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Paris en guerre d'Algérie : une exposition à voir d'urgence.

par vservat Email

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Paris en guerre d'Algérie, une muséographie en transparence.
(photo @vservat) 
 
L’exposition ne dure que jusqu’au 10 janvier il faut donc se dépêcher car ce serait vraiment dommage de ne pas s’y rendre. Dans le frais enclos couvent des Cordeliers se déploie une muséographie très élégante, toute en courbe et transparence, évoquant Paris par les quelques f bancs publics qui invitent le visiteur à se poser un instant pour en goûter l’atmosphère. Paris est alors en guerre, en guerre d’Algérie.
 
Et alors c’était comment Paris pendant la guerre d’Algérie ?
 
L’exposition fait la part belle aux différents acteurs et aux différentes façons dont ils furent affectés par le conflit. Rappelant les conditions de vie des Algériens du département de la Seine, mais aussi des parisiens durant la guerre, l’exposition donne à voir la pluralité des parcours, des engagements des habitants de la capitale : travailleurs exilés en France, étudiants et intellectuels militants de la cause algérienne, policiers, spectateurs anonymes ou célèbres de la radicalisation du conflit, acteurs individuels ou collectifs du drame. Le foisonnement des documents de toute nature nous permet de saisir la situation dans toute sa polyphonie et sa complexité. La restitution proposée loin d’être linéaire, met en avant les aspérités, les détours, les paradoxes de la situation parisienne.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Contrôle de police dans le bidonville de Nanterre.
(photo @vservat)
 
 
 
 
(photo @vservat)
 
 
Du 1er mai 1953 aux années qui suivent les accords d’Evian (jusqu’en 1968 en fait puisque bon nombre d’activistes de mai se sont « formés » durant la guerre), la capitale vit pour partie au rythme du conflit. C’est ici, dans le département de la Seine, que vit la plus importante communauté algérienne exilée. Ses rangs ne cesseront, paradoxalement, de grossir au cours des années de guerre. Ces algériens de Paris, qu’ils soient installés à Nanterre ou à la Goutte d’or surnommée alors la Medina, nous les retrouvons au travail dans le bâtiment ou chez Renault, se politisant à l’ombre des activités de la CGT, dans les meublés et les cafés de l’est parisien, parfois même au cabaret. De la rue, au quartier puis à l’arrondissement, et pour finir à l’échelle de cette capitale d’un empire déjà sur le déclin, les algériens de Paris soutiennent le MNA ou le FLN et vivent la guerre suivant un tempo singulier.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Pochette de disque de Slimane Azem.
(Photo @ vservat)
 
Avec l’ouverture des hostilités en novembre 54, Paris devient le théâtre d’affrontements politiques : les prises de positions parfois radicales et inédites (tel le refus d’aller combattre d’Alban Liechti) animent le débat public. Le quartier latin qui abrite aujourd’hui l’exposition est vraisemblablement un des endroits les plus actifs : intellectuels, étudiants, s’y retrouvent lors de meetings à la Mutualité par exemple, ou de manifestations contre la guerre, ou encore en soutien à la cause du peuple algérien. Cependant que les libraires relaient les publications anticolonialistes, d’autres descendent dans la rue pour protester contre le rappel du contingent. La guerre d’Algérie semble de plus en plus présente dans le paysage parisien.
 
 
Manifestation contre le rappel du contigent.                                                                               
Reconstitution de la vitrine du libraire "La joie de lire". 
(photos @vservat)
 
 
 
 
Pour les Algériens de Paris l’intensification du conflit signifie clairement un changement d’atmosphère qui pèse lourdement sur le quotidien. La suspicion s’installe, la répression s’étend aussi bien dans l’espace public, que sur les lieux de travail. Les contrôles sont plus systématiques, les centres d’enfermement se remplissent. En 1958, les gardiens de la paix manifestent sous les fenêtres de la préfecture de police de Paris réclamant les moyens de faire régner l’ordre dans la capitale. De Gaulle revenu au pouvoir, Maurice Papon prend les commandes de la police parisienne avec une carte blanche en main, main qui signera quelques unes des pages noires de l’histoire de Paris durant la guerre d’Algérie.
 
