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Faire de la musique après Katrina : Les Brass Bands
Alo
rs que le carnaval de la Nouvelle-Orléans bat son plein, nous avons souhaité comprendre ce que le cyclone Katrina avait eu comme conséquences sur la scène des Brass Bands. Symbole de la tradition musicale de la ville, ces fanfares de jazz jouent le plus souvent dans les rues, lors des funérailles (les fameux jazz funerals) ou lors du Carnaval, pour le défilé du Mardi-Gras ainsi que sur scène. Composée d'une petite dizaine de musiciens, souvent moins, les Brass Bands emploient surtout des cuivres et des percussions.
Dans le cadre de notre "séjour" à la Nouvelle-Orléans, nous vous avons déjà parlé des Brass Bands à propos de la série Treme et de la scène rap de la ville, en particulier du style "bounce" (entretien avec Jean-Pierre Labarthe).
Pour nous éclairer sur la vitalité de cette scène, son rapport à la ville et à son passé et comprendre ce que Katrina a changé, nous avons donc posé quelques questions à un spécialiste. Nous avons demandé à Bruce B. Raeburn, professeur et responsable du centre d'archives du Jazz à l'université Tulane de la Nouvelle-Orléans, lui-même musicien (il est batteur), de nous servir de guide. Il a eu la gentillesse de nous donner quelques clés et de nous proposer une demi-douzaine de titres emblématiques joués et rejoués par les Brass Bands tout au long du XXème siècle jusqu'à aujourd'hui. Ces titres constituent la playlist que nous vous proposons après l'entretien.

[Le Young Tuxedo Brass Band en 1959, photographié par Lee Friedlander]
1. Pouvez-vous nous décrire la situation de la scène des Brass Bands dans la première moitié des années 2000, avant Katrina ?
Depuis la fin des années 1970, la scène des Brass Bands à la Nouvelle-Orléans a été d'une grande vitalité, émanant en partie des expérimentations de l'orchestre de l'Eglise Baptiste de Fairview, créée par Danny Barker. Ces expérimentations ont permis à des jeunes musiciens de Brass Band comme Leroy Jone, Gregg Stanford ou Gregory Davis (parmi beaucoup d'autres) de suivre différentes visions esthétiques, qu'elles soient traditionnelles ou plutôt expérimentales, comme celle du Dirty Dozen Brass Band. Danny leur a dit de travailler sur la discipline, la technique et le comportement, mais ne leur a jamais dicté un style. Les groupes des années 1980, comme le Rebirth BB, ou des années 1990, comme le Soul Rebels BB et le Hot 8, ont suivi les traces du Dirty Dozen, tandis que des orchestres plus traditionnels comme le Treme BB, le Young Tuxedo BB ou l'Algiers BB ont conservé un répertoire plus traditionnel. Cependant, de manière générale, le saxophone a progressivement remplacé la clarinette dans beaucoup de ces groupes, devenant l'instrument dominant parmi les instruments à anche. Malgré l'émergence de groupes plus jeunes avant Katrina tels que TBC (To Be Continued [à suivre], formé 3 ans avant le cyclone), le Rebirth et le Hot 8 étaient à la lutte pour les meilleures places dans les défilés. Le Soul Rebels BB avait décidé de ne plus participer aux défilés bien avant Katrina en vue de s'établir avec succès comme un ensemble Hip Hop sur le marché national.
2. Quels sont les quartiers de la Nouvelle-Orléans les mieux représentés pour cette musique et comment les groupes conçoivent-ils leur relation avec la ville dans son ensemble ?
Treme, Central City [à proximité immédiate du CBD] et Gerttown [entre Mid-City et Uptown, à l'ouest du centre] sont les zones privilégiées de la tradition des "second lines", mais le 9th [à l'Est du centre] et le 7th [au Nord du French Quarter] wards [arrondissements] sont aussi parfois concernés. Les groupes vont là où les Social Aid & Pleasure Clubs (1) qui veulent bien les employer sont situés. De ces quartiers, Treme est probalement celui qui a le plus fort pourcentage de musiciens de Brass Band résidants rapportés à la population dans un seul quartier, même si ils jouent dans toute la ville.
3. Comment Katrina a-t-il affecté les musiciens de la ville ?
Moins de travail et moins d'argent pour le boulot obtenu. Le remplacement des instruments a été la grande question pendant les deux premières années qui ont suivi l'ouragan, un problème largement résolu par Music Rising, de même que le problème du logement, une question plus difficile. Quelques musiciens ont pu profiter du projet Musicians Village dans le 9th ward, mais peu d'entre eux étaient des musiciens de Brass Band en raison du protocole de crédit en lien avec Habitat for Humanity (2) , qui excluait les musiciens qui ne retournaient pas leur déclaration d'impôts et avaient des problèmes récurents de crédit. Il y a eu des incertitudes dans quelques quartiers quant à la survie de l'héritage musical de la Nouvelle-Orléans. Cinq ans plus tard, nous pouvons dire qu'il a survécu, mais pas sans changement.
[Voici un petit extrait d'une parade cette année avec les Stooges. C'est filmé un peu vite, mais regardez et écoutez pour l'ambiance]
4. Comment Katrina et ses séquelles ont-ils changé la manière dont ces Brass Bands considèrent leur tradition musicale, eux-mêmes et leur ville ?
Katrina a forcé la plupart des musiciens de Brass Band à se pencher sur leur situation, ce qui a conduit à une résurgence globale de l'intérêt pour la tradition et pour le positionnement des groupes dans cette continuité. Les Soul Rebels ont réalisés beaucoup de services pour leur communauté en 2006, les Hot 8 ont travaillé avec le Dr. Michael White [Professeur, producteur et musicien] pour approfondir leur compréhension du répertoire traditionnel des brass bands et leur engagement dans celui-ci, au Sound Café en 2007. D'une manière générale, le cloisonnement entre traditionnel et moderne semble être devenu moins rigide, en même temps qu'une prise de conscience s'est opérée, permettant à chaque musicien de Brass Band d'obtenir une place d'honneur si ces compétences le lui permettent, peu importe le style.

[Baby Boyz Brass Band]
5. Y a-t-il un lien important entre la musique de Brass Band et le Hip Hop ?
Soul Rebels, Baby Boyz, Young Fellaz, TBC, Coolbone, Rebirth, The Stooge : Tous ces groupes ont exploré les synergies avec le Hip Hop, menant à l'émergence du "bounce" dans les années 1990 et, après Katrina, à une fusion des genres, des scènes et des publics dans des endroits comme Duck Off, sur Tureaud Avenue dans le 7th ward. Katrina semble avoir renforcé ce lien, tout en renouvelant en même temps l'intérêt pour le style et le répertoire traditionnels.
6. Pouvez-vous nous donner quelques titres des morceaux les plus représentatifs de la musique des Brass Bands ?
1. Bunk’s Brass Band, “Oh Didn’t He Ramble” (1944)
2. Eureka Brass Band, “Sing On” (1951)
3. Young Tuxedo Brass Band, “Joe Avery’s Piece (Second Line)” (années 1950)
4. Olympia Brass Band, “It Ain’t My Fault”. Titre créé en 1964 par Smokey Robinson et Wardell Quezergue, enregistré à de nombreuses reprises par l'Olympia BB et d'autres groupes.
5. Dirty Dozen, “My Feet Can’t Fail Me Now” (1984)
6. ReBirth “Casanova” (2001)
7. Hot 8 “Sexual Healing” (2007). Une version très New Orleans du tube de 1982 de Marvin Gaye.
Ecoutez ces morceaux dans la playlist ci-dessous. Certains morceaux n'étaient pas disponibles, j'ai donc parfois mis une version par un autre groupe ou un autre morceau du même groupe :
Propos recueillis et traduits par Aug (you can read it in english here). Merci à Véronique pour sa relecture attentive.
Un grand merci à Bruce Raeburn pour sa gentillesse et sa disponibilité !
Notes
(1) Les Social Aid and Pleasure Clubs sont des associations créées au XIXème à la Nouvelle-Orléans. Elles sont à l'origine de la tradition des "second lines".
(2) Habitat for Humanity est une ONG chrétienne oecuménique qui travaille dans le logementi. Elle construit des logements simples, abordables et convenables en partenariat avec les gens qui en ont besoin.
Liens
- Un entretien avec le Dr. Michael White, évoqué par Bruce Raeburn, sur l'évolution des Brass Bands avant et après Katrina, sur le jazz. Un podcast à écouter en anglais.
- Le Duck Off, lieu de synergie entre Brass Bands et Hip Hop.
- Le site des Archives Hogan du Jazz dirigées par Bruce Raeburn
- Le site du Dirty Dozen Brass Band
- Le site du Rebirth Brass Band
- Le site du Hot 8 Brass band
- Un site (en anglais) sur l'histoire des Brass Bands
Les autres articles de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans :
- Katrina, 2005 : Entretien avec Romain Huret

- Blacksad : un privé à la Nouvelle Orléans
- Treme, Nola après Katrina
- Faire de la musique après Katrina
- Le rap de La Nouvelle-Orléans : Entretien avec Jean-Pierre Labarthe
- La Nouvelle-Orléans dans la BD francophone
- Le Funk de la Nouvelle-Orléans (à venir)
- Petite histoire de la Nouvelle-Orléans :
- La fondation (1718-1763)
- De l'ère espagnole à la vente (1763-1803)
- Le XIXème siècle (1803-1865)
- Reconstruction et ségrégation (1865-1965)
- Entre déclin et catastrophes (1965-2011)
La Nouvelle-Orléans dans la BD francophone
Dans le cadre de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans, VServat nous a récemment présenté le 4ème épisode de la série BD Blacksad, réalisée par des auteurs espagnols. Pour prolonger cet article, je voudrais vous donner un petit aperçu de quelques BD francophones plus ou moins récentes dont tout ou partie de l'action se déroule à la Nouvelle-Orléans. Ces BD se déroulent à différentes époques , je vous propose donc de suivre l'ordre chronologique.


