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Petite histoire du Rap (6-II) "It Was a Good Day"

par Aug Email

 Après avoir étudié les conditions de l'émergence du gangsta rap dans les années 1980, nous abordons dans cette deuxième partie les deux décennies suivantes à L.A. Les années 1990 sont marquées par le succès commercial du genre et le retentissement des émeutes de 1992 dans les médias qui font du rap de la ville un objet d'étude pour certains autant que d'inquiétude pour d'autres. Nous avons demandé au Géographe Yohann Le Moigne de nous parler de l'impact de ces émeutes sur la scène rap et à Compton. Nous abordons ensuite avec lui la place des gangs noirs et latinos ainsi que la transformation de la ville de Compton. En fin d'entretien, retrouvez comme d'habitude la carte, les liens et une playlist de 20 titres sélectionnés par Y. Le Moigne que nous remercions chaleureusement !

 

Comment les rappeurs de la ville ont-ils vécu et évoqué les émeutes de 1992 ?

 

Il faut déjà signaler que contrairement aux émeutes de 1965, Compton fut durement touchée par les événements de 1992. Elle n’était plus la ville de classe moyenne qu’elle était au début des années 1960. En 1992, plus de 25% des habitants de la ville vivaient sous le seuil de pauvreté, le taux de chômage s’élevait à près de 18% et les Noirs représentaient encore plus de la moitié des habitants. Un certain nombre d’entre-eux exprimèrent leur colère lorsque le verdict fut rendu dans l’affaire Rodney King. Le conseil municipal, qui fut rapidement dépassé par les pillages et les incendies, déclara l’état d’urgence et demanda l’aide de l’État de Californie et du gouvernement fédéral : 250 Marines furent postés à Compton afin de rétablir l’ordre. Au total, 179 bâtiments furent vandalisés, 136 incendies furent provoqués, deux personnes furent tuées, un policier fut blessé par balle, et le montant des dégâts occasionnés sur des propriétés privées s’élevait à 100 millions de dollars.

Les rappeurs locaux ont évidemment été très influencés par les émeutes, mais ce qui est surtout remarquable, c’est que ces événements sont venus valider les textes que les rappeurs de Compton et South Central écrivaient depuis des années. Beaucoup d’entre eux avaient évoqué les signes avant-coureurs de la catastrophe, notamment en faisant du racisme, de la pauvreté et des relations tendues entre la police et les minorités des thèmes de prédilection de leurs chansons. Un rappeur comme Toddy Tee par exemple, originaire de Compton et considéré comme l’un des tout premiers gangsta rappers, s’est fait connaître grâce à son tube « Batterram » en 1985, qui évoquait en détail les pratiques policières locales et l’usage fréquent du Batterram, un véhicule blindé utilisé par le LAPD pour défoncer les portes et les murs des maisons de suspects lors de perquisitions.

Les albums de NWA étaient évidemment de ceux qui avaient mis en lumière les conditions qui allaient engendrer les plus graves émeutes urbaines de l’histoire du pays, tout comme les albums solo d’Ice Cube (le membre le plus politisé de NWA), et en particulier Amerikkka’s most wanted en 1990 et Death Certificate en 1991. La chanson "Fuck tha Police" (présente sur l’album Straight Outta Compton de NWA) est d’ailleurs devenue une sorte d’hymne officiel des émeutes. Ice Cube était en train d’enregistrer son troisième album solo (The Predator) lorsque les émeutes ont éclaté, et il y a fait figurer trois chansons qui évoquent ces événements de façon directe : « We had to tear this mothafucka up », « Wicked » et « Who got the camera ? ». The Chronic, le premier album de Dr Dre, sorti en décembre 1992 et considéré comme un des plus grands monuments du gangsta rap, a également été grandement influencé par les émeutes, même si elles ne sont pas évoquées directement dans les textes.

Mais je pense que l’impact principal des émeutes ne concerne pas la teneur des textes des rappeurs de Compton et de South Central. Ils abordaient déjà toutes ces questions depuis la deuxième moitié des années 1980. L’explosion de 1992 les a juste confortés dans leur volonté de dire au monde comment les choses se passaient dans ces quartiers. En revanche, ce qui pour moi est la conséquence principale des émeutes, c’est que ça leur a ouvert la voie de la reconnaissance médiatique : d’un coup, tous les projecteurs se sont braqués vers les gangsta rappers, en les présentant comme des visionnaires et des témoins privilégiés qu’il fallait écouter, ou au contraire comme les responsables et les symboles de la dégénérescence du ghetto. Le gangsta rap est devenu un vrai phénomène de société, ce qui a permis à de nombreux rappeurs de bénéficier de contrats dans des grandes maisons de disques, et a profondément transformé l’essence même de ce genre musical.

