Samarra


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Sur la route des nouveaux esclaves avec Fabrizio Gatti

par vservat Email

Sujet récurrent ces temps-ci  que celui des mobilités, des migrations et des routes clandestines (1) ; l'actualité s'y consacre aussi résolumment, puisqu'à la faveur des révolutions au Maghreb et au Machrek les flux migratoires vers l'Italie depuis la rive sud de la Méditerrannée charrient un nombre important de migrants ces jours ci ce qui ne manque pas de provoquer, dans la foulée, une instrumentalisation politique à des fins électorales, de ces fuites désespérées vers l'Europe.

 

C'est donc l'occasion de lancer une invitation à lire un ouvrage qui vient d'être réédité en format de poche  et qui, à l'époque de sa première parution, avait suscité moultes commentaires et généré  un flot interrassable de compliments. 

 

 

Devant une telle unanimité et à lire les premières pages, on ne peut totalement se défaire d'une petite crainte. Fabrizio Gatti, journaliste italien, monte dans un avion à Milan, dans lequel, hasard ou pas, un clandestin se démène pour ne pas être renvoyé vers la destination finale du vol : Dakar-Sénégal. L'avion finira par partir sans lui. S'ensuivent pour notre reporter des kilomètres en voiture au rythme supposé lent de l'Afrique, "Inch allah" ou "si Dieu le veut" disent ses interlocuteurs,. Certains seront parcourrus en train ce qui n'est guère plus sûr, ni plus ponctuel. Ces quelques pages restent marquées par un regard finalement très occidental et n'appportent guère d'élément neuf sous le soleil écrasant de l'Afrique

Mais le reste du récit de Fabrizio Gatti est un tel tour de force qu'en refermant son livre on sait qu'avec et grâce à lui on est passé de l'autre côté du mirroir. Les migrations, les mobilités comme les géographes se plaisent à les appeler, s'appréhendent ici non du point de vue du Nord européen mais de ceux qui se lancent, éperdus, dans sa direction. Leur voyage n'est pas loin d'être un allé simple pour l'enfer, qui balayera d'ailleurs par son humanité de chair et de sang, les propos parfois très désincarnés de la recherche universitaire.

 

 

La pratique de l'immersion ou du travestissement à des fins de reportage n'est pas toujours ce qui a produit les démonstrations les plus convaincantes; Le "Bilal" de Gatti n'entre pas dans ce cas de figure et ce pour plusieurs raisons.

Dans un premier temps, en effet, le travestissement n'est pas total puisque pour effectuer le parcours des clandestins Gatti garde son identité, son passeport italien, son argent. Il a le teint blanc et dans le désert, on le remarque. Il en jouera d'ailleurs à plusieurs reprises pour stopper les déchainements de violence des policiers verreux croisés sur le parcours. En outre, bien qu'il ne s'efface jamais de son récit à l'écrit, Fabrizio Gatti sait écouter, donner, et susciter  la parole de ceux qui ne l'ont jamais ; avec une grande humilité , sans condescendance, ni voyeurisme, sans artifices lacrymogènes, il parvient  aussi à nous les rendre familiers. Sans jugement hâtif  il arrive ainsi à restituer subtilement le récit d'un voyage fait à plusieurs par des êtres dont le parcours, l'histoire, les motivations restent singuliers.

 

Gatti embarque donc pour un périple fort périlleux, sur un énorme camion surchargé d'hommes et de bidons d'eau qui négocie chaque piste dans un équilibre instable. La vie sur cet engin et sur le parcours qu'il emprunte ne tient bien souvent qu'à un fil : il faut se protéger de la chaleur, de la déshydratattion, des coups des policiers qui rançonnent lesmigrants. Ce n'est pas l'autoroute des vacances que le désert du Ténéré : une crevaison, une panne mécanique peut être fatale aux hommes installés de façon précaires sur le camion. Ici, il n'y a pas de pompe à essence, par de service des pièces détachés et encore moins de garage. C'est donc une épreuve de survie dans laquelle s'engagent ces hommes et ses femmes peu la  feront d'une traite.

Quelques uns croisent la route de Fabrizio Gatti  et retiennent son attention d'Agadez, au Niger, à l'oasis de Dirkou, dans le Ténéré puis dans les repères d'Al-Qaïda jusqu'à la frontière lybienne à Madama, sur cette ancienne route des esclaves, dans ce désert où la destinée humaine est suspendue à la volonté de Dieu et du sable. Il y a les jeunes hommes Daniel et Stephen le jumeaux, Joseph et James, Catherine et d'autres malheureuses qui vendent leurs corps pour financer leur voyage. Ils ont fui la guerre, abandonné leur famille, femmes et enfants, parcourru déjà de nombreux kilomètres pour avancer cahotiquement à travers l'Afrique. Ils sont régulièrement  stranded, dépouillés par les passeurs ou les policiers, dans l'incapacité de s'alimenter pendant plusieurs jours parfois, sans pouvoir trouver de travail rémunéré pendant des mois car il sont à la merci de leurs employeurs. Ils restent ainsi à stationner de façon totalement désespérée au fin fond de l'Afrique, aux portes du désert, dans des bourgs sans avenir, sans pouvoir prévenir leurs familles. Leur motivation ? Ils n'ont plus rien à perdre, ils sont l'espoir de leur famille qui a parfois participé à la constitution du pécule nécessaire au départ, ils sont jeunes et veulent se construire un avenir digne de ce nom. Leur désespérance en Afrique est souvent proportionnelle aux espoirs que fait naître en eux leur vie rêvée en Europe. Hélas de part et d'autre de l'interface méditerranéenne se dressent les barrières de la nature (le désert, la Méditerranée)  et celles mises en places par les hommes.

Effectuer le trajet jusqu'en Lybie relève de l'entreprise la plus hypothéqiue qui soit. Gagner ce pays, à l'époque demandeur  de main d'oeuvre ne donne guère de garantie car les migrants venus d'Afrique subsaharienne sont souvent les soutiers du pays. En outre, hasard de la conjoncture,   leur situation est rendue d'autant plus précaire qu'au moment où les compagnons de voyage de Gatti s'y trouvent, l'Europe avance en Afrique du Nord, par des accords bilatéraux, ses protections anti migrants. De main d'oeuvre tolérée, les migrants deviennent des parias que les autorités lybiennes expulsent et relâchent dans le désert les condamnant à une mort quasi certaine. 

