Samarra


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Le sport européen à l'épreuve du nazisme, une exposition du Mémorial de la Shoah.

par vservat Email

 

Le titre de l'exposition, précisons le au préalable, est assez mal choisi car il ne correspond que très partiellement à son contenu. Elle ne déroute pas d'ailleurs le visiteur que par cette relative inadéquation, en effet, le Memorial de la Shoah et Patrick Clastres, commissaire scientifique de l'exposition, ont pris le parti de valoriser la place du contenu par rapport à celle des documents. Ceux-ci, bien que nombreux, sont discrets et de dimension modestes, tant et si bien que la mise en place pourrait sembler un peu datée dans sa conception. Pourtant, choisir de privilégier le texte, le fond, aux illustrations, surtout sur ce type de sujet est tout à fait louable et, en l’occurrence, permet de faire dériver le contenu vers des domaines plus pointus, moins galvaudés ou attendus.

 

Les JO de Berlin et le nazisme en guise de moment emblématique :

 

Parmi les incontournables du sujet, il y a les J.O. de Berlin qui se déroulent en août 1936. On peut, pour cette thématique qui occupe une part modeste de l’exposition, retrouver les liens qui unissent sport et nazisme. Dans le cadre d’un projet de régénération de la race visant à la création d’un homme nouveau par un régime résolument eugéniste, mais aussi d’un pays qui regarde droit devant vers la guerre pour s’assurer un espace vital à la mesure de ces ambitions dominatrices, on saisit ce qui a pu pousser les nazis à instrumentaliser le sport. Beauté du corps, référence à l’Antique (travaillée par L. Riefenstahl), ordre, discipline, courage, possibilité de fédérer les allemands tout autant que rejet des l’intellectualisme, séduisent les nazis. Dans ce stade de Berlin conçu par A. Speer, l’architecte emblématique du régime, il y a d’une part, un enjeu sportif totalement inféodé à la nécessaire légitimation d’un discours politique sur la supériorité de la race allemande qu’Hitler entend illustrer lors de cette manifestation, mais aussi, d’autre part, une grande entreprise diplomatique de normalisation. Quelques athlètes juifs en guise de caution, un directeur du CIO qui joue au naïf tout en étant lui-même assez attiré par les idées d’extrême droite, et l’entreprise de communication de Goebbels est une très belle réussite dans l’ensemble. Bien sûr, Jesse Owens remporte 4 médailles d’or dont celle du saut en longueur gagnée de justesse contre l’athlète allemand Luz Long, mais au final l’Allemagne domine la compétition avec ses 89 médailles.

 

 

 

JO de Berlin, 1936. Un billet d'entrée poiur les compétitions de handball (à gauche) et la médialle ainsi que la couronne de laurier du champion de lutte poids moyen E. Poilvé.

[photos@vservat]

 

 

 

 

 

 


C’est autour de ce « moment » que l’exposition rayonne selon une logique qui n’est pas simple à saisir de prime abord. Des J.O. de Berlin seront tirés un certain nombre de questionnements qui vont permettre au visiteur d’élargir son champ d’étude et de réflexion :

Comment les autres régimes alliés ou inféodés au nazisme (celui de l’Italie de Mussolini ou celui de Pétain) vont-ils s’emparer du sport pour en faire un instrument de contrôle politique et social ? Comment d’autres mouvements politiques s’en saisissent-ils et à quelles fins ? Quels changements apporte l’entrée en guerre ? Alors que des pratiques sportives sont attestées dans les camps de concentration, dans les ghettos, dans les centres de mise à mort qu’est-ce qui se joue, en ces lieux, autour du sport ?

 

 

Le sport entre propagande et instrument de persécution, normalité et outil de résistance :

 

Le sport, dans ses manifestations publiques et ses instrumentalisations fut donc aussi un levier utilisé par les persécutés ou les opposants aux totalitarismes. Ainsi, ces contre jeux organisés à Barcelone en juillet 36 lors des Olympiades populaires qui préservent l’idéal olympique en s’ouvrant largement aux participants quelles que soient leurs origines. Ainsi encore, le mouvement sioniste et revendicatif des « muscles juifs» qui tente de lutter en promouvant le sport dans les communautés juives contre les préjugés antisémites selon lesquels les Juifs seraient devenus inaptes aux exercices physiques à force de s’être adonnés aux activités intellectuelles. Enfin, la fédération Maccabie constitue un autre exemple d’initiatives visant à contrebalancer l’utilisation du sport au seul profit des régimes totalitaires. Il y a donc bien des réponses et des formes de résistance qui se développent par et autour des activités sportives.

