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Addi Bâ, figure méconnue de la Résistance : Entretien avec Etienne Guillermond

par Aug Email

Vous ne connaissez peut être pas Addi Bâ. Et pourtant, voilà un personnage qui gagne à être connu tant son histoire est singulière. Né en Guinée au temps de la domination coloniale française et mort à Epinal en 1943, il fait partie des milliers d'anonymes de la Résistance. Lié par l'histoire de sa famille à Addi Bâ, Etienne Guillermond mène en parallèle une carrière de journaliste et des recherches sur tout ce qui touche de près ou de loin au "héros de (s)on enfance". Depuis 10 ans, il mène l'enquête et a ainsi amassé des documents, en particulier des photographies pour faire connaître l'itinéraire d'Addi Bâ. En 2012, il a apporté son aide à l'écrivain Tierno Monénembo (Prix Renaudot en 2008) qui vient de publier Le terroriste noir (Seuil), roman qui s'inspire du parcours du résistant. Etienne Guillermond, outre un remarquable site internet, a produit un petit film documentaire à partir de photos (visible à la fin de cet entretien) et une exposition itinérante sur les différents aspects du parcours d'Addi Bâ. Un ouvrage permettant de rendre compte de ses découvertes est publié en septembre 2013. Il a accepté de répondre à nos questions et nous l'en remercions très chaleureusement ! 

 


Etienne Guillermond, en quoi l’histoire d’Addi Bâ est-elle singulière ?


Pour beaucoup de Vosgiens, Addi Bâ a longtemps été comme une météorite qui se serait décrochée du ciel un beau jour de 1940 pour tomber au beau milieu d’un verger planté de mirabelliers… Imaginez un jeune Africain débarquant, au lendemain de la Débâcle, dans un petit village d’à peine 200 âmes dont la plupart des habitants n’étaient jamais allé au-delà de Nancy ou d’Épinal... Non seulement, il était noir – et des Noirs, on n’en avait jamais vu dans le secteur -, mais en plus, il n’avait qu’une idée en tête : continuer la guerre, alors que l’armée française avait été balayée en quatre semaines par la Wehrmacht, que la République s’était sabordée pour laisser le pouvoir à Pétain, et que la zone nord du pays se retrouvait occupée, sous autorité allemande… La situation de la Lorraine était pire encore : elle était « zone réservée », destinée, à terme, à être annexée au Reich… Pendant des semaines, il fut impossible d’y entrer ou d’en sortir. Et voilà que ce jeune Africain en uniforme arrivé de nulle part prétendait continuer le combat ! Je caricature un peu, mais c’est dans ces conditions qu’on fit la connaissance d’Addi Bâ dans les Vosges. Trois ans à peine après son arrivée, il était désigné chef du maquis de la Délivrance, premier maquis vosgien créé en mars 1943 !


Qui était-il réellement et quelle fut son action ?


