Samarra


Tags: révolution française

Ce n'est pas une question : "Pour quoi faire la Révolution".

par vservat Email

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce petit livre rouge est un ouvrage collectif qui articule 5 contributions  pour donner de son objet d'étude une lecture à la fois novatrice et engagée. A l'heure où l'histoire, pas toujours malgré elle, est écrasée par la prédominance des figures héroïques, alors que l'histoire enseignée propose une vision de la Révolution Française assez réfrigérée, et que les médias diabolisent les uns ("Robespierre le psychopathe légaliste"titrait le magazine Historia à l'automne dernier) et réécrivent l'histoire des autres ("Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi", dernièrement sur France 2) (1), voici de quoi se départir de grilles d'analyses vieillottes, engager de nouvelles pistes de recherchedécentrer les regards et inverser les perspectives.

 
Cela est d'autant plus opportun que, les auteurs nous le rappellent en introduction, la Révolution est de retour ;  le pourtour méditerranéen l'a remise dans notre proche environnement et dans notre actualité récente; les pouvoirs ont tremblé sous l'assaut des peuples dans cette région qui n'est jamais sortie notre horizon lors du "printemps arabe" en Egypte ou en Tunisie. Le mouvement des indignés qui s'est répandu dans de nombreux pays et reste encore vivace et réactivable participe aussi à ce retour.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Place Tahrir au Caire durant la Révolution
égyptienne. 

 

 

Des 5 contributeurs, c'est Pierre Serna, actuel directeur de l'IHRF (2), qui ouvre le feu. Son propos re

joint celui de Frédéric Régen

t quand il nous invite à observer les "marges", les "périphéries" comme territoires paradoxalement au coeur des enchaînements et des ruptures du processus révolutionnaire. Il affirme que "Toute Révolution est guerre d'indépendance" et s'emploie à le démontrer. Ainsi, les acteurs, qu'ils soient d'extraction populaire et cherchent à fonder une société plus égalitaire ou issus d'élites contestataires, tentent de se libérer de l'emprise du pouvoir central. On peut alors observer avec des yeux différents ce chemin vers l'émancipation en le ré-interrogeant  à la lumière de ce que nous apprennent les relations entre la métropole et les colonies. Il suffit alors de les transposer aux relations entre Versailles et les provinces françaises . En effet, "une colonie se définissant moins par son éloignement que par une mode d'administration spécifique", le premier modèle est  opératoire pour questionner le deuxième. C'est donc bien  vers les marges qu'il faut se tourner (Bretagne, Dauphiné) car plus éloignées du centre du pourvoir, c'est là que les interstices s'élargissent le plus facilement pour que révoltes et contestations  s'y engouffrent et s'y s'épanouissent. Sans asséner une démonstration indiscutable, la démarche s'inscrit dans une proposition de travail qui se veut féconde en termes de renouvellement des connaissances, à l'écoute des nouveaux courants historiographiques et des travaux fondamentaux sur le XVIIIème siècle. (3)

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nicolas A. MONSIAU, L'Abolition de l'esclavage proclammée à

la convention le 16 pluviôse an II, Musée Carnavalet

 

 

 

 

Frédéric Régent, pour sa part, démontre que les colonies, loin d'être des théatres marginaux ou des dommages collatéraux des évènements révolutionnaires en métropole pèsent sur leur cours. Elles sont en effet l'objet d'enjeux géopolitiques régionaux mais aussi européens (4). Pour autant, le rôle de celles-ci ne se limite pas à celui de variables d'ajustement en la matière. Les revendications portées par chaque classe spécifique des sociétés coloniales (5) travaillent l'espace public métropolitain et ses débats, alimentent les confrontations et contribuent grandement à la recomposition des alliances politiques au cours de la période. D'autres projets de société naissent de ces luttes ; qu'ils se réalisent pleinement ou s'expérimentent brièvement ils donnent une idée du rôle central de l'action et de la politisation des révoltés de ces territoires qui furent trop souvent ravalés au rang de seconds rôles.

 

 

 

 


Guillaume Mazeau choisit de tordre le cou au "mythe" de la Terreur tel qu'il s'est construit après la mort de Robespierre, et plus encore après 1989. S'écartant d'une vision devenue caduque et caricaturale, il nous rappelle, dans ce qui constitue la 3° contribution du livre, qu'il est urgent de chausser désormais d'autres lunettes pour regarder cette période complexe  qui est avant tout un véritable laboratoire politique. L'an II est cette période durant laquelle les pouvoirs anciens reculent (6) libérant la population de leur emprise. Alors que des mesures de répression ciblées frappent les contre-révolutionnaires ce moment, marqué par l'extension de la guerre en Europe, est paradoxalement  un temps d'expérimentation en matière de lois sociales progressistes et émancipatrices : obligation de l'école, aide aux plus démunis,  1ère abolition de l'esclavage l'attestentEnfin, l'utilisation de la peur dans le jeu  politique comme outil destiné à maintenir l'ordre dans l'espace public confirme que cette période est  d'une surprenante modernité

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robespierre guillotinant le bourreau après

avoir fait guillotiner tous les Français, 1794.

 

 

Alors que s'achève à peine le quinquennat de Nicolas Sarkozy, Jean Luc Chappey se charge d'éclairer le concept de "politique de  civilisation" qui "anima" une partie de l"action politique du 6° président de la V° République (7).  Bien des aspects de ces réformes présentées comme inéluctables furent contestés. Contestation illégitime, le peuple n'étant pas en mesure d'en percevoir l'intérêt que les experts avaient, eux, fort bien compris. La relecture de la période 1789-1802 par JL Chappey qui se consacre à l'étude de l'idéal de régénération et des politiques mises en oeuvre pour lui faire prendre corps, éclaire d'une lumière forte les déclinaisons des politiques de la dernière présidence mais tout autant celles des prédécesseurs de N. Sarkozy.