La petite fille Bois-Caïman : La Nouvelle-Orléans française, espagnole.... et américaine
La série des Passagers du Vent, inaugurée par François Bourgeon en 1980, fait partie des BD qui donnent goùut à l'histoire. Les 5 premiers tomes, publiés entre 1980 et 1984, s'appuyant sur une documentation impressionnante, se déroulent au XVIIIème siècle. Isa, l'héroïne aux prises avec une histoire familiale troublée, navigue, au sens propre comme au sens figuré, entre l'Angleterre, la Bretagne, le Bénin et les Caraïbes. L'essentiel de l'action se déroule en effet sur mer, à bord des navires de la Royale, des négriers ou des pontons, ces navires-prisons si usités alors. Bourgeon nous fait parcourir les trajets du commerce que l'on dit aujourd'hui "triangulaire" c'est-à-dire celui de la traite négrière transatlantique. C'est une aventure hors-pair qui s'était achevée à Saint-Domingue, alors perle française des Antilles (aujourd'hui partagée entre Haïti et Saint-Domingue) vers la fin du XVIIIème siècle.
L'aventure s'est prolongée en 2009 et 2010 par deux albums conçus comme deux tomes d'une même aventure intitulée La petite fille Bois-Caïman. Dans ces deux tomes, Bourgeon nous conduit cette fois-ci en Louisiane, sur les traces d'Isa et de son arrière-petite-fille, jusqu'aux années 1860 du XIXème siècle.

Lorsqu'Isa arrive à La Nouvelle-Orléans au début des années 1790, c'est pour fuir la révolte de Saint-Domingue qui va engendrer la proclamation de l'indépendance d'Haïti en 1804. De nombreux Créoles de l'île se réfugient ainsi en Louisiane. Ils rejoignent alors d'autres francophones, les Acadiens, chassés par les Anglais de leur Acadie natale au Nord-Est du Canada en 1755. La Nouvelle-Orléans, comme la Louisiane à l'Ouest du Mississippi est devenue espagnole après le Traité de Paris de 1763, mais la ville compte essentiellement une population de langue et de culture française. Les incendies que connait la ville sont évoqués par Bourgeon, en particulier celui de 1788. La reconstruction entraine une transformation progressive de la ville, sous l'influence espagnole. C'est à cette époque que le vieux centre ( actuel French Quarter) prend son aspect actuel (fer forgé sur les façades, patios à l'arrière,...), en fait véritablement espagnol. Les images de la ville dans la BD nous montrent en effet des échafaudages, en particulier sur la Cathédrale Saint-Louis sur la Place d'Armes (illustration ci-contre, sur la dernière image en arrière-plan).
La période de la Guerre de Sécession (Civil War) est l'autre période longuement abordée dans ce dyptique final mais je vous en parle à propos de la BD suivante. Entre temps, la ville a connu un essor important en entrant dans le giron des Etats-Unis. La population a augmenté et l'activité du port, montrée à presque un siècle d'intervalle, s'est développée.


[Deux planches qui montrent la Nouvelle-Orléans lors de la Guerre de Sécession]
François Bourgeon, Les passagers du Vent
1. La fille sous la dunette, Glénat, 1980 (édition originale)
2. Le Ponton, Glénat, 1980 (édition originale)
3. Le comptoir de Juda, , Glénat, 1981 (édition originale)
4. L'heure du Serpent, Glénat, 1982 (édition originale)
5. Le Bois d'Ebène, Glénat, 1984 (édition originale)
6. La petite fille Bois-Caïman, Livre 1 (2009) et Livre 2 (2010), 12 bis
A lire également : Michel Thiébaut, Le chemin de l'Atchafalaya, 12 Bis, 2010. Michel Thiébault explique comment Bourgeon a travaillé et s'est documenté. Le compagnon indispensable à la lecture de la série.
Black Face, Les Tuniques Bleues au coeur du Sud

La Guerre de Sécession est évidemment au coeur des aventures des Tuniques Bleues dessinnées par Willy Lambil et scénarisées par Raoul Cauvin. Black Face, publié en 1983, est le 20ème album des aventures de Blutch et Chesterfield et sans doute l'un des plus réussis de la série, par la complexité des personnages et des idées qu'ils défendent. Black Face, le "héros" éponyme, est un noir affranchi chargé par les Nordistes de susciter la révolte parmi les noirs du Sud, l'une des hantises des Sudistes. Mais désabusé par la position subalterne dans laquelle sont maintenus les noirs au Nord malgré leur affranchissement, il décide de jouer son propre jeu. Il a le mérite de montrer les ambiguités de cette guerre où la question de l'abolition de l'esclavage n'est pas le seul enjeu. Ce n'est dailleurs qu'en 1863 que Lincoln décide, et de manière partielle, d'abolir l'esclavage.
Une partie de l'action se déroule à proximité de la Nouvelle-Orléans, ville située sur le flanc ouest des Confédérés. La ville et l'axe du Mississippi sont très disputés : La Nouvelle-Orléans est prise par les Nordistes dès avril 1862. Le 29, une escadre commandée par Farragut prend ce qui est alors la ville la plus peuplée des Confédérés. La victoire lui vaut le grade d'Amiral, alors jamais donné à un officier américain. A partir de là, les troupes nordistes remontent vers le Nord et opèrent la jonction avec les forces de Grant venues du Nord à Vicksburg (Mississippi) prise le 4 juillet 1863. Le Sud est dès lors coupé du Texas.
Lambil et Cauvin, Les Tuniques Bleues. n°20 : "Black Face", Dupuis, 1984
Quand Lucky Luke remonte le Mississippi
En 1961, Morris et Goscinny faisaient du cavalier solitaire un marin d'eau douce... Mettant aux prises deux capitaines de bateaux à roues à aube (les paddle steamers), cette aventure de Lucky Luke sortait en effet un peu de l'ordinaire. Même si l'intrigue démarre dans un lieu de boisson, il ne s'agit pas d'un saloon traditionnel de l'Ouest mais d'un "Café Créole"
de la Nouvelle-Orléans. La ville de Louisiane ne sert pourtant pas de décor principal à l'album. La première page évoque rapidement l'atmosphère de la ville et montre le French Quarter à la fin du XIXème siècle, tel que transformé à l'époque espagnole. Pour Goscinny et Morris, la Nouvelle-Orléans est une "ville étrange, conservant ses origines françaises, peuplée d'habitants cosmopolites : vieux colons, noirs affranchis par la guerre entre les Etats [l'esclavage a été officiellement aboli suite à la Guerre de Sécession], aventuriers venus du Nord [dont les fameux carpetbaggers], métisses, Indiens..."
Les auteurs parlent de "La Nouvelle-Orléans capitale de la Louisiane". On peut donc penser que l'action se déroule à un moment où c'est encore le cas, donc avant 1880 (et après la guerre de Sécession). Après cette date et jusqu'à aujourd'hui, c'est Bâton Rouge qui remplit en effet cette fonction.
L'intrigue tourne donc autour d'un duel opposant deux capitaines de bateau qui veulent s'aroger le monopole de la ligne Nouvelle-Orléans-Minneapolis sur le cours supérieur du fleuve. Signalons d'ailleurs qu'une carte me semble comporter une erreur, corrigée dans une carte identique quelques pages plus loin. La carte du cours du Mississippi de la page 6 semble indiquer que le fleuve prend sa source dans le Lac Supérieur et relie Duluth sur les rives de ce lac à Minneapolis. Or le Mississippi prend sa source plus à l'Ouest. Il n'existe d'ailleurs
pas de canal reliant le Supérieur au fleuve. La liaison entre les Grands Lacs et l'"Old Man River" se fait à partir du Lac Michigan par l'intermédiare de la Chicago River (dont le cours a été inversé en 1900) et l'Illinois & Michigan Canal construit entre 1836 et 1848. (Je ne suis par ailleurs pas très sûr qu'il y ait des alligators au nord de Saint-Louis comme dans la BD....).
Le bateau qui rallie en premier Minneapolis en s'arrêtant aux étapes prévues (Bâton Rouge, Vicksburg, Memphis, Saint-Louis,...) obtiendra le monopole de la ligne. Coups tordus et imprévus se multiplient, notamment une inondation assez fréquente qui fait sortir le lit de son fleuve de manière impressionnannte.
Morris et Goscinny, En remontant le Mississippi, Dupuis, 1961

"L'homme de la Nouvelle-Orléans" (Charlier-Giraud-Rossi)
Jim Cutlass est un héros de BD créé par Jean-Michel Charlier (également créateur de Blueberry avec Giraud). Il apparait pour la première fois dans un hors-série de Pilote intitulé "Western" en 1976. Il s'agissait alors du premier épisode de "Mississippi River". Jean Giraud est le dessinateur. Quand Charlier décède en 1989, une suite est entamée, Giraud poursuit le scénario, le dessin est confié à Christian Rossi. "L'homme de la Nouvelle-Orléans" sort en feuilleton dans la revue A suivre (Casterman) à partir de 1990. [Plus d'infos sur la série]
Cutlass est un officier originaire du Sud des Etats-Unis mais engagé au côté des Nordistes pendant la Guerre de Sécession. Dans "Mississippi River", on le voit brièvement juste avant la guerre, au début de l'année 1861. Se rendant à la Nouvelle-Orléans pour toucher un héritage, il est déjà fermement opposé aux idées des hommes du Sud dont il est pourtant originaire. Il a été formé pendant quelques années à l'école militaire de West Point près de New York. Il est alors affecté au fort Sumter (en Caroline du Sud près de Charleston), pensant y être tranquille... C'est pourtant là qu'a lieu le premier incident qui conduit à la guerre en avril 1861. Le fort est bombardé par les Confédérés suite au refus de la garnison de l'évacuer. Mais c'est surtout l'après-guerre et la Reconstruction qui sont au coeur des aventures de Jim Cutlass. La propriété dont il avait hérité est en difficulté et en proie aux carpetbaggers, qui veulent racheter à bas prix son domaine (le terme désigne les Nordistes qui viennent s'installer au Sud après la guerre pour y faire fortune).