Il s’appelait en réalité Mamadou Hady Bah et était originaire de la région du Fouta Djalon, en Guinée (Conakry), où il était né vers 1916. Addi Bâ est arrivé en France au milieu des années 1930 avec un fonctionnaire ou un militaire colonial et s’est installé dans la petite ville de Langeais, en Indre-et-Loire. Il a vécu quelques années dans une famille de notables locaux avant de s’installer à Paris vers 1938. Il parlait parfaitement français – ce qui était encore assez rare dans les colonies de l’époque -, savait écrire et était plutôt du genre élégant. Les photos renvoient presque l’image d’un jeune homme de bonne famille… alors que ses parents étaient éleveurs en pleine brousse . Addi Bâ appartenait à l’ethnie peule. C’était un fervent musulman, doublé d’un ardent patriote ! Comme quoi ce n’est pas nécessairement incompatible… En novembre 1939, il s’est engagé dans l’armée comme volontaire et a vécu tous les combats de mai et juin 1940, dans les Ardennes et dans la Meuse. Le 19 juin 1940, il a été fait prisonnier à Harréville-les-Chanteurs (Haute-Marne). Mais c’était un rusé et il parvint à s’évader de la caserne de Neufchâteau où il était détenu. Il est très vite entré en contact avec les populations des environs qui l’ont d’abord caché. Puis, le maire de Tollaincourt, le petit village vosgien que j’ai déjà évoqué, l’a officiellement engagé comme commis agricole et logé dans une petite maison qu’il possédait. Addi Bâ a très vite été repéré par les premiers résistants du secteur. Parmi eux figurait Marcel Arburger, ferblantier à Lamarche. Il est très difficile de documenter précisément son action clandestine. Mais on sait qu’il participa à l’évacuation vers la Suisse de tirailleurs évadés, œuvra comme agent de liaison au sein des réseaux naissants, participa à des opérations de recrutement, de récupération d’armes et prit en charge, fin 1942, un parachutiste britannique. Lorsque Marcel Arburger fut chargé de créer un maquis dans les environs de Lamarche pour accueillir les jeunes réfractaires qui ne voulaient pas partir en Allemagne dans le cadre du Service du Travail Obligatoire, il en confia la direction à Addi Bâ. Le maquis de la Délivrance accueillit près de 120 jeunes hommes qu’il fallut encadrer et nourrir pendant près de cinq mois… Puis, en juillet 1943, le maquis fut découvert. Tous les jeunes réfractaires parvinrent à s’enfuir, mais Addi Bâ fut arrêté et emprisonné à Épinal. Un mois plus tard, Arburger tombait à son tour dans les mains de la Gestapo. Les deux hommes ont été torturés pendant des semaines et finalement fusillés le 18 décembre 1943.

[Photo ci-dessus: /(© EG/addiba.free.fr)]

 

 

[Photo ci-dessus: Trois tirailleurs. Addi Bâ est le plus petit d'entre eux (il mesurait 1,55 m). La photo est prise à Sanary (Var), en avril 1940.  Coll. J. Mallière/(© EG/addiba.free.fr)]


Quelles sont les étapes du parcours d’Addi Bâ qui restent à éclaircir ?


Mes recherches autour d’Addi Bâ relèvent d’une véritable enquête policière ! Il a laissé peu de traces derrière lui. On ne dispose par exemple d’aucun témoignage écrit de sa part. Les gens qui l’ont côtoyé ne connaissent que des bribes de sa vie. Quand à son activité résistante, elle était par définition clandestine… Enfin, une vraie légende s’est constituée autour du personnage, ce qui brouille encore plus les pistes. Il faut en permanence essayer de distinguer le vrai du faux, les actions réelles et les coups d’éclats imaginaires. On sait évidemment peu de choses sur son enfance en Guinée, mais on ignore surtout quand, précisément, dans quelles conditions et pourquoi il est arrivé en France. Il y a des pistes, des éléments tangibles, mais peu de détails. Il y aurait encore beaucoup de choses à découvrir sur sa vie à Langeais et à Paris avant la guerre. L’autre zone d’ombre concerne ses actions clandestines avant la création du maquis. Là aussi, il y a des pistes, des témoignages, des bribes d’information… Mais il est extrêmement difficile de documenter des activités qu’il menait le plus souvent seul – car la Résistance était très cloisonnée – et dans l’ombre. J’aimerais beaucoup savoir, par exemple, quelle était la nature exacte des liens qu’il conserva jusqu’au bout avec la Mosquée de Paris… Il y a un dernier point qui me tient à cœur : faire toute la lumière sur son attitude face à la Gestapo. Il a toujours été admis par tous que ni lui ni Arburger n’ont lâché le moindre renseignement. Mais à la Libération, il s’est trouvé quelques rares voix pour lui reprocher d’avoir parlé. Peu de gens le savent et je l’ai moi-même découvert très tardivement. Tous les éléments dont je dispose indiquent le contraire, mais j’aimerais apporter des preuves irréfutables.

[(© EG/addiba.free.fr)]

 


Comment en êtes-vous arrivé à travailler sur lui ?