 

[Le tabassage de Rodney King en 1991 filmé par un amateur. L'acquittement des policiers en 1992 est l'évènement déclencheur des émeutes qui secouent la ville]

  

 

Quelle est la géographie du Hip Hop dans la métropole de LA ?

 

Il est très difficile de répondre à cette question tant la scène Hip Hop de Los Angeles est développée et extrêmement hétérogène. Traditionnellement, le coeur du gangsta rap est situé dans les zones de forte concentration noire comme Compton, South Central, Watts et Inglewood (dans le coeur de l’agglomération) ou encore à Long Beach, la deuxième plus grande ville du Comté de Los Angeles, située immédiatement au Sud de Compton et popularisée par le succès rencontré par Snoop Dogg. East Los Angeles et la San Gabriel Valley (à l’extrême Est de l’agglomération) sont les zones traditionnelles de forte concentration hispanique qui ont vu se développer le Chicano rap (avec des artistes comme Kid Frost ou Mellow Man Ace) puis le Sureño rap. De nombreux groupes n’ont, par ailleurs, pas d’autre affiliation géographique que « Los Angeles » car leurs membres sont issus de différents quartiers ou différentes villes de l’agglomération. C’est le cas par exemple des Dilated Peoples, de The Pharcyde ou de Odd Future.

Ce qui est frappant à Los Angeles (comme certainement dans de nombreuses autres métropoles américaines), c’est l’impression qui se dégage que « tous les jeunes rappent » dans les quartiers populaires, comme dans des quartiers moins populaires : Earl Sweatshirt (du crew Odd Future) est par exemple le fils d’une professeure de UCLA et a grandi dans un quartier de la classe moyenne supérieure de West Los Angeles.

 

 


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Qu’est-ce que le « Sureño rap » ?

 

Le « Sureño rap » est un type de rap pratiqué par les Hispaniques du Sud de la Californie, en particulier dans l’agglomération de Los Angeles, et dans la région de San Diego. Il s’est développé à partir du «Chicano rap », un rap produit par des Mexicains-Américains à partir du début des années 1990. Au fil des années, le Chicano rap a pris des accents gangsters et est devenu le pendant hispanique du gangsta rap. Le succès planétaire du gangsta rap a incité les jeunes Latinos à développer leur propre style de rap, qui rencontra cependant un succès largement moins important du fait de la forte dimension ethnique qui le caractérise.

Le Sureño rap est néanmoins très populaire chez les jeunes des barrios californiens, et en particulier chez les membres de gangs. Son nom est d’ailleurs étroitement lié à la culture des gangs. Dans le système carcéral californien, les divisions raciales et géographiques sont extrêmement prégnantes. Il existe, en gros, quatre groupes principaux dans les prisons : les Noirs, les Blancs, les Hispaniques du Sud de la Californie (les Sureños) et les Hispaniques du Nord de la Californie (les Norteños). Chaque groupe possède son, ou ses propres gangs à l’intérieur des prisons : les Noirs en comptent plusieurs (Bloods, Crips, ainsi que quelques groupes révolutionnaires comme la Black Guerilla Family) ; les Blancs en comptent également plusieurs, essentiellement des groupes suprémacistes comme l’Aryan Brotherhood (la Fraternité Aryenne) ou les Nazi Lowriders ; les Sureños en comptent un (la Mexican Mafia, également appelée Eme), tout comme les Norteños (la Nuestra Familia). La situation est plutôt complexe, mais pour faire simple, on peut dire que la Mexican Mafia (le gang carcéral le plus puissant des États-Unis) a mis en place un système lui permettant d’exercer une influence sur une grande partie des gangs hipaniques du Sud de la Californie tout en créant un « mouvement sureño » (largement emprunt de fierté ethnique) duquel se revendiquent ces gangs (les gangs sureños).

