Samarra


Tags: petite histoire

Petite histoire du Rap (5) Public Enemy

par Aug Email

Power To The People And The Beats

 

Cinquième épisode à lire, à écouter ci-dessous et à télécharger ici. Retrouvez à la fin de ce message la playlist.

 

 

 

Les origines du groupe : Ségrégation à Long Island

 

Si le rap est né et a grandi dans les quartiers déshérités des inner cities, le groupe Public Enemy (PE) vient de la banlieue de Long Island. C'est de là que vient la troisième génération du rap. Long Island, c'est l'histoire d'une mixité impossible, d'une ségrégation qui ne dit pas son nom. Tentons de comprendre les raisons de toute cette rage qui habite le rap de PE.
 

Suivons Jeff Chang qui, dans Can't Stop Won't Stop, nous décrit précisément la géographie sociale et raciale des comtés de l'est new yorkais et son évolution.

 

"Noirs suburbains coincés entre la pauvreté noire et la fuite des blancs." (Jeff Chang)

 

La ville de New York est composée de 5 boroughs qui sont autant de comtés (Manhattan, le Bronx, Brooklyn, Staten Island et le Queens. Au-delà, les comtés font partie de la banlieue. Après 1945, des Afro-Américains commencent à s'installer dans le Queens puis, à partir des années 1960, dans les comtés proches, ceux de Nassau et de Suffolk sur Long Island, formant une "Black Belt" comme il en existe dans beaucoup de grandes villes comme Chicago. Dans le même temps, les blancs quittent également les centres, mais pour s'installer plus loin, dans les banlieues des classes moyennes comme à Levittown, projet-modèle existant dans plusieurs autres États. Il s'agit donc pour eux de s'éloigner un peu plus que les classes moyennes noires qui sont tentées elles aussi par ce "rêve suburbain américain". En 1980, 40% des New-Yorkais blancs vivent en banlieue contre 8% des noirs. Cette suburbanisation allait entraîner une ségrégation de fait (elle est interdite en droit depuis le Fair Housing Act de 1968). A partir d'un seuil inconscient de 10 à 20 % de noirs, les blancs quittent en effet le quartier pour s'installer un peu plus loin. Jouant sur ces antagonismes et la peur de la mixité, les agents immobiliers des villes concernées (Freeport, Glen Clove, Roosevelt, Amityville) vont tirer profit de l'attrait des classes moyennes noires pour la banlieue et procéder à un "torpillage" qui leur permet d'augmenter le nombre de transactions. ls poussent les blancs à vendre pour acheter plus loin et revendent à des familles noires. En quelques années, les quartiers changent du tout au tout, loin du rêve de mixité et d'intégration raciale. Cette ségrégation de fait marque donc l'échec de l'idée de l'intégration. Les membres de PE, nés entre la fin des années 1950 et le début des années 1960, sont arrivés ensuite avec leur famille dans les villes de la Black Belt. Ils ont donc grandi avec le constat de cet échec. Dans les comtés de Suffolk et de Nassau, les noirs, 8% de la population de Long Island, étaient concernés par 30% des arrestations. D'où rage et ressentiment.

 

La plupart des futurs membres de Public Enemy se sont d'abord croisés à l'Adelphi, une université pour banlieusards blancs qui comptait une minorité d'étudiants noirs.

 

Dans les années 1970, Hank Boxley ("Shocklee") et Harold McGregor (futur Harry Allen alias "l'Activiste du Hip-Hop et l'Assassin des Médias"), DJ entre deux petits boulots, avaient créé le discomobile Spectrum City, un soundsystem surpuissant. Carlton Ridenhour, ayant en vain proposé de leur faire les flyers, fut finalement pris comme MC en 1979. Il devient alors Chuckie D.

 

A l'Adelphi, Chuck publie des cartoons dans le journal et croise Bill Stephney qui anime une émission de hip-hop sur la radio de la fac (WBAU). Il propose à Hank et Chuck de s'associer à l'émission. Devenu directeur des programmes en 1982, il leur confie une émission le samedi soir : la "Super Spectrum Mix Hour", à laquelle participe aussi Harold. Viennent ensuite s'associer Andre "Dr. Dre" (pas celui de L.A.) Brown et T-Money, puis un certain William "Rico" Drayton, pianiste classique un peu allumé se faisant appeler MC DJ Flavor... La sécurité de Spectrum City est assurée par un professeur d'arts martiaux et membre de la Nation Of Islam, Richard Griffin. L'émission marche très bien dans tout New-York. Run-DMC vient même s'y faire interviewer de Hollis. Hank loue un local à Hempstead, au 510 South Franklin Street. La plupart des participants à Spectrum suivent alors les cours d'un ancien batteur de jazz nommé Andrei Strobert qui s'intitulait "La musique et les musiciens noirs". Strobert contribue à sa manière à l'éducation politique de Chuck en insistant sur les racines de cette musique et sur le message qu'elle devrait porter à l'heure du triomphe de la violence et du clinquant sur fond de crack, le tout complaisamment relayé par les médias.

 

Après un premier essai de single peu convaincant en 1984, Chuck finit par céder à Rick Rubin (Def Jam) en 1985, sur l'insistance de Bill Stephney, désormais employé par le label. Chuck doit réaliser un album. Le groupe se met alors en place, chacun bénéficiant d'un surnom et d'un "titre" officiel. Richard Griffin devient Professor Griff et "Ministre de l'information", la sécurité de Spectrum, dirigée par Griffin devient la "Security of the first world" (SiWs, équipée de pistolets Uzi en plastique sur scène). Hank dirige l'équipe musicale (le Bomb Squad) qui compte son frère Keith ("Wizard K-Jee"), Eric "Vietnam" Sadler, le DJ Norman Rogers ("Terminator X"), Paul Shabazz, Johnny "Juice" Rosado. Flavor Flav, que Stephney ne voulait pas, est l'autre MC avec Chuck. Public Enemy venait de naître. [Photo à droite : Plusieurs membres de PE, au premier plan, Flavor Flav et Chuck D]

 

Les "prophètes de la rage"

 

En 1987, PE fait Bumrush (mot signifiant à peu près faire une incursion mouvementée dans une fête) dans le rapgame. Leur intrusion est radicale, sur le plan musical comme sur le plan lyrique. Le premier album s'appelle donc Yo! Bumrush The Show. La pochette faisait tout pour créer le malaise avec cette photo du groupe dans une cave, mal éclairée, préparant la révolution autour d'une platine. Sous le titre de l'album, ce message en boucle : "Le gouvernement est responsable...". Leur deuxième album, It Takes A Nation Of Millions To Hold Us Back, sort en 1988 et confirme ce statut de leader radical. S'ils s'inscrivent dans la lignée des Last Poets pour la radicalité, PE est à l'avant-garde du Hip-Hop sans être isolé.

 

Chuck D qualifié de "terroriste lyrique" est associé au bouffon Flavor Flav dans un duo de MCs complémentaire mais terriblement efficace. Pendant que Flav fait le clown avec son inévitable pendule autour du cou ("Mec, t'es en train de les semer!"), Chuck, de sa voix basse, fait passer le message. Comme le dit Adam Yauch dans l'anthologie de leurs titres parue en 2005 : "Si Bob Marley vous appâtait par la musique puis insinuait subtilement son message, Chuck D vous choppe par le col et vous faît écouter." La vie des deux MCs est d'ailleurs bien opposée. Si Chuck D n'est ni un délinquant ni un drogué, Flavor Flav en revanche a été arrêté à plusieurs reprises pour détention de crack et violences.