Il se trouve que ma famille est originaire de Tollaincourt. Ce sont mes arrières-grands-oncles et tantes qui l’ont accueilli. Ma propre mère est née, quelques mois avant son arrivée, dans la maison qui est devenue la sienne. C’est dans cette maison que mes parents ont retrouvé un jour son Coran, qu’il n’avait pu emporter lors son arrestation. C’est le seul objet qu’il ait laissé derrière lui. Il y avait dedans un dessin d’enfant le représentant avec un autre tirailleur. C’est la première image d’Addi Bâ que j’ai découverte à l’âge de 8-9 ans… Je ne savais rien de lui, mais j’en ai fait un héros d’enfance jusqu’à ce que je découvre un article, en 1991, qui racontait les grandes étapes de sa vie. À l’époque, Maurice Rives, un ancien militaire, était parvenu à reconstituer les grandes étapes de son itinéraire. En 2003, lorsque la médaille de la Résistance a été remise en son nom à sa famille, des anciens du maquis ont commencé à parler. Je me suis dit qu’il était temps de recueillir leurs souvenirs et j’ai commencé mon enquête. Cela fait dix ans et je me mords les doigts de n’avoir pas commencé plus tôt car dans l’intervalle, de nombreux témoins-clés ont disparu.

 

[Addi Bâ et trois enfants entre 1941 et 1943. Photo prise à Tollaincourt ou dans un village des environs. Coll. J. Mallière/(© EG/addiba.free.fr)]


Comment travaillez-vous, quelles sources utilisez-vous ?


Je suis parti sur la base établie par Maurice Rives qui avait déjà quelques documents. Mon travail s’est déroulé en trois étapes. D’abord, le recueil de témoignages. Je me suis empressé d’aller voir les anciens avant qu’il ne soit trop tard. Bien m’en a pris car il ne sont plus là aujourd’hui. Leur témoignage a été évidemment capital. J’ai aussi rencontré beaucoup de gens qui étaient enfants à l’époque. Leur regard est très intéressant car ils n’évoquent pas le héros, le chef de guerre, mais l’homme qui leur faisait faire leurs devoirs et leur offrait des cadeaux à Noël ! Ils rendent à Addi Bâ son humanité. J’ai aussi lu tout ce qui s’était écrit sur la résistance en Lorraine et en Haute-Marne. On y trouve peu de choses sur Addi Bâ qui n’est que mentionné, mais il était essentiel pour moi de bien connaître le contexte. Cela permet aussi de recouper avec les témoignages. Enfin, je me suis plongé dans les archives… C’est le travail le plus difficile car il faut remuer des tonnes de dossiers et beaucoup se déplacer à Epinal, Nancy, Paris… J’ai même suivi une piste jusqu’à Luxembourg, mais elle s’est avérée mauvaise... Il y a aussi toutes les archives communales. C’est un puits sans fin. Mais un seul document trouvé, une liste, un procès-verbal, une lettre, un rapport des renseignements généraux permet de fixer définitivement une information… ou d’ouvrir une nouvelle piste ! C’est parfois décourageant, terriblement chronophage, surtout quand on a une famille et un métier, mais c’est passionnant ! J’achève aujourd’hui mon livre sur l’itinéraire d’Addi Bâ, mais je crois que l’enquête ne sera jamais terminée…

 

[Site de la Vierge à Epinal : lieu de l'exécution de Marcel Arburger et Addi Bâ dont les noms sont mentionnés sur le monument aux résistants exécutés-Photo E.Augris]

 


Quels sont les lieux associés aujourd’hui à la mémoire d’Addi Bâ ?