La Mexican Mafia est notamment réputée pour exercer un management par la terreur sur ces gangs : elle les force à payer une taxe sur le trafic de drogue qu’ils effectuent sur leur territoire sous peine de voir leurs membres se faire attaquer lorsqu’ils seront incarcérés. Le terme « Sureño rap », outre le fait d’être un marqueur identitaire désignant les rappeurs hispaniques du Sud de la Californie, permet donc également à ses acteurs (en majorité des membres de gang) de revendiquer leur appartenance au mouvement sureño et de marquer leur allégeance à la Mexican Mafia.

 

Quel sont les rapports entre la scène Hip Hop et les gangs noirs et latinos ?

 

De par les liens traditionnellement étroits entre gangsta rap et sureño rap d’une part, et la culture des gangs d’autre part, il existe une proximité évidente, qui perdure encore aujourd’hui, entre la scène Hip Hop locale et les gangs. Le rap est de loin la musique la plus écoutée par les membres de gangs, et chaque gang compte plusieurs rappeurs dans ses rangs. La plupart ne dépassent pas le stade de rappeur de quartier, mais d’autres comme Eazy-E (ancien membre des Kelly Park Compton Crips, un gang de Compton), Game (ancien membre des Cedar Block Pirus) ou Jokaboy (membre des Compton Varrio Tortilla Flats, un gang hispanique) peuvent rencontrer un succès non négligeable. La plupart des artistes de gangsta rap ou de sureño rap sont affiliés à des gangs, même s’ils ne sont jamais, dans la réalité, les tueurs qu’ils prétendent souvent être dans leurs chansons. Un certain nombre d’entre-eux se servent du rap pour quitter la rue et il existe plusieurs exemples célèbres de membres de gangs devenus de grands entrepreneurs dans le milieu du rap.

Cela dit, comme partout ailleurs, la scène Hip Hop de Los Angeles ne doit pas être exclusivement associée à la culture des gangs. La scène rap est très développée, très diverse et sert très souvent de vecteur à des idées qu’on pourrait considérer comme plus constructives que le nihilisme traditionnellement véhiculé par gangsta rap, notamment dans le milieu des community organizers et des travailleurs sociaux. Il y a également une grosse scène underground avec des artistes très reconnus comme Madlib, Busdriver, Jurassic 5, ou Haiku d’etat qui n’ont pas de liens particuliers avec la culture des gangs.

 

 

 

Qu’est devenu Compton aujourd’hui ?

 

L’impact du gangsta rap sur l’opinion publique a été très important. Aujourd’hui encore, la majorité des personnes qui connaissent le nom « Compton » pensent qu’il s’agit d’une ville majoritairement noire. Hors depuis le recensement de 2000, les Hispaniques y sont officiellement majoritaires. La fuite de la classe moyenne noire que j’évoquais précédemment s’est effectuée dans un contexte d’immigration hispanique massive dans l’agglomération de Los Angeles, si bien qu’à partir des années 1980, la plupart des familles noires qui quittaient la ville ont été remplacées par des familles hispaniques (en majorité mexicaines). Les Noirs représentaient 75% de la population en 1980, contre seulement 21% pour les Hispaniques. En 2000, les Hispaniques représentaient 57% de la population, contre 40% pour les Afro-Américains. Cette tendance s’est confirmée durant les années 2000 puisque le recensement de 2010 faisait état d’une population hispanique atteignant 65% contre seulement 33% pour les Noirs. Les enjeux de cette succession ethnique sont nombreux et touchent à des domaines sensibles comme la représentation politique des minorités, la criminalité, le vivre ensemble, l’emploi ou l’éducation.

En effet, alors que la situation socio-économique ne s’est pas améliorée, l’arrivée de plusieurs milliers d’Hispaniques à Compton a généré une concurrence croissante entre minorités défavorisées pour des ressources de plus en plus réduites, ce qui a provoqué des conflits très largement médiatisés, notamment dans le domaine des gangs et de la politique locale. Compton est devenu un des symboles de ce qui a été considéré par de nombreux médias locaux comme une « guerre raciale » (ce qui doit cependant être largement nuancé). L’immigration hispanique a notamment entraîné un nivellement du rapport de force entre gangs noirs et latinos, ainsi qu’un accroissement de leur concurrence territoriale qui a fait de nombreuses victimes, en particulier au début des années 2000.

Au niveau politique, les tensions se sont surtout cristallisées autour de la question de la représentation de la communauté hispanique : jusqu’en avril 2013, aucun Latino n’avait été élu au conseil municipal, contrôlé d’une main de fer par la communauté noire depuis les années 1970. Aux accusations de racisme lancées par les leaders Latinos, les responsables politiques noirs répondent, avec des arguments souvent teintés de nativisme, que les Hispaniques n’ont qu’à s’organiser comme l’ont fait les Afro-Américains lors du mouvement pour les droits civiques. Ces tensions sont bien réelles, mais elles ont souvent été montées en épingle par les médias.