La ville de la Nouvelle-Orléans y est montrée conformément à la représentation habituelle de la ville de cette époque. On y trouve des bars, des prostituées, des juges véreux, de vieilles familles très aristocratiques. On y croise également le Ku Klux Klan qui n'en est qu'à ces débuts et qui incarne le désir de ravanche de nombreux sudistes.
Charlier, Giraud et Rossi, Jim Cutlass. L'homme de la Nouvelle-Orléans, Casterman, 1991
Amerikkka, au coeur de l'Amérique raciste
On retrouve le Ku Klux Klan bien des années après, au début du XXIème siècle. La série Amerikkka raconte les aventures d'agents spéciaux chargés de repérer et lutter contre les milices d'extrême droite. Les héros, Angela Freeman et Steve Ryan prennent des risques énormes, en particulier lorsque Steve s'infiltre parmi des groupuscules. Ils ont d'ailleurs une facilité un peu déconcertante à survivre malgré les balles... Inspiré des livres de Stetson Kennedy, lui-même infiltré dans le Klan dans les années 1950, ces aventures nous conduisent tour à tour à Philadelphie, Atlanta ou Chicago.
Le
tome 2 a pour cadre les "bayous", ces cours d'eau au coeur des marécages du Sud des Etats-Unis. Pourtant il ne s'agit pas de la Louisiane mais des bayous de la Floride occidentale, non loin de la Nouvelle-Orléans. La scène finale du tome 6 de la série, "Objectif Obama", réalisé après l'élection historique de Barack Obama, se déroule à la Nouvelle-Orléans, dans une ville en reconstruction après Katrina.
Le tout est scénarisé par Roger Martin, spécialiste du Klan et mis en dessin par Nicolas Otéro.
- Otéro et Martin, Amerikkka tome 2 : "Les Bayous de la Haine", Editions Hors Collection, 2002
- Otéro et Martin, Amerikkka tome 6 : "Opération Obama", Emmanuel Proust Editions, 2010
Enfin signalons la BD O' Boys réalisée par Philippe Thirault et Steve Cuzor (Dargaud, 2 tomes parus en 2009). Si l'action ne se déroule pas à la Nouvelle-Orléans, elle a pour cadre ses environs et la vallée du Mississippi. Les auteurs se sont inspirés de l'histoire de Huckleberry Finn, roman de Mark Twain. Au prgramme, la fuite d'un garçon blanc et d'un jeune noir, de la musique, les inondations du Mississippi, la Dépression des années 1930.
Vous connaissez d'autres BD dont l'action se passe à la Nouvelle-Orléans, n'hésitez-pas à nous le signaler en commentaire !

- Blacksad : un privé à la Nouvelle Orléans
- Katrina, 2005 : Entretien avec Romain Huret
- Treme, Nola après Katrina
- Le rap de La Nouvelle-Orléans : Entretien avec Jean-Pierre Labarthe
- Faire de la musique après Katrina (à venir)
- La Nouvelle-Orléans dans la BD francophone
- Le Funk de la Nouvelle-Orléans (à venir)
- Petite histoire de la Nouvelle-Orléans :
- La fondation (1718-1763)
- De l'ère espagnole à la vente (1763-1803)
- Le XIXème siècle (1803-1865)
- Reconstruction et ségrégation (1865-1965)
- Entre déclin et catastrophes (1965-2011)
Petite histoire de la Nouvelle-Orléans (1) La fondation

Au début du XVIIIème siècle, la France est théoriquement souveraine en Amérique sur un vaste espace qui va de l’embouchure du Saint-Laurent au Nord-Est du continent jusqu’au Delta du Mississippi au Sud.
Aujourd’hui encore, les toponymes (rues, bâtiments comme noms de villes) reflètent cette présence française ou francophone. Ainsi, dans le paysage de Chicago et de la Nouvelle-Orléans, il n'est pas rare de croiser les noms de La Salle, Marquette ou Joliet. Ces noms évoquent l’exploration des territoires situés à l’Ouest du Canada français et des colonies britanniques.

Jean-Baptiste Louis Franquelin, Carte de l'Amérique septentrionale, 1688 [source]
Aux origines de la Louisiane
Sans rentrer dans les détails, rappelons que le père Jacques Marquette et Louis Jolliet, partis du Canada, sont les premiers à explorer le haut bassin du Mississippi, jusqu'à la confluence avec l'Ohio, en 1673. Cavelier de La Salle joue un rôle important en descendant le Mississippi jusqu'à son embouchure entre 1679 et
1682. Le 9 avril 1682, il prend possession de tout le bassin du fleuve et nomme ce vaste territoire Louisiane en l'honneur du roi Louis XIV. Mais une deuxième expédition, entamée en 1684, se termine tragiquement puisqu'il est tué par un de ses hommes en 1687 [source de la Carte ci-contre]. La Louisiane française couvre donc théoriquement (les querelles sont nombreuses) l'espace délimité à l'Ouest par les Rocheuses , à l'Est par les Appalaches, au Nord par les Grands Lacs et au Sud par le Golfe du Mexique. Elle est donc bien plus vaste que l'Etat de Louisiane actuel.
Après l'échec de La Salle, une famille canadienne d'origine normande, les Lemoyne se distingue dans la région. C'est d'abord Pierre d'Iberville qui explore les environs du delta du Mississipi à la fin du siècle et fonde le fort Maurepas (du nom du Ministre de la Marine, responsable des colonies). C'est l'origine de ce qui devient ensuite la ville de Biloxi (nom d'une tribu indienne). Il établit également un établissement permanent à La Mobile, un peu plus à l'Ouest. Le fort Saint-Louis y est construit. Son frère, Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, né en 1680, est sans doute l'homme le plus important dans l'histoire de la région pour la première moitié du XVIIIème siècle. Sa connaissance des Indiens et du terrain en font un militaire indispensable. C'est probablement lui qui, à la suite des observations de son frère, choisit le site de la Nouvelle-Orléans. Mais faisons un détour par Paris avant de revenir en Louisiane...
Quel statut pour la colonie ?
En 1664, à l'imitation des Anglais et des Hollandais, Colbert avait créé deux sociétés par actions, la Compagnie des Indes orientales et celle des Indes occidentales. Ces compagnies se voyaient confier une autorité complète sur les territoires et les populations. La Compagnie des Indes Occidentales devait ainsi s'occuper des colonies américaines. Mais ces compagnies ne devaient pas commercer avec des pays étrangers (contrairement à leurs équivalentes anglaises et hollandaises). Ce "colbertisme" exclusif réduisait donc les colonies au rôle de comptoirs et entravait leur approvisionnement, trop dépendant des navires venus de La Rochelle et de Lorient (devenu progressivement le port de la Compagnie). Ces Compagnies ont donc un succès mesuré et s'éteignent progressivement, d'autres sont créées couvrant des espaces plus réduits (Guinée, Sénégal), les noms changent régulièrement.
Des financiers, y voyant le moyen de s'enrichir, se voient alors confier l'exclusivité du commerce sur certaines colonies. C'est ainsi le cas en 1712 d'Antoine Crozat. Le Roi lui concède le privilègedu commerce en Louisiane pour quinze ans. En Louisiane vont donc exister deux pouvoirs à la fois séparés et étroitement liés : celui de la Compagnie et celui du Roi. Le Ministre de la Marine Pontchartrain (Iberville a nommé le lac proche de la côte en son honneur) nomme gouverneur La Mothe-Cadillac, auparavant basé à Détroit. Mais il semble peu à la hauteur et les querelles se multiplient, la mise en valeur de la colonie restant très superficielle. D'ailleurs Antoine Crozat, motivé par des intérêts financiers et qui n'a jamais mis les pieds en Amérique, restitue ses droits dès 1717. Peu de Français sont prêts à partir pour la Louisiane. Cela témoigne de l'incapacité des Français à exploiter ou mettre en valeur durablement leurs territoires en Amérique.
Dès lors, le sort de la Louisiane est lié pendant quelques années à un personnage fascinant, l'Ecossais John Law. Féru de mathématiques, il parcourt l'Europe en réussissant partout à gagner des sommes importantes aux jeux de "hasard". Il commence à élaborer un système qu'il propose dans différents pays, très inspiré par le modèle de la Banque d'Angleterre, créée en 1694. Il parvient à convaincre le Régent de France Philippe d'Orléans, d'accepter ce système. Philippe est l'oncle du tout jeune Louis XV et assure la régence du Royaume depuis la mort de Louis XIV en 1715. Suite aux nombreuses guerres menées par Louis XIV, l'Etat est considérablement endetté. Law propose de convertir les créances de dettes en actions de la Compagnie d'Occident (appelée également "du Mississippi"). Sa banque, qui devient ensuite la banque royale, émet des billets en grand nombre avec l'objectif déclaré d'augmenter la masse monétaire. Basée sur une "publicité mensongère" avant l'heure, la spéculation bat son plein. Les actions de la Compagnie s'arrachent rue Quincampoix à Paris (comme le montre la gravure ci-contre). Les espoirs d'enrichissement sont sans commune mesure avec la réalité de la Louisiane qui n'a à offrir que ses maladies tropicales.

Exemple de billet émis en 1718 par la banque de John Law
En 1717, la Compagnie d’Occident (fondée en 1716 et dirigée par Law) obtient le monopole du commerce pour la Louisiane et l’Illinois pour 25 ans puis absorbe les compagnies d’Orient, du Sénégal, d’Inde, de Chine, de Saint-Domingue et de Guinée. Elle devient alors la Compagnie des Indes en 1718. Law se trouve ainsi à la tête des finances aussi bien que d'une grande partie du commerce français. Cela ne va pas durer pusique son système s'écroule en 1720. Mais revenons en Louisiane et aux projets de la Compagnie.
Une capitale pour la Lousiane
La Compagnie décide de construire une ville en Louisiane pour en faire sa capitale.
Le nom de la ville est choisi en l'honneur du Régent. Le site aurait donc été repéré par Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville [portrait ci-contre : Rudolph Bohunek, portrait de Jean-Baptiste Lemoyne, Sieur de Bienville, Louisiana State Museum]. En mars 1718 commence le déblayage des arbres sur le site.
La situation est exceptionnelle. La Nouvelle-Orléans se trouve au débouché de l’axe du Mississippi, drainant un vaste bassin qui couvre une grande partie de l’Amérique du Nord. Situé à plus de 150 kilomètres de la mer, la Nouvelle-Orléans n’en est pas moins idéalement placée au fond du Golfe du Mexique. C’est donc une interface entre le continent, le Golfe, les Caraïbes, et l’Europe.
Le site est en revanche beaucoup plus compliqué. La ville est construite sur des marais. L’instabilité du sol oblige donc à construire des fondations sans cesse plus profondes, d'autant plus que la subsidence est importante (l’enfoncement progressif de la ville au fil du temps…). Ajoutons à cela que la ville se situe sous le niveau de la mer. Assez vite, des levées sont donc établies pour pallier aux crues importantes du fleuve, probablement dès 1724. Autre inconvénient du site, la récurrence des catastrophes naturelles dans cette zone subtropicale. Les ouragans frappent régulièrement la ville. L’histoire de la ville est dès le début marquée par des catastrophes naturelles. En 1721 et de nouveau en septembre 1722, des ouragans frappent la région, détruisant les derniers bâtiments en bois datant d’avant la fondation de la ville. La catastrophe est aussi parfois l’occasion de faire table rase... Pas moins de sept ouragans touchent ainsi la ville entre 1717 et 1750.
« J’ai été détaché pour aller à la Nouvelle-Orléans tracer [le plan] d’une ville régulière, qui doit être la capitale de ce pays » Pauger (1720)