Le premier lieu lié à sa mémoire est celui où il été fusillé en compagnie de Marcel Arburger. C’est le Monument des Fusillés du plateau de la Vierge, à Epinal. Son nom y est gravé sous une orthographe un peu fantaisiste : Ba Hadi Mohammed. De même que sur sa tombe, à la nécropole militaire de Colmar, où on a inscrit le nom d’Adibah… Trois communes françaises lui ont respectivement dédié une rue : Langeais en Indre-et-Loire (rue Addi-Bâ), La Vacheresse-et-La-Rouillie dans les Vosges (rue Adjudant-Addi-Bâ) – c’est le grade qu’il s’était lui-même attribué au maquis ; et enfin Tollaincourt (rue Addi-Bâ), où une plaque a également été apposée sur sa maison. Il existe aussi une stèle à Harréville-les-Chanteurs en Haute-Marne. Elle rend hommage à son régiment, le 12e Régiment de tirailleurs sénégalais, qui y a livré son dernier combat. Je crois qu’il y a aussi un projet d’hommage dans son pays natal, en Guinée, mais je n’en sais pas plus pour l’instant. Enfin je me suis laissé dire que l’idée d’une rue Addi Bâ a un jour été évoquée dans les couloirs de la mairie d’Épinal, mais elle n’a jamais été concrétisée. L’année 2013 marquera les 70 ans de son exécution, ce serait une belle occasion… Et pourquoi pas une rue des Fusillés de la Délivrance qui l’unirait à son camarade Marcel Arburger ? Ce serait, je crois, un très beau symbole. La France d’aujourd’hui a grandement besoin de ce genre de symboles.

 

Propos recueillis par AUG

Nous remercions Etienne Guillermond pour cet entretien et pour les photographies qu'il nous a permis d'utliser. Rappelons que

 


 

 

 

Pour prolonger :

 

  • Retrouvez de nombreuses informations et l'actualité d'Addi Bâ sur le site d'Etienne Guillermon : http://addiba.free.fr
  • Le travail d'E. Guillermond a fait l'objet d'un long reportage tourné à Tollaincourt sur France 3 Lorraine en décembre 2012
  • Etienne Guillermond, Addi Bâ. Le résistant des Vosges, éditions Duboiris, 2013
  • Dans son livre Etoiles noires (avec Bernard Fillaire, Philippe Rey, 2010), Lilian Thuram consacrait un chapitre à Addi Bâ
  • Le livre Le terroriste noir de Tierno Monénembo raconte l'histoire romancée d'Addi Bâ (Seuil, 2012)
  • Addi Bâ a inspiré les musiciens comme en témoignent ces deux exemples : Farba Mbaye « Hady Bah » disponible ici (dans « A nos morts », un spectacle de théâtre-danse contemporaine sur l'épopée des tirailleurs) et ce morceau reggae.

 

 

"Vivre libre ou mourir, 9 récits de résistance", le projet éditorial continue.

par vservat Email

 
Entre le printemps et l’été 2011, nous vous avions parlé sur Samarra puis sur l’Histgeoblog de cette belle entreprise qui unissait l’archiviste du Musée de la Résistance de Champigny sur Marne, Xavier Aumage, à des auteurs de bande-dessinée intéressés par la mise en récit de résistances durant la seconde guerre mondiale. Ce parcours commun prenait alors différentes formes. Celle d’une splendide exposition au CHRD de Lyon  qui réouvre ces jours-ci avec une exposition permanente totalement rénovée, intitulée « Traits résistants »et qui dressait un impressionnant panorama de la façon dont dessinateurs et scénaristes s’approprièrent l’histoire de la résistance à différentes époques. L’exposition était précédée de la sortie du 1er tome, « L’appel », d’une saga en 4 volumes ( dont 3 sont sortis à ce jour) sobrement intitulée « Résistance ».