Plutôt que le conflit, c’est l’indifférence qui caractérise les relations entre Noirs et Latinos à Compton, même si la croissance d’une deuxième et d’une troisième génération d’Hispaniques (les enfants et petits-enfants d’immigrés) tend de plus en plus à réduire la distance culturelle qui a généré la plupart des tensions au cours des deux dernières décennies. Du point de vue de la criminalité, les choses se sont également améliorées, même si le taux de criminalité y reste l’un des plus élevé de Californie. En 1991, on comptait par exemple 87 homicides dans la ville, mais depuis une dizaine d’années, ce chiffre s’est stabilisé à une vingtaine par an (entre 20 et 30). La situation s’est globalement améliorée, mais il reste énormément de choses à faire, notamment du point de vue du développement économique et des relations interethniques.

 

 

[La répartition des groupes ethniques dans l'aire métropolitaine de Los Angeles en 1980; source]

 

 

10 titres emblématiques du rap de Los Angeles depuis les années 1980

 

Il est très compliqué de faire un top 10 du rap californien (en partie parce que 10 chansons de Tupac pourraient légitimement y avoir leur place...). J’ai pris la liberté de faire un top 20 (classé par ordre alphabétique) qui réunit quelques uns des plus grands classiques avec d’autres titres plus confidentiels ou moins reconnus qui montrent la diversité de la scène rap de l’agglomération de LA (en laissant donc par exemple de côté la scène, très riche, de la San Francisco Bay Area)

 

  • Blu feat. Nia Andrews – My Sunshine (2011)
  • Cypress Hill – Insane in the brain (1993)
  • Declaime (aka Dudley Perkins) – Dearest Desiree (2004)
  • Dilated Peoples – Worst comes to worst (2001)
  • Dr Dre feat. Snoop Dogg – Nuthin’ but a G thang (1992)
  • Earl Sweatshirt – EARL (2010)
  • Evidence – Mr Slow Flow (2007)
  • Ice Cube – It was a good day (1993)
  • Jurassic 5 – Concrete schoolyard (1998)
  • Kendrick Lamar – M.A.A.D. city (2012)
  • Mc Eiht – Streiht up menace (1993)
  • Mr Criminal – Southern California (2011)
  • Murs feat. Sick Jacken – The problem is (2010)
  • NWA – Straight Outta Compton (1988)
  • Pac Div – Paper (2008)
  • Snoop Dogg – Doggystyle (1993)
  • The Game feat. Junior Reid – It’s okay (one blood) (2006)
  • The Pharcyde – Passin’ me by (1993)
  • The Psycho Realm – Psyclones (1997)
  • Tupac – Keep ya head up (1993)

 

Propos recueillis par Aug

 

 

 

Liens

 

Quelques lectures pour aller plus loin

  • Yohann Le Moigne, « Du rôle du gangsta rap dans la construction d’une représentation : le cas de Compton, « ghetto noir » à majorité hispanique », Cycnos, numéro thématique « Ville et violence », Vol. 27, n°1, pp. 25-37, 2011.

  • Yohann Le Moigne, « Territoires de gangs et rivalités « raciales » à Compton, Californie », dans Des frontières indépassables ?, sous la direction de Béatrice Giblin et Frédérick Douzet, Armand Colin, pp. 231-243, 2013.

  • Yohann Le Moigne,  « From a ghetto to a barrio » : les enjeux de la succession ethnique à Compton (Californie), Urbanités, Février 2014. D'autres publications de Yohann Le Moigne.

  • Jeff Chang, Can't Stop, Won't Stop, Une histoire de la génération Hip-Hop, Allia, 2007

  • Pierre Evil, Gangsta-Rap, Flammarion, 2005

  • Sandy Lakdar, Keep It Gangsta! De Compton à Paris, Camion Blanc, 2010

  • West Coast Theory, un documentaire pour  comprendre les raisons du succès de la Côte Ouest. Réalisé par les Français Maxime Giffard et Felix Tissier en 2009. Edité par Agnès B. DVD et Potemkine.

