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"Nous n'irons pas voir Auschwitz" : la mémoire hors des sentiers battus.

par vservat Email

Martin et Jérémie Dres se rendent en Pologne en 2010 un an après la mort de leur grand-mère Terma,  née Barab avec laquelle ils avaient des liens affectifs très forts. On leur a pourtant dit de "se méfier des Polacks" dans la famille. Ils partent néanmoins, Jérémie d’abord, puis Martin qui le rejoint. Se lançant à la recherche du monde de Terma, celui de l’avant catastrophe, celui dans lequel 3 ,3 millions de juifs vivaient en Pologne, celui du Yiddish et des Shetls, ils découvrent à la fois les relations complexes des polonais à leur histoire d’après la Shoah, les traces de la vie de leur grand mère et de sa famille, et la vie des Juifs de Pologne aujourd’hui. 

 

 

Car, comme le dit Jean Yves Portel dans sa préface au premier roman graphique de Jérémie Dres, l’originalité de la démarche réside en ce que les deux frères ne se positionnent pas dans la lamentation victimaire, le souvenir inanimé et la mémoire figée.  C’est la vie qu’ils sont venus chercher en Pologne, les traces de la vie d’avant mais aussi celles de la vie juive d’aujourd’hui qui prend la forme d’une « renaissance » sur laquelle ils portent un regard critique et curieux. Ils se rendent d’abord à Varsovie où vécut leur grand-mère sans aller plus loin que la porte de la maison où elle grandit. Puis à Zelechow le village de leur grand père ;  ils y découvrent, dans ce qui ressemble désormais à un champ abandonné, les tombes de leurs  arrières grands parents. Ce détour est l’occasion de revenir sur les difficiles rapports de la Pologne à son histoire, en partie réécrite après la période des camps pour amalgamer dans un statut victimaire unique juifs et polonais tombés sous le joug nazi.

 

 

La grande découverte du voyage c’est celle de ce mouvement de « renaissance juive » assez inattendu quand on sait qu’en 1946, alors qu’à peine 300 000 juifs de Pologne ont survécu à l’extermination, un pogrom est perpétré à Kielce contre des juifs revenant d’URSS, enclenchant une ultime vague d’émigration des survivants du génocide. Animé par des associations locales, mais aussi par des rabbins, ce renouveau s’adosse à une histoire interrompue par le cataclysme de la guerre mais alimentée par une mémoire transmise et l'investissement des communautés étrangères (américaines notamment) qui oeuvrent pour son épanouissement. Eclectique, un brin factice, il est ce qui structure et autorise la tenue du principal festival de culture juive à Cracovie. Rappelons que la ville comptait 70 000 juifs avant la guerre, qu'ils ne sont plus qu'une centaine aujourd'hui, et qu'à peine 100 000 juifs vivent encore en Pologne. Pourtant, Cracovie et son ancien quartier juif acceuillent chaque année, musique, cuisine et fims représentatifs de cette renaissance attirant plus de 30 000 visiteurs.

 

 

Nos deux auteurs livrent dans ce roman graphique autant d’informations concrètes sur la Pologe d’aujourd’hui que d’interrogations ou d’interpellations sur les évolutions à l’œuvre dans les rapports au passé à l’intérieur des familles de rescapés. Après le période du silence qui a suivi l’anéantissement, après les années 60 qui montrent une progressive libération de la parole des survivants culminant dans ce  qu’on apelle ensuite "l’ère du témoin" (1) au moment du procès Eichmann, il y a le poids du passé et d’une mémoire douloureuse qui s’abat sur les enfants de survivants investis d’une mission de perpétuation de l’histoire familiale et de sa mémoire. Effet générationnel possible, Jérémie et Martin Dres, se tournent vers le passé pour mieux appréhender le présent, dans ses multiples dimensions (identitaires,culturelles, familiales et religieuses bien qu'ils ne pratiquent pas). Ils "ne vont pas voir Auschwitz" car  résolumment tournés vers l’avenir,  celui-ci ne peut être porté par ce lieu morbide entre tous.

 

(1) Expression empruntée au titre du livre d'A. Wieviorka paru chez Plon en 1998.