 

L'auteur rappelle que jusqu'en 1792 prévaut l'idée que les élites sont éclairées et qu'à ce titre elles doivent éduquer le peuple à la démocratie tout en contrôlant, canalisant, poliçant ses ardeurs. Les cartes sont ensuite largement rebattues durant les années 1792-1794, le peuple étant donné son implication dans le conflit ne pouvant être maintenu à l'écart de l'action politique. Modes d'expression propres (vulgarité tutoiement) , portes-voix reconnus dans l'espace public (Jean-Paul Marat) sont autant de signes attestant de la régénération en cours et du détachement de l'emprise des élites. En reprenant la main après la mort de Robespierre, ces dernières creusent la tombe de la République. A méditer, pour ce que cela nous dit d'hier et vaut pour aujourd'hui et des rapports de force dans le jeu politique entre les élites et le reste de la population qui, on le voit, sont susceptibles de se modifier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Le père Duchesne", un autre porte-voix du peuple avec "L'ami du peuple " de JP Marat.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La contribution de B. Gainot sur l'économie politique républicaine est celle qui nécessite le plus de pré-requis sur cette  période du Directoire qui mérite d'être davantage explorée. L'article est dense et exigeant. L'auteur montre qu'en dépit d'une reprise en main du pouvoir par les élites, des propositions alternatives mêlant projets économiques et sociaux émergent. Beaucoup sont animés par un idéal d'égalité et proposent une république dont l'essence serait faite de l'association de citoyens solidaires. Ces projets s'occupent de redéfinir le travail et son utilité sociale, proposent des formes nouvelles de propriété qui se conjuguent davantage avec l'intérêt public, tentent d'élaborer une fiscalité différente qui rompe avec l'Ancien Régime et mette en place la progressivité de l'impôt. Là encore, l'auteur, à l'instar de se collègues, déconstruit quelques stéréotypes et nous invite à traverser le Directoire en lui rendant sa complexité et sa richesse. La période mérite effectivement qu'on s'y arrête en ce qu'elle nous permet de faire des va et vient qui ré-élaborent notre vision du passé tout en nous permettant de questionner le présent.  


 

 

Gagner son indépendance, s'émanciper, s'accomplir, s'engager, inventer de nouvelles politiques économiques et socialesredessiner les rapports sociaux, innover dans un souci d'égalité et d'intérêt collectif, autant de (bonnes) raisons de faire la révolution. 

Souvent discréditée dans le discours public, dénigrée comme une utopie passée de mode ou vouée à l'échec, ou un parfait  mirage, vilipendée car associée à toutes les violences de l'ère contemporaine dont elle serait la matrice, la Révolution Française, "champ de bataille" historiographique doit pouvoir être reconnue aujourd'hui, ici et ailleurs, avec ses réussites et ses échecs comme un moyen pour les hommes de s'inventer un futur : un laboratoire politique foisonnant qui est un outil formidable pour interroger et enrichir nos lectures du présent sans le réduire à un duplicata du passé. 

 

 

"Pour quoi faire la Révolution" de P. Serna, F. Régent, G. Mazeau, J-L Chapey et B. Gainot. Collection Passé&Présent Agone-CVUH.

NB : A lire aussi sur Samarra deux entretiens.

Avec Guillaume Mazeau "Révolution, Révolutions"

Avec Aurore Chéry "L'innocent mariage entre  l'histoire et la fiction autour du couple Marie Antoinette - Louis XVI"

Notes : 

(1) "Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi" est un téléfilm de T. Binisti diffusé sur France tv qui fait la part belle à la légende dorée du roi, soucieux du bonheur de son peuple mais dont l'actio politique est téléguidée par des élites accrochées à leurs privilèges. Lire sur ce sujet aussi notre entretien avec Aurore Chéry.

(2) IHRF : Institut d'Histoire de la Révolution Française.

(3) En particulier les travaux de Jean Nicolas qui donnèrent publiés pour notamment dans "La rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale (1661-1789), Paris, Éditions du Seuil, 2002, 610 pp.

(4) Frédéric Régent indique par exemple que l'engagement de la France dans la guerre d'indépendance des Etats-Unis avait pour motivation centrale de barrer la route de Saint Domingue et donc du sucre aux Anglais.

(5) Blancs eurpéens, libres de couleur et esclaves. 

(6) pouvoirs de l'armée et de l'église.

(7) Rappelons que celle ci se décline de multiples façons : le discours de Dakar,  la "racaille" (à nettoyer le plus surement au Karcher) qui la vie laborieuse des honnêtes gens, les assistés et les vrais-travailleurs (plus récemment), ou l'incursion subite de l'histoire de l'art dans l'enseignement. Discours, vision politique qui sont la partition permettant de mettre en musique une politique globale.

 

 

L'innocent mariage entre l'histoire et la fiction autour du couple Marie-Antoinette- Louis XVI ? Un entretien avec Aurore Chery.

par vservat Email

Depuis aujourd'hui,  tous les écrans de cinéma de France donnent "Les adieux à la Reine" de Benoit Jacquot. Cette sortie est accompagnée d'un concert de louanges chez les "professionnels de la profession" depuis sa présentation en ouverture de la Berlinale 2012 (1).


