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Petite histoire du Rap (5) Public Enemy

par Aug Email

Power To The People And The Beats

 

Cinquième épisode à lire, à écouter ci-dessous et à télécharger ici. Retrouvez à la fin de ce message la playlist.

 

 

 

 

Les origines du groupe : Ségrégation à Long Island

 

Si le rap est né et a grandi dans les quartiers déshérités des inner cities, le groupe Public Enemy (PE) vient de la banlieue de Long Island. C'est de là que vient la troisième génération du rap. Long Island, c'est l'histoire d'une mixité impossible, d'une ségrégation qui ne dit pas son nom. Tentons de comprendre les raisons de toute cette rage qui habite le rap de PE.
 

Suivons Jeff Chang qui, dans Can't Stop Won't Stop, nous décrit précisément la géographie sociale et raciale des comtés de l'est new yorkais et son évolution.

 

"Noirs suburbains coincés entre la pauvreté noire et la fuite des blancs." (Jeff Chang)

 

La ville de New York est composée de 5 boroughs qui sont autant de comtés (Manhattan, le Bronx, Brooklyn, Staten Island et le Queens. Au-delà, les comtés font partie de la banlieue. Après 1945, des Afro-Américains commencent à s'installer dans le Queens puis, à partir des années 1960, dans les comtés proches, ceux de Nassau et de Suffolk sur Long Island, formant une "Black Belt" comme il en existe dans beaucoup de grandes villes comme Chicago. Dans le même temps, les blancs quittent également les centres, mais pour s'installer plus loin, dans les banlieues des classes moyennes comme à Levittown, projet-modèle existant dans plusieurs autres États. Il s'agit donc pour eux de s'éloigner un peu plus que les classes moyennes noires qui sont tentées elles aussi par ce "rêve suburbain américain". En 1980, 40% des New-Yorkais blancs vivent en banlieue contre 8% des noirs. Cette suburbanisation allait entraîner une ségrégation de fait (elle est interdite en droit depuis le Fair Housing Act de 1968). A partir d'un seuil inconscient de 10 à 20 % de noirs, les blancs quittent en effet le quartier pour s'installer un peu plus loin. Jouant sur ces antagonismes et la peur de la mixité, les agents immobiliers des villes concernées (Freeport, Glen Clove, Roosevelt, Amityville) vont tirer profit de l'attrait des classes moyennes noires pour la banlieue et procéder à un "torpillage" qui leur permet d'augmenter le nombre de transactions. ls poussent les blancs à vendre pour acheter plus loin et revendent à des familles noires. En quelques années, les quartiers changent du tout au tout, loin du rêve de mixité et d'intégration raciale. Cette ségrégation de fait marque donc l'échec de l'idée de l'intégration. Les membres de PE, nés entre la fin des années 1950 et le début des années 1960, sont arrivés ensuite avec leur famille dans les villes de la Black Belt. Ils ont donc grandi avec le constat de cet échec. Dans les comtés de Suffolk et de Nassau, les noirs, 8% de la population de Long Island, étaient concernés par 30% des arrestations. D'où rage et ressentiment.

 

La plupart des futurs membres de Public Enemy se sont d'abord croisés à l'Adelphi, une université pour banlieusards blancs qui comptait une minorité d'étudiants noirs.

 

Dans les années 1970, Hank Boxley ("Shocklee") et Harold McGregor (futur Harry Allen alias "l'Activiste du Hip-Hop et l'Assassin des Médias"), DJ entre deux petits boulots, avaient créé le discomobile Spectrum City, un soundsystem surpuissant. Carlton Ridenhour, ayant en vain proposé de leur faire les flyers, fut finalement pris comme MC en 1979. Il devient alors Chuckie D.