 
Dans cette série, J-C Derrien et Claude Plumail nous proposaient de suivre les parcours d’une femme (Sonia) et de deux hommes (André et Louis) entrés en résistance mais qui suivent différentes trajectoires. Héros ordinaires en temps de guerre, la force de l’histoire retranscrite ici s’adossait au travail d’archiviste de Xavier Aumage qui proposait aux auteurs d’insérer de vrais objets des collections du musée dans le récit. Ainsi dans le tome 1 apparaissait le billet jeté du train de Georgette Rostaing, d’Ivry sur Seine, arrêtée en janvier 43. Dans le tome 2, le piège à souris transformé en lanceur de tracts que l'on peut voir au Musée de la Résistance Nationale est inséré. Dans les deux entretiens qu’il nous accordait alors, Xavier Aumage nous annonçait aussi la sortie d’un « one shot », intitulé « Vivre libre ou mourir, 9 récits de résistance.». M’étant procuré ce volume, il était temps de renouer avec cette aventure éditoriale aux multiples facettes, reflétant un travail extrêmement intelligent, élaboré avec un souci pédagogique remarquable, dans lequel l’histoire de la résistance est restituée dans sa diversité. La richesse, l’ingénuosité, la sincérité et surtout la simplicité de ses acteurs, hommes et femmes ordinaires évoluant dans une époque qui ne l’était pas, ne sont pas étrangères à la qualité des productions proposées.



Un objet, son histoire dans la résistance et un court récit imaginé à partir de celui-ci, telle est l’ossature de ce volume qui se décline, comme son titre le laisse entendre, en 9 épisodes. Chaque objet a été sélectionné avec soin de manière à ce que le lecteur puisse embrasser la diversité des modes et de l’histoire de le résistance : informer, aider les personnes pourchassées, s’échapper, témoigner par l’image ou le son, prendre les armes, s’organiser dans la clandestinité en sont autant d’illustrations. De l’appareil photo de Doisneau qui sert à faire des faux papiers, au sac à main à double fond servant à dissimuler des documents, en passant par une caméra dissimulée dans un livre pour mieux filmer discrètement le Paris de l’occupation, à la ronéo typeuse des imprimeurs clandestins, ou encore au pistolet de Ceslestano Alonso et aux photos prises clandestinement dans la prison d’Eysses, ces objets porteurs de mémoire et d’histoire, sont présentés et resitués dans le contexte plus large des activités de résistance.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
A quoi servent-ils, quelles batailles ont-ils permis de mener, quelles traces laissent-ils de l’activité des résistants, de quels enjeux rendent-ils compte pour ceux qui ont choisi de ne pas se soumettre ? Autant de questions qui sont abordées dans une courte introduction à chaque récit, et qui est assortie d’une rapide présentation de l’archive conservée au musée de Champigny sur Marne. Derrière les objets il y a des hommes et des femmes, jeunes ou adultes, français ou étrangers. De certains, l’histoire a retenu le nom (Robert Doisneau, Celestano Alonso compagnon de route des FTP MOI du groupe Manouchian). D’autres, au contraire, sont restés anonymes. Individus portés par leurs convictions, engagés dans un combat pour la liberté, dont le parcours peut être aussi marqué par les hésitations et les revirements, ils s’inscrivent dans une destinée collective qui prend parfois des formes inattendues et obtiennent de l’histoire une reconnaissance surprenante (le récit sur l’univers carcéral de la prison d’Eysses est en tous points passionnant et informatif).

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 



Bien sûr, on peut faire des reproches à ce « one shot ». Le format souvent très (trop court) des récits illustrés, la facture assez classique de la plupart des graphismes par exemple, ou le caractère hétérogène de l’ensemble qui est souvent caractéristique de ces volumes polyphoniques qui peinent à trouver une cohérence. Mais on doit aussi en souligner les atouts : plutôt que de se livrer à la énième restitution de l’épopée des héros et grand noms de la résistance, l’équipe aux manettes de cette réalisation a tenu le pari très honorable bien que moins vendeur sans doute, de s’attacher aux destinées fictives mais historiquement documentées de résistants ordinaires, anonymes, aux identités diverses, avec leurs spécificités (faiblesses parfois transformées en atouts pour les femmes, jeunesse éventuellement enthousiaste dans son engagement, mais aussi terriblement imprudente) mais réunis sous une seule bannière celle qui annonçait qu’ils avaient fait le choix de « Vivre libre ou mourir ».
 