 

 

 

Affiche des OLympiades Populaires de Barcelone qui précèdent les JO de Berlin en juillet 1936.

 


Affiche pour les deuxièmes maccabiades en 1935.

[photos@vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sans surprise réelle, on découvre que les régimes amis du nazisme ont  utilisé le sport comme outil de propagande ou de captation de la jeunesse. Pour la France de Vichy c’est surprenant et  paradoxal car le sport et ses pratiques semblent bien éloignés de son chef Philippe Pétain déjà fort âgé.  Il faut aller débusquer certains documents moins lisibles que les immenses affiches du CGEGC (Commissariat Général à l’Education Générale et Sportive) pour comprendre à quel point le sport ne fut pas une annexe des politiques d’exclusion et de persécution antisémites européennes mais bien un point nodal et lire les lettres envoyées par l’UGIF (Union Générale des Israélites de France) demandant de pouvoir utiliser des stades de banlieue parisienne pour pratiquer des activités sportives, demandes déboutées car tombant sous les prescriptions  des lois d’exclusion des Juifs des espaces publics instaurées par Vichy.

 

 

 

 

 

Brochure de propagande de Vichy à l'initiative du Commissariat Général à l'Education Génrale et Sportive.

[photo@vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand l’Europe s’embrase, le sport garde son importance jusque dans les zones les plus mortifères de la persécution et de l’entreprise génocidaire contre les Juifs. Son place est alors très ambivalente. Dans les camps de concentration,  dès la constitution de ceux qui suivent la Retirada des républicains espagnols dans le sud de la France par exemple, le sport est un moyen de maintenir humanité et normalité. A Gurs, à St Jean de Verges, à Rivesaltes, les hommes se regroupent dans les baraques en fonction de leurs affinités sportives et organisent des tournois à l’intérieur des camps.

L’usage du sport sert pourtant le plus souvent la cause des geôliers : en 44, lorsque la Croix Rouge visite le camp de Terezin, une partie de foot est organisée en cette occasion, laissant croire à une vie de simples prisonniers pour les détenus.  Le sport est souvent perverti par les nazis et utilisé contre les prisonniers, ou les habitants des ghettos comme instrument de brimade, d’humiliation. Par son truchement, les nazis ou leurs partisans peuvent martyriser leurs victimes jusqu’à l’épuisement et même la mort.


 
 
 
 
 

 

Ballon de foot sous un lit du ghetto de Lodz et notice biographique d'A. Nakache, surnommé le "nageur d'Auschwitz" dans la partie de l'exposition consacrée aux trajectoires individuelles de sportifs.

 

[photos@vservat]

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est bien à une multitude de lectures des rapports complexes, contradictoires parfois, inattendus à d’autres moments, entre le sport et le nazisme que nous convie cette exposition du mémorial de la Shoah qui présente, en outre, quelques parcours individuels de sportifs (celui d’Alfred Nakache le nageur d’Auschwitz, ou celui de l’allemande Helène Mayer qui bien qu’ayant des ascendants juifs, fit le salut nazi en recevant sa médaille d’argent d’escrimeuse en 36 aux JO de Berlin). Leurs trajectoires en ces temps d’une violence extrême illustrent pertinemment les enjeux des questions abordées dans l’exposition centrale.

C’est pourtant dans celle-ci qu’on a envie de finir ce parcours en lisant la dernière lettre de Luz Long à Jesse Owens, symbolique de l’amitié sincère qui lia les deux hommes et porteuse de valeurs bien plus en adéquation avec celles du sport que celles qu’Hitler choisit en 36 pour présider à leur confrontation sportive. Envoyée par Luz Long du front nord africain, elle parvient à Owens en 1943, son ami et ancien concurrent trouvant la mort peut après à Cassino, au mois de juillet : « Après la guerre, va en, Allemagne, retrouve mon fils et parle lui de son père. Parle lui de l'époque où la guerre ne nous séparait pas et dius lui que les choses peuvent être différentes entre les hommes. Ton frère Luz.

 

 

 

 Luz Long et Jesse Owens aux Jeux Olympiques de Berlin, 1936. [photo@vservat]

 

"Nous n'irons pas voir Auschwitz" : la mémoire hors des sentiers battus.

par vservat Email

Martin et Jérémie Dres se rendent en Pologne en 2010 un an après la mort de leur grand-mère Terma,  née Barab avec laquelle ils avaient des liens affectifs très forts. On leur a pourtant dit de "se méfier des Polacks" dans la famille. Ils partent néanmoins, Jérémie d’abord, puis Martin qui le rejoint. Se lançant à la recherche du monde de Terma, celui de l’avant catastrophe, celui dans lequel 3 ,3 millions de juifs vivaient en Pologne, celui du Yiddish et des Shetls, ils découvrent à la fois les relations complexes des polonais à leur histoire d’après la Shoah, les traces de la vie de leur grand mère et de sa famille, et la vie des Juifs de Pologne aujourd’hui. 