 

A l'Adelphi, Chuck publie des cartoons dans le journal et croise Bill Stephney qui anime une émission de hip-hop sur la radio de la fac (WBAU). Il propose à Hank et Chuck de s'associer à l'émission. Devenu directeur des programmes en 1982, il leur confie une émission le samedi soir : la "Super Spectrum Mix Hour", à laquelle participe aussi Harold. Viennent ensuite s'associer Andre "Dr. Dre" (pas celui de L.A.) Brown et T-Money, puis un certain William "Rico" Drayton, pianiste classique un peu allumé se faisant appeler MC DJ Flavor... La sécurité de Spectrum City est assurée par un professeur d'arts martiaux et membre de la Nation Of Islam, Richard Griffin. L'émission marche très bien dans tout New-York. Run-DMC vient même s'y faire interviewer de Hollis. Hank loue un local à Hempstead, au 510 South Franklin Street. La plupart des participants à Spectrum suivent alors les cours d'un ancien batteur de jazz nommé Andrei Strobert qui s'intitulait "La musique et les musiciens noirs". Strobert contribue à sa manière à l'éducation politique de Chuck en insistant sur les racines de cette musique et sur le message qu'elle devrait porter à l'heure du triomphe de la violence et du clinquant sur fond de crack, le tout complaisamment relayé par les médias.

 

Après un premier essai de single peu convaincant en 1984, Chuck finit par céder à Rick Rubin (Def Jam) en 1985, sur l'insistance de Bill Stephney, désormais employé par le label. Chuck doit réaliser un album. Le groupe se met alors en place, chacun bénéficiant d'un surnom et d'un "titre" officiel. Richard Griffin devient Professor Griff et "Ministre de l'information", la sécurité de Spectrum, dirigée par Griffin devient la "Security of the first world" (SiWs, équipée de pistolets Uzi en plastique sur scène). Hank dirige l'équipe musicale (le Bomb Squad) qui compte son frère Keith ("Wizard K-Jee"), Eric "Vietnam" Sadler, le DJ Norman Rogers ("Terminator X"), Paul Shabazz, Johnny "Juice" Rosado. Flavor Flav, que Stephney ne voulait pas, est l'autre MC avec Chuck. Public Enemy venait de naître. [Photo à droite : Plusieurs membres de PE, au premier plan, Flavor Flav et Chuck D]

 

Les "prophètes de la rage"

 

En 1987, PE fait Bumrush (mot signifiant à peu près faire une incursion mouvementée dans une fête) dans le rapgame. Leur intrusion est radicale, sur le plan musical comme sur le plan lyrique. Le premier album s'appelle donc Yo! Bumrush The Show. La pochette faisait tout pour créer le malaise avec cette photo du groupe dans une cave, mal éclairée, préparant la révolution autour d'une platine. Sous le titre de l'album, ce message en boucle : "Le gouvernement est responsable...". Leur deuxième album, It Takes A Nation Of Millions To Hold Us Back, sort en 1988 et confirme ce statut de leader radical. S'ils s'inscrivent dans la lignée des Last Poets pour la radicalité, PE est à l'avant-garde du Hip-Hop sans être isolé.

 

Chuck D qualifié de "terroriste lyrique" est associé au bouffon Flavor Flav dans un duo de MCs complémentaire mais terriblement efficace. Pendant que Flav fait le clown avec son inévitable pendule autour du cou ("Mec, t'es en train de les semer!"), Chuck, de sa voix basse, fait passer le message. Comme le dit Adam Yauch dans l'anthologie de leurs titres parue en 2005 : "Si Bob Marley vous appâtait par la musique puis insinuait subtilement son message, Chuck D vous choppe par le col et vous faît écouter." La vie des deux MCs est d'ailleurs bien opposée. Si Chuck D n'est ni un délinquant ni un drogué, Flavor Flav en revanche a été arrêté à plusieurs reprises pour détention de crack et violences.

 

Donc Public Enemy, c'est le "CNN de la rue". Leur message est radical et très dur vis-à-vis des autorités et des médias. Pour les médias, c'est "Burn Hollywood Burn" qui dénonce les biais et l'image du noir (dealer, drogué ou clown) véhiculée par le cinéma. Dans "911 Is A Joke", PE descend en flèche les services d'urgence (dont le numéro est le 911), en particulier pour les noirs et tous ceux qui vivent dans des ghettos. Dans "Black Steel In The Hour Of Chaos" (1991, avec un sample d'Isaac Hayes), le groupe fait le parallèle entre le système pénitentiaire et l'esclavage. S'il ne rejette pas le mouvement pour les droits civiques des années 1960, PE est passé à autre chose. Les années 1980 ont vu le creusement des inégalités et la misère gagner du terrain dans les quartiers déshérités. PE va donc se poser en leader de la conscience noire revendiquant l'égalité et appelant à la révolution, dénonçant le racisme du pouvoir, de la justice, des médias ("Don't Believe The Hype"). Cette posture se constate dans le logo dessiné par Chuck, un noir dans le viseur d'un policier. PE a donc tout pour déplaire à des noirs qui ne veulent pas le paraître trop ("Oncle Tom matérialistes") à des blancs qui s'effraient du discours et des provocations de Chuck et sa bande. PE s'efforce d'utiliser les médias globalement considérés comme des adversaires. Harry Allen, l'attaché de presse, reçoit ainsi le titre de "Directeur des Relations avec l'ennemi"... Dans "She Watch Channel Zero", PE s'apitoie sur les "médias noirs".