Elle nous propose dit-on une nouvelle lecture du personnage de Martie Antoinette, interprété ici par Diane Kruger, et  nous fera peut être envisager l'Autrichienne d'une façon bien différente de celle,  très rock n' roll,  qu'en donnait le duo Sofia Coppola et Kristen Dunst en 2006 (paire de Converses et Macarrons Ladurée inclus, voir la piqûre de rappel ci dessous).

 

 

 

 

Il y a quelques mois, France 2 , toujours soucieuse de l'édification du  public aux heures de grande écoute, proposait en première partie de soirée un téléfilm intitulé "Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi". La bande annonce à voir ci dessous n'est guère équivoque quant à l'optique adoptée ... 

 

 

 

 

On peut donc tenir pour certain que le couple royal qui fut  balayé par la Révolution Française fait un retour en force sur les écrans, les ont -ils jamais quitté d'ailleurs ?  A l'aide de l'expertise d'Aurore Chery, doctorante en histoire moderne à l'Université de Lyon III dont les recherches portent sur l'image des rois Louis XV et Louis XVI, et qui suit, par ailleurs d'un oeil averti ces récentes productions, nous vous proposons de passer dans l'envers du décor et de relire ces fictions avec le regard de l'historien  Par ailleurs membre du CVUH (Comité de Vigilance face aux Usages Publics de l'Histoire), Aurore Chery peut doubler cette présentation historiographique et historique du sujet, d'un regard plus acéré sur les enjeux politiques actuels liés à l'histoire quel que soient les supports.

 

Quelles sont les origines et les étapes de cette fascination pour la reine de France ? Ces fictions disent -elles l'histoire ou la distordent-elles? Sur quels partis pris et quelle historiographie s'adossent ces créations ? Quelles finalités sont attribuées à ces oeuvres de façon plus ou moins assumée  ? Quelles raisonnaces trouvent -elles avec notre époque et quels usages de l'histoire sont faits par leur biais? 

 

C'est ce que nous tentons d'éclaircir dans cet entretien qui laisse entrevoir de nombrexu enjeux politques et historiographiques dans ces fictions pour mieux  poursuivre, ensuite,  cette réflexion dans les salles en visionnant "Les Adieux à la Reine". 

 

 

 

• Il semble que ces dernières années soient marquées d'un regain d’intérêt dans la fiction cinématographique et télévisée pour le couple Louis XVI et Marie Antoinette, comme le montrent les récentes productions télésvisées et cinématographiques. Comment peut on l'expliquer ?

 

En fait, Marie-Antoinette a toujours été présente au cinéma et à la télévision, c’est l’un des personnages historiques les plus mis en fiction avec Napoléon et Jeanne d’Arc. Dès l’époque du muet elle envahit les écrans. C’est en fait un personnage qui devient très « glamour » à partir du Second Empire quand l’impératrice Eugénie s’en entiche. On lui attribue alors tout ce qui s’est fait dans le domaine des arts décoratifs et de la mode sous Louis XVI et on cherche également à en faire un modèle pour l’éducation des jeunes filles.

 

En conséquence, la Révolution et son parcours vers l’échafaud deviennent un nouveau chemin de croix. Elle a exactement la même fonction en Grande-Bretagne, on la retrouve ainsi dans certains romans victoriens pour enfants comme "A Little Princess" de Frances Hodgson Burnett. Avec tout ça, elle devient un personnage de choix pour le théâtre historique et pour le cinéma qui lui succède. On la voit apparaître à l’écran dès 1903, elle ne l’a plus vraiment quitté depuis. Ce n’est donc pas vraiment là que réside la nouveauté.

 

 

Ce qui est caractéristique de ces dernières années, en revanche, c’est la revalorisation du personnage de Louis XVI. Auparavant, la fiction le considérait essentiellement comme un gentil garçon mou et parfois un peu idiot. Il était le mari dont devait s’accommoder la jolie reine et il n’était en aucun cas un prince charmant. Il faut aussi remettre ça dans le contexte dont je parlais juste avant. La jeune mariée de bonne famille du Second Empire devait se contenter d’un mari qu’elle n’avait pas désiré et, si elle pouvait avoir un homme de cœur, à l’instar de la reine, ce devait rester une liaison platonique.

 

 

• Quelles figures du couple royal prévalent dans les dernières productions ?

 

C’est Louis XVI qui revient sur le devant de la scène dans les années 2000. C’est en partie la suite d’une historiographie anglo-saxonne qui, plutôt contre-révolutionnaire, n’a jamais vraiment été hostile à Louis XVI. La biographie que Jean-Christian Petitfils lui a consacrée en 2005 (2) reprenait pour la majeure partie les thèses développées par l’historien britannique John Hardman dans les années 1990. Cette biographie a créé de l’intérêt parce que la France a longtemps vécu sur un roman national inspiré de la IIIe République, emblématiquement représenté par le petit Lavisse. Destiné à affermir la République, la Révolution y tenait une grande place quitte à véhiculer une image très caricaturale du roi. Une certaine idéalisation de l’école de Jules Ferry a probablement fait qu’il a été difficile de toucher à ce pilier pendant longtemps, et les souvenirs scolaires de nombre de Français reposent encore sur cette caricature. Aussi, la biographie de Petitfils est apparue comme une révélation. On l’a présentée comme le travail qui rétablissait la vérité et on s’est mis à vouloir réhabiliter Louis XVI. A vrai dire, c’est plus complexe que cela, si le Louis XVI de Lavisse est évidemment une construction politique, celui de Petitfils ne l’est sans doute pas moins. De son vivant, Louis XVI a beaucoup travaillé à se donner une image de roi populaire et parfait, il a écrit sa propre légende dorée, et la plupart des affirmations de Petitfils ne font que prendre au pied de la lettre ce qui relève d’une sorte de politique de « communication » de Louis XVI. C’était tout de même un roi qui allait visiter les familles nécessiteuses de Versailles, prétendument incognito, mais qui s’arrangeait toujours pour le faire fuiter d’une manière ou d’une autre. Les recueils d’anecdotes, les journaux se faisaient ensuite l’écho d’un roi bienfaisant qui ajoutait la modestie à cette qualité.