Le plan de la ville est tracé par l’ingénieur Adrien de Pauger. Il s’agit d’un plan en damier (ou hippodamien) épousant la courbe du Mississippi en forme de croissant (Crescent City est l’un des nombreux surnoms de la ville). Ces plans géométriques ne sont pas rares à l’époque, aussi bien en Amérique (la traza espagnole ou le plan de Louisbourg, ville fondée au Canada à la même époque par les Français) qu’en Europe. On songe par exemple au plan établi à Rochefort dans la deuxième moitié du XVIIème siècle, à celui de Neuf-Brisach en Alsace ou à celui de la ville-neuve de Nancy sous Charles III (fin XVIème). Ce modèle est donc conforme à la tradition de cette époque, perpétuée par les ingénieurs militaires dans la lignée de ce qui se fait en Europe, au moins depuis les réalisations italiennes de la Renaissance.
L’extension maximale prévue est de 88ha (contre 60 à Rochefort, la plus grande des villes nouvelles d'alors en France). La ville est découpée en 66 îlots qui devront être bâtis progressivement (le « Vieux Carré » ou French Quarter actuel). Chaque ilôt est cerné par un fossé permettant l'écoulement de l'eau et des ponts sont mis en place aux carrefours.
Le cœur de la ville n'est pas au centre, mais au bord du Mississippi (un temps appelé Fleuve Saint-Louis), il s'agît de la Place d’Armes (aujourd’hui Jackson Square). La place était relativement petite, comparée par exemple à la Place des Vosges à Paris qui a pu lui servir de modèle. Mais elle s'ouvrait d'un côté sur le Mississippi ce qui élargissait la perspective avant que la hauteur de plus en plus grande des levées ne vienne la boucher...Sur cette place se retrouvent les différents pouvoirs de la ville : le religieux d'abord avec l'Eglise Saint-Louis (par Pauger lui-même), le Presbytère face au fleuve et le couvent des Ursulines (arrivées en 1727). Le pouvoir adminsitratif ensuite avec les résidences du gouverneur et de l'intendant se faisant face. Le militaire ensuite avec les deux grandes casernes construites sur les quais dans les années 1730 pour remplacer les casernes de la périphérie abîmées par un ouragan. Les magasins et l'hôpital se trouvaient également sur les quais.
La construction est lente et difficile en raison du manque d'hommes et de matériau. Il faut quelques années pour que le plan conçu par Pauger prenne réellement forme. Les nouveaux arrivants s'installent dans un premier temps dans le Nouveau Biloxi. L'ordre d'installation officiel ne date que du 26 mai 1720. La ville se construit alors peu à peu. C'est Pauger lui-même qui donne aux premières rues le nom qu'elles ont conservé jusqu'à aujourd'hui : Bourbon, Orléans, Saint-Louis, Iberville, Royale, Chartres.
Des aménagements sont réalisés pour permettre aux navires de haute-mer de venir décharger et charger sur les quais de la ville. Le chenal est aménagé et un fort est établi dans le delta, à La Balise. L'avancée du Delta oblige au déplacement permanent de cette structure. Des pilotes y attendent les navires pour les emmener jusqu'au port en évitant les bancs de sable.
La fonction première de la ville, outres son rôle de capitale, est donc la fonction portuaire. C’est une ville-entrepôt qui tire parti de sa situation exceptionnelle.
Trouver des habitants....
On dit de la ville des débuts qu'elle est peuplée de déshérités, d’indigents, de filles légères. Les premiers habitants sont des Canadiens parmi lesquels on trouve beaucoup de coureurs des bois, des artisans de la Compagnie, mais aussi des gens venus d'horizons différents, de France pour les soldats, les condamnés, les prostituées et les pauvres, d'Afrique, des Antilles ou des environs pour les esclaves.

En 1722, la ville devient la capitale de la Louisiane. Elle compte environ 1250 habitants dont « 293 hommes, 140 femmes, 96 enfants, 155 domestiques français, 514 esclaves nègres, 51 esclaves sauvages, 231 bêtes à cornes, 28 chevaux » (document ci-contre). Des campagnes faisant la promotion de la Louisiane sont organisées. Elles ont peu de succès. Suite à ces campagnes, des Allemands s’installent dans la région, un peu à l’ouest de la Nouvelle-Orélans. Des Suisses (en particulier des militaires) et des Piémontains viennent aussi.
Pour le reste, il faut contraindre des personnes à venir s'installer en Louisiane. Et si les colons dans l'intérieur n'hésitent pas à prendre femme chez les Indiens, le manque de femmes se fait cruellement sentir en ville. Entre 1718 et 1720, plus de 7000 personnes sont ainsi envoyées de gré ou de force vers la Louisiane. Outre celles et ceux qui sont tirés des prisons et des "hopitaux" (au sens de l'époque), les hommes de la compagnie parcourent la France et enlèvent des "indésirables". Cette sorte de milice se distinguait par le port d'une bandoulière. La population les surnomme donc les "bandouliers". Sur dénonciation (souvent abusive), sur une intuition, ils arrêtent et embarquent au moins 5000 personnes entre 1717 et 1720. Le Régent met un frein à ces pratiques en les faisant encadrer par des officiers.
La Compagnie tente donc d'organiser l'arrivée de femmes mais cet objectif se heurte à de nombreux obstacles. Une partie des personnes qui viennent de gré ou de force meurrent au cours de la traversée ou dans les premiers temps de leur arrivée en raison des nombreuses maladies (fièvre jaune, malaria,...).
C'est dans ce cadre que l'Abbé Prévost situe son roman Manon Lescaut publié en 17
31. Il raconte l'histoire d'une jeune fille contrainte de partir et suivie par son amoureux. Le roman a un succès fou mais ne fait pas vraiment de la réclame pour la Louisiane...
Et puis il y bien sûr les esclaves. Au départ, ce sont surtout des Indiens puis, rapidement, les noirs déportés d'Afrique sont les plus nombreux. Cette arrivée est d'autant plus aisée que la Compagnie possède le monopole sur la Traite, aussi bien française qu'espagnole (asiento). A la Nouvelle-Orléans, sur la rive droite (actuellement West Bank), un camp est spécialement aménagé pour accueillir les esclaves. Ils ne doivent en effet pas habiter avec les blancs. Le Code Noir s'applique à la Louisiane à partir de 1724.
La population de la ville est donc dès le départ extrêment variée : blancs, noirs, Indiens, Français nés en France, Canadiens, Créoles, esclaves, ...
Pour encadrer religieusement cette population, la Compagnie passe des accords avec différents ordres. En 1722, les Jésuites (expulsés par la suite) et les Capucins s’installent à la Nouvelle-Orléans. Des Ursulines arrivent à partir de 1727.
Malgré la faillite de Law en 1720, la Compagnie continue à fonctionner pendant une dizaine d’années.
Mais les guerres reprennent contre les Indiens des environs (Natchez en particulier), facilitées par les manœuvres des colons britanniques et l’arrogance de certains militaires français. Un document saisissant montre les effets de la guerre contre les Indiens sur la Nouvelle-Orléans et ses environs. Toutes les concessions sur lesquelles figure la lettre "a" sont abandonnées. On reconnait la ville en haut du document [source]. Malgré les punitions infligées aux Indiens, la Louisiane perd, outre sa tranquilité,le peu d’attraction qu’elle suscitait. en France. La Monarchie reprend les choses en main en 1731.

Louis XV met fin au monopole de la Compagnie et prend le contrôle de la colonie. Bienville, seulement gouverneur militaire auparavant, devient le gouverneur de la Louisiane. Il parvient à lutter efficacement contre les Espagnols et les Anglais mais connaît des difficultés contre les Indiens plus au Nord (guerre contre les Chicachas).
Au final, si la Compagnie a réussi, tant bien que mal, à créer et développer une capitale pour favoriser l'expansion de la Louisiane, la croissance démographique et économique de la Nouvelle-Orléans reste modeste. A la fin de la période française, la ville ne compte encore que quelques milliers d'habitants. D'autres populations françaises ou francophones allaient gagner la ville au cours de ce siècle. Il s'agit des Acadiens, venus du Canada après le "Grand Dérangement" de 1755 et, à partir des années 1790, des créoles français fuyant la Révolution en cours à Saint-Domingue. Mais ceci est une autre histoire...
Je vous propose de découvrir dans cette vidéo des plans et cartes de la ville de la Nouvelle-Orléans lors du premier siècle de son histoire, de 1722 à 1819 :
Bibliographie
- Maurice Denuzière, Au pays des Bayous (I) Je te nomme Louisiane, Denoël, 1990 (Fayard, 2003). Le "Roman vrai" de la Louisiane franaçaise. Une documentation très riche et rigoureuse.
- Ned Sublette, The World That Made New Orleans, From Spanish Silver to Congo Square, Chicago, Lawrence Hill Books, 2009. Une merveilleuse plongée dans ce qui a fait la Nouvelle-Orléans, en particulier sur le plan musical.
- Michel Thiébaut, Le chemin de l'Atchafalaya, Autour de La petite fille Bois-Caïman de François Bourgeon, 12bis, 2010. Michel Thiébaut a travaillé avec l'auteur de BD François Bourgeon sur la documentation de sa série Les passagers du vent, entamée dans les années 1980 et achevée en 2010. Les deux derniers tomes se déroulent en partie à la Nouvelle-Orléans et en Louisiane. Dans cet album, Thiébaut évoque les faits qui servent de toile de fond à la BD. Extrêmement précieux !
- Gilles Havard et Cécile Vidal, Histoire de l'Amérique Française, Flammarion, 2003. L'ouvrage de référence le plus récent.
- Encyclopedia Britannica
Sitographie
- Un site remarquable réalisé lors du bicentenaire de l'achat de la Louisiane par les Etats-Unis, beaucoup de documents originaux.
- Jolliet et La Salle, des Français en Louisiane. Site canadien très complet sur les explorateurs.
- L'université Laval de Québec propose un site très riche sur l'histoire de la Louisiane française.
- Le Musée virtuel de la Nouvelle-France.
- De nombreuses cartes historiques de la Louisiane et de la Nouvelle-Orléans sur le site de la Louisiana Digital Map Library et sur celui de l'Université du Texas à Austin.