 

"Traits résistants" : parole à Xavier Aumage commissaire de l'exposition.(2)

par vservat Email

Et voici la suite de notre entretien avec Xavier Aumage, commissaire de l’exposition "Traits Résistants" et archiviste au Musée de la Résistance Nationale de Champigny sur Marne. Cette deuxième salve de question est davantage centrée sur l’exposition et sur les liens entre histoire et Bande Dessinée.

 

 Accéder à la 1ère partie de l’entretien.

 

 

 

Comment la BD s’est elle emparée de l’histoire de la Résistance?

 

Une histoire très riche, mouvementée !... qui remonte souvent à la période de l’Occupation. Difficile de résumer ici, en quelques lignes, ce long cheminement : la naissance à la Libération de certaines maisons d’éditions issues de la Résistance, le rôle des illustrateurs, qui, pour certains, ont dessiné pendant l’Occupation des histoires pour des périodiques de la collaboration et que l’on retrouve après-guerre dans ces illustrés…

 

 

 

On peut toutefois distinguer quelques grandes périodes clés concernant le traitement du sujet dans les bandes dessinées de l’automne 1944 à nos jours.

A la Libération, le papier est contingenté et les autorisations de parution accordées après jugement. Les séries sur la Résistance dans les BD (périodiques et récits complets) apparaissent très tôt, dès l’automne 1944. En 1945, la plupart des autorisations de parution sont suspendues. De nombreux journaux cessent leur activité du fait des restrictions et il faut attendre le printemps 1946 pour que le monde de l’édition enfantine connaisse une renaissance. On assiste alors à un véritable foisonnement de publications qui ont toutes un point commun : évoquer la Résistance. Les auteurs développent alors une littérature de jeunesse héroïque célébrant le maquis [voir couverture de Vaillant, le jeune patriote ci-dessus] et quelques héros comme le colonel Fabien, le général Leclerc, de Gaulle ou encore Guy Môquet. En dépit d’une baisse significative de l’évocation du sujet dès 1947, les histoires de résistance restent présentes pendant une dizaine d’années dans les «récits complets» (certaines maisons d’éditions sont créées par d’anciens résistants (Lug, Imperia). Sur fond de protectionnisme, la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse modifie ensuite les thèmes abordés dans la littérature de loisirs. La quête de nouveaux horizons est désormais privilégiée et s’exprime à travers les aventures spatiales, l’humour, les exploits sportifs…

 

 

 

Le retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958, l’inauguration le 18 juin 1960 du Mémorial de la France combattante au Mont-Valérien, amorcent un regain d’intérêt pour le sujet. La commémoration du 20ème anniversaire de la Libération avec le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon et le discours de Malraux, l’édition d’un timbre célébrant l’appel du 18 juin, réactivent à leur tour dans les médias et dans les esprits, les images des principaux acteurs de la guerre. Naissent ainsi, dans ces années, des bandes dessinées qui relèvent souvent de la commande et se placent dans la lignée des images d’Épinal.

 

 

 

L’apparition de «Grêlé 7/13» publié dans Vaillant puis Pif de 1966 à 1971 semble marquer le retour du thème de la Résistance dans les bandes dessinées et la réédition des grandes séries ou histoires qui ont fait le succès de l’après guerre (Les Trois mousquetaires du Maquis, La Bête est morte…). Alors que la décennie 70 représente un tournant dans l’histoire de la bande dessinée (lancement du festival d’Angoulême…), les historiens, cinéastes, journalistes se penchent avec ferveur sur la période de l’Occupation, amorçant une période de débats souvent violents et polémiques avec les derniers acteurs présents. Les années 80 consacrent le succès des grandes fresques sur l’histoire de France en bande dessinée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Du milieu des années 1990 à 2000, on peut parler d’une période de renouveau. De nombreux paramètres modifient sensiblement l’image que l’on a de la Résistance et la manière dont on la transmet : la disparition des acteurs de la période, des colloques ouvrant de nouvelles pistes en matière d’analyse des images du résistant et des oppresseurs, l’événement qu’a constitué le 50èmeanniversaire de la Libération ont renouvelé l’intérêt que l’on portait au sujet. On assiste donc tout naturellement à son retour dans les albums de bande dessinée au fil d’approches novatrices, plus sociologiques, réintégrant tous les fronts de lutte et tous les acteurs.