 

 

 

Samarra squatte à Sainté !

par Aug Email

 

 Il y a des villes où nous aimons passer du temps parce qu'elles sont attachantes et qu'elles ont des choses à nous raconter. A Samarra, nous aimons vous faire voyager dans ces villes, quand bien même le temps nous manque ... Il y a quelques temps, nous vous emmenions ainsi à La Nouvelle-Orléans. Pour cette nouvelle étape, nous avons choisi une ville française plutôt connue grâce à son riche passé minier, industriel ... et footballistique, mais sans doute peu visitée. Depuis plusieurs années, Saint-Etienne ne cesse de se "réinventer" et nous avions envie d'en savoir plus.

Oui mais voilà, pas de Stéphanois dans l'équipe des rédacteurs de Samarra ....  Mais qui mieux que les écrivains, photographes, dessinateurs, musiciens et autres artistes pouvaient nous parler de leur ville ?

 

Dès aujourd'hui, nous vous proposons de lire ou de relire deux entretiens de Samarra réalisés avec un musicien et un écrivain qui, chacun à leur manière, inscrivent Saint-Etienne, leur ville, dans leur oeuvre :

 

 

Dans les jours qui viennent, nous vous proposerons également différents articles permettant de parcourir la ville en musique, en photographie ou en dessin grâce à Oakoak, Serge Prud'homme, Deloupy, Lavilliers, Mekhloufi, Thiollier ...

 

 

Notre passeur pour atteindre les rives stéphanoises s'appelle Emmanuel Grange. Il est professeur d'Histoire-Géographe à Firminy (près de Saint-Etienne) et il tient un blog remarquable dans lequel il prend soin, notamment au travers des arts, d'intéresser ces élèves et ces lecteurs à la complexité du monde, proche ou lointain (La p@sserelle).

 

Petite histoire du Rap (6-I) "Straight Outta Compton"

par Aug Email

En 2008, nous avions entamé avec vous un parcours historique et géographique sur les traces du Hip Hop. Après avoir penché nos têtes (et nos oreilles !) sur le berceau du Hip Hop dans le Bronx, nous avions parcouru sa première décennie en jetant un regard sur ses pères fondateurs et ceux qui lui avaient donné son style au milieu des années 1980. Cette petite histoire du Rap attendait sa suite, son décollage vers la côte Ouest et son aterrissage dans la métropole de Los Angeles, plus précisément dans la bonne ville de Compton... 6 ans après, nous avons donc décidé de mieux faire conaissance avec ce pôle alors émergent du Hip Hop en privilégiant la dimension géographique.

 

Si l'histoire du groupe, de son ascension et de sa séparation est maintenant bien connue, nous avons voulu vous donner un éclairage différent sur l'ancrage de NWA dans son environnement géographique.

En effet, au début du clip de "Straight Outta Compton" des N.W.A (Niggaz Wit Attitudes), Dr Dre nous prévient d'emblée :  "You're now about to witness the strength of street knowledge". C'est de la rue et de sa réalité que veulent nous parler Ice Cube, MC Ren et Eazy-E (le fondateur du groupe N.W.A. et du label Ruthless avec Jery Heller). A bien des égards, le groupe NWA réalise ici un reportage sur cette ville de Compton.

La rue n'est certes pas étrangère au Hip Hop, au contraire, on peut dire qu'il y est né, dans le Bronx. A l'ère des DJ pendant les années 1970, c'est dans la rue que se faisait ou se défaisait la crédibilité des meilleurs d'entre eux. Pour les textes, c'était autre chose. Il faut attendre les années 1980 pour que les MC s'emparent de la dure réalité de l'Amérique reaganienne, notamment à partir du morceau "The Message". Cette volonté de rapper le quotidien devient dès lors consubstantielle au Hip Hop. Les groupes emblématiques des années 1980, de Run-DMC à Public Enemy en passant par Boogie Down Productions, construisent leur succès, chacun à leur manière, autour de cette envie. A Philadelphie, Schooly-D est un des premiers à mettre en avant le côté gangster appelé à un grand succès.

 

Nous avons donc demandé à Yohann Le Moigne de nous livrer quelques pistes. Il est géographe et spécialiste de la Californie, auteur de plusieurs publications scientifiques sur Compton et le Gangsta Rap (voir les liens en fin d'entretien). Dans une première partie, Yohann Le Moigne évoque le contexte dans lequel est apparu le Gangsta Rap et la réalité de son ancrage dans la rue. Dans une deuxième partie, il nous parlera de la géographie du Hip Hop dans la métropole de L.A., de l'évolution de la ville de Compton depuis 1988 et de la place des gangs, en particulier hispaniques. Comme d'habitude, à la fin de l'artilce, les liens, les références et la carte du Hip Hop pour L.A. Vous retrouverez une playlist de titres sélectionnés par notre invité dans la deuxième partie.