 

Ce phénomène historiographique a rencontré la fiction parce que le climat y est favorable. D’un point de vue économique en premier lieu. La situation financière de la France actuellement n’est pas sans rappeler le déficit qui a eu un rôle si crucial sous Louis XVI. Aussi, une certaine idéologie libérale s’inspire de cet exemple pour faire valoir ses points de vue. On en vient ainsi à expliquer, c’est le cas de Petitfils (qui travaille régulièrement pour Le Figaro par ailleurs), que Louis XVI était le véritable réformateur (presque le seul vrai révolutionnaire), mais que la Révolution a eu lieu à cause de l’obstruction des privilégiés qui refusaient obstinément de renoncer à leurs acquis. Aujourd’hui, on n’hésite pas à mettre sur le même plan cette vision des privilégiés du XVIIIe siècle et tout ce qui entrave, dans la société contemporaine, le dogme ultra-libéral, comme les acquis sociaux mais pas seulement. Dans un entretien sur la Révolution accordé par Patrice Guéniffey au Point, au mois de décembre dernier, le journaliste n’hésite pas à lui parler de « boucliers fiscaux » pour le XVIIIe siècle. (http://www.lepoint.fr/culture/c-est-la-faute-a-louis-xvi-15-12-2011-1407989_3.php) Tout est dit ! Au nom d’une idée à véhiculer, on n’hésite pas à user d’anachronismes. Autrement dit : acceptez toutes les réformes, sinon voilà ce qui nous attend : la Révolution, la Terreur, le marasme.

 

Ce qui est particulièrement gênant c’est que ce parallèle anachronique est devenu un véritable lieu commun, et c’est en partie ce à quoi on doit de le retrouver dans les fictions : Louis XVI, l’homme qui ne voulait pas être roi, le docu-fiction de Thierry Binisti diffusé en novembre dernier sur France 2, en est un excellent exemple. On présente clairement Turgot comme celui qui aurait pu sauver la monarchie, celui qui a été sacrifié par Louis XVI par faiblesse, mais on ne prend pas en considération le fait que c’est peut-être aussi devant le constat d’échec de l’application de ses théories libérales qu’il a été renvoyé. On perd un peu de vue le fait que la libéralisation du commerce du grain impliquait des conséquences très concrètes à cette époque. Clairement, si c’était un échec, des gens pouvaient mourir de faim.

 

 

Est-il envisageable, en matière de fiction de sortir d'une image très patrimonialisée du couple et de la RF ?

 

Oui, incontestablement, c’est possible. Encore faut-il le vouloir. Il y a eu des tentatives en ce sens pour le XVIIIe siècle. La mini-série 1788 et demi, diffusée sur France 3 en février 2011, était vraiment prometteuse en ce sens. Le scénario était bien trop timide et plein de longueurs mais en faisant le choix de se situer à la période pré-révolutionnaire tout en ignorant totalement la Révolution, on sortait enfin de la téléologie habituelle. Du coup, il y avait une volonté d’embrasser une vision plus large de la société française du temps. La série laissait une vraie place aux avancées de l’histoire culturelle dans l’historiographie française. Elle permettait d’aborder l’histoire du genre aussi, et posait des questions intéressantes comme ce que c’était d’être noir ou juif dans le royaume de France. Elle abordait le tout sur le ton de l’humour et beaucoup de critiques ont cru, par-là même, qu’elle n’avait aucune prétention historique. En fait, c’est probablement l’une des séries françaises de ces dernières années qui était la plus proche des questionnements historiens actuels sur le siècle des Lumières.

 

Pour le couple royal, c’est possible également. Pour cela, il faut sans doute faire confiance aux scénaristes qui, quand ils sont doués, peuvent avoir de très bonnes intuitions. Par exemple, je trouve qu’Emmanuel Bézier a fait un très beau travail pour l’Evasion de Louis XVI. Ce téléfilm d’Arnaud Sélignac, diffusé sur France 2 en février 2009, a provoqué une polémique chez les historiens, à juste titre, mais il n’empêche que le scénariste a très bien cerné Louis XVI dans son côté séducteur de faux modeste. C’est bien comme ça qu’il s’est rendu populaire, il y avait été exercé dès l’enfance. En fait, la polémique était justifiée par le fait que ce téléfilm a contribué à écrire une nouvelle version du roman national. Le livre du CVUH, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, a bien montré quel usage Nicolas Sarkozy avait fait de l’histoire pendant la campagne de 2007. Il s’agissait en grande partie de donner un récit linéaire, sans heurts, qui amenait à présenter le candidat comme un nouveau leader naturel pour la France, héritier des « grands hommes » qui l’avaient précédé. Or, évidemment, une telle vision a du mal à s’accommoder avec l’une des principales ruptures de l’histoire française : la Révolution et la mort du roi. C’est probablement la raison politique à laquelle on doit cette revalorisation de Louis XVI. En le présentant comme le chef d’Etat idéal que lui-même a prétendu être, responsable, bon, dévoué, on présente aussi la Révolution comme un phénomène intrinsèquement négatif, réduit à l’image sanglante de la guillotine qui a privé la France de l’un de ses meilleurs chefs d’Etat. L’historien Nicholas Hewlett explique que Nicolas Sarkozy a réactivé certain clichés négatifs sur mai 68 pour se présenter en sauveur, il est celui qui vient rétablir l’ordre quarante ans après. En cela, je pense que l’on peut pousser l’analyse plus loin : mai 68 est sa révolution, de sorte qu’il se pose en nouveau Napoléon.