Ecoutons Chuck présenter sa conception de l'histoire des noirs dans un entretien : "Dans les années 70, les victoires des droits civiques remportées dans les années 60 ont fait place à une certaine satisfaction. En plus, certains de nos leaders se sont fait assassiner, d'autres ont trahi ou laissé tomber. L'Etat a fait de la propagande pour faire croire que les choses avaient changé, une politique consistant à élever symboliquement quelques noirs à des situations importantes, dans des émissions de télé et tout ça, tout en maintenant les autres en bas de l'échelle. Les noirs n'en sont pas revenus d'avoir soudain tous ces avantages, alors ils ont oublié, ils sont devenus paresseux, ils ont négligé d'enseigner à leurs enfants ce qu'on leur avait appris dans les années 60 sur notre histoire et notre culture, la nécessité d'être soudés. Aussi il y a eu perte d'identité-nous avons comencé à penser que nous étions acceptés en tant qu'Américains à part entière, alors qu'en réalité nous sommes toujours confrontés à l'inégalité à chaque minute de notre vie."

[Entretien accordé en 1987 à Simon Reynolds pour Melody Maker, cité par Jeff Chang]

 

 

Le morceau qui symbolise sans doute le mieux cette dimension sociale et politique de PE est "Fight The Power". Le titre est écrit en 1989 pour le générique du film de Spike Lee Do The Right Thing. Spike Lee, dans la lignée des rappeurs, tente de faire passer le message du Hip-Hop au cinéma, même s'il n'est pas toujours bien compris. "Fight The Power" est une invitation à la mobilisation contre les injustices. Le clip commence par les actualités de 1963 rendant compte de la manifestation au cours de laquelle Martin Luther King a fait son discours le plus célèbre devant le Lincoln Memorial. Ensuite, nous voici en 1989, une manifestation contre le racisme et pour la fierté noire qui est en même temps un concert de rap. Les manifestants tiennent des photos des principaux leaders passés et présents de la cause noire (Luther King, Malcolm X, Angela Davis,...), les noms de lieux symboliques de cette lutte (Selma, Washington,...) et les noms des membres du crew. Chuck commençait à rapper en relativisant l'espoir de 1963. Au passage, Chuck taillait un costard à John Wayne et Elvis, deux héros de l'Amérique blanche. Côté musique, Branford Marsalis (figure du be-bop), était invité avec son saxophone. On entend aussi une référence au Planet Rock de Bambaataa.

 

Voyez le clip de "Fight The Power"

 

Le "mur du son" du Bomb Squad

 

En dehors même des paroles, en écoutant Public Enemy, on se dit que tout le reste est "clean" et joyeux. Ce son si particulier qui renforce la radicalité du message, on le doit au Bomb Squad. Le Bomb Squad , c'est un collectif de production dont font partie Hank et Keith Shocklee, Carl Ryder et Eric "Vietnam" Sadler. Le Squad superpose les couches de samples, n'hésite pas à sortir du tempo, comme pour mettre volontairement l'auditeur mal à l'aise. Les samples sont élaborés en fonction de la tonalité et de la structure des chansons. Rapidité, puissance, bruitages, beat lourd.