 

Gatti parviendra sans encombre au terme de son enquête. Il n'y a toutefois pas de doute sur le fait qu'il a laissé une partie de lui même dans cette entreprise, aux côtés de ceux qu'il a cotoyés et qui n'ont pas franchi la Méditerrannée. C'est alors qu'il rebondit sur un deuxième projet. Quite à faire la route des clandestins, des nouveaux esclaves,  autant la vivre jusqu'à son terme : Lampedusa, cette île au large de la Tunisie et au sud de la Sicile. Devenu Bilal, le kurde, Gatti réussit à s'y faire incarcérer après s'être jeté à l'eau et nous fait vivre le quotidien des naufragés aux portes de l'Italie. Entassement, promiscuité, négation des droits éllémentaires, vexations et racisme affiché de certains gardiens, justesse et mansuétude d'autres surveillants : Gatti décrit un univers carcéral en marge de l'humanité d'autant plus insupportable qu'on le sait d'actualité. Paradoxalement il nous explique que de ce centre de nombreux migrants sont tranférés vers d'autres (Crotone, par exemple) d'où il est relativement simple de s'échapper. L'adminsitration laisse bien souvent sortir avec une sommation à quitter le territoire dans des délais brefs des migrants qui gagneront bien viote les villes du nord de l'Italie.

 

C'est là le grand jeu de dupes qui se livre aux portes de la forteresse Europe : les turpitudes économiques et surtout démographiques font que l'apport de migrants aux sociétés européennes est indipensable, et pourtant, le repli du vieux continent sur ses mythes identitaires parfois très nauséabond ne peut laisser de place à cette tolérance dans le discours public. Aux candidats à un avenir meilleur venu d'Afrique, seul le discours de fermeté peut être tenu, les barbelés de Lampedusa derrière lesquels on entrevoit Gatti, devenu Bilal, ne laissent guère de doute à ce sujet. 


 

 

 

 

 

 

 

 

Notes :

(1) Voir "Clandestino" de Manu Chao sur l'Histgeobox.

Lectures complémentaires :

De nombreuses recensions du livre de Gatti ont été faites et son disponibles sur le net, le dossier que lui consacra Télérama est sans doute un de splus complet 

Le quotidien l'Espresso, pour lequel travaille Gatti, met en ligne un dossier sur les nouveaux esclaves qui nécessite de manier l'italien mais qui contient également des vidéos relatives au sujet. 

Le blog de Gabriele del Grande, Fortress Europ contient également des documents intéressants.

 

 

 

Irlandes : histoires, mémoires, identités. Entretien avec Laurent Colantonio.

par vservat Email

Terre progressivement conquise à partir du XIIème siècle et assujettie à l'Angleterre (à laquelle l'Irlande du Nord est encore attachée dans le cadre du Royaume-Uni), pays saigné par l'émigration et la Grande Famine du milieu du XIXème siècle, états meurtris par une indépendance incomplète et une partition douloureuse qui conduira les provinces du Nord à s'enfoncer dans une guerre terrible jusqu'en 1998, l'Irlande ne peut toutefois seulement s'appréhender à l'aune de cette via dolorosa du temps long de l'histoire. De ce passé mouvementé, les Irlandais ont construit des identités différentes, parfois conflictuelles, au fil des évènements conservés en mémoire et parfois remodelés en fonction d'enjeux plus contemporains.

Histoires, identités, mémoires des  Irlandes, c'est sur ces thèmes que Laurent Colantonio (1), historien spécialiste de l'Irlande a bien voulu nous répondre, et nous éclairer sur les façons dont les évènements du passé s'isncrivent dans le présent des Irlandes, et des Irlandais. 

 

 

 

 

  • Sur Samarra et l'histgeobox, nous avons beaucoup parlé de l'Irlande, en particulier de l'émigration provoquée par la Grande Famine du milieu du XIX siècle (2) . Que penser de la reprise de l'émigration ?

 

 

 

Si les Irlandais ont la réputation d’être un peuple d’émigrants, il faut d’abord rappeler que ce phénomène est somme toute assez récent, puisque jusqu’au XVIIIe siècle, l’île comptait un solde migratoire positif. Puis, au XIXe siècle, l’histoire de l’Irlande est devenue indissociable de celle des femmes et des hommes qui la quittaient en masse, poussés, pour la plupart, par des motivations essentiellement économiques. Au milieu du siècle, le phénomène a pris un tour particulièrement tragique au moment de la Grande Famine (1846-1851), qui a précipité le départ d’au moins un million d’hommes et de femmes en 6 ans, et qui a ainsi contribué à la constitution d’une véritable diaspora irlandaise (c’est-à-dire la reconstitution, en plusieurs points du globe, de communautés irlandaises qui conservent des liens identitaires forts avec la mère-patrie). Ceci dit, il faut aussi souligner que le phénomène avait été largement amorcé en amont de la Famine, avec déjà un million de départ entre 1815 et 1845. Et après le pic du milieu du siècle, les contingents se sont stabilisés à des niveaux certes inférieurs, mais les flux ne se sont pas taris. Les chiffres pourtant élevés des années 1880 ont même été dépassés dans les années 1950…

 

 

      L’un des phénomènes les plus marquants des années 1990 à 2006 en Irlande aura été, pour la première fois de son histoire contemporaine, l’inversion des courants migratoires. En effet, le boom économique du « Celtic Tiger » a fait de l’Irlande l’un des pays européens les plus attractifs, accueillant des réfugiés et des migrants économiques venus d’Europe de l’Est, des Philippines, de Malaisie, d’Afrique du Sud…, tandis que dans le même temps les Irlandais voyaient moins d’avantages à quitter leur pays et les retours d’Irlandais dans leur pays d’origine se sont multipliés (« rémigration »). Ces flux migratoires inversés ont eu des effets considérables sur la société irlandaise en général, dont on commence à se faire une idée précise, alors même que s’amorce une nouvelle inversion de la tendance. Racisme et xénophobie, dont les manifestations étaient jusqu’alors assez marginales, occupent désormais le terrain social et médiatique, surtout depuis que la récente crise a brutalement replongé le pays dans les difficultés économiques. Aujourd’hui, des intellectuels réclament une vraie réflexion sur les questions d’intégration des populations nouvelles, ils s’élèvent contre la monté de la haine de l’autre, du migrant, de l’étranger bouc-émissaire, contre l’émergence sur la scène publique de groupes anti-immigrants… dans un pays dont l’histoire des deux derniers siècles a pourtant été tellement marquée par la figure du migrant déraciné !