 

Donc Public Enemy, c'est le "CNN de la rue". Leur message est radical et très dur vis-à-vis des autorités et des médias. Pour les médias, c'est "Burn Hollywood Burn" qui dénonce les biais et l'image du noir (dealer, drogué ou clown) véhiculée par le cinéma. Dans "911 Is A Joke", PE descend en flèche les services d'urgence (dont le numéro est le 911), en particulier pour les noirs et tous ceux qui vivent dans des ghettos. Dans "Black Steel In The Hour Of Chaos" (1991, avec un sample d'Isaac Hayes), le groupe fait le parallèle entre le système pénitentiaire et l'esclavage. S'il ne rejette pas le mouvement pour les droits civiques des années 1960, PE est passé à autre chose. Les années 1980 ont vu le creusement des inégalités et la misère gagner du terrain dans les quartiers déshérités. PE va donc se poser en leader de la conscience noire revendiquant l'égalité et appelant à la révolution, dénonçant le racisme du pouvoir, de la justice, des médias ("Don't Believe The Hype"). Cette posture se constate dans le logo dessiné par Chuck, un noir dans le viseur d'un policier. PE a donc tout pour déplaire à des noirs qui ne veulent pas le paraître trop ("Oncle Tom matérialistes") à des blancs qui s'effraient du discours et des provocations de Chuck et sa bande. PE s'efforce d'utiliser les médias globalement considérés comme des adversaires. Harry Allen, l'attaché de presse, reçoit ainsi le titre de "Directeur des Relations avec l'ennemi"... Dans "She Watch Channel Zero", PE s'apitoie sur les "médias noirs".

Ecoutons Chuck présenter sa conception de l'histoire des noirs dans un entretien : "Dans les années 70, les victoires des droits civiques remportées dans les années 60 ont fait place à une certaine satisfaction. En plus, certains de nos leaders se sont fait assassiner, d'autres ont trahi ou laissé tomber. L'Etat a fait de la propagande pour faire croire que les choses avaient changé, une politique consistant à élever symboliquement quelques noirs à des situations importantes, dans des émissions de télé et tout ça, tout en maintenant les autres en bas de l'échelle. Les noirs n'en sont pas revenus d'avoir soudain tous ces avantages, alors ils ont oublié, ils sont devenus paresseux, ils ont négligé d'enseigner à leurs enfants ce qu'on leur avait appris dans les années 60 sur notre histoire et notre culture, la nécessité d'être soudés. Aussi il y a eu perte d'identité-nous avons comencé à penser que nous étions acceptés en tant qu'Américains à part entière, alors qu'en réalité nous sommes toujours confrontés à l'inégalité à chaque minute de notre vie."

[Entretien accordé en 1987 à Simon Reynolds pour Melody Maker, cité par Jeff Chang]

 

 

Le morceau qui symbolise sans doute le mieux cette dimension sociale et politique de PE est "Fight The Power". Le titre est écrit en 1989 pour le générique du film de Spike Lee Do The Right Thing. Spike Lee, dans la lignée des rappeurs, tente de faire passer le message du Hip-Hop au cinéma, même s'il n'est pas toujours bien compris. "Fight The Power" est une invitation à la mobilisation contre les injustices. Le clip commence par les actualités de 1963 rendant compte de la manifestation au cours de laquelle Martin Luther King a fait son discours le plus célèbre devant le Lincoln Memorial. Ensuite, nous voici en 1989, une manifestation contre le racisme et pour la fierté noire qui est en même temps un concert de rap. Les manifestants tiennent des photos des principaux leaders passés et présents de la cause noire (Luther King, Malcolm X, Angela Davis,...), les noms de lieux symboliques de cette lutte (Selma, Washington,...) et les noms des membres du crew. Chuck commençait à rapper en relativisant l'espoir de 1963. Au passage, Chuck taillait un costard à John Wayne et Elvis, deux héros de l'Amérique blanche. Côté musique, Branford Marsalis (figure du be-bop), était invité avec son saxophone. On entend aussi une référence au Planet Rock de Bambaataa.

 

Voyez le clip de "Fight The Power"

 

Le "mur du son" du Bomb Squad

 

En dehors même des paroles, en écoutant Public Enemy, on se dit que tout le reste est "clean" et joyeux. Ce son si particulier qui renforce la radicalité du message, on le doit au Bomb Squad. Le Bomb Squad , c'est un collectif de production dont font partie Hank et Keith Shocklee, Carl Ryder et Eric "Vietnam" Sadler. Le Squad superpose les couches de samples, n'hésite pas à sortir du tempo, comme pour mettre volontairement l'auditeur mal à l'aise. Les samples sont élaborés en fonction de la tonalité et de la structure des chansons. Rapidité, puissance, bruitages, beat lourd.

 

Prenons un exemple avec l'un des titres les plus connus du groupe. Prenez un break du "Funky Drummer" de James Brown, dans lequel on entend le batteur Clyde Stubblefield. Ajoutez l'introduction stridente d'un titre des années 1970, "The Grunt, Part I" des JB's (qui rappelle le "Blow Your Head" de James Brown utilisé dans "Public Enemy n°1"). Détachez les ingrédients (la guitare de Catfish Collins, le piano de Bobby Byrd et le saxophone de Robert Mc Collough) avec votre sampler Ensoniq Mirage. Ajoutez une sirène d'ambulance. Pour lier le tout, lancez le boum et le rythme avec la boîte à rythme Akaï. Pour souffler, ajoutez un break avec une guitare funky, quelques cuivres, la batterie de "Rock Music" de Jefferson Starship. Il ne vous reste plus qu'a détourner le cri poussé par Chubb Rock dans "Rock and Roll". Côté paroles, quelques mots ("Mes frères et mes soeurs, je ne sais pas où va ce monde") du leader proche de Martin Luther King et candidat démocrate à la présidentielle dans les années 1980, Jesse Jackson, prononcés lors de l'ouverture du concert Wattstax en 1972. Le message est bel et bien politique, appelant à la solidarité noire.

Et voilà vous obtenez "Rebel Without A Pause" !

 

 

PE, antisémite ?

 

Alors que le succès est au rendez-vous, l'unité du groupe commence à s'effriter. Chuck, véritable leader, ne souhaite pas pour autant interférer dans les querelles entre les différents membres du groupe. L'un de ces membres, Professor Griff (ci-contre), ayant sans doute du mal à trouver sa place à l'ombre des deux MCs et du Bomb Squad, en conçut sans doute de la jalousie. De tous, il était le plus proche de la Nation Of Islam, le mouvement sectaire créé en 1930 par Elijah Muhammad auquel avait appartenu Malcolm X avant de le quitter avec fracas en 1964. Son dirigeant, Louis Farrakhan, était réputé pour son antisémitisme. C'en était fini de l'alliance traditionnelle entre juifs libéraux et les militants les plus avancés de la cause noire, comme à l'époque du mouvement des droits civiques. A plus forte raison à New York, qui comptait une importante minorité juive. L'épisode de la campagne présidentielle de 1984 au cours de laquelle Jesse Jackson, donné gagnant dans les sondages, avait perdu tout crédit en parlant de "Youpinville" à propos de New York...