 

Prenons un exemple avec l'un des titres les plus connus du groupe. Prenez un break du "Funky Drummer" de James Brown, dans lequel on entend le batteur Clyde Stubblefield. Ajoutez l'introduction stridente d'un titre des années 1970, "The Grunt, Part I" des JB's (qui rappelle le "Blow Your Head" de James Brown utilisé dans "Public Enemy n°1"). Détachez les ingrédients (la guitare de Catfish Collins, le piano de Bobby Byrd et le saxophone de Robert Mc Collough) avec votre sampler Ensoniq Mirage. Ajoutez une sirène d'ambulance. Pour lier le tout, lancez le boum et le rythme avec la boîte à rythme Akaï. Pour souffler, ajoutez un break avec une guitare funky, quelques cuivres, la batterie de "Rock Music" de Jefferson Starship. Il ne vous reste plus qu'a détourner le cri poussé par Chubb Rock dans "Rock and Roll". Côté paroles, quelques mots ("Mes frères et mes soeurs, je ne sais pas où va ce monde") du leader proche de Martin Luther King et candidat démocrate à la présidentielle dans les années 1980, Jesse Jackson, prononcés lors de l'ouverture du concert Wattstax en 1972. Le message est bel et bien politique, appelant à la solidarité noire.

Et voilà vous obtenez "Rebel Without A Pause" !

 

 

PE, antisémite ?

 

Alors que le succès est au rendez-vous, l'unité du groupe commence à s'effriter. Chuck, véritable leader, ne souhaite pas pour autant interférer dans les querelles entre les différents membres du groupe. L'un de ces membres, Professor Griff (ci-contre), ayant sans doute du mal à trouver sa place à l'ombre des deux MCs et du Bomb Squad, en conçut sans doute de la jalousie. De tous, il était le plus proche de la Nation Of Islam, le mouvement sectaire créé en 1930 par Elijah Muhammad auquel avait appartenu Malcolm X avant de le quitter avec fracas en 1964. Son dirigeant, Louis Farrakhan, était réputé pour son antisémitisme. C'en était fini de l'alliance traditionnelle entre juifs libéraux et les militants les plus avancés de la cause noire, comme à l'époque du mouvement des droits civiques. A plus forte raison à New York, qui comptait une importante minorité juive. L'épisode de la campagne présidentielle de 1984 au cours de laquelle Jesse Jackson, donné gagnant dans les sondages, avait perdu tout crédit en parlant de "Youpinville" à propos de New York...

Mais revenons à Griff. Il était, avec Chuck, l'un des porte-paroles du groupe. Il parlait calmement et d'une voix sûre, mais pas toujours pour dire des choses censées... Se référant à Henry Ford, antisémite notoire, il parla de "complot juif", responsable en particulier du maintien d'un "joug sur nos frères en Afrique du Sud". A propos de la Palestine, il avait déclaré le 28 mai 1988 au Melody Maker : "Si les Palestiniens prenaient les armes et tuaient tous les Juifs, ça ne serait pas un problème." Peu à peu, les protestations se firent plus forte, Chuck ne souhaitant pas se démarquer des déclarations de Griff. Finalement, le 19 juin 1989, dans une lettre adressé à "tout ceux qui se sont sentis offensés, concernés ou non". Griff perdait son titre de "Ministre de l'Information". Mais les choses avaient sans doute trop trainé. Pour beaucoup de blancs en sont déçus, de même qu'une partie de la communauté noire pensant que Chuck a abandonné Griff.
 
D'ailleurs, la sortie de "Welcome To The Terrordome" (dans l'album Fear Of A Black Planet, sorti en 1990), on pouvait reprocher à Chuck D cette phrase effectivement douteuse qui rappelle l'accusation portée pendant près de 2000 ans par les chrétiens à l'encontre des Juifs : "Apologies made to whoever pleases/Still they got me like Jesus" (Je fais des excuses à qui veut/Mais ils m'ont attrapé comme ils ont attrapé Jésus) à propos des "so-called chosen" (soi-disants élus).
 
 
Public Enemy sortit en tout cas amoindri de cet épisode, ce qui ne l'empêcha pas de continuer son parcours.
 
 
Découvrez Public Enemy!

 

Retrouvez le prélude à cette petite histoire du rap

5. Public Enemy : Power To The People & The Beats
6. L’émergence du Gangsta Rap et de la Côte Ouest
7. La réponse de NYC
8. Le Dirty South se réveille
9. Naissance du Rap en France ...
 
En attendant la suite dans deux semaines, vous pouvez consulter ici la petite bibliothèque du rappeur (livres, films, bd, disques,...) et le lexique (en construction). Répondez à la devinette en fin de podcast en laissant un commentaire à ce message. Consultez également la Petite géographie du Rap en France et dans le monde qui vous permet de retrouver des informations sur les artistes à partir d'une carte. Le dossier complet sur l'histoire et la géographie du rap. Pour télécharger le podcast, vous pouvez le faire (notamment avec itunes) en cliquant ici.

