outre, sur France Culture, le 26/02/2011, le "magazine de la rédaction", se consacrait à la situation économique irlandaise et à l'exil qui en résulte. 

 

(4) Les murals sont les fresques peintes sur les pignons des maisons en Irlande du Nord.

 

(5) Isaac Butt est un avocat et homme politique irlandais, protestant, qui fonda de nombreuses organisations politiques comme le Home Government Association en 1870 qui devint en 1873 la Home Rule League, défendant une autonomie du pays sans affranchissment de l'autorité du parlement britannique.

 

(6) Derry, 30 janvier 1972, une marche de protestation est organisée par la NICRA (Northern Ireland Civil Right Association) pour dénoncer les discrimitations con,tre les catholiques et les internements. Bien que pacifique, la foule est prise pour cible par l'armée et les parachutistes qui tirent sur des civils désarmés faisant 14 morts. (le dernier décédant ultérieurement des suites de ses blessures). 

 

(7) Le stade de Croke Park à Dublin a toujours été réservé, depuis son ouverture en 1913, aux sports gaëliques (football gaelique, hurling). Autrement dit, football et rugby en étaient bannis. En 2005, pourtant, alors que Landsdowne Road (stade qui acceuille les matchs du XV irlandais pour les compétitions internationales) est mis en travaux, Croke Park s'ouvre exceptionnellement aux sports non gaéliques pour le tournoi des VI nations, entre autres. Tous les clubs affiliés à la GAA (Gaelic Athletic Association) ont voté pour décider de cette ouverture, le souvenir du Bloody Sunday de 1920 refaisant surface. En 2005, le XV irlandais est défait sur cette pelouse par le XV de France, mais en février 2007 l'Irlande y écrase l'Angleterre par 43 points à 13. Cela ne lui octroie pas la victoire du tournoi mais la Triple Couronne promise à la meilleure équipe britannique.

 

(8) Le Bogside est le quartier catholique de Derry en Irlande du Nord, situé en contrebas de la ville fortifiée. Il fut le théatre du Bloody Sunday de 1972 comme on l'aura compris.

 

(9) Se reporter sur l'Histgeobox à l'article de Aug.

 

(10) Se reporter sur l'Histgeoblog à l'article de Vservat consacré aux films retraçant certains épisodes du conflit Nord-Irlandais.

 

(11) Le 10 avril 1998 est signé le "Good Friday Agreement" (accord du Vendredi Saint),  à Belfast, visant à établir un processus de paix en Irlande du Nord. Cet accord sera consolidé par un referendum qui lui donnera l'assentiment de la majorité de la population à plus de 71% en mai 98. Il prévoit notamment l'élection d'une assemblée locale relativement autonome.

 

(12) Bobby Sands interné à la prison de Longkesh (aussi appelée The Maze ou H bolck) en 1976 pour port d'armes est un membre de l'IRA. Le refus du gouvernement Thatcher de le considérer, avec ses autres camarades internés, le conduit à enchainer les mouvements de protestation dans l'enceinte de la prison. Cela débute avec le "Blanket Protest" durant lequel les prisonniers refusent de porter l'uniforme de la prison qui les réduit à des détenus de droit commun, ils s'enroulent alors nus sous une couverture. Puis vient le "No-wash protest" au cours duquels les détenus politiques dont Bobby Sands organisent une grève de l'hygiène (ils tapissent notament les murs de leurs excréments). La dernière forme de protestation sera la grève de la faim (Bobby Sands étant au cours de celle-ci élu député). Elle lui sera fatale puisqu'il décède au bout 65 jours de grève de la faim sans que le gouvernement Thatcher n'ait cédé sur les revendications des détenus. 9 compagnons de Bobby Sands trouvent également la mort dans ce mouvement.

 

(13) Shankill est un des political district  unioniste/protestant de Belfast, Falls Road est son voisin républicain/catholique. Une des Peacelines qui défigurent Belfast sépare les deux quartiers entre lesquels, du temps de "Troubles", les affrontements étaient fréquents. Sur ces thématiques de communautarisme urbain on peut poursuivre en musique sur l'Histgeobox avec U2 et "Where the Streets have no name".

 

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