- Blacksad : un privé à la Nouvelle Orléans
- Katrina, 2005 : Entretien avec Romain Huret
- Treme, Nola après Katrina
- Le rap de La Nouvelle-Orléans : Entretien avec Jean-Pierre Labarthe
- Faire de la musique après Katrina (à venir)
- La Nouvelle-Orléans dans la BD francophone
- Le Funk de la Nouvelle-Orléans (à venir)
- Petite histoire de la Nouvelle-Orléans :
- La fondation (1718-1763)
- De l'ère espagnole à la vente (1763-1803)
- Le XIXème siècle (1803-1865)
- Reconstruction et ségrégation (1865-1965)
- Entre déclin et catastrophes (1965-2011)
Le Rap de la Nouvelle-Orléans : Entretien avec Jean-Pierre Labarthe
Si je vous dis Hip-Hop et Nouvelle-Orléans, cela ne vous évoque sans doute pas grand chose. Les plus affûtés d'entre vous me diront peut être Lil' Wayne ou Bounce, mais guère plus. Pour tenter d'y voir plus clair et faire connaissance avec la scène rap de Big Easy (l'un des surnoms de la ville), nous avons demandé à l'un des spécialistes français sur ce sujet de nous servir de guide. Jean-Pierre Labarthe a en effet publié un livre sur l'histoire musicale de la ville et en prépare actuellement un autre sur la scène rap de "Nawlins".
Cette scène rap a connu une renommée au niveau national et international à partir des années 1990 avec le succès du "bounce". Selon un autre spécialsite, Nick Cohn, le bounce est un style de musique au départ basé sur l'appel-réponse des chants indiens du Mardi-Gras. Son rythme est basé sur le Triggerman beat détourné du classique "Drag Rap" des Showboys. Le tout épicé par des aboiements, une ligne de basse typique des second lines, et du funk de la Nouvelle-Orléans. Il combine donc différentes traditions musicales de la ville tout en s'inscrivant dans le mouvement hip-hop,. Bien sûr, d'autre styles de rap existent à Nola mais le bounce domine, plus de 20 ans après son apparition. Le rap de la ville n'est pas "conscient" au sens de Public Enemy ou KRS-One, mais il a des choses à nous dire sur ce qu'est la vie ou la survie d'un jeune "niggaz" dans une ville en déclin depuis des décennies et ravagée par un ouragan sans prédédent en 2005. Avant de découvrir les morceaux emblématiques et des liens, revenons donc avec Jean-Pierre Labarthe sur l'histoire du rap à Nola.

- Quand émerge la scène rap de la Nouvelle-Orléans et dans quel contexte?
La culture hip hop est bien née à New York et s'est répandue rapidement à travers le pays. La Nouvelle-Orléans n'est pas épargnée par ce mouvement culturel et artistique apparu dans le South Bronx, loin s'en faut ! Nous sommes en 1984, les premiers bourgeons rap viennent d'éclore grâce à l'alliance de jeunes artistes tels que DJ Mannie Fresh, Mia X ou DJ Wop, lesquels, épaulés par le transfuge new yorkais Denny Dee, viennent de former le premier crew de rap à La Nouvelle-Orléans : New York Incorporated. Du côté de la production discographique, on peut dire qu'elle s'élabore pas à pas. Rien de comparable avec le foisonnement vinylique du nord-est du pays, dans le Sud on compte les sous que l'on doit sortir de sa poche et « We Destroy » est un de ces 12‘’ séminaux réalisé par le Ninja Crew de Sporty T (4 Sight records, 1986) qui véhicule son petit buzz local. Patience et endurance sont à l'ordre du jour! Pour preuve, il va falloir attendre 1989 pour voir DJ Mannie Fresh et MC Gregory D réaliser un authentique album de rap: D Rules The Nation !
- Quels en sont alors les têtes d'affiche?
Les têtes d'affiches sont les précités DJ Mannie Fresh, Mia X, DJ Wop, Sporty-T mais aussi et surtout Gregory D qui accomplissent un hip hop directement influencé par la côte Est. A partir de 1991/1992, hormis MC Thick et Tim Smooth de West Bank, la grande majorité des artistes surfent sur la vague hédoniste du Bounce: MC Heavy (Gangster Walk), Black Menace (Going Off), 3-9 Posse (Ask Them Hoes), MC J'Ro'J (Let's Jump), Bust Down (Nasty Bitch), Daddy Yo (I'm Not Yo Trick Daddy), Ice Mike (Bring Da Heat), Lil Slim (Bounce Slide Ride), DJ Jimi (Where They At?), Joe Blakk (It Ain’t Where Ya From), Juvenile (Bounce For The Juvenile), Da Sha Ra (Still Bootin' Up) etc...
- Quel est le rapport des rappeurs de la N.O. au passé musical et au patrimoine de la ville?
Le Bounce vient des différents housing projects
(Magnolia [Photo ci-contre], St Bernard, Lafitte, Iberville, St Thomas, Calliope, Melpomene) et résulte d’un métissage culturel typiquement local. En vérité, le côté fusionnel du Bounce n’a rien d’extravagant lorsqu'on regarde le passé musical de la ville. Au préalable les artistes emblématiques tels que Jelly Roll Morton, Professor Longhair puis les Funky Meters ont su au mieux dans leurs styles respectifs explorer les privilèges d’une pareille situation géographique pour construire un schéma musical totalement hybride, systématiquement en adéquation avec le foisonnement ethnique de la cité portuaire.
En ce qui concerne les danses, vu que La Nouvelle-Orléans alias « La ville aux mille danses » était une des rares villes américaines où le vaudou était toujours vivace avant Katrina, les secousses corporelles du Bounce peuvent par moment évoquer la transe cultuelle voire certaines danses africaines comme la Mapoula Dance en provenance de la Côte d'Ivoire. Lors des block ou teen parties se sont les inévitables deejay’s qui intiment l’ordre à leur auditoire de suivre un protocole qui dicte les diverses façons d’appréhender le twerk (danser sur du Bounce). Le roi du twerk n'est autre que DJ Jubilee (Take Fo' records), il vient de St Thomas et a composé de multiples variantes qui permettent aux danseurs d’épancher leur soif de défoulement à la faveur des Walk the dog, Tiddy boppin’, Ride the bike, Hop in a circle, Do the sissy walk, Do the nikki, Do the Jubilee all, Penis poppin’, Stick your booty out, Shake it like a dog….
Au niveau musical, tous accomplis autour de 1992/93: "Bounce ! Baby, Bounce !" par Everlasting Hitman, "Ya’ll Holla" par Ricky B, "Get it Girl" par Warren Mayes, "Bounce Slide Ride" par Lil’ Slim et "Second Line Jump" par 2Blakk véhiculent une production digitale bon marché boostée par le sempiternel sousaphone des fanfares. Cette alchimie singulière qui confond passé et présent, tradition et innovation cristallise l’évolution sociale de Big Easy au cours des années 80, une décennie qui a vu la classe ouvrière afro-orléanaise péricliter suite à la raréfaction des opportunités qu’offrait jusque là le business du pétrole. En effet, ayant fini par se reporter sur l’activité réfrénée du port, la diminution des industries extractives condamne la masse dite laborieuse à un statut végétatif avilissant, décuplant par la même occasion ce besoin d’épanchement affiché par la jeunesse à travers le hip hop, mais entérinant une criminalité sidérante principalement liée au business de la drogue régenté par les gangs de la ville. Entre temps, la métropole a fini par faire du tourisme son ambition nouvelle.
- L'ouragan Katrina a-t-il changé la donne? Où en est le rap de Nola en 2011?
Suite à l'intrusion catastrophique de Katrina, l'exode forcé vers Atlanta, Miami, Houston, Baton Rouge etc... privilégié par la grande majorité des rappeurs et producteurs, car sensé leur apporter un avenir professionnel assurément meilleur, a été culturellement et sans nul doute artistiquement catastrophique. Néanmoins, réapparu plus essentiel que jamais du cumul des gravats qui jonche la cité, le combat Bounce est à nouveau à l'ordre du jour. Hormis que le rétablissement de la ville passe impérativement par la réappropriation de son patrimoine musical, on peut avancer que le lent rétablissement a été renforcé par le fait que le Bounce a joué un rôle primordial dans la reconstruction de l'identité collective de la communauté noire locale épouvantablement fragmentée par l'intrusion de l'ouragan.
A un moment où le rap mainstream déclamé par les jeunes Curren$y, Corner Boy P, Gudda Gudda ou Kidd Kidd (alias Nutt Da Kidd) oriente à nouveau les projecteurs sur la ville endeuillée, rien ne semble réfréner l'ardeur vengeresse des emcee's de l'underground. Pour preuve, l'anathème « Fuck Katrina and fuck Rita! » placardé sur la pochette de la compilation Bouncedown Volume 4 traduit le prosaïsme avec lequel les artistes Peacachoo, Gotty Boy Chris, Kilo, 10th Ward Buck, South Rakas Crew, 5th Ward Weebie, DJ Money Fresh, Hot Boy Ronald... ont décidé de malmener verbalement les ouragans, sous couvert de s'en prendre aux complices bureaucratiques de George W. Bush à cet instant encore en place à la Maison Blanche!
On peut affirmer que le Bounce se défend de tout individualisme ou cloisonnement communautaire. Katey Red (photo ci-contre), un (e) artiste transsexuel(le) qui est actuellement une notoriété très respectée du genre prouve soir après soir le caractère altruiste de ses intentions, c'est à dire rassembler pour une fête sans égal les gens que la bonne société capitaliste a pris le soin de séparer. Car à l'instar des bars gays de l'underground new yorkais des années 70 d'où émergea la fusion musicale homo érotique dite disco, les clubs Ceasar's, Da Chatroom et The Venue sont - toutes proportions gardées - les sites cruciaux de Big Easy où s'opèrent une vivifiante libération cathartique. La teneur chaleureuse du sissy bounce a ce pouvoir d'annihiler comme le fit la disco-funk en son temps les critères raciaux, professionnels ou bien sexuels. Du moins le temps de la performance!
- 8 titres pour retracer l'histoire du rap à la Nouvelle-Orléans.