 

Le site officiel de Public Enemy

Petite histoire du Rap (4) From Old School to New School

par Aug Email

Aujourd'hui, quatrième épisode de notre petite histoire du rap. Nous allons explorer les années 1980 qui voient le passage du style Old School au style New School. Vous pouvez écouter ce texte, avec de nombreux extraits, ci-dessous et le télécharger ici.

 

 

Le Rap sort du Ghetto : L'expérience du Roxy

 

A l’aube des années 1980, le rap essaime dans les autres boroughs de New York, à commencer par Manhattan.

 

En témoigne l’expérience du Roxy, ce lieu mythique de Manhattan où vont se croiser, pendant quelques années, les meilleurs du hip-hop et les branchés de Downtown.

Ruza Blue, une jeune anglaise fraîchement débarquée de Londres pour s’occuper de la boutique de Vivianne Westwood et Malcolm Mc Laren à Soho, commence à organiser en 1981 ses propres soirées « Wheels of Steel » au Negril, un club reggae. Elle y rassemble la fine fleur du Hip-Hop : Bambaataa, les DJ de la Zulu Nation comme Jazzy Jay et Afrika Islam, Grandmixer DST, des MC comme Fab 5 Freddy et Rammelizee, et le Rock Steady Crew (pour la breakdance). Des rastas, des Punks et toute sorte de spécimens du Village s’y rendent. Le succès des soirées contraint les pompiers à fermer la salle, obligeant Ruza Blue rebaptisée Kool Lady Blue à trouver un autre lieu. Ce sera le Roxy en juin 1982, au coin de la 10ème avenue et de la 18ème rue dans le quartier de Chelsea, un ancien espace dédié au skate. C’est le lieu qui va lancer le hip-hop downtown avant son succès planétaire. Le film Beat Street, sorti en 1984 a pour cadre le Roxy et fait apparaître les principaux artistes qui s’y produisent. Voyez cet extrait d’une battle de breakdance entre deux crews. De nombreux films surfent avec plus ou moins de réussite sur la vague du Hip-Hop, voici les affiches des plus connus (Wildstyle notamment).

 

 

 

C’est l’euphorie parmi ceux qui bénéficient de ce nouvel engouement, tandis que le hip-hop se meurt tranquillement dans son berceau du Bronx. Le DJ est encore la véritable rock-star, placé en hauteur dans une cabine. Il est accompagné de plusieurs MC. Des cercles de danseurs sont formés un peu partout par le Rock Steady Crew. Les graffeurs dessinent les flyers et les décors et font des démonstrations.

On y croise sur le dancefloor Bowie, Madonna, Basquiat, Haring, B-52’s, les Talking Heads, Andy Wahrol. Argent et cocaïne coulent à flots…

 

Crazy Legs, figure de proue du Rock Steady Crew raconte : « Le Roxy aurait aussi bien pu être un zoo. Les gens pouvaient se balader dans la cage avec nous sans avoir peur de se faire tabasser ou braquer, contrairement à s’ils venaient dans le Bronx, à un jam. C’était comme si on les autorisait à entrer dans la cage et à faire la fête avec les animaux, tu comprends ? C’était un havre de sécurité pour beaucoup de gens. Mais à l’inverse, c’était aussi pour nous l’occasion de pénétrer des lieux auxquels on n’aurait jamais pensé avoir accès. Donc il y avait là un échange. » (J. Chang, p. 226). Voyez cette vidéo sur le site de la BBC dans laquelle Lady Kool Blue raconte le Roxy. Une tournée mondiale des "4 éléments" du Hip-Hop, avec les stars du Roxy est d'ailleurs organisée en 1982, notamment par le Français Bernard Zekri. C'est la première apparition du rap en France. Deux concerts sont donnés au Bataclan et à La Villette.

 

 

Les années 1980 voient le rap évoluer profondément. Costumes, styles, paroles, sons, formats (c’est l’époque des premiers albums) vont changer, donnant naissance au concept flou et malléable de New School, renvoyant les pionniers à la préhistoire.