 

 

Car, comme le dit Jean Yves Portel dans sa préface au premier roman graphique de Jérémie Dres, l’originalité de la démarche réside en ce que les deux frères ne se positionnent pas dans la lamentation victimaire, le souvenir inanimé et la mémoire figée.  C’est la vie qu’ils sont venus chercher en Pologne, les traces de la vie d’avant mais aussi celles de la vie juive d’aujourd’hui qui prend la forme d’une « renaissance » sur laquelle ils portent un regard critique et curieux. Ils se rendent d’abord à Varsovie où vécut leur grand-mère sans aller plus loin que la porte de la maison où elle grandit. Puis à Zelechow le village de leur grand père ;  ils y découvrent, dans ce qui ressemble désormais à un champ abandonné, les tombes de leurs  arrières grands parents. Ce détour est l’occasion de revenir sur les difficiles rapports de la Pologne à son histoire, en partie réécrite après la période des camps pour amalgamer dans un statut victimaire unique juifs et polonais tombés sous le joug nazi.

 

 

La grande découverte du voyage c’est celle de ce mouvement de « renaissance juive » assez inattendu quand on sait qu’en 1946, alors qu’à peine 300 000 juifs de Pologne ont survécu à l’extermination, un pogrom est perpétré à Kielce contre des juifs revenant d’URSS, enclenchant une ultime vague d’émigration des survivants du génocide. Animé par des associations locales, mais aussi par des rabbins, ce renouveau s’adosse à une histoire interrompue par le cataclysme de la guerre mais alimentée par une mémoire transmise et l'investissement des communautés étrangères (américaines notamment) qui oeuvrent pour son épanouissement. Eclectique, un brin factice, il est ce qui structure et autorise la tenue du principal festival de culture juive à Cracovie. Rappelons que la ville comptait 70 000 juifs avant la guerre, qu'ils ne sont plus qu'une centaine aujourd'hui, et qu'à peine 100 000 juifs vivent encore en Pologne. Pourtant, Cracovie et son ancien quartier juif acceuillent chaque année, musique, cuisine et fims représentatifs de cette renaissance attirant plus de 30 000 visiteurs.

 

 

Nos deux auteurs livrent dans ce roman graphique autant d’informations concrètes sur la Pologe d’aujourd’hui que d’interrogations ou d’interpellations sur les évolutions à l’œuvre dans les rapports au passé à l’intérieur des familles de rescapés. Après le période du silence qui a suivi l’anéantissement, après les années 60 qui montrent une progressive libération de la parole des survivants culminant dans ce  qu’on apelle ensuite "l’ère du témoin" (1) au moment du procès Eichmann, il y a le poids du passé et d’une mémoire douloureuse qui s’abat sur les enfants de survivants investis d’une mission de perpétuation de l’histoire familiale et de sa mémoire. Effet générationnel possible, Jérémie et Martin Dres, se tournent vers le passé pour mieux appréhender le présent, dans ses multiples dimensions (identitaires,culturelles, familiales et religieuses bien qu'ils ne pratiquent pas). Ils "ne vont pas voir Auschwitz" car  résolumment tournés vers l’avenir,  celui-ci ne peut être porté par ce lieu morbide entre tous.

 

(1) Expression empruntée au titre du livre d'A. Wieviorka paru chez Plon en 1998.

 

Liberté de Tony Gatlif : les Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale

par Aug Email

Le réalisateur Tony Gatlif  a toujours célébré la liberté. C'est une sorte de fil conducteur dans les films qu'il réalise depuis plus de 30 ans. Certains ont contribué à sa célebrité comme Latcho Drom (1993), Gadjo Dilo (1999) ou Exils (2005).  Né d'un père kabyle et d'une mère gitane, Tony Gatlif a toujours eu à coeur de défendre la liberté et de dénoncer le sort réservé aux Tsiganes. 

 

Avec Liberté, il a décidé de faire oeuvre civique et de faire connaître un sujet difficile. Difficile parce que la persécution dont ont été victimes les Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale a rarement suscité l'intérêt. Difficile parce qu'il réveille des souffrances que certains ont voulu oublier. Ne demandez pas à Tony Gatlif de vous faire un cours d'histoire, ce n'est pas son truc. Par contre, il excelle à faire un film qui célèbre la vie, la liberté et la musique pour parler d'une époque de souffrance et de mort.