 

 

      Aujourd’hui, le retour de balancier migratoire semble accompagner le retour de balancier économique (3) . L’Irlande n’est plus attractive et, à nouveau, le monde attire les Irlandais. En ce début de millénaire, le risque, pour ces nouveaux candidats au départ, de subir le regard hostile posé sur leurs prédécesseurs du milieu du XIXe siècle n’est plus d’actualité, depuis longtemps déjà… 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Autant Famine/émigration semblent très ancrées dans la mémoire de la République d'Irlande, autant elles semblent moins présentes dans celle de l'Irlande du Nord. Est-ce à dire que cette dernière fut épargnée ou les deux pays ont-ils fini par cristalliser leurs mémoires collectives sur des repères différents?

 

 

Il est vrai qu’à Belfast par exemple, les murals (4) qui représentent la Grande Famine se trouvent dans les quartiers républicains-catholiques. Vrai aussi que la Famine a souvent été convoquée, dans le discours nationaliste, comme l’expression paroxysmique de la domination multiséculaire et du mauvais gouvernement britannique en Irlande. Je pense notamment à la fameuse phrase de John Mitchel : « Si c’est le Tout-Puissant qui a envoyé le mildiou, ce sont bien les Anglais qui ont créé la Famine. » (John Mitchel, The Last Conquest of Ireland (Perhaps), Glasgow, Cameron & Ferguson, 1861, réédition : Dublin, UCD Press, 2005)

 

 

 

Côté unioniste, le discours étant moins enclin à s’opposer à l’île voisine, la mémoire de la Famine ne joue pas le même rôle, et des événements comme le sacrifice de la 36e division d’Ulster en juillet 1916, aux premiers jours de la bataille de la Somme, sont plus volontiers retenus comme des marqueurs identitaires forts. Cependant, au moment même de la Famine, des voix unionistes, comme celle d’Isaac Butt (5) en 1847, s’étaient bien élevées pour dénoncer l’incurie du gouvernement britannique. Depuis, les travaux de Christine Kinealy et Gerard MacAtasney (The Hidden Famine: Poverty, Hunger and Sectarianism in Belfast c.1840-18450, London, Pluto Press, 2000) ont bien montré à quel point le nord “protestant” n’avait pas du tout été épargné par le fléau. Enfin, j’ajoute que l’émigration est aussi un phénomène qui a touché les protestants, en particulier ceux du nord, aux XIXe et XXe siècle.

 

 

  • Le Bloddy Sunday de Derry (6) correspond peut être moins à ce cas de figure étant à la convergence de plusieurs histoires et mémoires (celle des nord-irlandais, des noirs américains, des forces anglaises dont la culpabilité vient d'être reconnue par le rapport Saville), pourquoi tient-il une telle place dans les luttes nationales et dans les mémoires ?

 

 

Question difficile ! mais là encore, du point de vue nationaliste, je pense que le Bloody Sunday représente un nouvel épisode tragique qui symbolise la persistance de l’oppression britannique en Irlande, un événement au cours duquel des civils, sans armes, ont été victimes du pouvoir ennemi, de son armée, de son système judiciaire.

 

 

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Pour les nationalistes, le Bloody Sunday de 1972 est le second Bloody Sunday, après celui du 21 novembre 1920 : dans l’après-midi, les forces de police tirèrent sur les spectateurs au cours d’un match de football gaélique dans le stade de Croke Park (7), à Dublin ; la fusillade fit quatorze morts et une soixantaine de blessés. Si l’écho du second Bloody Sunday est aujourd’hui le plus retentissant, la filiation entre les deux tragédies, ne serait-ce que par la reprise du nom, ne fait guère de doute en Irlande. Un lien indéfectible relie les morts du Bogside [photo ci des, à gauche-vservat] (8) à ceux de Croke Park, victimes innocentes et désarmées de la barbarie de l’occupant. Le 21 novembre 1920 comme le 30 janvier 1972 sont inscrits au patrimoine mémoriel républicain, dont ils constituent chacun un maillon supplémentaire de la longue chaîne des exactions britanniques…

 

 

 

Les événements de 1920 [photo de Croke Park, ci contre - Aug] sont décrits dans le film de Neil Jordan, Michael Collins (1996). Chanté par U2, le Bloody Sunday de 1972 (9) a pour sa part été porté à l’écran en 2002 par le réalisateur britannique Paul Greengrass(10).  Quand le film est sorti, les conclusions du Rapport Saville n’étaient pas encore publiées. Elles ont été rendues publiques en juin 2010 après douze années d’investigation. Le rapport affirme la lourde responsabilité britannique et accable en particulier une unité de parachutistes britanniques qui, ce dimanche 30 janvier 1972, a tiré sans motif légitime et sans sommation sur une foule désarmée marchant pour les droits civiques, occasionnant la mort de treize manifestants. Le rapport précise que les soldats ont ensuite menti de manière concertée à la justice, afin de cacher leurs agissements criminels.

 
 
  • En Irlande du Nord, histoires et mémoires sont scindées entre les deux communautés républicaine/catholique et loyaliste/protestante. Cela se traduit dans les territoires des villes et des bourgades par les murals. Que disent-ils du conflit et comment ils ont évolué avec son apaisement depuis 1998 (11)? 

 

 

     