Mais revenons à Griff. Il était, avec Chuck, l'un des porte-paroles du groupe. Il parlait calmement et d'une voix sûre, mais pas toujours pour dire des choses censées... Se référant à Henry Ford, antisémite notoire, il parla de "complot juif", responsable en particulier du maintien d'un "joug sur nos frères en Afrique du Sud". A propos de la Palestine, il avait déclaré le 28 mai 1988 au Melody Maker : "Si les Palestiniens prenaient les armes et tuaient tous les Juifs, ça ne serait pas un problème." Peu à peu, les protestations se firent plus forte, Chuck ne souhaitant pas se démarquer des déclarations de Griff. Finalement, le 19 juin 1989, dans une lettre adressé à "tout ceux qui se sont sentis offensés, concernés ou non". Griff perdait son titre de "Ministre de l'Information". Mais les choses avaient sans doute trop trainé. Pour beaucoup de blancs en sont déçus, de même qu'une partie de la communauté noire pensant que Chuck a abandonné Griff.
 
D'ailleurs, la sortie de "Welcome To The Terrordome" (dans l'album Fear Of A Black Planet, sorti en 1990), on pouvait reprocher à Chuck D cette phrase effectivement douteuse qui rappelle l'accusation portée pendant près de 2000 ans par les chrétiens à l'encontre des Juifs : "Apologies made to whoever pleases/Still they got me like Jesus" (Je fais des excuses à qui veut/Mais ils m'ont attrapé comme ils ont attrapé Jésus) à propos des "so-called chosen" (soi-disants élus).
 
 
Public Enemy sortit en tout cas amoindri de cet épisode, ce qui ne l'empêcha pas de continuer son parcours.
 
 
Découvrez Public Enemy!

 

Retrouvez le prélude à cette petite histoire du rap

5. Public Enemy : Power To The People & The Beats
6. L’émergence du Gangsta Rap et de la Côte Ouest
7. La réponse de NYC
8. Le Dirty South se réveille
9. Naissance du Rap en France ...
 
En attendant la suite dans deux semaines, vous pouvez consulter ici la petite bibliothèque du rappeur (livres, films, bd, disques,...) et le lexique (en construction). Répondez à la devinette en fin de podcast en laissant un commentaire à ce message. Consultez également la Petite géographie du Rap en France et dans le monde qui vous permet de retrouver des informations sur les artistes à partir d'une carte. Le dossier complet sur l'histoire et la géographie du rap. Pour télécharger le podcast, vous pouvez le faire (notamment avec itunes) en cliquant ici.

 

Le site officiel de Public Enemy

Petite histoire du Rap (4) From Old School to New School

par Aug Email

Aujourd'hui, quatrième épisode de notre petite histoire du rap. Nous allons explorer les années 1980 qui voient le passage du style Old School au style New School. Vous pouvez écouter ce texte, avec de nombreux extraits, ci-dessous et le télécharger ici.

 

 

Le Rap sort du Ghetto : L'expérience du Roxy

 

A l’aube des années 1980, le rap essaime dans les autres boroughs de New York, à commencer par Manhattan.

 

En témoigne l’expérience du Roxy, ce lieu mythique de Manhattan où vont se croiser, pendant quelques années, les meilleurs du hip-hop et les branchés de Downtown.

Ruza Blue, une jeune anglaise fraîchement débarquée de Londres pour s’occuper de la boutique de Vivianne Westwood et Malcolm Mc Laren à Soho, commence à organiser en 1981 ses propres soirées « Wheels of Steel » au Negril, un club reggae. Elle y rassemble la fine fleur du Hip-Hop : Bambaataa, les DJ de la Zulu Nation comme Jazzy Jay et Afrika Islam, Grandmixer DST, des MC comme Fab 5 Freddy et Rammelizee, et le Rock Steady Crew (pour la breakdance). Des rastas, des Punks et toute sorte de spécimens du Village s’y rendent. Le succès des soirées contraint les pompiers à fermer la salle, obligeant Ruza Blue rebaptisée Kool Lady Blue à trouver un autre lieu. Ce sera le Roxy en juin 1982, au coin de la 10ème avenue et de la 18ème rue dans le quartier de Chelsea, un ancien espace dédié au skate. C’est le lieu qui va lancer le hip-hop downtown avant son succès planétaire. Le film Beat Street, sorti en 1984 a pour cadre le Roxy et fait apparaître les principaux artistes qui s’y produisent. Voyez cet extrait d’une battle de breakdance entre deux crews. De nombreux films surfent avec plus ou moins de réussite sur la vague du Hip-Hop, voici les affiches des plus connus (Wildstyle notamment).

 

 

 

C’est l’euphorie parmi ceux qui bénéficient de ce nouvel engouement, tandis que le hip-hop se meurt tranquillement dans son berceau du Bronx. Le DJ est encore la véritable rock-star, placé en hauteur dans une cabine. Il est accompagné de plusieurs MC. Des cercles de danseurs sont formés un peu partout par le Rock Steady Crew. Les graffeurs dessinent les flyers et les décors et font des démonstrations.

On y croise sur le dancefloor Bowie, Madonna, Basquiat, Haring, B-52’s, les Talking Heads, Andy Wahrol. Argent et cocaïne coulent à flots…

 

Crazy Legs, figure de proue du Rock Steady Crew raconte : « Le Roxy aurait aussi bien pu être un zoo. Les gens pouvaient se balader dans la cage avec nous sans avoir peur de se faire tabasser ou braquer, contrairement à s’ils venaient dans le Bronx, à un jam. C’était comme si on les autorisait à entrer dans la cage et à faire la fête avec les animaux, tu comprends ? C’était un havre de sécurité pour beaucoup de gens. Mais à l’inverse, c’était aussi pour nous l’occasion de pénétrer des lieux auxquels on n’aurait jamais pensé avoir accès. Donc il y avait là un échange. » (J. Chang, p. 226). Voyez cette vidéo sur le site de la BBC dans laquelle Lady Kool Blue raconte le Roxy. Une tournée mondiale des "4 éléments" du Hip-Hop, avec les stars du Roxy est d'ailleurs organisée en 1982, notamment par le Français Bernard Zekri. C'est la première apparition du rap en France. Deux concerts sont donnés au Bataclan et à La Villette.

 

 

Les années 1980 voient le rap évoluer profondément. Costumes, styles, paroles, sons, formats (c’est l’époque des premiers albums) vont changer, donnant naissance au concept flou et malléable de New School, renvoyant les pionniers à la préhistoire.

 

 

 

Run-DMC : Les créateurs du style New School

 

C’est avec Run-DMC que nait la New School. Le groupe vient de Hollis dans le Queens. Il est composé de Joseph Simmons (frère du fondateur du label Def Jam Russell Simmons) aka Run, de Darryl Mc Daniels aka DMC et de Jason Mizzel aka Jam Master Jay.

 

La nouveauté se manifeste premièrement par le changement de style vestimentaire. Finies les parures disco et le look extravagant. Run-DMC revêt des bombardiers en cuir, des jeans Lee et des Adidas sans lacet (fresh out the box). Le groupe va d’ailleurs signer un contrat avec l’équipementier sportif allemand qui a compris tout l’intérêt commercial d’un groupe de rap qui monte en puissance et qui chante « My Adidas » en demandant à ses fans de lever les siennes en concert à Philadelphie en 1986. Le groupe revient à l’influence de la rue et préfère un son crû et basique, centré sur les scratches de JMJ et les rimes des deux MC. Run-DMC n’hésite pas à utiliser des guitares comme dans l’album King of Rock (1985) dans lequel ils jettent symboliquement le gant à Mickael Jackson. Le groupe enregistre même avec Aerosmith « Walk This Way » en 1986.