1>> Gregory D & Mannie Fresh - « Buck Jump Time » - 1990
Exemple type du Bounce du début des années 90 par l'un des pygmalions du emceeing à Nola, Gregory D, et le futur producteur du célèbre label Cash Money, Mannie Fresh. Le mix s'approprie le beat digital de « Drap Rap (Triggerman) » des Showboyz (1986) mais aussi le pouls des fanfares locales.
2>> MC T.T.Tucker & DJ Irv - « Where Dey At » - 1991
Le premier vrai hit Bounce de la ville qui absorbe une fois de plus « Drap Rap (Triggerman) » des Showboyz. Le titre ne véhicule aucune philosophie particulière si ce n'est celle de faire danser les homies. Ce sample sera utilisé jusqu'à plus soif par les deejays de la Nouvelle-Orléans. A Memphis (Tennessee), c'est DJ Spanish Fly et quelques autres qui s'en emparent, s'en servant notamment pour établir la base rythmique du « gangsta walk » - un genre de breakdance locale.
3>> U.N.L.V. - « Drag'em Tru The River » - 1996
Titre emblématique de l'évolution du rap et des mentalités. L'émancipation féconde des côtes Est et Ouest poussent les labels locaux a réévaluer leur style. Les choses évoluent à la vitesse grand V dans le rap et les patrons des différents labels ont installé le débat sur le terrain glissant de la provocation. Le succès et l'argent attisent les ambitions, aussi une rude compétition est de mise entre les différents labels qui se titillent verbalement par artistes interposés. Il s'agit ici d'un des plus violents « diss » de l'histoire du rap à la Nouvelle-Orléans. Les poulains du label Cash Money records, le trio U.N.L.V., n'y vont pas avec le dos de la cuillère pour acculer le valeureux Mystikal (Big Boy records) dans le cordes du rap game et le rouer de coups. Mystikal répondra avec son mordant habituel via « Here I Go (Back From Tha River)» à l'agressivité manifeste du trio U.N.L.V. qui va être dérouté de son ascension fulgurante par la perte d'un de ses membres, Yella Boyee, assassiné en cette même année 1996 dans de mystérieuses circonstances.

4>> Master P - « Mr Ice Cream Man » feat. Silkk The Shocker & Mia X - 1996
Percy Miller alias Master P est le producteur providentiel qui va changer à tout jamais la donne dans le Sud. Rappeur plutôt insignifiant, c'est surtout en tant qu'homme d'affaire qu'il excelle. Travailleur acharné, armé d'une stratégie commerciale solide et à la tête d'un crew soudé, il va faire de son label No' Limit, fondé en 1990, une machine a récolter les disques d'or et de platine. Son ascension est si éblouissante qu'il figure rapidement en tête du box-office dressé par le magazine Fortune des plus grandes fortunes des moins de 40 ans. Son déclin sera aussi fulgurant que le fut sa réussite. Reste «Mr. Ice Cream Man » scandé avec son frère Sillk The Shocker, une pépite old school qui n'a plus le lustre d'antan mais qui cristallise l'émergence du rap parvenu et scintillant au niveau national!

5>> Juvenile - « Ha » - 1998
Juvenile vient lui aussi de la scène Bounce. D'ailleurs il a composé avec DJ Jimi un Bounce qui figure désormais au Panthéon des classiques du genre: « Bounce For The Juvenile » (1991). Il intègre le label Cash Money aux alentours de 1996 et réalise dans la foulée deux albums – Solja Rag en 1997 et 400 Degreez en 1998. C'est le bouche à oreille qui fait décoller 400 Degreez. L'effet boule de neige est tel, que l'album va devenir la meilleure vente jamais réalisé par le label (4 millions d'exemplaires vendus). Les charts nationaux retiennent deux hits « Back That Azz Up » et surtout « Ha» qui valide un phénoménal « off beat flow » plus un vrai pot-pourri des jargons ethniques de la Nouvelle-Orléans...

6>> B.G. feat. Big Tymers & Hot Boys « Bling Bling » - 1999
Le terme Bling bling qui n'était au départ qu'un idiotisme parmi tant d'autres trouvé par l'un des quatre Hot Boys de Cash Money, Lil' Wayne pour désigner son pendentif doré, est devenu une expression qui fait désormais parti du langage populaire universel.
Pas d'erreur possible. Revoir la vidéo du titre « Bling Bling » vomissant un inventaire de biens matériels allant de l’hélicoptère, à la voiture de luxe en passant par le hors-bord, est une épreuve en soi. Donc tout est parti de là, mais ce n'est pas tout! A cet instant, au grand dam des puristes, des militants hip-hop du Nord, les parvenus de Cash Money ont commis un crime de lèse-majesté. Lequel? Celui de travestir l’éthique à la fois subversive et unificatrice des pionniers de l'electro funk rap des années 80 pour se vautrer dans la gaudriole. Et ça barde!
Déambulant sur l’up tempo sudiste serti de synthétiseurs distordus, de toutes ces polémiques, B.G. n’en a cure. Le clip le montre, entre arrogance et nonchalance, la bouche sertie d’or, louangeant l’arrivisme outrancier dans toute sa splendeur. A juste titre, B.G. & C° signent là une des plus belles paraboles existentialistes du hip hop moderne en prenant l'establishment du disque à son propre jeu: En effet, dans le Sud, qui à cet instant précis n'a pas succombé à la fièvre du « bling rap »?
7>> Mystikal « Bouncin' Back (Bumpin Me Against The Wall) » – 2001
Son aventure guerrière dans le Golfe n'a rien changé à sa prime revendication.
Le Bounce n'aura jamais les faveurs de Mystikal, un genre de rhétorique que lui-même et le boss de Big Boy records, son premier label officiel, qualifient de primaire, plutôt rébarbatif. Son style s'oriente très vite vers le funk/rap, une façon de s'épancher dont il maitrise tous les éléments: la grandiloquence, l'énergie, la hargne gutturale héritée de James Brown et puis les hits qu'il enfile comme des perles («Ain't No Limit », « That's The Nigga », « Shake Ya Ass ») sous l'égide de Master P/Jive records qui ont pris son destin en main.
Hit ultime avant l'emprisonnement de Mystikal en 2004, « Bouncin' Back (Bumpin Me Against The Wall) » est en tout et pour tout le « Sex Machine » des années 2000, c'est à dire le truc idéal pour prendre d'assaut le dance-floor et tourner le dos durant quelques 5 minutes à la routine qui mine, qui opprime.
8 >> Lil' Wayne « A Milli » - 2008
Enfant prodige, Dwayne Carter alias Lil Wayne intègre Cash Money alors qu'il n'a que 11 ans. Il lui faut attendre la première décennies des années 2000 et les départs successifs des autres membres du label, suite à des polémiques trésorières, pour émerger. C'est par la diffusion d'un chapelet de mixtapes diffusées sur internet que sa côte grimpe et qu'il obtient une immense popularité. Une ère nouvelle s'éveille, les grands labels doivent désormais consulter internet pour savoir quel rappeur est dans la course et lequel ne l'est pas ou plus. « A Milli »
a été joué des dizaines de fois avant sa sortie et son succès – double disque de platine, plus un nombre incalculable de récompenses.
Vu que Lil' Wayne n'habite plus la Nouvelle-Orléans depuis des lustres et que le producteur Bangladesh de « A Milli » est d'Atlanta, il est sujet aux railleries les plus virulentes du côté de la Louisiane. Malgré un « Georgia Bush » évocateur accompli en 2006; beaucoup ont du mal à accepter cette réussite insolente synonyme de trahison envers ceux qui se débattent pour émerger du K.O. infligé par Katrina. De plus son mentor Baby « Birdman » Williams qui vient d'engager l'acteur/rappeur canadien Drake au cours d'une affaire considérée comme « l'une des plus grandes guerres d'offres de tout les temps» accentue ce profond sentiment de mépris qui n'a pas échappé au jeune MC orléanais K. Gates, lequel Gates n'a pas manqué de le signaler dans « Who Dat » (2010): « Une dédicace à Birdman qui signe des Canadiens et considère les artistes locaux comme des Aliens.»
Propos recueillis par Aug
Un très grand merci à Jean-Pierre Labarthe !
Ces 8 titres sont visibles dans la playlist vidéo ci-dessous, il s'agit pour la plupart des clips réalisés par les rappeurs, j'ai ajouté en fin de playlist deux vidéos dans lesquelles IceboogyXXL explique image à l'appui comment produire un titre bounce sur son ordinateur avec le logiciel FL Studio, très instructif ! Retrouvez ensuite d'autres titres évoqués dans l'entretien ainsi que beaucoup d'autres dans deux playlists sur les premières années et la période suivante.
Playlist # 2 : Le rap de la Nouvelle-Orléans, des débuts aux années 1990
Playlist # 3 : Le rap de la Nouvelle-Orléans, des années 1990 aux années 2000
Comme d'habitude, quelques repères géographiques avec la google map ci-dessous. Rappeurs, producteurs, labels, radios, lieux qui comptent dans l'histoire du hip hop à la Nouvelle-Orléans seront progressivement référencés sur cette carte qui compte déjà de nombreuses notices sur le rap aux Etats-Unis, en France, au Royaume-Uni et ailleurs (n'hésitez pas à me faire des ssuggestions de localisation !):
Afficher Géographie du Rap et du Hip-Hop sur une carte plus grande
Sources et liens :
- Jean-Pierre Labarthe, Un siècle de musique à la Nouvelle-Orléans, Scali, 2008. Vous pouvez suivre l'actualité de Jean-Pierre Labarthe sur son blog, ou sur Twitter. Un livre co-écrit avec Charlie Braxton intitulé Gangsta Gumbo devrait sortir prochainement. Il présente sur le site abcdrduson 5 classiques du "Dirty South".
- Nick Cohn, Triksta. Un écrivain blanc chez les rappeurs de la Nouvelle-Orléans, Éditions de l'Olivier, 2006. Nick Cohn, journaliste et historien de la musique, originaire d'Irlande du Nord, nous offre une plongée passionnante dans le rap game de "Nawlins". On le suit avec bonheur sur les traces de Soulja Slim ou aux côtés de l'imprévisible Choppa.
- Hors-série de Rap Mag (avri-mai 2010) sur la Nouvelle-Orléans.... et le thème rap et prison. Il faut dire que de Lil'Wayne à C-Murder, la liste des rappeurs de la ville passés par la case prison est plutôt longue. Heureusement, ils passent aussi par la case départ pour empocher quelques dollars ! Le numéro est un bon aperçu du travail de quelques rappeurs, on apprend plein de choses même si on reste parfois un peu sur sa faim.
Sur la toile :
- Where They At: New Orleans Hip-Hop and Bounce in Words and Pictures. Un superbe site réalisé par Allison Fensterstock, une journaliste et Aubry Edwards, une photographe sur le bounce, ses lieux (clubs, quartiers), ses protagonistes (rappeurs, producteurs, dj, disquaires, labels,....). Une mine d'informations très agréable à consulter. Le site tient son nom du tube pionnier du bounce évoqué par Jean-Pierre Labarthe : MC T.T.Tucker & DJ Irv - « Where Dey At » - 1991
- Matt Miller, Emory University, "Dirty Decade: Rap Music and the U.S. South, 1997-2007", Southern Spaces, 10 June 2008. Une étude complète de l'émergence du "Dirty South" dans ses aspects musicaux et esthétiques, ville par ville.
- David Diallo, "Representing the Dirty South: Parochialism in Rap Music", GRAAT On-Line Occasional Papers – December 2008. Un papier très intéressant sur le rapport des rappeurs du Sud à leur espace d'origine.
Retrouvez notre dossier sur l'histoire et la géographie du rap et du Hip Hop ainsi que nos autres articles sur la Nouvelle-Orléans :
- Katrina, 2005 : Entretien avec Romain Huret
- Blacksad : un privé à la Nouvelle Orléans
- Treme, Nola après Katrina
- Faire de la musique après Katrina (à venir)
- La Nouvelle-Orléans dans la BD francophone
- Le Funk de la Nouvelle-Orléans (à venir)
- Petite histoire de la Nouvelle-Orléans :
- La fondation (1718-1763)
- De l'ère espagnole à la vente (1763-1803)
- Le XIXème siècle (1803-1865)
- Reconstruction et ségrégation (1865-1965)
- Entre déclin et catastrophes (1965-2011)