 

 Pour incarner la liberté, Gatlif a imaginé le personnage de Talloche. Dans le film, il est un peu le "baromètre". Heureux lorsqu'il peut aller où bon lui semble, tourmenté et imprévisible lorsqu'il est sous la contrainte. C'est un peu l'ambassadeur du réalisateur. Contrairement aux apparences, Talloche n'est pas fou, c'est sans doute le personnage le plus lucide et le plus libre du film.  Comme pour les autres personages, Tony Gatlif et Eric Kannay (co-scénariste) se sont inspirés de personnes réelles. Pour Talloche, c'est Joseph Tolloche, un tsigane belge passé par le camp de Montreuil-Bellay avant d'être arrêté dans le Nord de la France puis déporté vers Auschwitz où il est mort (Voyez son histoire racontée par Jacques Sigot).Pour jouer le rôle, Gatlif a choisi un "gadjo" (un non-tsigane), le formidable acteur James Thiérée, qui a appris la langue des tsiganes et s'est initié à leur musique. Plusieurs "justes" ont également un rôle important dans le film, notamment ceux joués par Marie-José Croze, Marc Lavoine et Rufus.

J'ai eu l'occasion de voir Liberté lors d'une projection à Nancy en présence du réalisateur. Il n'était pas tellement intéressé par les discussions autour de ses choix artistiques. On sentait qu'il avait envie de réveiller les consciences sur cette amnésie partielle et sur la perpétuation de politiques d'exclusion vis-à-vis des Tsiganes, en France et en Europe. Car c'est l'autre objectif du film : dénoncer le racisme et l'intolérance dont sont aujourd'hui victimes les Rroms, Tsiganes, Sintis, Yéniches et autres Manouches. Une scène du film montre ainsi des voisins s'opposant à l'arrivée de ces tsiganes supposés voleurs et dangereux. La scène pourrait très bien se passer à notre époque et Gatlif a rappelé que des maires et des préfets en France ont récemment évoqué le "fléau" tsigane, reprenant ainsi (inconsciemment ?) les termes utilisés par les Nazis.

Bien sûr, le sort réservé aux Tsiganes entre 1940 et 1946, sur lequel nous reviendrons, dépasse de loin les persécutions ultérieures.

Pour ma part, j'ignorais que les Tsiganes ne sont sortis des camps d'internement en France qu'en 1946, rare cas de continuité entre le gouvernement de Vichy et le G.P.R.F...

 

Tony Gatlif avec Marc Lavoine sur le tournage

Pour filmer la persécution des Tsiganes, Gatlif voulait éviter le voyeurisme qui caractérise les images prises par les bourreaux. Pour lui, la plupart des images des camps ont en effet été prises par eux et on y sent dans le regard des gens la honte d'être filmés ou photographiés sans pudeur. Les moments les plus durs ne sont donc pas montrés crûment, comme pour rendre leur dignité aux victimes. La gamelle encore chaude des Tsiganes  et leur campement dévasté par la gendarmerie suffissent ainsi  à évoquer leur déportation.

 

La musique est un des personnages principaux du film. Elle apaise, elle libère les coeurs et les corps. Elle désamorce les tensions comme dans ce moment magnifique où Gatlif réussit à enlever toute portée politique à  "Maréchal, nous voilà" en proposant une version tsigane.... Mais juste après, comme pour se laver les oreilles, il nous fait entendre un "Temps des cerises" beaucoup moins apprécié du gouvernement de Vichy ! La bande originale, composée en partie par Tony Gatlif lui-même et par Delphine Mantoulet est magnifique. Le titre "Les Bohémiens" chanté par Catherine Ringer résume superbement le message : "Si quelqu'un s'inquiète de notre absence, dîtes-lui qu'on a été jetés du ciel et de la lumière, nous les seigneurs de ce vaste univers..." Je vous ai établi la playlist des chansons du film ci-dessous :

 

Découvrez la playlist Liberté avec Valentin Dahmani

 

Voici un entretien accordé par Tony Gatlif à Mondomix :


Découvrez Découvrez Mondomix.com, le magazine des Musiques et Cultures dans le Monde!

 

Pour prolonger ce film, nécessaire et magnifique, je vous propose d'évoquer très bientôt sur ce blog la politique nazie à l'égard des Tsiganes en Europe puis leur situation dans la France de Vichy et au-delà.

 

 

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