Dans ce milieu des années 1980, le rap expérimente et tente des passerelles vers les autres genres musicaux. Run-DMC vers le rock, d’autres vers la Soul ou le jazz. Derrière ses expérimentations, le vieux rêve du crossover, permettre aux artistes noirs de vendre des disques aux blancs. L’animateur de radio Gary Byrd rappe l’histoire du peuple noir pendant dix minutes sur fond de soul, la musique étant composée par Stevie Wonder, c’est « The Crown » sorti en 1983. Côté jazz, Herbie Hancok fait un essai avec « Rock it ». C’est la consécration du rap par l’une des figures respectées du jazz. Le rap sort donc de son ghetto.

 

 

La révolution du son rap : l'apparition des samplers

 

La machine va considérablement faciliter le travail des DJs et les rendre plus libres. Dès 1985, Akaï met sur le marché les premiers samplers, le S 650 et le S900. Mais le véritable tournant se situe en 1987 avec l'apparition de la SP-1200 (photo ci-contre), créée par la société E-MU Systems. C'est la première machine qui combine sampler et boîte à rythmes. Pour bien comprendre ce tournant, je laisse la parole à deux spécialistes, Thomas Blondeau et Fred Hanak : "Les caractéristiques de cet outil sont d'une part une faible fréquence d'échantillonage ainsi qu'une faible capacité de stockage. Le premier de ces paramètres a pour conséquence de donner au rap un son poussiéreux, altéré, comparable au crissement d'un vinyle.(...) Désormais le rap sera sale ou ne sera pas. La seconde particularité de cette machine en modifie le groove. La faible mémoire de la SP pousse les producteurs à sampler séparément les éléments d'une batterie (caisses claire, cymbale), plutôt que d'en capter une mesure entière. Une fois ces éléments importés dans la boîte à rythmes, ils composent une nouvelle mesure. S'ils conservent ainsi le son de la batterie samplée, le groove est en revanche calculé par le cerveau de la machine." (Combat Rap, p. 24) Le producteur, celui qui produit le son et le beat, devient dès lors le personnage incontournable de la scène rap, prenant peu à peu la place du DJ. Rançon du succès, en 1989, le groupe De La Soul est condamné pour un sample non autorisé. Cela lui coûte une fortune (1,7 millions de dollars pour 4 mesures du groupe The Turtles dans l'interlude d'1'12 "Transmitting Life From Mars" où le groupe passe en boucle une leçon de français...) et contraint dorénavant les labels à tenir compte de cet aspect.

 

Le Golden Age du rap ?

Les années 1980 sont aussi marquées par la fin de l'amateurisme. Après le temps des pionniers comme Sugarhill ou Enjoy, de nombreux labels sont créés : Tommy Boy (celui qui a sorti le "Planet Rock" de Bambaataa en 1982), Profile (le label de Run-DMC), Tuff City, Street Sounds (maison anglaise qui distribue les premiers disques en Europe), Celluloïd et surtout Def Jam. Def Jam est fondé en 1984 par un juif, Rick Rubin, et un noir du Queens, Russell Simmons. Le label est distribué par CBS (absorbé ensuite par Sony). Ils lancent LL Cool J, sa "Radio" et sa casquette Kangol, objet appelé à devenir mythique.

 

[La couverture du Licensed To Ill des Beastie Boys, une fois ouverte]

En 1986, Def Jam lance les Beastie Boys, un groupe de musiciens punk rock blancs reconverti dans le rap dont a fait partie Rubin comme DJ. L'album Licensed To Ill se vend à 4 millions d'exemplaires. Au programme, rébellion, provocation et rap hardcore. Les concerts des Beastie Boys se terminent rarement dans la sérénité... Voyez ci-dessous le clip du titre "(You Gotta) Fight For Your Right (To Party)" :

 

En 1986, dans un tout autre style, Boogie Down Productions, composé du DJ Scott LaRock et du MC KRS-One fait sensation avec Criminal Minded. Contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre de l'album, KRS-One (acronyme pour Knowledge Rules Supreme Over Nearly Everyone) s'inscrit dans la lignée de Bambaataa et pense que le hip-hop doît s'orienter vers plus de spiritualité. LaRock est d'ailleurs tué lors d'un affrontement qui ne le concerne pas. Pour lui rendre hommage et confirmer son message, le Teacher sort "Stop The Violence". Et si BDP se lance dans l'une des plus fameuses battles de l'histoire du rap avec le Juice Crew de MC Shan et Marley Marl, c'est par rimes interposées et pour revendiquer le South Bronx comme berceau du rap. Le Juice Crew avait lancé la querelle en 1985 en écrivant une ode au Queens dans "The Bridge". BDP répond par "South Bronx" qui ruine en 5 minutes la carrière de MC Shan. Mais celui-ci répond par "Kill That Noise". KRS-One met fin à toute ambiguïté avec "The Bridge Is Over". Cet épisode reste connu comme la guerre des rimes, beaucoup moins sanglante que les beefs de la fin des années 1990... Il ne faudrait surtout pas oublier Eric B. et Rakim, duo venu de Long Island, qui laisse une empreinte durable par le flow de son MC, Rakim, considéré jusqu'à aujourd'hui comme l'un des meilleurs. Une voix basse et posée, des textes complexes qui font mouche dans l'album Paid In Full, sorti en 1987. D'autres figures émèrgent dans cette fin des années 1980 comme De La Soul, nourri au jazz et au funk qui truffe son album d'interludes (skits). Autre groupe pionnier à sa manière, Salt N'Pepa, un trio exclusivement féminin qui cartonne à la fin des années 1980 dans cet univers très masculin qu'est le rap. Vous pensez sûrement que j'ai oublié de vous parler du plus important, Public Ennemy et l'apparition du Gangsta-Rap, mais rassurez-vous, ils feront chacun l'objet d'un épisode de la petite histoire du rap.

 

Découvrez la playlist Histoire du Rap (IV) avec The Turtles

 

Retrouvez le prélude à cette petite histoire du rap

6. L’émergence du Gangsta Rap et de la Côte Ouest
7. La réponse de NYC
8. Le Dirty South se réveille
9. Naissance du Rap en France ...
 
En attendant la suite, vous pouvez consulter ici la petite bibliothèque du rappeur (livres, films, bd, disques,...) et le lexique (en construction). Répondez à la devinette en fin de podcast en laissant un commentaire à ce message. Consultez également la Petite géographie du Rap en France et dans le monde qui vous permet de retrouver des informations sur les artistes à partir d'une carte. Le dossier complet sur l'histoire et la géographie du rap. Pour télécharger le podcast, vous pouvez le faire (notamment avec itunes) en cliquant ici.

 

 

 

Petite histoire du Rap (3) Un message dans l'Amérique de Reagan

par Aug Email

Cette semaine, pas de podcast à écouter ou à télécharger, mais un gros plan sur un titre emblématique du rap Old School. Il s'agit de "The Message" de Grandmasterflash et des Furious Five. Le titre date de 1982 et marque un tournant dans le discours du rap sur la société au moment où celle-ci change considérablement :

 

" Partout du verre brisé,

Des gens qui pissent dans l'escalier mais je sais qu'ils s'en foutent,

Ras le bol de cette odeur. J'peux plus supporter cette fureur,

J'ai pas d'argent pour m'en sortir et je suppose que je n'ai pas le choix."

 

 

Ecoutez le titre et lire l'article sur l'histgeobox

 

 

Petite histoire du Rap (2) Old School

par Aug Email

Pour écouter ce texte, cliquez ci-dessous :

A partir de 1979, le rap et le Hip-Hop commencent à être connus au-delà du Bronx où ils s'essoufflent au fur et à mesure que leurs adeptes "grandissent". Venu de la rue, le rap investit progressivement d'autres lieux, notamment les clubs, y compris à Manhattan. Les rappeurs cherchent à gagner leur vie et plus seulement à "être le meilleur". Des cassettes pirates des pionniers commencent à circuler, elles stimulent la jeunesse noire et latino du Queens, de Brooklyn ou de Long Island. Naturellement, des producteurs perçoivent les possibilités de cette musique.
 