Treme : NOLA après Katrina

Le dieu des séries existe. Vous l'avez peut être déjà rencontré en visionnant sa création sise à Baltimore, intitulée "The Wire". Cinq saisons, 60 épisodes pour disséquer avec la précision d'un chirurgien ou nouer, avec celle d'une dentellière, les complexes relations entre les flics, les gangs, les dockers, les journalistes et les politiciens de cette grande métropole de l'est des Etats-Unis. Et autant pour faire naître, sous les yeux d'un spectateur ébahi, le quotidien sans concession, organique, poisseux des habitants de Baltimore avec lequel on se familiarise, dans lequel on sombre parfois, tant il est dénué d'angélisme et de manichéisme.

Autant dire, que "Tremé" (s'écrit "Treme" ou "Tremé" et se prononce "twemay") , nouvelle série de David Simon, qui donna vie à "The Wire", était attendue avec une certaine impatience...Saison 1 visionnée, le plus difficile maintenant est de patienter jusqu'à la deuxième et d'aller brûler un cierge pour que toutes celles qui suivront soient de la même facture.




[Albert Lambreaux dirige avec d'autres indiens une cérémonie funéraire.]

- "Katrina 2005, l'ouragan, l'état, et les pauvres aux Etats-Unis", EHESS, 2010
- "L'Amérique pauvre" , editions Thierry Magnier, 2010
- et sa contribution à "La riche histoire des pauvres", Institut de recherche de la FSu, éditions Syllepses, 2007
- Un article de la revue Vertigo : http://vertigo.revues.org/2096
- Un des derniers numéros du "Dessous des cartes" datant du 12/12/2010 : "Risques natrels, tous inégaux"
- Le site de l'office du tourisme de la ville
- Le site de la ville.
- Les dossiers du Times Picayune sur le site Nola.com en tapant Katrina das la barre de recherche.
- Site officiel de la série sur HBO
- Wendell Pierce, acteur emblématique de The WIre et de Treme, parle de son quartier natal de Treme à La Nouvelle-Orléans qu'il nous fait visiter. A voir absolument !
- Site officiel de la série sur HBO
- et sur l'Histgeoblog, un article que j'avais consacré à la série "The Wire, les territoires urbains des Etats-Unis"

- Blacksad : un privé à la Nouvelle Orléans
- Katrina, 2005 : Entretien avec Romain Huret
- Le rap de La Nouvelle-Orléans : Entretien avec Jean-Pierre Labarthe
- Faire de la musique après Katrina (à venir)
- La Nouvelle-Orléans dans la BD francophone
- Le Funk de la Nouvelle-Orléans (à venir)
- Petite histoire de la Nouvelle-Orléans :
- La fondation (1718-1763)
- De l'ère espagnole à la vente (1763-1803)
- Le XIXème siècle (1803-1865)
- Reconstruction et ségrégation (1865-1965)
- Entre déclin et catastrophes (1965-2011)
et pour finir quelques morceaux choisis, bonne écoute !
Blacksad : un privé à la Nouvelle Orléans.
Depuis "Quelque part entre les ombres", la série Blacksad, dont le dernier et quatrième volume est sorti en septembre dernier, a su se constituer un public fidèle, pour ne pas dire fanatique.
Juan Dias Cazalès au scénario, Juanjo Guardino, au dessin et aux couleurs, forment un duo à la production incomparable. Des histoires aux allures de polars, un trait de crayon magnifique, une colorisation élégante, une ambiance finalement à nulle autre pareille (à la jonction entre la BD et le dessin animé, qui s'expique par le fait que Guardino a travaillé pour Disney), font de la parution de chaque nouveau tome un moment attendu avec fébrilité.
La patte de la série Blacksad réside également dans la nature de ses personnages qui sont, comme on le voit sur la planche ci-contre des animaux antropomorphes. Ils sont savamment choisis en fonction de leur rôle dans l'histoire, de leur tempérament; ce parti pris, allié à la finesse des intrigues de chaque volume, loin de désservir la narration, en la rendant moins crédible, fait mouche à tous les coups tant le choix est assumé et intelligent. (ci-contre une planche du tome 2 intitulé "Arctic nation" dans lequel les animaux polaires veulent dominer le monde).
Les 3 premiers tomes de la série nous emmènent donc dans le sillage de John Blacksad, grand matou, élégant greffier, noir et blanc, fin limier et détective privé de profession. Un privé très années 50 qui évoque les figures imposées du genre, de Boggart voire de Nicholson dans le "Chinatown" de Polanski. L'antropomorphisme constitue un vrai challenge et renouvelle le genre. Notre détective affublé de Weekly, goupil fouineur, qui l'accompagne à partir du tome 2 en travaillant pour le "What's News", conduit ses enquêtes qui se déroulent dans le paysage socio-politique des années 50 états-uniennes.
Petit rappel des excellents épisodes précédents...
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"Quelque part entre les ombres" nous plonge dans le New York mafieux des années 50. John Blacksad doit résoudre le meurtre de la comédienne Natalia Wilford, qui fut également son grand amour. Son enquête l'amène sur la piste du puissant Ivo Statoc.

Une ambiance glaciale préside au déroulemet de l'intrigue du tome 2 des aventures du privé John Blacksad parti à la recherche de Dinah, une enfant de couleur. Toujours paré de son trench-coat mastic et de son costume-cravate impeccable, il doit affronter l'Arctic-Nation, parti extrêmiste défendant la supériorité des animaux à pelage immaculé. Ce deuxième volume de la série permet donc de revisiter les thèmes de l'Amérique blanche et de ses défenseurs regroupés notament dans le Klu Klux Klan.
Troisième tome de la série, où lon retrouve John Blacksad à Las Vegas. Notre matou aux moustaches lissées y retrouve un ami de jeunesse, devenu brillant scientifique, postulant d'ailleurs sérieux au Prix Nobel pour ses travaux sur le nucléaire, O. Lieber. Dans cette période marquée par le Maccarthysme et la chasse aux sorcières, la protection de John Blacksad est plus que jamais nécessaire pour sortir d'affaire son vieil ami.
John Blacksad, un privé à la Nouvelle Orléans : "L'enfer, le silence", tome 4.

Et nous voici enfin rendus à ce tome 4 qui se déroule dans une ville qui nous interesse beaucoup actuellement : la Nouvelle Orléans. Loin de Katrina et de ses flots dévastateurs (pourtant la couverture de l'album les évoquent superbement) , nous restons dans les 50's. Rien ne manque de l'imagier commun sur la ville. L'intrigue se déroule en plein carnaval de mardi gras, le jazz y est omniprésent, le gumbo se déguste à l'ombre des tonnelles, le vaudou est convoqué comme de bien entendu dans cette ville où se rencontrent aussi bien les cultures françaises que caribéennes.
John Blacksad est en mission. A l'article de la mort, Faust Lachapelle lui a demandé de remettre la main sur un des musiciens les plus talentueux de son label de musique jazz, Sebastian "Litlle Hand" Fletcher, pianiste et junkie, qu'il considère comme son fils. Epaulé par Weekly, notre félin se met en quête du musicien de clubs de jazz en bars à filles, alors que le carnaval bat son plein. Au fil de son enquête, un autre fils apparait, la femme de Fletcher accouche, ses amis musiciens se mettent à table et l'on comprend que Lachapelle ne s'appelle pas Faust pour rien.
On y rencontre des boucs maléfiques, un boxer déprimé, une guenon possédée, un canasson estropié. On regrettera peut être que la résolution de l'intrigue arrive de façon un peu abrupte et pas suffisament dévelopée, mais on ne boudera pas non plus son plaisir de se replonger au milieu de ce bestiaire haut en couleur.

- Blacksad : un privé à la Nouvelle Orléans
- Katrina, 2005 : Entretien avec Romain Huret
- Treme, Nola après Katrina
- Le rap de La Nouvelle-Orléans : Entretien avec Jean-Pierre Labarthe
- Faire de la musique après Katrina (à venir)
- La Nouvelle-Orléans dans la BD francophone
- Le Funk de la Nouvelle-Orléans (à venir)
- Petite histoire de la Nouvelle-Orléans :
- La fondation (1718-1763)
- De l'ère espagnole à la vente (1763-1803)
- Le XIXème siècle (1803-1865)
- Reconstruction et ségrégation (1865-1965)
- Entre déclin et catastrophes (1965-2011)
Katrina, 2005 : Entretien avec Romain Huret