 

 

Outre la polémique liée à L’Evasion de Louis XVI, il est intéressant d’étudier la série dans laquelle cet épisode s’inscrit : « Ce jour-là, tout a changé ». Quatre épisodes ont été produits, trois ont été diffusés. L’épisode non diffusé traitait de Charlemagne et en faisait le père de l’Europe. Les autres épisodes ont concerné respectivement Henri IV, Louis XVI et Charles de Gaulle. Trois figures emblématiques du roman national, trois figures populaires dont les épisodes regrettent que l’œuvre politique se soit arrêtée aussi brutalement. Ce qui est intéressant c’est que la musique des deux derniers épisodes était signée Laurent Ferlet, le même Laurent Ferlet qui, aujourd’hui, signe la musique de campagne de Nicolas Sarkozy. Vous la voyez la belle continuité ? Louis XVI, Charles de Gaulle, Nicolas Sarkozy. Bref, on peut grandement soupçonner cette série d’avoir servi la vision de l’histoire du discours présidentiel, peut-être pour accompagner le projet de Maison de l’histoire de France. C’est d’autant plus patent que Boréales, la maison de production, produisait, en même temps que Louis XVI, La voie de Carla, un documentaire plus que complaisant sur Carla Bruni-Sarkozy qui a été diffusé sur France 3. « Ce jour-là, tout a changé » a également été l’un des quelques programmes phares mis en avant au moment de la suppression de la publicité sur France télévisions. Nicolas Sarkozy est allé jusqu’à en assurer la publicité lui-même en déclarant, lors de ses vœux à la culture en 2009 : « On n’a pas besoin d’un service public qui ressemble aux chaînes privées. Si c’est pour faire les mêmes programmes, ce n’est pas la peine ; franchement, je me réjouis ce soir de voir Henri IV sur France 2 à 20h35. Voilà, je l’ai dit. » Le 18 janvier suivant, il confiait à des journalistes : « J’ai beaucoup aimé Henri IV par exemple : 4,6 millions de téléspectateurs, ce n’est pas rien. La BBC, c’est un exemple à suivre. »

 

Cela peut faire sourire qu’un président s’inquiète autant des fictions historiques diffusées à la télévision, mais le phénomène me semble plus qu’anodin si on le replace dans son contexte. Il s’accompagne d’une volonté de formater le discours du chercheur. Evidemment, c’est moins visible pour Louis XVI parce que les enjeux immédiats sont moins importants, mais pour travailler aussi en histoire de l’immigration, je trouve la dérive très inquiétante. Quand c’est le directeur d’un musée, nommé par le pouvoir exécutif, qui dicte à une revue scientifique ce qu’elle doit publier alors qu’il n’est nullement compétent pour le faire, il y a dérive. Or, c’est bien ce qui s’est passé avec la revue Hommes et migrations (http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4462). Quand, en février 2011, le ministère des affaires étrangères exigeait de certains chercheurs qu’ils ne s’expriment pas sur la situation en Egypte, c’est dérangeant. Enfin, quand l’historien Guy Pervillé signale que son texte sur la guerre d’Algérie, destiné à la publication Commémorations nationales du ministère de la culture, a été, à dessein, largement amputé, il y a un problème.

 

 

• En 1989, on célébrait en grande pompe le bicentenaire de la RF. Le couple royal semblait alors tenir une place moins centrale que d'autres acteurs, y compris collectifs. Le changement de focale dans la fiction (qui braque son regard plus vers l'individu et le couple royal), épouse-t-il les évolutions historiographiques ou suit il une autre logique ?

 

Oui, autant on se souvient de la prestation de Jean-François Balmer en Louis XVI dans la grande saga cinématographique du bicentenaire, autant le roi était un peu l’oublié de l’historiographie. Clairement, ce n’était pas à ce niveau-là que se situait le débat Furet-Vovelle. Furet l’avoue, il se heurte à un mur et ne cherche donc pas à aller plus loin : « entre l’héritier du trône et le souverain martyr, les historiens ont de la peine à cerner la part qui revient au dernier monarque absolu de notre histoire dans la suite d’événements qui emporte l’Ancien Régime et la plus vieille monarchie de l’Europe » (3). On en est longtemps resté là. Les seuls historiens qui ont essayé de creuser, les Girault de Coursac, ont vite dérivé et ont fini par confondre leurs recherches avec un combat pour faire béatifier Louis XVI. La biographie de Joël Félix, publiée en 2006, a été la seule à ouvrir véritablement des pistes nouvelles et pertinentes, la première à questionner la légende dorée. Malheureusement, elle est passée relativement inaperçue, les raisons évoquées précédemment expliquant qu’on lui ait préféré celle de Petitfils.

 

 

Un grand merci à Aurore Chery pour cet entretien !

 

 

 

Notes :

(1) La Berlinale est le festival du film de Berlin. Cette année la 62° Berlinale s'ouvrait donc avec "Les Adieux à la Reine" de B. Jacquot.