 

Katyn : Entre histoire et mémoire

par Aug Email

« Le sang de la forêt de Katyń réclame une vengeance impitoyable, sans merci. Nous ne pouvons pas oublier, jamais, la mort terrible de nos frères, poussés dans les fosses communes, et retirés par la suite de leur tombe par des hyènes. Ils exécutaient les prisonniers en gardant leur sang-froid. Calmement. Systématiquement. Des officiers de carrière, des ingénieurs, des médecins. Plus de 10 000 représentants de l’intelligentsia polonaise, obligés de porter, pendant la guerre, des uniformes militaires... » (extrait du film soviétique diffusé en Pologne à partir de la mi-janvier 1945 et utilisé dans Katyń).

Dans cette première moitié de l'année 2010, les médias polonais, russes et du monde entier ont beaucoup parlé du massacre des officiers polonais à Katyń en 1940. L'histoire particulière de Katyń et surtout de ses mémoires en font un des évènements les plus importants de l'histoire contemporaine de la Pologne. Il symbolise en effet les malheurs de la Pologne de 1940, coincée entre l'Allemagne nazie et l'URSS stalinienne, pour une fois d'accord sur le sort de la nation polonaise.

Le soixantième-dixième anniversaire avait commencé par une rencontre entre les Premiers ministres polonais Donald Tusk et russe Vladimir Poutine le 7 avril. On connait la suite : trois jours plus tard, l'avion qui amenait les grandes figures polonaises à la cérémonie officielle s'est écrasé tout près de la forêt de Katyń (voir encadré en fin d'article).

 

Nous avons demandé à l'historien Arnaud Léonard de nous éclairer sur l'évènement et ses mémoires en partant de la manière dont le cinéaste Andrzej Wajda  le relate dans son film éponyme. Arnaud Léonard  est professeur d'histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie. Il est l'auteur des pages "Comprendre la Pologne" du Guide Michelin sur le pays. Nous le remercions chaleureusement pour sa contribution.

 

 

  • Que s'est-il passé à Katyń ? Comment la mémoire de l'évènement a-t-elle évolué ?

 

Le film Katyń du réalisateur Andrzej Wajda retrace le destin tragique des 21 857 officiers polonais – pour la plupart des réservistes – faits prisonniers par l’Armée rouge lors de l’invasion du pays en septembre 1939 et exécutés secrètement sept mois plus tard dans différents lieux de l’URSS, dont la forêt de Katyń près de Smolensk.
Wajda n’a pas hésité à travers sa filmographie à se poser en gardien de la « polonité », en porte-parole de la nation, en élaborant l’épopée de la survie d’un peuple. Mais la fiction historique pose toujours à l’historien la question du rapport à la réalité ou au moins à l’état de nos connaissances, a fortiori lorsque le créateur de l’œuvre affiche sa volonté de rétablir une vérité longtemps cachée et de faire revivre une mémoire volée.  Encore plus lorsqu'elle  met en jeu les totalitarismes nazi et soviétique .
La Pologne aura attendu soixante-sept ans pour voir le massacre de Katyń porté à l’écran. « Ce film n’aurait pas pu voir le jour avant. Ni en Pologne communiste, soumise à la censure, ni à l’étranger, qui s’est désintéressé du sujet », a précisé le réalisateur 1 (les chiffres renvoient à des notes en fin d'article). Le film cherche avant tout à retracer des aventures humaines individuelles. « Les faits sont connus et indéniables, dit Andrzej Wajda. Mon propos n’était donc pas d’établir les faits, mais de leur donner chair et vie, de montrer la dimension humaine des événements, la souffrance de ceux qui les ont traversés.  » 2 Le film se termine par le massacre raconté dans les moindres détails sur un mode documentaire. «Je me suis demandé s’il fallait ou non montrer ces images, dit Wajda. Et cela m’a paru nécessaire, dans le premier film sur ce sujet. Il ne suffit pas de savoir que cela a eu lieu. Il faut voir, sentir et comprendre comment la tragédie s’est déroulée pour faire son deuil et arrêter la douleur. Parce que cela a été interdit pendant des années, et qu’on a besoin de la vérité » .