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     En effet, depuis la fin des années 1970, dans les quartiers populaires des villes nord-irlandaises, l’affrontement s’affiche et se raconte sur les murs, sur les pignons des maisons. Des centaines de peintures de rue qui constituent à la fois un art de propagande (avec un langage et un style qui lui sont propres), un support privilégié des imaginaires communautaires et des constructions identitaires antagonistes, un lieu où, longtemps, le conflit s’est trouvé prolongé par d’autres moyens, en particulier l’instrumentalisation politique du passé. Sur ces murs peints qui « marquent » le territoire, le passé mis en scène a servi de vade mecum pictural à l’usage de celui ou celle qui aurait oublié pourquoi et contre qui il lutte. Côté républicain : Grande Famine, insurrection de Pâques 1916,[photo de mural ci-dessus, Belfast,Falls - vservat et de la plaque commémorative du soulèvement de 1916, poste de Dublin - Aug]  hommage rendu aux victimes du Bloody Sunday de 1972 ou aux grévistes de la faim de 1981 (en particulier à Bobby Sands (12)). [photos ci-dessous. Mural, Bobby Sands, Belfast Falls road et Bloody Sunday, Derry, Bogside - vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Côté loyaliste : hommage à Cromwell [Photo ci dessous à gauche, Belfast, Shankhill - vservat] et surtout à Guillaume d’Orange sur son cheval blanc, victorieux des papistes à la bataille de la Boyne (1691), ou encore au 36e bataillon d’Ulster qui fut décimé au combat sur lecontinent pendant la Grande Guerre… Ajoutons que les références au passé n’ont jamais constitué l’unique source d’inspiration des artistes. Évocations religieuses, messages de soutien aux prisonniers et surtout fresques à la gloire des paramilitaires, volontairement agressives et inquiétantes, comptent aussi parmi les sujets les plus représentés. Cagoules, poings levés ou mitraillettes brandies vers le ciel, les deux camps ont souvent puisé au même répertoire iconographique et symbolique pour mettre en scène les combattants clandestins de la cause défendue, volontaires de l’IRA chez les républicains, de l’UVF (Ulster Volunteer Force) ou de l’UDA (Ulster Defence Association) chez les loyalistes. [photo ci dessous à droite, Belfast, Shankill -vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, repeintes aux couleurs du temps et du processus de paix amorcé en 1998, les peintures murales d’Irlande du Nord, toujours très nombreuses, témoignent plutôt de l’évolution des regards portés sur le passé conflictuel, des nouvelles attentes du présent et des recompositions en cours des discours identitaires. Les fresques les plus agressives ou militaristes sont régulièrement effacées, au profit de la mise en avant de messages de paix ou d’autres références historiques ou identitaires puisées dans un passé communautaire beaucoup moins belliqueux [photo ci dessous à gauche Derry, Bogside - vservat]. Les républicains mettent notamment en exergue leur riche et lointain héritage culturel celtique [photo ci dessous à droite, Belfast Shankill - vservat], redécouvert à la fin du XIXe siècle par les promoteurs du nationalisme culturel ; les loyalistes convoquent pour leur part d’autres « fils d’Ulster », tel George Best, le grand footballeur nord-irlandais protestant des années 1970, disparu en 2005…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Depuis le milieu des années 2000, de nouvelles peintures font aussi référence à un présent totalement déconnecté de la guerre ou des « Troubles », ce qui constitue en soi une petite révolution si l’on considère que la raison d’être des murals était jusqu’alors d’accompagner le conflit. Elles proposent des sujets « neutres » au regard des tensions nationales nord-irlandaises, reflets de préoccupations sociales qui n’avaient jusqu’alors pas eu droit de cité sur les murs, comme la prévention contre le suicide ou la lutte contre la drogue.


 

  • Leur maintien dans l'espace urbain contribue-t-il a entretenir des frontières spatiales et mentales entre les communautés ? Sont ils l'enjeu de tensions ou au contraire vont ils finir par s'intégrer à une sorte de folklore touristique parfois morbide les rendant peut être moins solennels? 

 

 

        Aujourd’hui, avec le retour de la paix, l’Irlande du Nord est devenu un espace touristique en Europe. Outre le Chaussée des Géants, [photo ci-contre - vservat], les Mourne Mountains et leur parc naturel, les fortifications médiévales de Derry, etc., les murals constituent aussi des attractions. Plusieurs milliers de personnes optent en effet chaque année pour une visite commentée – à pied, en taxi ou en bus – des quartiers populaires marqués par cette guerre de Trente Ans contemporaine. Au programme, stations prolongées devant les murals les plus fameux. Certains sont devenus « historiques », comme celui qui, depuis 1969, annonce que vous entrez dans le quartier républicain de « Free Derry » [photo ci dessous, Derry - vservat], ou encore son équivalent unioniste de Sandy Row à Belfast. D’autres fresques à la gloire des paramilitaires ont aussi été conservées pour des raisons touristiques ou patrimoniales mais, de plus en plus, le souci de garder la trace du passé sans nuire au processus de paix a conduit à afficher, en petit à côté du mur repeint aux couleurs du présent, une photographie de l’ancienne version désormais recouverte.

 

 

 


  Le développement rapide de cette forme de tourisme en Irlande du Nord est souvent présenté comme un indice de la pacification des relations sociales dans la province et de la prise de distance des habitants vis-à-vis de la violence et de la guerre. Les deux communautés ne se battent plus, elles reconnaissent leur existence mutuelle, collaborent pour assurer la sécurité des touristes, satisfaire leurs demandes et tirer des profits financiers de l’entreprise. Mais ces « terror tours », comme la presse affectionne de les nommer, peuvent aussi être interprétés comme le prolongement du conflit par d’autres moyens que la violence terroriste. Le succès de ces visites politiques doit sans doute beaucoup à la personnalité des guides qui les animent, d’anciens prisonniers politiques républicains, témoins et acteurs privilégiés de l’histoire qu’ils font revivre, en toute partialité.

  

 

 

     Toutefois, le concept de tourisme mémoriel n’est pas l’apanage des seuls anciens combattants reconvertis, et ce nouveau champ de bataille est foulé par d’autres armées, dont la force de frappe est souvent bien supérieure. La fin des « Troubles » ayant produit un appel d’air sans précédent en Ulster, des offres touristiques variées, déjà éprouvées dans d’autres capitales, ont fait leur apparition à Belfast, au nombre desquelles la très classique visite commentée de la ville en bus rouge à toit ouvert – quand le temps le permet. En une heure et demie, vous découvrirez le centre-ville, les docks, les chantiers navals, la Queen’s University, les jardins botaniques, les pubs traditionnels… et les fresques de Shankill ou Falls Road (13). Il existe aussi un « grand tour » de la ville en taxi, avec au programme une traversée des « political districts ». À la différence des visites estampillées « républicaines » ou « loyalistes », ces formules (bus ou taxi), proposent un commentaire assez aseptisé, adapté à un public élargi. Le discours se veut plus objectif, moins politique, indépendant des factions ; toutes les précautions sont prises pour qu’il soit acceptable pour tous. Des choix dictés par des considérations commerciales et marketing plus affirmées.