(2) Jean Christian Petitfils, Louis XVI, 2005.

(3) François FURET et Mona OZOUF, Dictionnaire critique de la Révolution française, Acteurs, Champs Flammarion, 1992, p. 163.

 

 

 

Révolution, Révolutions. Entretien avec Guillaume Mazeau.

par vservat Email

"Les révolutions animent toutes les passions" disait Jean Jaurès en paraphrasant Georges Danton. En effet. Alors que la Révolution Française peine à sortir de l'ombre depuis 1989, que les héritages de 68 sont régulièrement villipendés dans le discours public comme autant de signes de la dégénérescence de nos sociétés, les récentes révolutions tunisiennes et égyptiennes ont suscité autant d'enthousiasme que de fascination. Honnie ou vénérée, rejetée pour ses violences, mais souhaitée pour ses capacités à transfromer les ordres anciens, la révolution est un objet d'histoire vivant, complexe et, de ce fait, passionnant.

 

Récemment sur l'Histgeobox, je vous proposais un tour d'horizon des révolutions et contestations de l'année 1968 à l'aide d'un titre emblématique mais sans doute un peu décalé paru cette année là, le "Revolution" des Beatles.

 

Pourquoi ne pas compléter cette première approche  par une mise en perspective diachronique des mécanismes révolutionnaires, permettant de décentrer notre regard de cette année charnière en la replaçant donc, dans le temps long de l'histoire ? On peut alors partir à la recherche d'un fil rouge, identifier les héritages, relever les convergences, ou, a contrario, faire émerger les ruptures et les singularités propres à chaque épisode.

 
Guillaume Mazeau [1], a bien voulu éclairer de son expertise de spécialiste du XVIIIème siècle le moment 68. L'interêt de ses réponses va bien au delà de cette simple comparaison ; elles montrent à quel point le sujet s'ancre dans le présent et nous permettent de mieux lire des processus parfois difficiles à saisir lorsque le rythme de l'histoire devient, subitement, plus rapide.
 
Pour garder le tempo, nous vous proposons, pour terminer en musique, comme d'habitude, une sélection de titres à la fin de l'entretien sur ce sujet.
Bonne lecture, bonne écoute !

 

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En 1968, les étudiants, les ouvriers, les afro-américains qui participent aux mouvements contestataires ne sont pas tous mus par les mêmes aspirations au changement. Pourtant certaines de leurs luttes convergent, certains mots d’ordre franchissent les frontières géopolitiques ou socio culturelles pour servir l’idée de changement. Lors de quels épisodes révolutionnaires de l’année 89, retrouve-t-on ce type de schéma et qui transportent-t-ils dans l’action ?

 

Comment se fait-il qu’en 1789 un forgeron du Vivarais, un limonadier parisien et un laboureur de l’Artois aient pu partager les mêmes espérances ? Pour que les révoltes puissent prendre une certaine ampleur, voire se muer en révolutions, il faut souvent que les intérêts individuels, sectoriels ou communautaires circulent, se croisent, se transforment et s’universalisent, créant une nouvelle communauté fictive. C’est ce processus qui réussit en France en 1789.

 

En 1787-1788, le mécontentement ne part pas de Paris mais des provinces du royaume de France : en Bretagne, dans le Dauphiné, en Normandie ou en Lorraine, le conflit entre le roi et les parlements provoque des coalitions de nobles libéraux, de clercs et de bourgeois qui, influencés par la Révolution américaine, tentent de fédérer leurs revendications par l’« union des classes » (c’est-à-dire de tous les parlementaires du royaume), et tentent d’élargir leur mouvement aux couches populaires en utilisant les mots « patriote », « citoyen » et « nation », diffusés par les brochures et pamphlets.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

["Le serment du jeu de Paume, 20 juin 1789" de Jacques-Louis David,1791.] 

 

 

 

 

 

Si cela marche, c’est que le mécontentement vient aussi d’en bas : depuis plusieurs années, la crise économique, la disette et le sentiment d’injustice écrasent les paysans et les populations urbaines, qui expriment de plus en plus leur mécontentement. Au printemps 1789, la rédaction des cahiers de doléances puis la réunion des Etats Généraux à Versailles, initialement organisées pour trouver une solution à l’impasse fiscale, contribuent à relier entre elles les revendications les plus éparses et à radicaliser l’opposition au « despotisme ». Pendant l’été 89, alors qu’en province, les patriotes et communautés se fédèrent progressivement pour défendre les « droits de la nation », Paris devient le creuset de ces mouvements géographiquement et socialement divers. Il ne reste qu’un événement pour symboliser ce processus de coalescence : dans l’imaginaire collectif, la prise de la Bastille fait passer le mouvement fédératif à une révolution nationale, polarisée sur Paris et fondée sur le « peuple ». Pour que cette alchimie réussisse, pour que des populations si diverses puissent converger sur un socle commun (renverser le régime), il aura fallu des décennies de souffrances, d’injustices, de crises et d’erreurs politiques. Mais comme l’alchimie est imparfaite. Non seulement les conflits ne tardent pas à diviser les patriotes, mais la révolution se fait en laissant de côté de nombreux exclus, dont les femmes, les pauvres et les noirs.

 

 

 

Les acteurs (intellectuels, étudiants, ouvriers) des mouvements contestataires ou révolutionnaires de 1968, pourraient ils être les héritiers de ceux de 1789 ? En quoi ? Sont-ils, au contraire, totalement différents de par leur âge, leurs idéaux ?