 

 

Du milieu des années 2000 à nos jours, on peut vraiment parler d’une explosion du sujet. Les créations récentes évoquent de manière quasi systématique la Résistance à travers la thématique du sauvetage. La résistance est aujourd’hui presque toujours traitée selon le procédé du flashback ou du flash-forward, dispositif narratif faisant écho à l’évolution de la mémoire dans les musées de la Seconde Guerre mondiale. Le regard porté par les petits enfants de résistants sur le passé de leurs aïeux entraîne désormais une certaine distanciation vis-à-vis de la guerre, phénomène qui favorise à son tour la multiplicité des récits et leur grande variété de traitement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En quoi consiste le projet de l’exposition "Traits résistants" qui s’ouvrira le 31 mars au CHRD de Lyon?

 

 

 

Créer du lien, faire avancer la recherche, ouvrir de nouvelles pistes. Une des pans les plus importants du projet a consisté à constituer un corpus rassemblant l’essentiel des productions évoquant la Résistance sur le sol français durant l’Occupation de 1944 à nos jours. Une frise monumentale introduit d’ailleurs l’exposition « Traits résistants » et permet de comprendre les grandes évolutions du traitement du sujet depuis la Libération.

 

 

 

 

 

La grande spécificité de ce projet réside également dans la coproduction de cette exposition. Deux musées de la Résistance, l’un en région parisienne (MRN de Champigny sur Marne), l’autre à Lyon (CHRD) s’associent pour la conception d’une exposition. Nous avons également souhaité faire dialoguer nos collections avec celles d’autres établissements, au premier rang desquels la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image à Angoulême, ainsi que celles de collectionneurs privés. La Bibliothèque municipale de Lyon, qui possède un patrimoine formidable sur ce sujet car issu du dépôt légal, joue également un rôle très important dans ce projet.

 

 

 

Car cette exposition est née tout d’abord d’un besoin…

 

 

Depuis les années 1970, la bande dessinée ne cesse d’être valorisée en étant considérée comme un média incontournable, un objet culturel à part entière. De nombreuses expositions de BD sont réalisées à travers le monde, abordant des thématiques variées, comprenant également des rétrospectives de grands illustrateurs. La bande dessinée est devenue au fil du temps un objet d’étude, analysé dans des ouvrages scientifiques, des colloques, des séminaires de grandes universités. Parallèlement, depuis une vingtaine d’années, de nombreux événements modifient sensiblement l’image que l’on a de la Résistance et la manière dont on la transmet. Les voix des derniers acteurs se taisent une à une. Une série de colloques et de rencontres ont contribué à modifier les rapports entre historiens et acteurs de la Résistance. Certains de ces colloques abordaient la représentation du résistant et ont ouvert de nouvelles voies en matière d’analyse de l’image, à travers le cinéma, les affiches ou encore la presse. La bande dessinée ne faisait pas encore partie du corpus étudié. L’ambition de « Traits résistants » est de combler ce manque et de permettre, à l’image de ce qui se fait depuis des années pour la Première Guerre mondiale, de renouveler le champ historiographique à partir d’un média très prisé, qui prend de plus en plus fréquemment pour sujet la Seconde Guerre mondiale.

 

 

 

 

Cette exposition va être suivie d’une BD (à paraître en juin), quand un archiviste ou un historien entre dans une projet d’écriture bande dessinée comment se gère le rapport fiction/histoire ?

 

 

 

Pour le One Shot intitulé "Vivre libre ou mourir" , le but était de donner un maximum de matière première au scénariste puis aux illustrateurs. Comme je le précisais précédemment, certaines histoires sont des fictions pures tandis que d’autres s’inspirent d’histoires et de parcours de personnages qui ont réellement existé. Dans ce dernier cas, même si l’on reste dans de la fiction car une bande dessinée reste une adaptation et ne peut en aucun cas être assimilé à un documentaire ou un témoignage historique pur, nous avons tenté de nous rapprocher du sens du combat qui animait les résistants. Nous avons souhaité montrer la diversité des engagements, des formes de lutte en évoquant des parcours peu abordés dans la BD où même le cinéma (résistances des antifascistes allemands, dans les lieux d’internement en France, etc…).