 

 

    Dès les années 1990, le Sinn Féin – longtemps vitrine politique de l’IRA – s’était prononcé en faveur de cette forme particulière de tourisme mémoriel et politique, dès lors que les initiatives étaient portées par des membres de la communauté. Gerry Adams y voyait déjà un moyen de développer les quartiers enclavés de Belfast-Ouest – victimes des contrecoups de la crise politique et du marasme économique de la province – tout en continuant de propager le message républicain. Ce discours favorable à la convergence entre usages politiques et exploitation marchande du passé récent, toujours d’actualité pour le Sinn Féin, est loin de faire l’unanimité chez les autres acteurs politiques de la province. Pour certains habitants des quartiers, juge cette pratique  insupportable. Pour d’autres, les usages mercantiles des « Troubles », avec tout ce qu’ils comportent de risques de dilution ou de perte du sens premier de la tragédie, tendent à brouiller les pistes et les messages, à caricaturer les positions et, en définitive, conduisent à une inquiétante folklorisation du passé, surtout ressentie lorsque les visites sont organisées par des compagnies « extérieures » à la communauté. D’autres voix encore se sont élevées contre les détournements politiques au profit des extrémistes de chaque camp qui ne se gênent pas, au cours des visites, pour glorifier la terreur passée et attiser les haines. Le cynisme et l’obscénité de l’exploitation mercantile des souffrances passées (mais toujours vives) des Nord-Irlandais, l’instrumentalisation touristique des morts dont le souvenir est offert sans distance critique aux hordes de curieux, à mi-chemin entre curiosité malsaine et excitation morbide, sont aussi régulièrement dénoncés, tout comme le fait que des ex-terroristes qui ont passé leur vie à détruire la ville et à tuer puisse continuer, sous une autre forme, d’exploiter ce filon morbide.


 

 

  • Quel regard porte d'ailleurs l'historien sur le foisonnement d'oeuvres inspirées par l'histoire irlandaise ? Un choix musical, un choix cinématographique et/ou littéraire, argumentés pour finir ?

 

 

      Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse là d’une spécificité irlandaise. Nombre des nations modernes, « inventées » au XIXe et au XXe siècles, ont puisé dans les répertoires artistiques pour définir les contours de ce qu’Anne-Marie Thiesse désigne comme leur "check-list » identitaire". Selon cette historienne, « rien de plus international que la formation des identités nationales » (AM Thiesse, La création des identités nationales Europe XVIIIe‑XXe siècle, Paris, Seuil, 1999). Le caractère original de chaque nation autoproclamée est d’abord recherché dans les replis de l’histoire ; l’art est l’un des principaux vecteurs qui permet de faire connaître et de faire aimer l’âme nationale au membres de la communauté concernée. En Irlande, au tournant des XIXe et XXe siècle, le « nationalisme culturel » s’est dressé contre l’impérialisme culturel britannique. L’invention d’une tradition autochtone est notamment passée par la création de la Ligue Gaélique (dont l’objectif était, selon les mots de son créateur, Douglas Hyde, de « dé-angliciser l’Irlande ») ou par la mise en œuvre de projets artistiques nationaux tels que l’Abbey Theatre qui a vu le jour à Dublin sous l’impulsion du poète William Butler Yeats.

 

 

       Pour finir sur quelques choix artistiques personnels, j’en citerais deux qui, l’un et l’autre, m’ont conduit à découvrir l’Irlande à la fin des années 1980.

 

       A cette époque, j’adorais la musique des Pogues [photo ci-contre avec Joe Strummer qui intègra le groupe en 1991 et produira leur album Hell's ditch - crédit ickmusic.com] , ce groupe de folk-punk irlandais qui depuis est devenu quasi légendaire. Comme je ne comprenais rien aux paroles, j’ai fini par les lire et les traduire, et j’ai alors découvert la richesse des textes de Shane MacGowan. En cherchant à décrypter les allusions historiques nombreuses, comme vous le faites sur vos blogs je suis peu à peu entré en contact avec l’Irlande, son histoire tumultueuse, ses mythes nationaux…

 

 

 

A peu près au même moment, en feuilletant un ouvrage d’art chez un ami, j’ai été sensible aux peintures d’un artiste dont je ne connaissais pas le nom, un Irlandais, frère du poète W. B. Yeats, cité plus haut. L’œuvre pictural de Jack B. Yeats (1871-1957) est d’une grande diversité et d’une grande originalité. Ses dernières toiles, peintes dans les années 1945-1950 alors qu’il avait autour de 80 ans, sont proprement hallucinantes. Entre deux pintes de Guinness, lors de votre prochain passage à Dublin, je vous conseille d’aller admirer celles qui sont exposées à la National Gallery (pour ceux qui n’ont pas prévu de se rendre à Dublin, les tableaux peuvent aussi être vus en ligne sur le site de la National Gallery, rubrique Yeats Collection… mais c’est quand même moins bien qu’en vrai!).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un très grand merci à Laurent Colantonio pour cet entretien ! 

 

Merci à Aug également pour ses photos de Dublin. 

 

Jouons les prolongations en musique avec deux playlists. Celle de l'interviewé d'abord qui a sélectionné quelques morceaux des Pogues, parmi les meilleurs sans doute, car c'est le choix d'un fan. Et ensuite un petit "Irish Stew" de l'intervieweuse, choisi au Nord et au Sud à différentes époques.

 

 

 

 

Notes : 

(1) Laurent Colantonio est Maitre de Conférence en histoire contemporaine à l'Université de Poitiers. Il a notamment publié : 

"La Grande Famine en Irlande (1846-1851) : objet d’histoire, enjeu de mémoire" , Revue historique, n° 644, octobre 2007, p. 899-925.

 " L'Irlande nationaliste et la conflictualité sociale", Cahiers d'Histoire, n° 111, octobre 2010, p 35-50

A paraître en mai :

"L’Irlande, les Irlandais et l’Empire britannique à l'époque de l'Union (1801-1921)" , Histoire@Politique, n°14, http://www.histoire-politique.fr/.

A paraître en juin : 

"La souveraineté populaire. Expériences, attributions, dénégations", Revue d'histoire du XIXe siècle, n°42, 2011-1, sous la direction de Laurent Colantonio, Emmanuel Fureix et François Jarrige. http://rh19.revues.org/

 

(2) Blot a consacré de nombreux articles aux migrations irlandaises sur l'Histgeobox. On citera S. O'Connor "Dear Old Skibbereen", I. Kaufman "Don't bite the hand that's feeding you", "No Irish need apply", et deux titres des Pogues "Thousands are sailing" et "Poor Paddy on the railway". Ne vous privez pas de les relire!