 

 

 

Run-DMC : Les créateurs du style New School

 

C’est avec Run-DMC que nait la New School. Le groupe vient de Hollis dans le Queens. Il est composé de Joseph Simmons (frère du fondateur du label Def Jam Russell Simmons) aka Run, de Darryl Mc Daniels aka DMC et de Jason Mizzel aka Jam Master Jay.

 

La nouveauté se manifeste premièrement par le changement de style vestimentaire. Finies les parures disco et le look extravagant. Run-DMC revêt des bombardiers en cuir, des jeans Lee et des Adidas sans lacet (fresh out the box). Le groupe va d’ailleurs signer un contrat avec l’équipementier sportif allemand qui a compris tout l’intérêt commercial d’un groupe de rap qui monte en puissance et qui chante « My Adidas » en demandant à ses fans de lever les siennes en concert à Philadelphie en 1986. Le groupe revient à l’influence de la rue et préfère un son crû et basique, centré sur les scratches de JMJ et les rimes des deux MC. Run-DMC n’hésite pas à utiliser des guitares comme dans l’album King of Rock (1985) dans lequel ils jettent symboliquement le gant à Mickael Jackson. Le groupe enregistre même avec Aerosmith « Walk This Way » en 1986.

Dans ce milieu des années 1980, le rap expérimente et tente des passerelles vers les autres genres musicaux. Run-DMC vers le rock, d’autres vers la Soul ou le jazz. Derrière ses expérimentations, le vieux rêve du crossover, permettre aux artistes noirs de vendre des disques aux blancs. L’animateur de radio Gary Byrd rappe l’histoire du peuple noir pendant dix minutes sur fond de soul, la musique étant composée par Stevie Wonder, c’est « The Crown » sorti en 1983. Côté jazz, Herbie Hancok fait un essai avec « Rock it ». C’est la consécration du rap par l’une des figures respectées du jazz. Le rap sort donc de son ghetto.

 

 

La révolution du son rap : l'apparition des samplers

 

La machine va considérablement faciliter le travail des DJs et les rendre plus libres. Dès 1985, Akaï met sur le marché les premiers samplers, le S 650 et le S900. Mais le véritable tournant se situe en 1987 avec l'apparition de la SP-1200 (photo ci-contre), créée par la société E-MU Systems. C'est la première machine qui combine sampler et boîte à rythmes. Pour bien comprendre ce tournant, je laisse la parole à deux spécialistes, Thomas Blondeau et Fred Hanak : "Les caractéristiques de cet outil sont d'une part une faible fréquence d'échantillonage ainsi qu'une faible capacité de stockage. Le premier de ces paramètres a pour conséquence de donner au rap un son poussiéreux, altéré, comparable au crissement d'un vinyle.(...) Désormais le rap sera sale ou ne sera pas. La seconde particularité de cette machine en modifie le groove. La faible mémoire de la SP pousse les producteurs à sampler séparément les éléments d'une batterie (caisses claire, cymbale), plutôt que d'en capter une mesure entière. Une fois ces éléments importés dans la boîte à rythmes, ils composent une nouvelle mesure. S'ils conservent ainsi le son de la batterie samplée, le groove est en revanche calculé par le cerveau de la machine." (Combat Rap, p. 24) Le producteur, celui qui produit le son et le beat, devient dès lors le personnage incontournable de la scène rap, prenant peu à peu la place du DJ. Rançon du succès, en 1989, le groupe De La Soul est condamné pour un sample non autorisé. Cela lui coûte une fortune (1,7 millions de dollars pour 4 mesures du groupe The Turtles dans l'interlude d'1'12 "Transmitting Life From Mars" où le groupe passe en boucle une leçon de français...) et contraint dorénavant les labels à tenir compte de cet aspect.

 

Le Golden Age du rap ?

Les années 1980 sont aussi marquées par la fin de l'amateurisme. Après le temps des pionniers comme Sugarhill ou Enjoy, de nombreux labels sont créés : Tommy Boy (celui qui a sorti le "Planet Rock" de Bambaataa en 1982), Profile (le label de Run-DMC), Tuff City, Street Sounds (maison anglaise qui distribue les premiers disques en Europe), Celluloïd et surtout Def Jam. Def Jam est fondé en 1984 par un juif, Rick Rubin, et un noir du Queens, Russell Simmons. Le label est distribué par CBS (absorbé ensuite par Sony). Ils lancent LL Cool J, sa "Radio" et sa casquette Kangol, objet appelé à devenir mythique.