Mais cela n’allait pas de soi. Pour les rappeurs, le rap ne peut être mis sur un disque. Les stars raps du moment, en particulier Grandmaster Flash, se refusent à signer des contrats.

 

C’est donc un groupe sans nom et qui emprunte en partie ses textes qui va inaugurer une nouvelle ère. Les Trois rappeurs que l'on entend sur "Rapper's Delight" n'ont aucune réputation à défendre et n'ont donc rien à perdre. A l'origine de ce "coup" médiatique, la chanteuse de Soul Sylvia Robinson (la pochette d'un de ses disques ci-contre). Avec son fils Joey, elle essaie de faire signer un groupe de rap mais rencontre l'indifférence. Durant l'été, le premier titre enregistré du Hip-Hop sort sur la face B d'un single du groupe de funk Fatback Band, il s'agit de "King Tim III (Personality Jock)". Un animateur de radio, Tim Washington, y rappe sur un instrumental du groupe. Joey Robinson dégote alors un fan de Kool Herc, ancien videur et manager de Grandmaster Caz. Joey l'entend par hasard rapper sur un enregistrement de Caz et le convainc de passer une audition avec deux autres à Englewood dans le New Jersey. Le soir-même, Henry "Big Bank Hank" Jackson, Guy "Master Gee" O'Brien et Michael "Wonder Mike" Wright signent un contrat pour le nouveau label de Sylvia Robinson, Sugar Hill Records. Le Sugar Hill Gang était né.
 
Basé sur l'instrumental du "Good Times" de Chic, l'un des succès de l'été 1979 (ce groupe gagne d'ailleurs le procès qui suit pour récupérer les bénéfices), le titre "Rapper's Delight" est rapidement le premier tube mondial du rap jusqu'à devenir alors le maxi 45 tours le plus vendu de tous les temps ! Les rimes sont "empruntées" à Grandmaster Caz et le titre popularise le style gimmick : parler sans arrêt sur de l'instrumental. Autre nouveauté, la longueur du morceau. Il dure 15 minutes dans sa version longue. C'est beaucoup trop long pour la plupart des radios, mais c'est plutôt court pour du rap. Beaucoup de b-boys y voient alors une escroquerie peu conforme à la spontanéité habituelle, aux improvisations, au dialogue avec la foule des danseurs lors des performances live.
Malgré cela, la plupart des "puristes", y compris Flash, se lancent dans l'aventure de l'enregistrement. Les Funky 4+1 More (photo ci-contre) et les Treacherous Three signent chez Enjoy Records, The Sequence chez Sugar Hill qui devient, malgré la méfiance des débuts, l'un des principaux label du rap Old School. Contrairement à l'usage dans le rap, Sugar Hill Records préfère utiliser un orchestre avec des cuivres, le Sugar Hill Band , qui joue sur une grande partie des titres du label, y compris "The Message".
 
En essayant de recréer en studio l'atmosphère live, beaucoup de groupes de rap vont échouer. "Rapper's Delight", tout décrié qu'il est, a signé l'entrée du rap de la rue dans l'ère du disque et du commerce. Peu à peu, sous la pression des maisons de disque, le rap cesse d'être "une performance live dominée par le DJ" pour devenir "un médium enregistré dominé par les rappeurs" ou MC (Chang). En s'ouvrant au monde, suscitant de nombreuses imitations, le rap se transforme et semble disparaître, en tout cas sous sa forme des années 1970. Les morceaux enregistrés de trois minutes remplacent les longues performances live.
Le succès grandissant de cette musique dans les clubs cache d'ailleurs mal le fait que les b-boys disparaissent progressivement. On y vient pour écouter du rap plus que se déchaîner sur la piste de danse. Voici "Rapper's Delight" :
 
 
Vous pouvez écouter une version audio en voyant défiler les paroles, vous constaterez à quel point elles sont recherchées...
 
En cette fin d'année 1979, les titres enregistrés se succèdent. Kurtis Blow en fait partie avec son "Christmas Rapping" dans la tradition des comptines de Noël, "The Breaks" suit en 1980. Joe Bataan, musicien de salsa, ancien gangster originaire de Spanish Harlem, sort "Rap-O Clap-O" sur lequel a travaillé Arthur Baker. Sur le maxi de Bataan, on entend "un beat disco gorgé de percussions et de piano, une voix latine qui chante en anglais avec quelques paroles en anglais" (Cachin). Mais l'originalité du morceau séduit plus en Europe qu'aux Etats-Unis et Joe Bataan se consacre ensuite davantage à l'action sociale. Grandmaster Flash et les Furious Five enregistrent dans les studios de Sugar Hill à Englewood, mais si Melle Mel et Cowboy font l'éloge de l'art de Flash dans leurs paroles, on n'en voit pas la couleur dans "Superappin", signe que les temps ont changé...
 
Pour entendre la dextérité de Flash à l'oeuvre, il faut écouter "The Adventures of Grandmaster Flash on the Weels of Steel" , également enregistré en 1979, dont je vous ai parlé dans le premier épisode.
 
Bref, comme le résume admirablement l'historien du Hip-Hop Jeff Chang : "La tension entre la culture et le commerce allait devenir l'une des intrigues principales de la génération hip-hop." Cela est vrai jusqu'à aujourd'hui, écoutez ce qu'en dit Kery James en 2008 dans son "Vrai Peura" :
  

" Je collectionne les disque de béton

Les Majors veulent nous ramener dans les champs de coton !

Ils veulent asservir le Hip-Hop

Produisent plus de contrefaçon qu'a Bangkok !

Ils ne veulent prendre aucun risque

Ils voudraient faire vérifier le texte, par le Ministère de la Justice !

Depuis que les radios mènent la danse

Les rappeurs mènent des carrières de 3 min. 30"

Côté musique, le style Old School ets caractérisé par un style très funky, avec des basses lourdes. Pour les paroles, l'atmosphère est plutôt optimiste, ce n'est clairement pas le point fort des premiers maxis de raps : y dominent des préoccupations matérialistes, des histoires de jolies filles, de déhanchements, de la vantardise.

Il faut attendre les effets sociaux de la politique du président Reagan pour faire sortir les rappeurs de leur réserve. C'est ce que nous verrons dans le prochain épisode. Voici ci-dessous la playlist des chansons dont je vous parle dans cet épisode. Vous y trouverez d'autres titres old school :

 

Découvrez la playlist Histoire du Rap (II) avec The Treacherous Three

 

L’émergence du Gangsta Rap et de la Côte Ouest
La réponse de NYC
Le Dirty South se réveille
Naissance du Rap en France ...
 
En attendant la suite dans deux semaines, vous pouvez consulter ici la petite bibliothèque du rappeur (livres, films, bd, disques,...) et le lexique (en construction). Répondez à la devinette en fin de podcast en laissant un commentaire à ce message. Consultez également la Petite géographie du Rap en France et dans le monde qui vous permet de retrouver des informations sur les artistes à partir d'une carte. Le dossier complet sur l'histoire et la géographie du rap. Pour télécharger le podcast, vous pouvez le faire (notamment avec itunes) en cliquant ici.
 