[Le document ci-dessus est signé de la main de Beria qui dirige le NKVD. Il demande à Staline (Tovaritshi Stalin c'est-à-dire camarade Staline) l'autorisation d'exécution le 5 mars 1940. L'annotation manuscrite sur la première page est probablement de la main même de Staline]

 

Le film est composé de scènes choisies et de dialogues trouvés dans les journaux intimes, dans les mémoires et les correspondances que les officiers assassinés menèrent avec leurs femmes, dont certains découverts lors de l’exhumation des restes (notamment le carnet de notes de Wacław Kruk et le journal qu’Adam Solski écrit jusqu’au moment fatal). On voit un des personnages du film lire à haute voix dès le début du long-métrage : « Les Bolcheviques […] nous font prisonniers de guerre, alors qu’il n’y a pas eu de guerre contre eux. Ils ont séparé les officiers des soldats, qui sont retournés à la maison. Nous, les officiers, nous sommes arrêtés. J’écrirai ici de temps en temps. Si jamais je meurs, vous saurez ce qui m’est arrivé ». L’ordre du Politburo au NKVD du 5 mars 1940 ordonnant l’exécution des prisonniers prévoyait de transférer ceux qui pouvaient être d’une certaine utilité pour les Soviétiques ; 448 prisonniers rejoignirent le général Anders, chargé le 30 juillet 1941 de mettre sur pied l’armée polonaise sur le territoire soviétique. Parmi les épargnés figuraient le comte Józef Czapski (voir ses livres Souvenirs de Starobielsk, Proust contre la déchéance et Terre inhumaine) et Gustaw Herling-Grudziński (Un Monde à part), qui s’installèrent en 1945 en France où il devinrent des figures de l’intelligentsia polonaise en exil. Wajda semble utiliser indirectement ces sources. Le cinéaste a également inséré dans l’œuvre des enregistrements de certains discours (notamment celui du président polonais Mościcki ordonnant par radio aux troupes de passer en Roumanie ou en Hongrie pour gagner la France, interrompu par la déclaration du ministre soviétique des affaires étrangères Molotov) et aussi des images d’archives. Ce sont d’abord celles tournées par les Allemands lors de l’exhumation des corps en 1943 (le documentaire de 16 minutes Im Wald von Katyn est distribué à l’époque à toutes les chaînes occidentales) ; un prêtre apparaît dans le film, le père Jasinski, qui était présent lors de l’exhumation des corps par les nazis. Les autres archives sont celles tournées par la propagande soviétique (et projetées sur les murs de Pologne à la « Libération ») ; un des personnages du film faisait d’ailleurs partie des officiers du 1er corps militaire polonais en URSS commandé par le général Zygmunt Berling invités à participer à la nouvelle cérémonie à Katyń le 15 janvier 1944. [Affiche ci-contre : affiche allemande diffusée en Slovaquie (alliée de l'Allemagne nazie) montrant l'exécution par les Soviétiques d'officiers polonais avec ce texte : "La forêt des morts à Katyn"]


Katyń n’est pas exactement un film sur les officiers ; d’ailleurs, Wajda ne leur a pas attribué de nom de famille, pour en faire des archétypes. Les personnages du film sont cependant, en grande majorité, des personnages authentiques – comme la femme du général Smorawinska ou le professeur de l’Université de Cracovie, ainsi que sa femme. Les autres personnages sont des mélanges entre personnes réelles et fictives, comme le commandant soviétique Popov, dont le nom et l’histoire présentés sont véridiques.

 

Voici un extrait du film Im Wald von Katyn, tourné par les Nazis (Propaganda Abteilung, donc à regarder avec précaution...) au moment de l'exhumation des corps en 1943 et rapidement relayé par les Actualités françaises, au service de la Collaboration :

 

 

 

 

  • Pourquoi un film sur Katyń ?