 

[La couverture du Licensed To Ill des Beastie Boys, une fois ouverte]

En 1986, Def Jam lance les Beastie Boys, un groupe de musiciens punk rock blancs reconverti dans le rap dont a fait partie Rubin comme DJ. L'album Licensed To Ill se vend à 4 millions d'exemplaires. Au programme, rébellion, provocation et rap hardcore. Les concerts des Beastie Boys se terminent rarement dans la sérénité... Voyez ci-dessous le clip du titre "(You Gotta) Fight For Your Right (To Party)" :

 

En 1986, dans un tout autre style, Boogie Down Productions, composé du DJ Scott LaRock et du MC KRS-One fait sensation avec Criminal Minded. Contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre de l'album, KRS-One (acronyme pour Knowledge Rules Supreme Over Nearly Everyone) s'inscrit dans la lignée de Bambaataa et pense que le hip-hop doît s'orienter vers plus de spiritualité. LaRock est d'ailleurs tué lors d'un affrontement qui ne le concerne pas. Pour lui rendre hommage et confirmer son message, le Teacher sort "Stop The Violence". Et si BDP se lance dans l'une des plus fameuses battles de l'histoire du rap avec le Juice Crew de MC Shan et Marley Marl, c'est par rimes interposées et pour revendiquer le South Bronx comme berceau du rap. Le Juice Crew avait lancé la querelle en 1985 en écrivant une ode au Queens dans "The Bridge". BDP répond par "South Bronx" qui ruine en 5 minutes la carrière de MC Shan. Mais celui-ci répond par "Kill That Noise". KRS-One met fin à toute ambiguïté avec "The Bridge Is Over". Cet épisode reste connu comme la guerre des rimes, beaucoup moins sanglante que les beefs de la fin des années 1990... Il ne faudrait surtout pas oublier Eric B. et Rakim, duo venu de Long Island, qui laisse une empreinte durable par le flow de son MC, Rakim, considéré jusqu'à aujourd'hui comme l'un des meilleurs. Une voix basse et posée, des textes complexes qui font mouche dans l'album Paid In Full, sorti en 1987. D'autres figures émèrgent dans cette fin des années 1980 comme De La Soul, nourri au jazz et au funk qui truffe son album d'interludes (skits). Autre groupe pionnier à sa manière, Salt N'Pepa, un trio exclusivement féminin qui cartonne à la fin des années 1980 dans cet univers très masculin qu'est le rap. Vous pensez sûrement que j'ai oublié de vous parler du plus important, Public Ennemy et l'apparition du Gangsta-Rap, mais rassurez-vous, ils feront chacun l'objet d'un épisode de la petite histoire du rap.

 

Découvrez la playlist Histoire du Rap (IV) avec The Turtles

 

Retrouvez le prélude à cette petite histoire du rap

6. L’émergence du Gangsta Rap et de la Côte Ouest
7. La réponse de NYC
8. Le Dirty South se réveille
9. Naissance du Rap en France ...
 
En attendant la suite, vous pouvez consulter ici la petite bibliothèque du rappeur (livres, films, bd, disques,...) et le lexique (en construction). Répondez à la devinette en fin de podcast en laissant un commentaire à ce message. Consultez également la Petite géographie du Rap en France et dans le monde qui vous permet de retrouver des informations sur les artistes à partir d'une carte. Le dossier complet sur l'histoire et la géographie du rap. Pour télécharger le podcast, vous pouvez le faire (notamment avec itunes) en cliquant ici.

 

 

 

Petite histoire du Rap (3) Un message dans l'Amérique de Reagan

par Aug Email

Cette semaine, pas de podcast à écouter ou à télécharger, mais un gros plan sur un titre emblématique du rap Old School. Il s'agit de "The Message" de Grandmasterflash et des Furious Five. Le titre date de 1982 et marque un tournant dans le discours du rap sur la société au moment où celle-ci change considérablement :

 

" Partout du verre brisé,

Des gens qui pissent dans l'escalier mais je sais qu'ils s'en foutent,

Ras le bol de cette odeur. J'peux plus supporter cette fureur,

J'ai pas d'argent pour m'en sortir et je suppose que je n'ai pas le choix."

 

 

Ecoutez le titre et lire l'article sur l'histgeobox

 

 

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