 

 

 

 

 

Petite histoire du Rap (1) Founding Fathers

par Aug Email

Pour écouter ce texte, cliquez ci-dessous :

C'est d'une sorte de sainte trinité du Hip-Hop dont je vais vous parler cette semaine. Chacune de ces trois personnes a joué un rôle fondamental dans l'émergence du Rap et de la culture Hip-Hop. Si le Hip-Hop était une religion, nul doute que DJ Kool Herc serait le Père, Afrika Bambaataa le Saint-Esprit et Grandmasterflash le fils.
 

"Le jour où DJ Kool Herc inventa le Hip-Hop" (Jeff Chang)

Clive Campbell a grandi en Jamaïque, à Kingston, où il est né en 1955 et où il a vu les sounds-systems mobiles fonctionner et entendu de loin les bruits de la fête. Son père collectionne les disques de reggae, de jazz, de gospel et de country. Arrivé avec ses parents dans le West Bronx en 1967, à 12 ans , il s'efforce autant qu'il le peut de perdre son accent jamaïcain, pas encore à la mode... Déjà, enfant, en écoutant la collection de disques de son père, il s'efforçait d'imiter la voix des musiciens noirs américains. Il s'évertue à s'intégrer à cet environnement urbain à priori hostile, fréquente un peu les gangs mais s'en éloigne à partir du lycée où il se distingue en athlétisme. Comme beaucoup de jeunes de son âge, il participe à l'émergence du graff dans ce début des années 1970. C'est à ce moment qu'il se fait appeler Clyde as Kool puis Kool Herc. Sa mère l'emmène dans des house parties et il achète ses premiers 45 tours, déjà désireux d'animer lui-même ses propres fêtes. Son père, qui parraine un groupe de rythm'n'blues, lui interdit de se servir de la sono du groupe. Pourtant, personne ne sait s'en servir comme il faut. Clive profite d'une absence de son père pour la bricoler et lui donner une puissance sans égale dans le quartier. Il n'entendit pas son père rentrer tellement le volume était fort. Clive n'eut bien sûr pas le droit à des remontrances et eut désormais le droit d'utiliser le sound-system...

Arrive le mois d’août 1973. Une fête est organisée par Cindy Campbell au 1250 Sedgwick Avenue. Pour animer cette soirée qui a lieu dans la salle de l'immeuble où réside la famille Campbell, Cindy fait appel à son frère Clive, qui se fait appeler Kool Herc. Celui-ci diffuse des disques et s'empare du micro pour chauffer la foule. Cette fête va devenir un mythe, une espèce d'aube du Hip-Hop (ci-dessous, flyer de cette fête).

 

A l'été 1974, Herc a de plus en plus de succès et organise une free party à l'extérieur. Dans le Bronx, des Block partys se déroulent dans la rue, fermée à la circulation pour l’occasion. Un Disc-Jockey, le fameux DJ, est aux manettes, il a avec lui des disques, des maxi-45 tours dont il a enlevé les étiquettes pour ne pas dévoiler ses disques aux autres DJs. L’autre personnage important de la fête, c’est le Master of Ceremony, le non moins fameux MC. Il va accompagner de ses mots la sélection musicale du DJ. Au fil du temps, ce simple accompagnement verbal s’étoffe et devient rime. Le rappeur qui accompagne DJ Kool Herc s'appelle Coke La Rock. Kool Herc a remarqué depuis longtemps que les danseurs attendent certaines parties des chansons diffusées par le DJ, plutôt les parties instrumentales. Il va s'efforcer de faire durer ce moment, le break, aussi longtemps que possible en une sorte de manège, de merry-go-round. Il enregistre le même break sur deux disques différents. Ce break ne dure pas longtemps, 5 secondes tout au plus, mais il fait durer le plaisir en enchainant les deux disques l'un après l'autre. Les Breaks-boys, que l'on appelle ensuite les b-boys (synonyme de fan de rap) se déchaînent sur le manège de Herc.

Progressivement, Herc élargit son audience et suscite des vocations. Il continue à jouer dans la rue, mais aussi dans les clubs où il obtient des contrats. Sa renommée s'étend bientôt au-delà du Bronx. La compétition entre DJs, ainsi qu'entre MCs prend des allures de rivalité lors des Battles. Cette tradition des Battles est toujours bien vivace. On la retrouve dans la danse et le graff. Herc connaît son heure de gloire juqu'en 1977 puis décline ensuite. Il prend du recul après une agression où il est blessé au couteau, signe que le Hip-Hop n'a pas fait disparaitre la violence. Dans le Sud-Ouest du Bronx l'étoile d'un autre DJ, Afrika Bambaataa, commençait à briller tandis que le South Bronx était le territoire de Grandmaster Flash.

 

Afrika Bambaataa et la Zulu Nation

Né avant 1960 à Manhattan de parents originaires de la Jamaïque et de la Barbade, Afrika Bambaataa ou "Bam" arrive en 1971 dans le Bronx. Sa famille quitte alors Harlem suite à un incendie et s'installe dans les Bronx River Houses, un project au coeur du Bronx. Il grandit dans un univers baigné à la fois par les mouvements culturels et les mouvements de libération noirs et par les musiques qu'écoute sa mère (des artistes comme Myriam Makeba, Mighty Sparrow, Joe Cuba ou Aretha Franklin). Il est alors fasciné par un film de 1964, Zulu relatant une victoire des Britanniques sur les Zulus en Afrique du Sud au XIXème siècle. Malgré tous les biais de ce film, il y voit le modèle d'une solidarité noire qui lui font alors prendre la décision de fonder plus tard un groupe s'appelant la Zulu Nation.
 
Alors que l'héroïne fait des ravages dans le Bronx, il fréquente le gang des Black Spades mais cherche vite à dépasser les limites territoriales imposées à tous à un moment où les gangs sont en perte de vitesse. Il fait de même avec la musique, n'hésitant pas à traverser les frontières. Personnage charismatique, il entraîne autour de lui des dizaines de jeunes séduits par sa démarche. Lorsqu'il prend son ghettoblaster sur l'épaule, Bam entraine dans son sillage des jeunes vers des Block Parties. Il se forme alors au DJing avec Kool DJ D et Disco King, deux anciens Spades. Mais contrairement à eux et dans la lignée de DJ Kool Herc, il privilégie le break sur la chanson. Il créée une première organisation qu'il appelle la Bronx River Organization. Une sorte d'alternative aux gangs. Il voyage en Afrique et en Europe après avoir gagné un concours de rédaction au lycée. Ce voyage et le décès de son cousin Soulski tué par la police en 1975 sont un tournant dans sa vie et lui ouvrent les yeux sur beaucoup d'aspects. A l'été 1975, Bambaataa lance sa Zulu Nation. Dans une atmosphère conviviale et optimiste, le mouvement rassemble des danseurs (les Zulu Kings), des danseuses (les Shaka Queens), des rappeurs (notamment Queen Lisa et Sha-Rock qui sont "les deux premières nanas à balancer leur flow") et des graffeurs. C'est l'époque où les "quatre éléments" du Hip-Hop se conjuguent dans le Bronx : la breakdance, le DJ-ing, le MC-ing et les graffitis.
 
Au travers de la Zulu Nation, Bambaataa veut diffuser ses principes d'ouverture d'esprit, de connaissance, de sagesse, de compréhension, de respect. Il ne professe pas la non-violence mais demande aux Zulus de ne pas être les agresseurs. A l'image de son eccléctisme musical de DJ, Bambaataa emprunte des idées à des univers très différents pour rédiger les Seven Infinity Lessons, principes fondateurs de la Zulu Nation. Empruntant au Black Power et à la Nation of Islam, il s'en éloigne sur de nombreux points, notamment la séparation raciale. Les Lessons ne sont donc pas un code figé et contraignant, mais une pensée en constante évolution basée sur la connaissance et la vérité. Ce mode de vie séduit dans le Bronx parmi les jeunes noirs mais également de l'autre côté de la Bronx River, chez les Latinos.
 