 
Page du journal l'Humanité sur le 17 octobre 61. (à gauche)

photo des obsèques des victimes de Charonne. (à droite)
 
 
(photos @vservat)
 
 
 
 
 
 
 
Avec l’ouverture du second front par le FLN en 58 dans la capitale, Paris se cale un temps sur le rythme des affrontements fratricides entre le FLN et le MNA. Les coups de feu retentissent dans les rues, dans les cafés fréquentés par les algériens de la capitale. La victoire du FLN acquise, celui ci mobilise ses partisans au soir du 17 octobre 1961. Désarmés, les manifestants seront nombreux à tomber sous les violences des hommes de Papon. Il faut croire d’ailleurs que le temps des manifestations réprimées dans le sang est venu. A celle du 17 octobre 1961, succèdera la violente répression de la manifestation anti-OAS du 8 février qui se solde tragiquement par 9 morts au métro Charonne. La guerre dans ces deux dernières années a gagné les territoires de la capitale. Il faut y ajouter les déchainements de violence de l’OAS et le climat de peur que l'organisation terroriste inssuffle partotu. On en retrouve la trace sous la forme de graffitis jusque sur la porte du domicile de B. Bardot.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L'OAS impose sa marque sur la capitale (photo @vservat)
 
Pourtant paradoxalement plus les violences durent et croissent et plus certains aspects de la guerre deviennent anodins. Le départ des appelés, leurs rares permissions, passent davantage inaperçu dans une France qui s’équipe, consomme, construit bref entre pleinement dans les trente glorieuses. Lorsque retentissent les cris de joie des algériens de Paris le 5 juillet 62, il est temps pour la capitale d’un empire désormais amputé de ses deux plus beaux fleurons qu’étaient l’Indochine et l’Algérie de penser à l’après guerre et pour nous de quitter l’exposition sous ces reproductions de panneaux indiquant des rues, des places parisiennes, rendant hommage aux victimes comme autant de traces de la présence de cette guerre à Paris.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Traces de la guerre d'Algérie dans Paris (@vservat)
 
 
 
 
 
 
Jour de liesse à Paris le 5 juillet 62
(photo@vservat)
 
 

Exposition Paris en guerre d'Agérie, au couvent des Cordeliers, rue de l'école de médecine jusqu'au 10 janvier  2013.

Les frères Caillebotte au Musée Jacquemart-André.

par vservat Email

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les frères Caillebotte, Gustave et Martial, Anonyme.

 

 

 

 

 

 

L'un s'appelle Gustave,il est peintre, l'autre se nomme Martial, il est compositeur de musique mais pratique, en amateur, la photographie.

 

Le premier, bien que connu des plus grands peintres de son époque dont il a collectionné les oeuvres et dont il fut l'ami parfois (comme Renoir), ne fut que tardivement présenté au grand public, le second n'est presque jamais sorti de l'ombre.

 

Depuis l'exposition qui lui fut consacrée en1994 au Grand Palais on connaît mieux le premier, au moins pour son tableau des "Raboteurs de parquet" ; les photos de son frère sont inédites.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 [G. Caillebotte, Les raboteurs de parquet, 1875]

 

 

 

 

 

 

Aujourd'hui, ils sont de nouveau réunis, par l'intermédiaire de leurs œuvres, au Musée Jaquemart- André, en une exposition qui sait jouer subtilement des liens fraternels unissant Gustave à Martial : les frères Caillebotte. 

 

 

 

Deux frères proches qui évoluent dans un univers bourgeois : 

 

 

Avec cette exposition on pénètre dans l'intimité familiale des frères Caillebotes. L'affection des deux frères  fut, semble-t-il, renforcée par la perte rapprochée des trois autres membres de leur famille proche  : le père (Martial, qui meurt en 1874) puis, le frère René (qui décède à 26 ans, en 1876) et enfin la mère, Céleste, qui les suit en 1878., Habitant depuis leur enfance dans un hôtel particulier au 77 rue de Miromesnil, ils élisent alors  domicile commun  au n°31 boulevard Haussmann. A l'abri du besoin pour un moment en raison de l'héritage familial, ils se rendent acquéreurs d'une propriété au bord de la Seine, au petit Genevilliers, sur la rive opposée à Argenteuil. Gustave en fera sa résidence permanente à partir de 1888.