 

Beaucoup de mots d’ordre des acteurs de 1968, pétris de la culture de gauche et d’extrême gauche, empruntent à la Révolution. En 68 comme en 89, la rupture générationnelle joue un rôle majeur : les révoltés du baby-boom et les révolutionnaires des Lumières sont des adolescents et des jeunes adultes. En 68, ceux qui apparaissent comme les leaders du mouvement (Daniel Cohn-Bendit, Serge July, Alain Krivine) viennent de la jeunesse étudiante. En 1789, les patriotes qui s’imposent comme des porte-parole (Lafayette, Danton, Robespierre ou Desmoulins), ont à peine trente ans. Au 20e siècle comme au 18e siècle, les manifestants, insurgés et révolutionnaires s’inspirent de l’Amérique, que ce soit la guerre d’indépendance (1775-1783), ou le mouvement hippie des années 1960.

 

 

 

L'Amérique une source d'inspiration pour les révolutionnaires européens :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

["La déclaration d'indépendance" par J. Trumbull, 1819.]

 

 

[Manifestation étudiante du 7 mai 68 sur les Champs Elysées.@Roger-Viollet]

 

 

 

Mais il faut relativiser l’effet de génération : en 68 comme en 89, la focalisation romantique sur le rôle des « jeunes » dissimule le rôle fondamental joué par des individus mûrs, qui sont souvent au sommet de leur carrière. En 68, dans les usines, le mouvement ouvrier est en grande partie mené par des responsables syndicaux expérimentés. En 89, les premiers députés de la Constituante ont en moyenne 46 ans, ce qui, pour l’époque, est beaucoup. Ceci dit, les contextes sont très différents. Alors que les premiers veulent rompre avec les valeurs d’une société jugée étriquée, issue des années 1930 et 1940, les seconds entendent littéralement faire exploser la société de privilèges et la monarchie absolue, complètement paralysées depuis une trentaine d’années. La radicalité et l’ampleur de la tâche à accomplir ne sont pas du tout les mêmes. Sans compter qu’en 68, une partie des « révolutionnaires » font plus allusion aux révolutions communistes qu’à celles de la fin du 18e siècle.

 

 

 

L’année 68 est marquée par le déploiement d’une multitude de mouvements révolutionnaires qui s’accompagnent de faits violents et de retour de bâtons importants. Est-ce à dire que révolution/violence/contre-révolution (ou réaction conservatrice) sont indissociables et font partie du même processus ?

 

Dans l’histoire, la grande majorité des mouvements révolutionnaires sont en effet suivis de période de répression, de réaction, ou de retour à l’ordre ancien. Ce « retour de bâton » est lié, une fois la parenthèse enchantée passée, à la difficulté toujours rencontrée de stabiliser la Révolution, d’éviter les violences, d’inventer une nouvelle forme de cohésion nationale et d’installer les nouvelles institutions, forcément fragiles, dans le long terme. Le court terme des révolutions contraste souvent avec le long terme des transitions démocratiques, qui, pour réussir, passent souvent par des chronologies politiques non linéaires.

 

Ceci dit, le lien entre Révolution et la Contre-Révolution qui la suivrait inéluctablement est également discutable. Tout d’abord parce qu’une partie des révolutions de la fin du 18e siècle, que ce soit en Amérique ou même en Suisse ou en Belgique, se font au nom d’une défense de valeurs anciennes et de traditions politiques, que les révolutionnaires accusent le pouvoir de ne pas avoir respectées. D’autre part, parce qu’en France, l’impulsion révolutionnaire est aussi donnée dès 1787-1788 par la noblesse que l’on appellera bientôt « contre-révolutionnaire ». Enfin parce qu’il faut bien s’entendre sur la chronologie du « retour de bâton ».

 
En France, on a longtemps parlé de « réaction conservatrice » pour désigner le régime du Directoire. Cette vision est très discutée aujourd’hui : entre 1794 et 1799, malgré la volonté de stabiliser les événements et de réconcilier la nation, le processus révolutionnaire se poursuit, donnant lieu à des avancées majeures, dont les premières lois sur la laïcité (1795).

 

 

 

A la faveur des révolutions dans le monde arabe (ou des émeutes en Angleterre), on a pu constater l’importance des nouveaux outils de communication dans l’organisation des mouvements protestataires. En 68, les journaux étudiants, les radios pouvaient jouer un rôle similaire. Mais en 1789, on fait comment ?

 

En 1789, les idées et mots d’ordre se propagent plus rapidement qu’auparavant en raison de la liberté de la presse et d’expression. Les Français de la fin du 18e siècle disposent d’une grande variété de moyens de communication : les journaux, dont le nombre explose en 89, les brochures, les pamphlets, les chansons, mais aussi les gravures, vendues à la criée ou exposées dans la rue, jouent un rôle important dans la formation politique de l’opinion publique et dans la transformation de la Révolution, du mouvement provincial des premiers mois, à un mouvement national. En général, les moyens de communication et technologies de l’information, souvent pointés du doigt et dénoncés sur la mauvaise influence qu’ils exerceraient auprès des « esprits faibles », jouent en réalité un simple rôle d’adjuvants dans les révoltes et les révolutions. Ils ne sont en rien responsables des idées politiques qui se forgent, ni des solidarités sociales qui participent à la contestation des régimes en place.

 

 

["L'ami du peuple", n°224, de JP Marat, un des journaux de la révolution.]