Grâce à la richesse de ses connaissances musicales, Bambaataa est le roi de la programmation. Contrairement à Kool Herc qui décline après 77, Bam enregistre des titres à partir du début des années 80 avec les Soul Sonic Force. Son titre le plus fameux est incontestablement "Planet Rock". Le disque est produit par Arthur Baker et John Robie. Le morceau "Trans-Europe-Express" du groupe d'électronique allemand Kraftwerk sert de sample. Le titre signe l'entrée du rap dans l'ère électro-funk. Voyez la vidéo ci-dessous, ne serait-ce que pour les costumes... par la suite, Bam ne cesse jusqu'à aujourd'hui de poursuivre sa quête musicale en explorant différents univers et en enregistrant notamment avec Gary Numan, Yellowman, John Lyndon des Sex Pistols, James Brown enfin en 1984 où les deux "Parrains" (celui de la Soul et celui du Hip-Hop) enregistrent le fameux "Unity" qui reprend les slogans de la Zulu Nation ("peace, love, unity and having fun").
 

 

Et voici en exclusivité pour vous une version abrégée de "Planet Rock". Afrika Bambaataa est en effet venu en concert le 21 mai 2010 à Nancy (L'Autre Canal). Vous vous doutez qu'en bon b-boy, j'y étais ! D'autres extraits du concert pour vous ici.

 


Afrika Bambaataa : "Planet Rock" version 2010
envoyé par augris.

 

 

Grandmaster Flash : "Précision, sophistication et don pour le spectacle"

Joseph Saddler, grandit à Fox Street, dans un quartier violent du South Bronx. Il est né en 1958 à la Barbade avant que ses parents n'immigrent à New York, il est le seul garçon parmi quatre sœurs. L'adolescent passe son temps à bricoler toutes sortes d'appareil, des autoradios aux sèche-cheveux. Il se rend aux fêtes organisées par DJ Kool Herc et Pete "DJ" Jones pour observer, admirer ce que faisait Herc tout en en percevant les limites, le manque de précision. En raison de son habileté à changer les disques, parfois les mains dans le dos ou même avec les pieds, il gagne le surnom de Grandmaster. Sa rapidité d'exécution lui valent celui de Flash par référence au héros de BD. Il trace des repères sur ses disques pour démarrer le break au bon moment, le cutting était né. Il perfectionne ensuite le scratch, découvert fortuitement par Theodore (futur Grand Wizzard Theodore, alors un enfant) lorsqu'il posa sa main sur la platine alors que sa mère l'appelait. Flash enregistre d'ailleurs en 1979 le premier morceau de scratch : "The Adventures of Grandmaster Flash on the Weels of Steel" (un vrai petit bijou truffé de samples). Suivent le backspin et le double-back, mais là, ça devient compliqué... Le mieux c'est de le voir à l'oeuvre !
 

 
Ayant perfectionné ses techniques, Flash se lance en 1975 dans l'organisation de fêtes mais, face à un semi-fiasco, se décide à étoffer son spectacle et fait appel à Robert Keith "Cowboy" Wiggins pour faire le MC. Puis s'ajoutent les frères Glover : Melvin "Melle Mel" et Nathaniel "Kid Creole". Alors qu'il joue désormais dans des clubs, le posse passe de 3 à 5 MCs (avec Rahiem et Scorpio) qui deviennent les Furious Five. Flash devient en peu de temps une figure incontournable grâce à ses talents : "Précision, sophistication et un don pour le spectacle" (Jeff Chang) et la réputation de celui qui "détruit les disques" mais sait mener la fête comme nul autre. Ayant longtemps refusé d'enregistrer des disques, il finit par accepter de le faire avec les Furious Five chez Sugarhill, le label qui a enregistré "Rapper's Delight" en 1979. Le titre le plus célèbre du groupe est "The Message", sorti en 1982, véritable rupture dans un rap jusqu'alors plutôt ludique, je vous en parle sur l'histgeobox. Mais le succès du titre cache le fait que le groupe n'a joué qu'un rôle mineur dans sa production et sa réalisation. Les désaccords s'intensifient et Flash quitte la label peu de temps après. Le groupe s'éteint progressivement pendant les années 1980. En 1998, Grandmaster Flash sort Flash is back. Aux dernières nouvelles, Flash doit sortir un album en 2009 avec de nombreux MCs mythiques comme KRS-One, ça s'appellera The Bridge.

Voici la playlist de ce premier épisode :

Découvrez la playlist Histoire du Rap (I) avec Joe Cuba

 

Les autres épisodes :
L’émergence du Gangsta Rap et de la Côte Ouest
La réponse de NYC
Le Dirty South se réveille
Naissance du Rap en France ...
 
En attendant la suite dans deux semaines, vous pouvez consulter ici la petite bibliothèque du rappeur (livres, films, bd, disques,...) et le lexique (en construction). Répondez à la devinette en fin de podcast en laissant un commentaire à ce message. Consultez également la Petite géographie du Rap en France et dans le monde qui vous permet de retrouver des informations sur les artistes à partir d'une carte. Le dossier complet sur l'histoire et la géographie du rap. Pour télécharger le podcast, vous pouvez le faire (notamment avec itunes) en cliquant ici.

Petite histoire du Rap (prélude)

par Aug Email

Je vous propose d'entamer cette semaine une petite histoire du rap. Vous pouvez lire cette histoire ou l'écouter en podcast (avec extraits sonores et devinette à la fin). Sur cette page, retrouvez des liens, la géographie du rap en France et dans le monde (avec googlemaps) et la possibilité de télécharger ce podcast.

Pour écouter ce texte, cliquez ci-dessous :

Quand tout cela a-t-il commencé ? Bienheureux ceux qui le savent !

Comme pour beaucoup de genres musicaux, il est bien difficile de dater précisément les débuts.

Une chose est certaine, le rap n’est pas venu de nulle part, il est l’héritage d’une longue tradition musicale depuis le gospel jusqu’au Reggae. Autre certitude, le rap est né dans le Bronx, dans un quartier de New York livré à lui-même. Tentons d’y voir un peu plus clair.

Commençons par le nom. Le mot rap signifie en anglais américain quelque chose comme "baratin". Il est utilisé dans des expressions comme « Don’t give me this rap » (sors pas ton baratin) ou dans un autre sens « take the rap » (payer pour les autres).

Comme genre musical, le rap peut être défini ainsi (Rousselot et Lapassade) : « c’est la diction, mi-parlée, mi-chantée, de textes élaborés, rimés et rythmés, et qui s’étend sur une base musicale produite par des mixages d’extraits de disques et autres sources sonores ».

Le rap émerge dans un ensemble plus vaste que l’on a progressivement appelée la culture hip-hop et qui comprend également des danses urbaines (break, smurf, hype), des modes vestimentaires, des arts graphiques (graffiti, tag), un langage.

 

Aux sources musicales du rap

Les deux sources principales du Rap sont la musique noire américaine et la musique jamaïcaine, en particulier le reggae (Julien Blottière nous en parle prochainement).

Le rap s’inscrit en effet dans une filiation allant du Gospel à la funk en passant par le blues, le jazz, la soul, le rock.

Ces différents genres musicaux ont tous inspirés le rap, par leur rythmique, leur instrumentation, leurs mélodies (ne serait-ce que par les samples utilisés par les DJ).