Wajda avait une raison toute personnelle de vouloir traiter cette tragédie longtemps occultée : son père compte parmi les officiers victimes du crime soviétique. Le réalisateur a dédié Katyń à son père, Jakub, mort en Ukraine près de Charkiv et à sa mère, Aniela, qui « s’est nourrie d’illusions jusqu’à sa mort en 1950, car le nom de mon père figurait avec un autre prénom sur la liste des officiers massacrés. Elle écrivait à la Croix-Rouge, en Suisse, à Londres...»3 . Dans le film, le personnage d’Anna espère aussi pendant longtemps et une erreur dans le prénom prolonge cet espoir. On reconnaît peut-être le jeune Wajda dans le personnage de Tadzio, un jeune résistant, passionné de peinture, qui, à la fin de la guerre, vient à Cracovie pour étudier aux Beaux-Arts. Comme le père de Wajda, celui du jeune résistant est mort à Katyń mais il refuse, lui, de le renier dans son curriculum vitae comme beaucoup d’autres l’ont fait pour éviter les ennuis sous l’occupation soviétique. Pourtant, ce long métrage n’est « ni une quête personnelle de la vérité ni une bougie funéraire posée sur la tombe du capitaine Jakub Wajda », se défend le cinéaste 4 . Le cinéaste a voulu réaliser une œuvre universelle et montrer l’histoire à travers un « personnage collectif » : les femmes qui attendaient, ici à Cracovie, leurs maris, frères, pères, fils. « Je vois ce film comme l’histoire d’une souffrance d’individus dont les images ont une capacité émotionnelle plus grande que les faits historiques » a souligné le réalisateur en commençant le tournage 5 . Comme le dit Wajda, « l’action se passe majoritairement en 1945, lorsque certains rentrent à la maison et d’autres pas » 6 . C’est à ce moment que s’opposent ceux qui veulent oublier et ceux qui attendent que la vérité triomphe, ceux pour qui la vie doit continuer et ceux pour qui elle s’est brisée avec la guerre, ceux qui espèrent une nouvelle Pologne et ceux pour qui il n’y aura plus jamais de Pologne libre.

[Affiche ci-dessus : image soviétique en langue ukrainienne montrant un soldat soviétique capturant un officier polonais s'attaquant à des civils et ayant des traits très bestiaux.]

 

 

  • Est-ce un film russophobe ?


S’il dénonce la censure de l’Histoire par le régime communiste, le film n’est pourtant pas empreint de russophobie. « Mon intention n’a jamais été de faire un film qui puisse attaquer la Russie. D’ailleurs, dans la forêt de Katyń, à côté des fosses des officiers polonais, il y a aussi des milliers de Russes, de Biélorusses, d’Ukrainiens, assassinés dès 1937, dont on parle peu »  7. Un des rôles principaux du film est d’ailleurs celui d’un officier soviétique qui sauve la femme d’un Polonais fusillé à Katyń. Il la cache alors qu’elle doit être arrêtée après l’exécution de son mari.
Le réalisateur n’hésite cependant pas à montrer la collusion des régimes hitlérien et stalinien et leur volonté commune de réduire à néant l’élite politique et culturelle polonaise et de faire des Polonais une nation sans chefs et sans amis. Le film s’ouvre symboliquement sur une scène où des civils qui fuient l’avancée allemande croisent sur un pont leurs compatriotes essayant d’échapper à l’invasion soviétique. Le réalisateur met en scène la « Sonderaktion Krakau », le 6 novembre 1939, lorsque 183 professeurs, assistants et chargés de cours de l’université de Cracovie, rassemblés pour écouter une prétendue conférence du Obersturmbannführer Doktor Bruno Müller, sont arrêtés par les SS et déportés dans les camps de concentration de Sachsenhausen et de Dachau (où 15 périssent). Le camp d’Auschwitz, d’abord ouvert pour « concentrer » les Polonais, est aussi évoqué à deux reprises dans le film ; tout comme l’Insurrection de Varsovie. On voit parallèlement le sort réservé aux membres des familles des officiers prisonniers (en priorité les épouses) qui ont été repérés par le courrier envoyé et qui sont déportés au Kazakhstan pour une période de 10 ans (ce qui équivaut souvent à une condamnation à mort). Les 4421 détenus du camp de Kozelsk sont les seuls à être abattus en pleine forêt (Katyń) au bord et à l’intérieur des fosses communes ; Wajda montre aussi le sort des 6311 prisonniers du camp d’Ostashkov exécutés au siège du NKVD à Kalinin (Tver), abattus un par un (à raison de 250 par nuit), d’une seule balle dans la nuque par un trio de tueurs. Après la découverte des corps à Katyń le 13 avril 1943, les nazis cherchent à exploiter au maximum l’événement à des fins de propagande. Le film montre les objets ramenés en Pologne pour être étudiés et rendus aux familles. Les services de la Propaganda Abteilung leur demandent en échange d’enregistrer des déclarations préécrites accusant les Soviétiques du crime. Enfin, on voit aussi en toile de fond la mise en place de la domination soviétique en Pologne : comment des domestiques et des ouvriers sont brusquement promus à des responsabilités locales ; comment la propagande dénonce les résistants de l’Armia Krajowa comme des éléments « réactionnaires » et vante au contraire les prouesses de l’Armia Ludowa, l’« armée du peuple » ; comment les membres des services polonais de sécurité (UB) traquent les opposants au nouveau régime ; finalement comment le mensonge sur Katyń s’impose par la propagande et la censure, l’intimidation et la terreur.