["Seeds" journal de la contestation étudiante de Chicago en 1968]

 

 

Si on regarde les mouvements contestataires ou révolutionnaires de 68, on constate qu’ils vont de pair avec un important bouillonnement artistique : musical, pictural (on pense aux affiches du mai français) etc… L’art, sous toutes ses formes, témoigne des évènements en cours ou à l’inverse se saisit du bouillonnement des idées et des actions pour créer. Est-ce que c’est déjà observable en 1789 à travers éventuellement quelques œuvres emblématiques ?

 

Pendant longtemps, la Révolution française, accusée d’avoir plongé la France dans un déclin irréversible par rapport à l’Angleterre, a notamment été rendue responsable d’un « Grand Effondrement » culturel. La réalité est très différente.

 

Dans le domaine des arts, la liberté d’exposer, puis la suppression des académies de l’Ancien Régime, qui favorisaient les artistes officiels, permet une démocratisation et un renouvellement sans précédent de la création artistique. Que ce soit dans les domaines de la littérature, de la musique, des arts décoratifs, de la sculpture, des arts graphiques, du théâtre ou des spectacles de plein air, l’expression artistique s’éloigne des carcans académiques et se libère, en parallèle des événements politiques : la plupart des artistes, eux-mêmes plus ou moins engagés dans le processus révolutionnaire, donnent à voir la Révolution et contribuent souvent à la faire. La demande d’instantanéité et de reproduction des images propulse le dessin et la gravure au premier rang des arts graphiques.

 

L’attention portée aux hommes nouveaux et l’avènement de la liberté individuelle font du portrait le genre phare de la peinture. Dans le domaine de la musique, si les compositions de Gossec, Méhul ou Gluck accompagnent les fêtes et cérémonies, les journées révolutionnaires se vivent au son des milliers d’hymnes et de vaudevilles, inspirés du répertoire populaire : depuis longtemps, la chanson accompagne la sédition.

 

 

 

 


[La Mort de Marat, Jacques-Louis David,1793, Musées royaux des Beaux Arts de Bruxelles]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au-delà des artistes les plus célèbres, des centaines de noms moins réputés et encore mal connus, participent à ce bouillonnement culturel, qui bouleverse la vision du monde : ce n’est pas un hasard si en 1793, avec son Marat Assassiné, commandé pour servir la propagande républicaine, Jacques-Louis David, tout en puisant dans la tradition classique et chrétienne, pulvérise l’histoire de la peinture et livre une des premières œuvres contemporaines, contribuant à la naissance de l’abstraction. [2]

 

 

[1] G. Mazeau est Maître de conférence à l'université de Paris 1, membre de l'IHRF  (Institut d'Histoire de la Révolution Française) et du CVUH (Comité de Vigilance face aux Usages publics de l'Histoire). Il est l'auteur de "Le bain de l'histoire". chez Champs-Vallon (2009). Il anime le blog de critique historique du contemporain "Lumières du siècle".

[2] Autant que l'auteur éclaire lui même cette affirmation, je le cite donc " David s'inspire des portraits des martyrs (modèle de St Sébastien) issus de la propagande de la Contre Réforme, chargés d'uen esthétique baroque, mais transforme cette tradition : il n'y a pas de fond. Si on met à part les signes qui servent le discours politique (mot de Corday, couteau etc.) l'absence de fond, de décor, l'épure des lignes inscrit ce tableau dans uen recherche d'abstraction très nouvelle pour l'époque" 

 

 

Un grand merci à Guillaume Mazeau pour cet  entretien !

 

 

Comme à l'habitude, nous terminons avec une sélection de quelques titres qui constituent une petite playlist des révolutions. Honneur à l'invité qui en a sélectionné 3, d'un éclectisme remarquable :

 

On commence par Bani Watani ("Les fils de ma nation") composé par Chedli Anouar (1956)  et interprété ici par Oulaya pour évoquer la révolution tunisienne, celle de l'indépendance mais aussi celle de jasmin en 2011 qui a conduit au départ de Benali. 

 

Deuxième choix : Hasta Siempre de Carlos Puebla (1965). Carlos Puebla était le chanteur par excellence de la Révolution cubaine qui amena au pouvoir F. Castro en 1959. Ce titre, repris à de multiples reprises, est consacré à l'icône révolutionnaire par excellence, Che Guevara.

 

Plus près de nous Guillaume Mazeau a choisi White Riot de The Clash (1977), premier single du groupe qui appelle de ses voeux des émeutes blanches pour renverser l'ordre établi. Un titre qui n'est pas sans évoquer les récentes émeutes en Angleterre.

 

 

A mon tour de vous proposer trois titres. Je commence par "My generation", The Who (1965). Titre annonciateur des révoltes à venir, il illustre parfaitement le phénomène de rupture générationnelle dont il fut question dans l'entretien. Transpirant la rage des enfants du baby-boom contre les adultes détenteurs de l'autorité qui les musèlent, ce titre est une secousse tellurique au milieu des 60's.

 

 

Mon deuxième choix est un prolongement logique de la contribution à l'Histgeobox. "Power to the people", John Lennon, (1971) est née d'une rencontre avec d'éminents membres de la New Left anglaise (dont Tarik Ali),  et contrebalance un peu les hésitations de l'ancien Beatles sur "Revolution". Et aussi parce que ce moment où le pouvoir passe, même furtivement, entre les mains du peuple, est l'essence des révolutions.

 

 

En restant dans les années 60, si riches en luttes, j'ajoute à cette liste "We shall overcome", interprété ici par Mahalia Jackson. Hymne des Noirs Américains dans la longue lutte pour les droits civiques, ce titre clot la sélection. 

 

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