 

 

 

En parcourrant les salles, on devient vite des familiers des membres de la famille Caillebotte, l'oeil du photographe y fait sans doute pour beaucoup. Que l'on s'installe dans l'intimité bourgeoise d'un salon parisien ou dans le décor plus champêtre du petit Genevillers. Les photos de Martial nous entrainent à la découverte de tous les membres de la famille, fixant sur l'image des moments importants de la vie de ses membres (comme lorsque son fils se sépare de sa longue chevelure voir photo ci dessous) ou les immortalisant dans des moments du quotidien. Au piano, au jardin, au coin du feu, dans la cuisine, avec Renoir et sa femme...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[Les enfants de Martial Caillebotte au Petit Genevillers

et Jean qui perd sa longue chevelure à 10 ans]

 

 

Et que peint son frère ?  Des portraits bien évidemment, de sa mère, Céleste, de Mme Renoir, un déjeuner, un moment de lecture dans un fauteuil. Ames sœurs, les deux frères croisent leurs regards sur les mêmes sujets ; c'est le fil rouge de l'exposition et il est très bien illustré.

 

 

 

Deux scènes intimes par Gustave Caillebotte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[Mme Caillebotte mère, 1877]

[Intérieur, femme à la fenêtre, 1880]

 

 

 

Rendre compte des bouleversements de l’époque :

 

 

L'interêt de l'exposition ne réside pas seulement ce qu'elle dit de l'univers bourgeois ou dans ce qu'elle propose en matière de regards posés en mirroir par deux frères aux productions artistiques complémentaires. En effet, elle attirera aussi ceux qui s'interessent à l'histoire en elle même ou à travers les témoignages qu'en portent les oeuvres d'art. Celui des Frères Caillebotte est précieux à double titre puisque par la photo aussi bien que par la peinture, il forme une description picturale très riche de ce que fut Paris dans la deuxième moitié du XIX siècle.  Les percées haussmaniennes, la rue, les places, la révolution des transports et plus généralement l'âge industriel passent à l'examen de leurs yeux avertis.

 

Gustave déploie sa palette de couleurs pour illuminer Paris vu du balcon de son appartement boulevard Haussman, il l’éteint pour saisir Paris sous la neige, il fait merveilleusement miroiter la pluie sur le pavé parisien [ci dessous, à gauche, Paris, Temps de pluie, 1877] .Il peint un rond point servant de refuge aux piétons, laissant poindre une certaine espièglerie vis à vis de la frénésie de la vie parisienne qui s'épanouit sous ses fenêtres.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Martial mène un travail parallèle : il photographie son frère qui traverse, avec sa chienne Bergère [ci -dessus à droite, 1892], la place du Carrousel, rendant justice à la beauté du pavé parisien, fixe les embouteillages de fiacres avenue de l’Opéra ou la place de la Concorde sous la neige adoptant, à l’instar de son frère, un point de vue souvent surplombant. Quand Gustave peint les peintres en bâtiment [G. Caillebotte, Les peintres en bâtiment, 1877] , Martial photographie les ouvriers réparant l’Arc de Triomphe [ci dessous, à gauche, 1892] . C'est évidemment d'un seul Paris dont il est question ici, celui des beaux quartiers, mais doit-on pour autant bouder le plaisir de ce que les deux frères nous en disent ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et puis, il y a cette fabuleuse révolution des transports et de l’industrie, ce chemin de fer qui déchire un paysage verdoyant et inhabité, ce pont de l’Europe près de Saint Lazare (que Gustave Caillebotte a peint de nombreuses fois) duquel on peut admirer les voies ferrées qu’il permet d’enjamber[ ci dessous à gauche, G. Caillebotte, Le Pont de l'Europe, 1876], ou encore cette grande fabrique à Argenteuil avec ses cheminées sur le bord de la Seine [ci dessous à gauche, G. Caillebotte, La fabrique à Argenteuil, 1888].