[Image ci-dessus : affiche allemande diffusée en France pendant la guerre]

 

 

  • Qu'en pensent les historiens en France ?


Le film n’est sorti en France qu’en avril 2009. Il a été projeté dans le cadre de plusieurs manifestations historiennes : aux 19e et 20e Festival International du Film d’Histoire de Pessac (novembre 2008 et novembre 2009, projection-débat en présence de Alexandra Viatteau), aux 12e Rendez-vous de l’histoire de Blois (octobre 2009, avec une présentation de Christian Delage, historien du cinéma à l’Institut d’histoire du temps présent), au 8e Festival du film de Compiègne (novembre 2009, en présence d’Andrzej Wajda). D’autres manifestations ont réuni des historiens : la table ronde qui s’est tenue en mars 2009 (« Un événement et sa résurgence. Katyń - de la réalité au cinéma »), organisée conjointement par l’IHTP et l’Institut polonais en présence d’Andrzej Wajda et avec la participation de Christian Ingrao (historien du nazisme), Nicolas Werth (historien de l’Union soviétique), Christian Delage, Henry Rousso (historien de la Seconde Guerre mondiale) et Jean-Charles Szurek (ISP/CNRS-Paris 10).
Plusieurs groupes d’historiens français se sont donc intéressés au film. La plupart ne remettent pas en cause la précision historique de l’œuvre. Le débat ou du moins la discussion porte moins sur l’œuvre elle-même que sur la portée du drame de Katyń : une tragédie polonaise ou européenne ? un crime de guerre ou une extermination planifiée ?
Un premier groupe est formé d’universitaires pas nécessairement historiens mais passionnés pour diverses raisons par le passé polonais. Leurs écrits s’inscrivent en général dans le renouveau historiographique polonais post-1980 qui privilégie les pages glorieuses et dramatiques de l’histoire nationale, particulièrement l’Insurrection de Varsovie et les crimes staliniens. C’est le cas d’Alexandra Viatteau, née à Cracovie mais vivant en France depuis son enfance, petite-fille du général Mond qui commandait la garnison de Cracovie lors de l’agression hitlérienne contre la Pologne en septembre 1939. Cette ancienne journaliste, spécialiste de l’étude de la désinformation, s’est battue depuis le début des années 1980 pour que le crime de Katyń soit imputé à ses réels commanditaires ; elle a milité pour que le film soit diffusé en France. Selon elle, c’est « un apport considérable de connaissances, notamment par l’image. C’est une œuvre magistrale »8 .
Un second groupe se rapproche du point de vue précédent mais pour des raisons un peu différentes. C’est le cas de certains spécialistes de l’histoire du communisme, notamment de Stéphane Courtois, directeur de recherche au CNRS, et de Victor Zaslavsky, qui vit et enseigne en Italie. Ces auteurs, qui soutiennent le film, n’hésitent pas à parler à propos de crimes comme ceux de Katyń de « génocide de classe » (et de « mémoricide »), le but affiché par les Soviétiques étant d’extirper par tous les moyens les racines et le souvenir du monde bourgeois 9.
Un dernier groupe s’intéresse surtout à l’histoire juive et notamment à celle de la Shoah. Parmi eux, on peut citer Annette Wieviorka et Jean-Charles Szurek. Ces auteurs ne sont pas exactement des spécialistes de l’histoire contemporaine de la Pologne ; le fait qu’ils aient été convoqués dans les discussions sur le film montre tout le problème lorsque l’on ouvre la comparaison des totalitarismes nazi et soviétique. Pour de nombreux historiens on le sait, la dimension génocidaire du premier ne saurait être comparable aux crimes staliniens, même les plus atroces. Pour autant, les auteurs cités ne sont pas intervenus pour « regretter » que le film de Wajda ne montre pas le sort réservé aux juifs (d’ailleurs présents parmi les officiers exécutés) mais au contraire pour défendre le droit de Wajda à faire un tel film et pour écarter toute accusation d’antisémitisme.
Pour conclure, Jean-Charles Szurek précise que « le film ne fait que relater les faits sans s’adresser, implicitement ou explicitement, à la question de la comparaison »10 . Il s’agit d’une œuvre précise historiquement et qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses toutes faites.