Une tradition verbale existe déjà dans la culture afro-américaine, celle des dirty dozens, ces insultes à connotation sexuelle, le plus souvent adressées à la mère de la personne visée (le Motherfucker vient de là….). Mais là, il ne s’agit pas de politique. Pour retrouver les prémices du rap dans sa dimension politique et sociale, il faut s’intéresser au groupe des Last Poets. Ils sont en effet les précurseurs du rap par les thèmes qu’ils abordent (la défense de l’homme noir persécuté et son affirmation), par le langage qu’ils utilisent (celui de la rue parlé par les noirs), par le choix de la rime enfin. Le groupe se forme en 1969, il est proche des Black Panthers qui scandent alors leur slogan « Black Power ». Leur premier album sort en 1970. Ils vont, en parallèle à l’émergence du rap, mener une carrière de chanteurs militants, marquée par des titres comme « Niggers are Scared of Revolution » (« Les nègros ont peur de la révolution ») ou « Run, Nigger, Run » (« Cours, Négro, Cours »). [Retrouvez des informations sur ce groupe et le mouvement dans lequel il s'inscrit dans un article de J. Blottière sur "La musique au temps des Blacks Panthers"].

 

L’autre source importante du rap, surtout pour les conditions dans lesquelles la musique est réalisée, est la musique jamaïcaine, elle-même très liée aux genres précédemment cités. L’histoire de la musique est en effet faite d’allers-retours constants et d’influences réciproques. Dans les années 1950, parmi les animateurs de radio, une tradition du parler en rythme sur la musique diffusée se développe chez des DJ’s noirs de Floride. Les DJ’s jamaïcains, qui captent les radios de Miami et de la Nouvelle-Orléans, s’en inspirent pour créer le toasting. [Photo ci-contre : l'un des pères du toasting, U-Roy. Voyez ici] Mais en Jamaïque, le toasting se développe plutôt dans la rue, à bord de sound-systems mobiles, lancés par les disquaires pour faire connaître la musique que les gens n’ont pas les moyens de s’acheter. Les disques de reggae joués en version instrumentale, les dubs (sur les faces B le plus souvent) font ainsi les beaux jours de ces discothèques ambulantes que sont les sound-systems. Précisons qu’il y a alors de moins en moins de musiciens live du fait de l’émigration vers les Etats-Unis ou le Royaume-Uni et du développement du tourisme sur la côte Nord de l’île. Dans les années 1960, les sound-systems, (pour lesquels une personne suffit : le selector) remplacent donc progressivement les musiciens.

Au cours des années 1960, le toast débarque aux États-Unis et rencontre un grand succès dans les rues des ghettos. Les techniques évoluent, le parler des toasting s’américanise. Un DJ d’origine jamaïcaine, DJ Kool Herc (Clive Campbell, de son vrai nom) affirme le style DJ rap au début des années 1970, il est un des pères du rap. Je vous en reparle dans le prochain épisode.

Revenons donc aux États-Unis et plus précisément dans le Bronx.

[South Bronx Playground, années 1970]

 

Bronx, années 1970

Le rap naît dans les années 1970, dans les ghettos urbains des grandes villes des États-Unis, en particulier dans le quartier du Bronx à New York (au Nord de la ville de New York, voir la carte ci-contre [source]). Malgré l’émergence progressive d’une classe moyenne noire, l’essentiel de la communauté noire vit alors dans des ghettos aux cœurs des grandes villes, le plus souvent dans des projects (ces HLM à l’américaine).

Entre les années 50 et la fin des années 60, la moitié des blancs a quitté le South Bronx pour les banlieues plus éloignées et uniformes du New Jersey, du Queens et de Long Island. HLM et autoroutes sont alors concentrées dans le South Bronx pour les épargner à Manhattan.

Le South Bronx perd 600 000 emplois dans l’industrie, 40% du secteur disparaît. Au milieu de la décennie 70, le revenu annuel moyen par habitant du Bronx est à 2430 $, soit la moitié de la moyenne à New York et 40% de la moyenne nationale. Le taux de chômage de jeunes est à 60%, sans doute plus (80% par endroit).

La paupérisation du Bronx entraîne l’essor de l’économie parallèle. Celle de la drogue bien sûr, l’héroïne en particulier à partir de 1968. C’est aussi la période des grands incendies. De nombreux « marchands de sommeil », n’ayant aucun intérêt financier à l’amélioration des logements, mettent eux-mêmes le feu aux appartements pour être indemnisés, de mèche avec les assurances. Mais tout cela incite les autorités au laissez-faire et leur permettent de justifier la réduction des services publics. 7 compagnies de pompiers sont ainsi supprimées dans le Bronx. La municipalité de New York, sous le mandat d’Abraham Beame, va d’ailleurs tout droit vers une ruine financière (ce qui ne l’empêche pas de dépenser des millions contre les graffeurs, autre composante essentielle de ce qui devient le hip-hop…). Tout le monde semble purement et simplement envisager la disparition du Bronx et de sa population, à petit feu. La visite du président Jimmy Carter en 1977 n’y change rien. Le Bronx est devenu l’angle mort de la ville. Un quartier à l'abandon d'où va sortir une culture nouvelle.

Après 1968, les Black Panthers et d’autres mouvements politiques comme les Young Lords avaient tenté de s’implanter sans succès. Après 1971, « ne restaient que les gangs de jeunes pour remplir le vide laissé par les révolutionnaires » (Jeff Chang). Dans les années 1960, au fur et à mesure que des Afro-Américains, des Afro-Caribéens et des Latinos s’installaient dans des secteurs autrefois peuplés d’Irlandais, de Juifs et d’Italiens, des gangs de jeunes blancs s’attaquaient à eux. Cela suscita en réaction la formation de gangs noirs et latinos, défensifs au départ, qui allaient devenir des gangs comme les autres. Pendant quelques années, « ils structuraient le chaos ». Pourtant, cette structuration montrait ses limites et de véritables traités de paix signés entre gangs, notamment à l’initiative des Ghetto Brothers en 1971, devaient progressivement changer le climat sans faire disparaître la violence. C'est parmi les jeunes de ces gangs que l'on va trouver certains des fondateurs du hip-hop et du rap, à l'image d'Afrika Bambaataa dont je vous reparle dans le prochain épisode.

Avant de voir la prochaine fois comment est né le rap, précisons déjà qu'il ne vient donc pas de nulle part, mais le sample, le collage, le scratch, le cut, toute la gestuelle sur scène, vont progressivement lui donner de fortes spécificités qui en font un genre musical original promis à un bel avenir.

Voici la playlist des titres dont je vous ai parlé ainsi que d'autres morceaux précurseurs :

 

Découvrez la playlist Histoire du Rap (prélude) avec Gil Scott-Heron

 

 
5. Public Enemy : Power to the people and the beats
6. L’émergence du Gangsta Rap et de la Côte Ouest
7. La réponse de NYC
8. Le Dirty South se réveille
9. Naissance du Rap en France
...
 

 En attendant la suite dans deux semaines, vous pouvez consulter ici la petite bibliothèque du rappeur (livres, films, bd, disques,...) et le lexique (en construction). Répondez à la devinette en fin de podcast en laissant un commentaire à ce message. Consultez également la Petite géographie du Rap en France et dans le monde qui vous permet de retrouver des informations sur les artistes à partir d'une carte. Le dossier complet sur l'histoire et la géographie du rap. Pour télécharger le podcast, vous pouvez le faire (notamment avec itunes) en cliquant ici.

 

Pour que l'aventure Mondomix continue, partagez-la encore plus avec nous.

Soutenez Mondomix