 

Des photos de Martial sur ce thème, on retiendra peut etre celle des passagers attendant le train à même les voies car il n'y avait pas encore de gares pour chaque arrêt si bien que les passagers devaient faire signe au machiniste : ici, on hélait le train comme on hèle aujourd’hui un taxi [ci-dessous, à droite, non datée]. Et cette locomotive rutilante lancée à pleine puissance d’où s’échappe un panache de fumée blanche. Autres fumées… Martial photographie aussi la Seine à Argenteuil ; au loin on distingue les grandes cheminées fumantes d’une fabrique [ci-dessous à droite, 1891].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'exposition, il faut le signaler, laisse une place également importante à ce qui constitua des passions partagées par Gustave et Martial Caillebotte, loin du bruit et de la fureur de Paris et de ses transformations. Le jardin, la nature et le yachting. Peut être moins porteuses de sens historique, cette partie de l'exposition permet d'apprécier toute la palette des talents de frères Caillebotte et de les suivre dans une autre partie de leur univers marquée par la douceur de vivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[à gauche, photo de G. Caillebotte par son frère, dans ses serres, 1892] et [à droite, G.Caillebotte, Les roses du jardin du petit Genvillers, 1186]

 

 

 

L'exposition : "Dans l'intimité des frères CAILLEBOTTE, Peintre et photographe" se tient au Musée Jacquemart-André, jusqu'au 11/07/2011. Pour de plus amples renseignements : le site de l'exposition.

Lisette Model, la photographe des gens pas comme les autres

par died Email

 

Une belle exposition, au musée du Jeu de Paume m'a fait découvrir, il y a peu, Lisette Model (1901-1983). Une galerie de portraits noir et blanc d'hommes et de femmes des rues de Paris mais surtout de New-York, voilà en substance, ce qui fait l'œuvre de Lisette Model.
 
 
 
 

 

 
 
 
 
 
Retraçons rapidement le destin de cette photographe, les femmes artistes sont encore rares à cette époque, elle est née à Vienne en 1901. Elle se destine au départ à la musique et devient l'élève du grand musicien Schönberg, elle arrive à Paris en 1924 et tente de débuter une carrière de chanteuse, elle rencontre alors son mari, le peintre russe Evsa Model. C'est en 1933 qu'elle débute dans la  photographie et se fait connaître par le reportage qu'elle réalise sur la promenade des Anglais à Nice : une série de portraits de vieilles bourgeoises critique l'opulence au regard des autres personnages des rues qu'elle photographie habituellement. 
 
Photos de la série,  Promenade des Anglais. 
 
 
Elle quitte Paris pour New-York en 1938 pour fuir l'antisémitisme et trouve rapidement du travail dans les revues new-yorkaise. Elle publie d'ailleurs la série de la promenade des Anglais. Elle poursuit son oeuvre pendant près d'un demi-siècle en arpentant Manhattan, en saisissant les visages, les souffrances se reflétant dans les vitrines de l'opulence.
 
Lisette Model prend des photos N/B, souvent en contre-plongée, avec un souci évident de la composition et du cadrage.....Elle photographie les gens, les jambes des passants, les vitrines et des personnalités au visage qui ne répond généralement pas aux canons de la beauté. Ses photos l'inscrivent complètement dans la photographe humaniste à l'instar d'un Willy Ronis ou d'un Robert Doisneau.
 
Au début des années 50,  le Maccarthysme lui fait perdre la possibilité de vivre de ses reportages pour les revues, elle devient enseignante dans la photographie au New School of research social. De nombreux photographes ont suivi ses cours dont la célèbre Diane Arbus. Elle devient également la photographe de quelques stars comme Sinatra ou de nombreux jazzmen new-yorkais. 
Il faudra cependant qu'elle attende la fin de sa vie pour connaître les honneurs d'une rétrospective : 1982.
Ces deux derniers portraits résument  à la fois l'œuvre de la photographe mais également les deux faces d'un  XXe siècle imparfait, injuste et cruel. Heureusement, le  XXIe siècle semble bien différent.... quoique !
 
 
 JC Diedrich

 

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