 

 

 

 

Pour le récit relatant la Résistance de Robert Doisneau, un travail avec les filles du célèbre photographe a permis, avec des photographies d’époque, de se rapprocher au plus près des lieux dans lesquels Robert Doisneau vivait pendant l’Occupation. Pour les autres histoires, des témoignages, les archives et recherches que nous menons depuis des années sur notre collection d’objets ont servi à nourrir les différentes histoires. 

 

 

 

 

Pouvez vous nous expliquer comment s’est construit le projet "Résistance" que vous avez mené avec JC Derrien qui se déclinera en 4 tomes ? Quelles sont éventuellement ses spécificités ?

 

 

 

 

 

Ma première rencontre avec Jean-Christophe Derrien s’est déroulée en 2008 autour d’une exposition temporaire, organisée dans le cadre du Concours de la Résistance et de la Déportation (CNRD) auquel nous participons chaque année à travers une exposition temporaire. En 2008, la thématique était consacrée aux «Jeunes en résistance». Nous avons échangé autour des notions de résistance et le courant est vite passé. Nous avons procédé à de nombreux échanges par la suite ainsi qu’avec Claude Plumail le dessinateur. Jean-Christophe n’a pas voulu être prisonnier de la documentation car l’essentiel pour lui était de raconter une histoire de fiction, mais il à toutefois consulté de nombreux fonds d’archives de notre collection pour élaborer L’Appel [couverture ci-dessous] premier opus de la série « Résistances ».

 

 

 

 

 

 

 

En 2009, le thème retenu par le jury national du CNRD était «L’appel du 18 juin du général de Gaulle ». Le premier volume de Résistance a pu ainsi bénéficier des dernières avancées de la recherche sur cet événement emblématique de l’histoire de France. Dans L’Appel, le personnage d’André entre par hasard dans un café en Bretagne et écoute l’Appel à la radio. Pour la première fois, une bande dessinée retranscrit le message du général de Gaulle dans son intégralité et dans la version diffusée par la BBC le 18 juin 1940 (qui diffère du manuscrit original de de Gaulle qui a modifié au dernier moment des éléments du discours). On voit ici comment la bande dessinée peut devenir un support pour nourrir tout à la fois l’imaginaire du lecteur et l’interprétation collective qu’une société fait de son Histoire. Certaines pièces d’archives ont également marqué Jean-Christophe et Claude, comme un billet « jeté du train » par une résistante lors de sa déportation vers l’Allemagne et annonçant à sa famille son triste sort. L’évocation du dernier message de cette résistante à ses proches (le mot a été ramassé par un cheminot qui l’a donné ensuite à la famille), est intégré au scénario de L’appel.

 

 

 

 

 

Sans rien dévoiler du deuxième opus qui sortira en septembre 2011, je dois tout de même signaler qu’il s’annonce riche en intensité avec des anecdotes et des évènements que l’on retrouve rarement dans les bandes dessinées historiques et les films sur la période, comme la célébration du 11 novembre 1940 par les étudiants parisiens malgré les interdictions lancées par l’Etat français et les autorités d’Occupation.

 

 

A partir du 30 mars 2011, la galerie d’actualité du CHRD montrera dans l’exposition « Traits résistants » la genèse de la série Résistances à travers une sélection d’archives et de planches originales ayant servi à la réalisation des deux premiers albums.

 

 

 

 

 

 

 

C’est donc sur des projets toujours en construction que nous arrêtons cet entretien. De chalereux remerciements à Xavier Aumage pour sa patience et sa disponibilité.

 

Rendez vous est pris pour le CHRD de Lyon du 31 mars au 18 septembre 2011. Toutes les informations nécessaires pour s’y rendre sont ici.

 

 

 

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