[La Nouvelle-Orléans après le passage de l'ouragan Katrina]
Ce mois-ci sur Samarra, nous vous invitons à mieux découvrir le passé et le présent de la ville de la Nouvelle-Orléans, notamment au travers de la musique, du cinéma et des livres. Au programme, des articles sur la série Treme, sur l'histoire de la musique à la Nouvelle-Orléans (du blues au rap en passant par le jazz), sur la ville dans la BD, le cinéma et la littérature.
La ville occupe en effet une place à part dans l'imaginaire américain. Considérée par certains comme une ville de débauche (la "nouvelle Sodome" y aurait pour quelques-uns reçu son juste châtiment en 2005...), elle est un des berceaux de la musique américaine, du blues au jazz. Elle a conservé un héritage architectural et culturel de la période coloniale française, ce qui en fait une ville unique dans le pays. L'histoire de la ville est marquée par la récurrence des catastrophes naturelles (ou non, pensons à la fuite de pétrole de 2010...), en particulier au XXème siècle et en ce début de XXIème siècle, Katrina ayant même entrainé la baisse de la population de la ville. C'est une ville majoritairement peuplée d'Afro-Américains, en particulier dans le quartier déshérité du Ninth Ward, l'un des plus touchés par Katrina. L'identité de la ville et sa mémoire est d'ailleurs au coeur des enjeux de la reconstruction. Cela rend essentiel la compréhension dans le temps long de ce qui s'est passé au début du mois de septembre 2005.
Pour entamer cette série, nous avons donc demandé à l'historien Romain Huret (EHESS et Lyon 2) de nous parler de ces travaux sur l'ouragan Katrina qui a ravagé la ville à la fin de l'été 2005. A la fin de cet entretien, nous vous proposons une playlist de quelques titres sur la ville et les catastrophes naturelles et des vidéos de films.
Dans Katrina, 2005-L'ouragan, l'Etat et les pauvres aux Etats-Unis (éditions EHESS-collection Cas de figure), Romain Huret replace l'évènement dans le temps long de la perception de la pauvreté, de la question raciale, du rôle de l'Etat et de la définition de son périmètre d'action lors des catstrophes.
Dans ce livre, au-delà des évènements qu'il retrace précisément dans une première partie, l'historien s'intéresse aux interprétations de la catastrophe par les différents groupes qui composent la société américaine, qu'ils se définissent par des critères ethniques, sociaux, politques ou religieux. Il écrit ainsi : "La construction conservatrice puise dans la tradition américaine pour proposer une interprétation rationnelle à l'évènement : la décadence morale et les effets pervers de l'Etat-providence, deux thèmes récurrents du discours conservateur, seraient à l'origine de l'ampleur de la catastrophe. (p. 72)". De l'autre côté, beaucoup d'Afro-Américains constatent la permanence d'un racisme culturel qui a amplifié les effets de la catastrophe.
Dans la lignée de ses travaux sur la pauvreté, sur la reconquête conservatrice par la base depuis les années 1960 et sur Richard Nixon, il analyse donc avec brio ce que révèle la catastrophe des fractures de la société américaine.
1. N’est-il pas difficile pour les historiens d’étudier un évènement aussi récent que Katrina ?
Bien sûr, c’est un exercice délicat pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la catastrophe a effacé beaucoup de traces matérielles et a provoqué une désorganisation des institutions. Dès lors, il fut difficile de savoir combien de personnes sont mortes dans le Superdome ou le Convention Center, combien de prisonniers se sont échappés, les registres pénitentiaires ayant disparu etc. Ensuite, l’administration du président George W. Bush a fortement protégé l’accès aux documents officiels et a refusé de transmettre des transcriptions des discussions entre les principaux dirigeants aux élus du Congrès. L’historien devra donc attendre quelques années encore ! Enfin, l’émotion née de l’évènement, et la violence de la réaction des contemporains, comme le rappeur Kanye West (photo ci-contre) déclarant que « George W. Bush n’aime pas les Noirs », oblige à une prise de recul critique plus forte qu’à l’accoutumée.
Il y a eu de brillants pamphlets contre Bush et son administration. Dans ce livre, je voulais sortir du registre de l’indignation et du scandale pour comprendre la rationalité bureaucratique à l’œuvre au cours de la longue semaine des évènements.
2. Qu’a révélé la gestion de la catastrophe sur la perception de la pauvreté et de la question raciale aux Etats-Unis ?
Pour les populations noires de la ville, la catastrophe a révélé qu’elles étaient bien peu de choses, des « réfugiés » -- et le terme fut utilisé sans cesse dans les médias et par les hommes politiques-- dans leur propre pays. Plus encore, il fut frappant de constater que les pauvres ne furent pas considérés comme des victimes d’une catastrophe, les conservateurs les accusant d’être responsables de leur sort. Le commentateur conservateur Bill O’Reilly y vit un exemplum pour les plus jeunes à montrer dans les salles de classe pour leur expliquer ce qu’il allait leur arriver s’ils ne travaillaient pas en classe ! Enfin, la catastrophe a démontré les conséquences du délitement de l’assistance sociale dans le pays. Les pauvres et les plus vulnérables sont restés faute de mieux. Le « peu » qu’ils possèdent dans le 9th Ward est « tout » ce qu’il possède. Pour partir, il faut avoir un réseau social et familial. Beaucoup vivaient de petits boulots, plus ou moins licites, et ne pouvaient pas quitter la ville sans prendre le risque de tout perdre.

[La crue de 1927 fait des ravages dans toute la Louisiane]
3. Que nous apprend la comparaison avec les précédentes catastrophes ayant frappé la Nouvelle-Orléans en 1927 et 1965 ?
En 1927 et 1965, les catastrophes ont suscité des réactions inédites de l’Etat. En 1927, le ministre du Commerce, Herbert Hoover, utilise la catastrophe pour promouvoir ce qu’il appelle un Etat associatif dont le rôle est de coordonner le travail entre les institutions locales et les associations. Pour Hoover, les catastrophes sont le moment idéal pour développer ce cadre associatif. Ce fut un succès : Hoover en tira profit l’année suivante en étant élu président des Etats-Unis. Quarante ans plus tard, le président démocrate Lyndon Johnson ira plus loin en cherchant à créer un statut législatif des victimes des catastrophes et à développer les aides dans le cadre de son programme de Grande Société (Great Society).
4. Comment comprendre les félicitations de Georges W. Bush au patron de la FEMA, l’agence chargée des situations d’urgence ? L’histoire de la FEMA ne symbolise-t-elle pas l’évolution du rôle de l’Etat depuis plusieurs décennies?
Vous avez raison. Cette agence a toujours un double visage : d’un côté, elle doit venir en aide aux victimes des catastrophes ; de l’autre, elle fut utilisée, notamment par les républicains, pour faire face aux risques politiques. Cette dernière option se développa dans les années 1980. L’agence devint très opaque, multipliant les opérations secrètes. Son chef, Louis Giuffrida, servit même de modèle au fameux « homme à la cigarette » de la série X-Files ! Au lendemain du 11 septembre 2001, l’agence fut intégrée au Department of Homeland Security et renoua avec cette tradition militaire. Sans surprise donc, au lendemain du passage de l’ouragan, elle dut attendre que la zone soit sous contrôle militaire pour aider les populations. Ce retard à l’allumage n’en fut pas un du point de vue des dirigeants. C’est en ce sens que la FEMA fit un sacré boulot (« Heck of a job »), selon la formule désormais célèbre de George W. Bush
5. Terminons par une question qui nous intéresse particulièrement sur Samarra : Comment ces catastrophes sont-elles abordées dans la musique, au cinéma, dans les séries, dans la littérature ?
La catastrophe a imprégné la production culturelle après 2005. N’oubliez pas que la ville est un berceau culturel du pays, et que l’ouragan entraina la disparition de nombreux contrats pour les musiciens et les artistes. La belle série Treme d’HBO raconte cela très bien. Des réalisateurs comme Spike Lee (When the Levees Broke) ont filmé le désarroi des populations noires et des pauvres. La rancœur contre les conservateurs, qui veulent se débarrasser de cette Sodome américaine, affleure dans les chansons. La plus emblématique est celle de Randy Newman, qui rechanta les larmes aux yeux, son célèbre "Louisiana, 1927", au cours d’un concert de soutien. Originaire de la ville, Harry Connick Jr se mobilisa également fortement pour aider les musiciens. Bob Dylan y fait une allusion
dans sa chanson "When the Levees Broke", écrite en 2007. Dylan adore cette ville, comme tous les musiciens. Il y signa avec Daniel Lanois (autre habitué de la ville) le magnifique Oh, Mercy en 1989. Plutôt que d’énumérer tous les témoignages très nombreux dans le rap et le hip-hop, je me contenterai d’une remarque et de deux coups de cœur personnels. Tout d’abord, les musiciens de la ville, en particulier les jeunes, ont redécouvert leurs racines à cause de la catastrophe. Les brass-bands, tradition ancestrale de la ville, qui jouent spontanément dans les rues et demandent le soutien du public, ont renoué avec leur propre héritage en comprenant à quel point ils se devaient de transmettre la mémoire musicale de la ville. Ensuite, je me permets deux coups de cœur personnels. Le magnifique film de Bertrand Tavernier, adapté du livre de James Lee Burke, Dans la brume électrique. Avec finesse, Tavernier transpose le récit dans la ville post-Katrina. L’ambiance lancinante et « électrique », où les morts flottent et renvoient aux horreurs du passé, offre une formidable retranscription des récits et des malheurs de la ville. Et puis Steve Forbert, l’un des folk-singers les plus brillants et sous-estimés aux Etats-Unis, qui a écrit comme toujours une chanson très subtile sur la catastrophe ("Song for Katrina"), dont l’optimisme doux-amer renvoie à « l’optimisme de la catastrophe » dont l’Amérique s’est fait une spécialité. Bref, comme tous les évènements inattendus et incompréhensibles, Katrina est une veine inépuisable pour les artistes.
Propos recueillis par Aug. Un grand merci à Romain Huret
Retrouvez sur l'histgeobox, deux titres qui nous permettent de faire le récit des inondations de 1927 et de l'ouragan Katrina :
- l'histgeobox: 137. Randy Newman:"Louisiana 1927" (1974)
- l'histgeobox: 147. Emmanuel Jal : "Ninth Ward" (2008)
Voici une playlist de quelques titres qui évoquent la Nouvelle-Orléans, les ouragans et inondations qui ont frappé la ville (1927, 1965 et 2005) :
Un extrait du film de Spike Lee dans lequel il mêle des images de la Nouvelle-Orléans à différentes époques, avant et après Katrina :
La bande-annonce du documentaire Trouble The Water, réalisé à partir d'images fimées par des habitants du Ninth Ward :
La bande-annonce du film de Bertrand Tavernier Dans la brume électrique :

- Blacksad : un privé à la Nouvelle Orléans
- Katrina, 2005 : Entretien avec Romain Huret
- Treme, Nola après Katrina
- Le rap de La Nouvelle-Orléans : Entretien avec Jean-Pierre Labarthe
- Faire de la musique après Katrina (à venir)
- La Nouvelle-Orléans dans la BD francophone
- Le Funk de la Nouvelle-Orléans (à venir)
- Petite histoire de la Nouvelle-Orléans :
- La fondation (1718-1763)
- De l'ère espagnole à la vente (1763-1803)
- Le XIXème siècle (1803-1865)
- Reconstruction et ségrégation (1865-1965)
- Entre déclin et catastrophes (1965-2011)





28.03.11 09:59:00,
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