 

(3) A ce sujet Le Monde rapportait en novembre 2010 les chiffres suivants : "En un an , d'avril 2009 à avril 2010, 65 100 personnes ont quitté l'île tandis que 30 800 personnes s'y sont installées. Trois ans plus tôt, en 2007, elles étaient 42 000 à partir du pays en 110 000 à faire le chemin inverse pour tenter l'aventure iralndaise." Voir l'article complet. Le NY Times consacrait aussi en novembre 2010 un article à la question de l'émigration irlandanise accompagné d'un graphique très parlant.

En outre, sur France Culture, le 26/02/2011, le "magazine de la rédaction", se consacrait à la situation économique irlandaise et à l'exil qui en résulte. 

 

(4) Les murals sont les fresques peintes sur les pignons des maisons en Irlande du Nord.

 

(5) Isaac Butt est un avocat et homme politique irlandais, protestant, qui fonda de nombreuses organisations politiques comme le Home Government Association en 1870 qui devint en 1873 la Home Rule League, défendant une autonomie du pays sans affranchissment de l'autorité du parlement britannique.

 

(6) Derry, 30 janvier 1972, une marche de protestation est organisée par la NICRA (Northern Ireland Civil Right Association) pour dénoncer les discrimitations con,tre les catholiques et les internements. Bien que pacifique, la foule est prise pour cible par l'armée et les parachutistes qui tirent sur des civils désarmés faisant 14 morts. (le dernier décédant ultérieurement des suites de ses blessures). 

 

(7) Le stade de Croke Park à Dublin a toujours été réservé, depuis son ouverture en 1913, aux sports gaëliques (football gaelique, hurling). Autrement dit, football et rugby en étaient bannis. En 2005, pourtant, alors que Landsdowne Road (stade qui acceuille les matchs du XV irlandais pour les compétitions internationales) est mis en travaux, Croke Park s'ouvre exceptionnellement aux sports non gaéliques pour le tournoi des VI nations, entre autres. Tous les clubs affiliés à la GAA (Gaelic Athletic Association) ont voté pour décider de cette ouverture, le souvenir du Bloody Sunday de 1920 refaisant surface. En 2005, le XV irlandais est défait sur cette pelouse par le XV de France, mais en février 2007 l'Irlande y écrase l'Angleterre par 43 points à 13. Cela ne lui octroie pas la victoire du tournoi mais la Triple Couronne promise à la meilleure équipe britannique.

 

(8) Le Bogside est le quartier catholique de Derry en Irlande du Nord, situé en contrebas de la ville fortifiée. Il fut le théatre du Bloody Sunday de 1972 comme on l'aura compris.

 

(9) Se reporter sur l'Histgeobox à l'article de Aug.

 

(10) Se reporter sur l'Histgeoblog à l'article de Vservat consacré aux films retraçant certains épisodes du conflit Nord-Irlandais.

 

(11) Le 10 avril 1998 est signé le "Good Friday Agreement" (accord du Vendredi Saint),  à Belfast, visant à établir un processus de paix en Irlande du Nord. Cet accord sera consolidé par un referendum qui lui donnera l'assentiment de la majorité de la population à plus de 71% en mai 98. Il prévoit notamment l'élection d'une assemblée locale relativement autonome.

 

(12) Bobby Sands interné à la prison de Longkesh (aussi appelée The Maze ou H bolck) en 1976 pour port d'armes est un membre de l'IRA. Le refus du gouvernement Thatcher de le considérer, avec ses autres camarades internés, le conduit à enchainer les mouvements de protestation dans l'enceinte de la prison. Cela débute avec le "Blanket Protest" durant lequel les prisonniers refusent de porter l'uniforme de la prison qui les réduit à des détenus de droit commun, ils s'enroulent alors nus sous une couverture. Puis vient le "No-wash protest" au cours duquels les détenus politiques dont Bobby Sands organisent une grève de l'hygiène (ils tapissent notament les murs de leurs excréments). La dernière forme de protestation sera la grève de la faim (Bobby Sands étant au cours de celle-ci élu député). Elle lui sera fatale puisqu'il décède au bout 65 jours de grève de la faim sans que le gouvernement Thatcher n'ait cédé sur les revendications des détenus. 9 compagnons de Bobby Sands trouvent également la mort dans ce mouvement.

 

(13) Shankill est un des political district  unioniste/protestant de Belfast, Falls Road est son voisin républicain/catholique. Une des Peacelines qui défigurent Belfast sépare les deux quartiers entre lesquels, du temps de "Troubles", les affrontements étaient fréquents. Sur ces thématiques de communautarisme urbain on peut poursuivre en musique sur l'Histgeobox avec U2 et "Where the Streets have no name".

 

"Clandestino" : migrations dans l'espace mondial.

par vservat Email

 

 

 

Les migrations font partie de l'histoire de l'humanité depuis ses tout premiers temps, des déplacements des peuples de l'Antiquité aux grands départs européens vers l'Amérique.

 

Aujourd'hui, elles sont au coeur des débats politiques et sociétaux des pays du Nord reflétant l'importance de ces flux dans le paysage d'une planète aux mobilités mondialisées.

 

Et pourtant, a-t-on jamais vécu avec des frontières aussi surveillées ? A certains endroits, les dispositifs sécuritaires dissuasifs s'empilent et sont relayés par des politiques de coopération anti-migratoires, pour ne pas dire anti-migrants.

 

En 1998, Manu Chao sortait son premier titre en solo "Clandestino". Il nous sert de guide dans cette planète où les flux de capitaux, de marchandises et d'informations sont massifs pendant que la libre circulation des hommes et les solidarités sont entravées, renvoyant ainsi l'image d'un monde toujours plus inégal.

 

 

L'article complet se lit sur l'histgeobox.

Liberté de Tony Gatlif : les Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale

par Aug Email

Le réalisateur Tony Gatlif  a toujours célébré la liberté. C'est une sorte de fil conducteur dans les films qu'il réalise depuis plus de 30 ans. Certains ont contribué à sa célebrité comme Latcho Drom (1993), Gadjo Dilo (1999) ou Exils (2005).  Né d'un père kabyle et d'une mère gitane, Tony Gatlif a toujours eu à coeur de défendre la liberté et de dénoncer le sort réservé aux Tsiganes. 