 

Quelques images associant l'accident de 2010 et Katyn

 



Arnaud Léonard, professeur d'histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie (propos recueillis par Aug)


 

La bande-annonce du film de Wajda :

 

 

Pour approfondir :

 

  • Arnaud Léonard nous donne de nombreuses informations et documents supplémentaires sur son site. Il y a deux ans, il nous avait superbement raconté l'année 1968 en Pologne. Retrouvez ces articles ici.
  • En signe de bonne volonté, les autorités russes ont mis en ligne quelques documents issus des Archives d'Etat qui ont un rapport direct avec Katyn. Il s'agit de courriers entre Staline et le NKVD (police politique Soviétique) dirigé par Beria et chargé des exécutions. Retrouvez ces documents sur le site des Archives russes.

 

 

Notes :

1-Célia Chauffour, « Andrzej Wajda, un film pour mémoire », Le Monde, 15 septembre 2007.
2-Marie-Noëlle Tranchant, « Katyn, du massacre à l'imposture soviétique », Le Figaro, 15 février 2008.
3-Maja Zoltowska, « La Pologne revit le drame de Katyn », Libération, 18 septembre 2007.
4-Célia Chauffour, art. cit.
5-Dorota Hartwich, « Film Focus. Katyn », Cineuropa, 11 février 2008.
6-Ioulia Kantor, « Sans le passé, il n’y a pas d’avenir », Rossiïskaïa gazeta, 20 juillet 2007.
7-« Le succès du film Katyń en Pologne et à l’international », Święta Polska News, 18 février 2008.
8-Alexandra Viatteau, « Le film Katyn de Wajda distribué en France », http://www.diploweb.com, 29 mars 2009. Voir aussi son entretien dans le magazine L'Histoire, « Wajda, Katyn au coeur » par Daniel Bermond, n°341, avril 2009, p.34-35.
9-Stéphane Courtois, « Autour de la sortie du dernier film d'Andrzej Wajda, Katyn », Du grain à moudre, France Culture, vendredi 10 avril 2009, 18h15-19h15
10-Jean-Charles Szurek, « Antisémite, Andrzej Wajda ? », Libération, 20 avril 2009.

 

 

Une sélection de BD, mangas et manhwas

par Aug Email

Il y en ce moment beaucoup de BD dont j'aimerais vous parler. En voici une sélection avec quelques mots de présentation. Je vous parlerais de chacune plus longuement par la suite :

  • Nous vous avons déjà présenté quelques BD et manga (Crumb et Me & The Devil Blues) sur la naissance du Blues, une nouvelle série, réalisée par Philippe Thirault et Steve Cuzor démarre chez Dargaud, elle s'intitule O'Boys et le premier tome a pour titre "Le sang du Mississipi". Une nouvelle fois, c'est la figure de Robert Johnson qui sert de modèle.
  • Marzena Sowa a vécu enfant sous le communisme en Pologne, au début des années 1980. A l'époque, le syndicat Solidarnosc est en pleine ascension avec Lech Walesa, le pouvoir de Jaruzelski (en arrière-plan sur la couvertue) reconnaît un temps le syndicat (une première à l'Est) avant de proclamer l'état de siège en 1981. C'est cette enfance qu'elle raconte dans Marzi (Dupuis) grâce au dessin de Sylvain Savoia qui partage sa vie.