 

Avec Liberté, il a décidé de faire oeuvre civique et de faire connaître un sujet difficile. Difficile parce que la persécution dont ont été victimes les Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale a rarement suscité l'intérêt. Difficile parce qu'il réveille des souffrances que certains ont voulu oublier. Ne demandez pas à Tony Gatlif de vous faire un cours d'histoire, ce n'est pas son truc. Par contre, il excelle à faire un film qui célèbre la vie, la liberté et la musique pour parler d'une époque de souffrance et de mort.

 

 Pour incarner la liberté, Gatlif a imaginé le personnage de Talloche. Dans le film, il est un peu le "baromètre". Heureux lorsqu'il peut aller où bon lui semble, tourmenté et imprévisible lorsqu'il est sous la contrainte. C'est un peu l'ambassadeur du réalisateur. Contrairement aux apparences, Talloche n'est pas fou, c'est sans doute le personnage le plus lucide et le plus libre du film.  Comme pour les autres personages, Tony Gatlif et Eric Kannay (co-scénariste) se sont inspirés de personnes réelles. Pour Talloche, c'est Joseph Tolloche, un tsigane belge passé par le camp de Montreuil-Bellay avant d'être arrêté dans le Nord de la France puis déporté vers Auschwitz où il est mort (Voyez son histoire racontée par Jacques Sigot).Pour jouer le rôle, Gatlif a choisi un "gadjo" (un non-tsigane), le formidable acteur James Thiérée, qui a appris la langue des tsiganes et s'est initié à leur musique. Plusieurs "justes" ont également un rôle important dans le film, notamment ceux joués par Marie-José Croze, Marc Lavoine et Rufus.

J'ai eu l'occasion de voir Liberté lors d'une projection à Nancy en présence du réalisateur. Il n'était pas tellement intéressé par les discussions autour de ses choix artistiques. On sentait qu'il avait envie de réveiller les consciences sur cette amnésie partielle et sur la perpétuation de politiques d'exclusion vis-à-vis des Tsiganes, en France et en Europe. Car c'est l'autre objectif du film : dénoncer le racisme et l'intolérance dont sont aujourd'hui victimes les Rroms, Tsiganes, Sintis, Yéniches et autres Manouches. Une scène du film montre ainsi des voisins s'opposant à l'arrivée de ces tsiganes supposés voleurs et dangereux. La scène pourrait très bien se passer à notre époque et Gatlif a rappelé que des maires et des préfets en France ont récemment évoqué le "fléau" tsigane, reprenant ainsi (inconsciemment ?) les termes utilisés par les Nazis.

Bien sûr, le sort réservé aux Tsiganes entre 1940 et 1946, sur lequel nous reviendrons, dépasse de loin les persécutions ultérieures.

Pour ma part, j'ignorais que les Tsiganes ne sont sortis des camps d'internement en France qu'en 1946, rare cas de continuité entre le gouvernement de Vichy et le G.P.R.F...

 

Tony Gatlif avec Marc Lavoine sur le tournage

Pour filmer la persécution des Tsiganes, Gatlif voulait éviter le voyeurisme qui caractérise les images prises par les bourreaux. Pour lui, la plupart des images des camps ont en effet été prises par eux et on y sent dans le regard des gens la honte d'être filmés ou photographiés sans pudeur. Les moments les plus durs ne sont donc pas montrés crûment, comme pour rendre leur dignité aux victimes. La gamelle encore chaude des Tsiganes  et leur campement dévasté par la gendarmerie suffissent ainsi  à évoquer leur déportation.

 

La musique est un des personnages principaux du film. Elle apaise, elle libère les coeurs et les corps. Elle désamorce les tensions comme dans ce moment magnifique où Gatlif réussit à enlever toute portée politique à  "Maréchal, nous voilà" en proposant une version tsigane.... Mais juste après, comme pour se laver les oreilles, il nous fait entendre un "Temps des cerises" beaucoup moins apprécié du gouvernement de Vichy ! La bande originale, composée en partie par Tony Gatlif lui-même et par Delphine Mantoulet est magnifique. Le titre "Les Bohémiens" chanté par Catherine Ringer résume superbement le message : "Si quelqu'un s'inquiète de notre absence, dîtes-lui qu'on a été jetés du ciel et de la lumière, nous les seigneurs de ce vaste univers..." Je vous ai établi la playlist des chansons du film ci-dessous :

 

Découvrez la playlist Liberté avec Valentin Dahmani

 

Voici un entretien accordé par Tony Gatlif à Mondomix :


Découvrez Découvrez Mondomix.com, le magazine des Musiques et Cultures dans le Monde!

 

Pour prolonger ce film, nécessaire et magnifique, je vous propose d'évoquer très bientôt sur ce blog la politique nazie à l'égard des Tsiganes en Europe puis leur situation dans la France de Vichy et au-delà.

 

 

Des chansons pour Haïti

par Aug Email

A l'heure où Haïti tente de panser ses blessures, les artistes de la diaspora et du monde entier se mobilisent.

La première communauté haïtienne à  l'étranger est celle des Etats-Unis, en particulier à Miami (quartier de la Little Haïti) et à  New York. Le pays compte en effet près d'1 million d'immigrés haïtiens ayant fui la dictature des Duvallier dans les années 1960 et la pauvreté.

A Brooklyn (New York), elle compte un représentant très connu : Wyclef Jean, qui est venu vivre aux Etats-Unis à l'âge de 10 ans. Avec son ancien groupe des Fugees (comptant également Pras et Lauryn Hill), il a établi le record des ventes pour un album de rap (18 millions avec The Score en 1996). Ayant poursuivi par une carrière solo, il a consacré plusieurs chansons à Haïti. Il a créé une association, Yele Haïti, qui finance des projets en Haïti dans le domaine de la santé, de l'éducation, des arts, de l'environnement et du sport. Il est évidemment aujourd'hui en première ligne sur place. Vous pouvez suivre la situation dans le pays sur son blog. [Photo : Wyclef Jean lors d'un de ces précédents déplacement en Haïti]

Je vous ai sélectionné deux titres du chanteur qui parlent d'Haïti. Wyclef Jean y mêle l'anglais au créole haïtien. La première, "Yele" date de 1997 et fait partie de l'album Carnival. La deuxième, "Rouge et bleu" (les couleurs du drapeau haïtien), est en fait la dernière partie d'une chanson qui fait une sorte de tour du monde du carnaval (Brésil, Nouvelle Orléans) se terminant par Haïti. Elle fait partie de l'album Memories Of An Immigrant (Carnival Vol. II) dont je vous ai déjà parlé.

 

 

 

Après le pays voisin, la République dominicaine qui compte 500 000 Haïtiens, le Canada est le troisème pays à accueillir des Haïtiens. Dans ce pays, une femme née en Haïti est d'ailleurs depuis 2005 la Gouverneure générale c'est-à-dire la représentante officielle de la Reine d'Angleterre, chef d'Etat théorique. Le pays compte environ 80 000 Haïtiens, essentiellement à Montréal.

Un groupe de Reggae de Montréal, Deya, vient d'enregistrer une chanson, "Haïti pas fini" pour recueillir des fonds. Son chanteur, Nik Myo, a grandi en Haïti et chante en français et en créole. Voici leur morceau :

 

 

En Europe, la France, ancienne puissance colonisatrice, est le pays qui compte le plus d'Haïtiens (entre 45 000 et 90 000 dont 70% ont moins de 40 ans). Un titre a été enregistré vendredi "Un geste pour Haïti  Chérie" autour de Passi (artiste d'origine congolaise mais proche de Wyclef Jean avec qui il a enregistré une chanson en 2007 sur les émeutes en banlieue), de Charles Aznavour, sur une musique des Neg'Marrons (groupe de ragga), de Youssou N'Dour et de Grands Corps Malade.


Voici la liste complète des artistes et célebrités qui ont participé au titre : Passi, Charles Aznavour, Jacky Brown et Ben-J (Neg'Marrons),Pascal Gentil, Michel Drucker, Sonia Rolland, Noémie Lenoir, Harry Roselmack, Antony Kavanagh, Smaïn, Manu Dibango, Gage, Marc Antoine, Lilian Thuram, Zazie, Thierry Desroses, Axelle Laffont, Lynnsha, Vicelow (ex Saïan Supa Crew), Grand Corps Malade, Ophélie Winter,
Roldan (Orishas), Hélène (les Nubians), Fally Ipupa, Miss Dominique, Mc Janik, Stomy Bugsy, Princess Erika, Tedjee, Daan Junior (Haïtien), Jennifer Ayache et Patrice Focone (Superbus), Mr Toma, Leah, Seth Gueko, Singuila, Thierry Cham, Alibi Montana, Gregg (Original H - groupe Haïtien), Kennedy, Youssoupha, Perle Lama, Leslie, Aysat, Louidorcleff (Haïtien), King Kuduro, Kaysha, Krys, Claudy Siar, Féfé (ex Saïan Supa Crew), Princess Ursula, Larsen, Christiane Obydol (Zouk Machine), Sarah Riani, Kayliah, Maini Dog, Mickaël Quiroga, Erik, Mac Tyer, Phil Darwin, Booder, Pierro Battery, Sara Battery, Demon One (Intouchable), Izé (La Mc Malcriado), King (artiste haïtien), Béné, Soum Bill, Dof, Jeckel (Bisso Na Bisso), Lino (Arsenik et Bisso Na Bisso), Ekila, Tina Ly, Faya D, Ali Angel, Jeff Joseph…

Autre rappeur qui se mobilise, Kery James qui devrait également faire des concerts (notamment  le 14 février au Bataclan) et sortir un titre, intitulé "Désolé", pour aider Haïti d'où viennent ses parents.

Terminons par une autre chanson qui parle d'Haïti. Il s'agit d'"Adieu Haïti" enegistré en 2008 par Raphaël et le jamaïcain Toots (chanteur de ska et de reggae). Voici le clip :

 

Source pour les chiffres : Libération du 15 janvier 2010

 

P.S. (23 janvier) : Parmi les projets les plus récents, Rod Stewart et Leona Lewis devraient enregistrer le titre de R.E.M. "Everybody Hurts" de 1993 avec de nombreux artistes anglais.

 

Enfin Rihanna a enregistré une nouvelle version de "Redemption Song" de Bob Marley :

Gringo, ne m'appelle pas "mangeurs de haricots".

par blot Email

La chanson Frijolero du groupe de rock mexicain Molotov propose un aperçu radical des rapports et des représentations qu'ont les habitants de part et d'autre de la frontière Etats-Unis/Mexique.

Lire la suite sur l'histgeobox.

Sur les traces des espaldas mojadas.

par blot Email

 

Délit de fuite

Caricature trouvée dans Courrier International: "délit de fuite".

  

Le Mexique, membre de l’OCDE, de l’OMC, a pourtant le plus fort revenu par habitant de toute l’Amérique latine. Il s'agit d'un pays émergent non dépourvu de ressources. Par ses liens avec les Etats-Unis , c’est presque un pays « du nord ». Les deux Etats font partie de l'ALENA, l'Association de Libre échange des Etats d'Amérique du Nord, par exemple. Elle a permis d'accroître les échanges économiques entre les deux pays (échanges libres de droit, encouragement aux investissements). Pour autant, les termes de ces échanges sont inégaux et le Mexique souffre d'un rapport de domination, en tout cas de dépendance, à l'égard des Etats-Unis. Par exemple, les Etats-Unis absorbent 85 % des exportations mexicaines, alors que le Mexique ne fournit qu'un cinquième des achats américains.

 

Le niveau de développement plutôt moyen du pays permet de classer incontestablement le Mexique dans les pays du Sud. Les écarts de revenus qui le séparent du grand voisin du Nord restent très importants et expliquent que les flux de clandestins ne risquent pas de se tarir.

http://img229.imageshack.us/img229/6019/garycoronadopggk1.jpg

Photo empruntée au site Laïus d'Olibrius qui commente une intéressante série de clichés de migrants pauvres qui tentent de rejoindre un pays du Nord (2003 © Gary Coronado).

 

Ainsi des milliers de migrants poussés par la pauvreté quittent leurs pays dans l'espoir de trouver du travail et un avenir meilleur chez le grand voisin du Nord. Ce voyage est dangereux et semé d'embuches. 

La chanson  interprétée par Lila Downs dépeint avec humour les pérégrinations mouvementées d'un migrant confronté à toutes sortes de dangers. Sans le sou, affamé, esseulé, désorienté, il ne parvient pas à échapper aux gardes frontières.

 Malheureusement, dans la réalité, l'issue de ces migrations se termine souvent bien plus mal.

  

Lire la suite sur l'histgeobox

 

 

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