  • Ted Rall a plusieurs qualités, c'est un très bon reporter qui sait dessiner et qui a de l'humour. Illustration avec Passage Afghan, paru en 2004 et La route de la soie en lambeaux, annoncé pour août dernier et qui paraît enfin à La Boîte à Bulles. Rall est américain et a voulu se rendre compte sur place des effets de la "guerre contre le terrorisme" en Afghanistan après le 11 septembre 2001.
  • L'italien Paolo Cossi nous offre un récit graphique pour comprendre le génocide arménien de 1915. La BD vient de paraître chez Dargaud. Je ne l'ai pas encore lue. Cela s'appelle Medz Yeghern.

La BD coréenne, les manhwas, est plutôt méconnue mais permet de mieux comprendre l'histoire du pays :

  • Le massacre au pont de Ni Gun Ri explore une face peu connue de la guerre de Corée (1950-1953), le massacre de civils coréens en fuite par l'armée américaine craignant les espions communistes. C'est un manhwa difficile mais qui restitue bien l'ambiance des débuts de la guerre, au moment de l'invasion du Nord par le Sud, alors que ne sont présentes que les troupes américaines déjà stationnées sur place. C'est paru chez Vertige Graphic.
  • Un autre manhwa, Le visiteur du Sud, sous-titré "Le voyage de Monsieur Oh en Corée du Nord", se situe beaucoup plus tard dans le temps. M. Oh est un ingénieur du Sud qui vient travailler  sur un chantier au Nord. C'est l'occasion de revisiter les relations compliquées entre Nord et Sud depuis 1945. L'auteur Oh Yeong Jin est un peu une sorte de Guy Delisle qui parlerait coréen.... Une suite est annoncée, chez Flblb toujours.
  • Les auteurs de manhwa, comme ceux de manga, n'hésitent pas à s'aventurer hors de leurs frontières. Un exemple avec Naplouse de Kim Bo-Hyun qui raconte l'histoire d'une jeune coréenne qui part retrouver son petit ami photographe américain en mission en Palestine. Elle découvre la vie des Palestiniens et part sur les traces du dessinateur de fresques qui ornent les murs de Naplous. Le premier tome est paru chez Hanguk.

Terminons ce tour d'horizon par les mangas :

  • Tout juste paru chez Delcourt, le premier tome d' Enfant-soldat raconte la vie d'Aki Ra, enfant-soldat au Cambodge à partir de 1983 et balloté entre Khmers Rouges, armée vietnamienne (qui contrôle le pays à partir de 1979) et armée cambodgienne. Le mangaka Akira Fukaya sait rendre vivant et émouvant ce récit d'une histoire vraie à hauteur d'enfant. Je vous en parle plus en détail ici.
  • Ikki Mandara, du grandissime Osamu Tezuka est une épopée qui nous conduit sur les traces d'une jeune fille qui va traverser et participer à la révolte des Boxers en Chine (1900) avant de se retrouver au Japon au moment de la guerre Russo-japonaise (1904-1905). C'est un One-Shot paru chez Kana.
  • Dans la série L'arbre au soleil (8 volumes), Tezuka explore également cette problématique de la modernisation des pays d'Asie au XIXème siècle, entre désir de conserver les traditions et modernisation-occidentalisation. Dans Ikki Mandara, Tezuka s'intéressait à cette question à propos de la Chine des Mandchous. Dans L'arbre au soleil, il situe son action à la fin du shogunat des Tokugawa, au moment où les Américains tentent de forcer le Japon à s'ouvrir à leur commerce. Au coeur de cette série passionnante (ni trop courte, ni trop longue...) la place de la médecine occidentale au Japon. La série est publiée chez Tonkam, un regret, le sens de lecture à l'européenne qui gâche un peu le plaisir.

 

D'autres BD et mangas pour comprendre l'Asie