Mais il est temps d'aller à Compton, nous sommes en 1988 ... 

 

 

 

 

 

Dans quel contexte économique et social émerge ce que l’on appelle aujourd’hui le Gangsta Rap ?

 

L’émergence du Gangsta Rap est généralement associée au groupe NWA, originaire de la ville de Compton, située immédiatement au Sud des quartiers de Watts et de South Central Los Angeles. Leur premier album, Straight outta Compton, qui a rendu la ville célèbre dans le monde entier, est sorti en 1988 dans un contexte particulier. A l’époque, le centre de l’agglomération de Los Angeles (l’ensemble South Central-Watts-Compton) était en proie à une dégradation très importante de sa situation économique. A Compton, par exemple, le taux de chômage s’élevait à plus de 14% en 1990, alors qu’il n’était que de 6,5% dans l’ensemble de l’État de Californie. De plus, 27,5% de la population de la ville vivait sous le seuil de pauvreté.

 

L’émergence du Gangsta Rap a contribué à faire de Compton un symbole du déclin de l’Amérique urbaine, à savoir une ville majoritairement noire gangrenée par la pauvreté et la criminalité. Il convient cependant de préciser qu’historiquement, la ville ne fait pas partie du ghetto traditionnel de Los Angeles. De sa création en 1888 jusqu’aux années 1950, Compton était une ville blanche et ségrégationniste. Le recensement de 1940 indique notamment qu’aucun Afro-Américain n’y résidait, alors même qu’une importante communauté noire se développait à quelques kilomètres de là, dans les ghettos de Watts et de South Central. Avec l’avénement du mouvement pour les droits civiques et les premières décisions de la Cour Suprême limitant grandement les pratiques de ségrégation résidentielle, les premières familles noires ont pu s’installer à Compton dans les années 1950. Ces familles étaient issues de la classe moyenne noire et n’avaient rien à voir avec le « sous-prolétariat » tant décrié dans les années 1990 par les médias et les hommes politiques conservateurs.

 

La paupérisation de Compton, qui a donné naissance à un contexte socio-économique servant de terreau fertile au développement du Gangsta Rap, est liée à trois éléments principaux. Le premier est le grave tremblement de terre qui se produisit dans la région en 1933. Compton fut une des villes les plus touchées par la catastrophe : la quasi totalité des bâtiments de la ville (maisons, écoles, commerces, bâtiments municipaux...) furent détruits ou gravement endommagés [Ci-contre le gymnase du Collège après le 10 mars 1933; source]. La municipalité fut contrainte de s’endetter massivement afin de financer les reconstructions et rénovations. Mais sa base fiscale n’était pas suffisante pour supporter un tel endettement : la volonté farouche des résidents de conserver le caractère suburbain et le statut de ville résidentielle de Compton, c’est à dire de favoriser une utilisation résidentielle plutôt que commerciale ou industrielle des sols, priva la ville d’une base fiscale qui aurait été nécessaire au remboursement de la dette.

A la fin des années 1950, alors que les familles noires étaient de plus en plus nombreuses à Compton, la ville devait faire face à un endettement de plusieurs millions de dollars. Parallèlement à cela, l’installation de milliers de familles noires provoqua la fuite d’une grande partie des résidents blancs (ce qu’on a appelé le White Flight), peu enclins à vivre dans des quartiers mixtes ou, plus pragmatiquement, inquiets de la probable dévaluation de leurs propriétés qu’engendrerait un afflux de résidents noirs. Les émeutes de Watts en 1965 ont accéléré le processus de white flight (la ville comptait 51% de blancs en 1960, mais seulement 13% en 1970). Les classes moyennes blanches étaient remplacées par des familles noires plus pauvres, majoritairement issues des ghettos voisins, ce qui contribua à amputer Compton d’une grande partie de sa base fiscale et entama un peu plus sa capacité d’action alors-même que les besoins en services publics étaient de plus en plus importants avec l’arrivée d’une nouvelle population.

 

 

Enfin, la restructuration du capitalisme entamée dans les années 1970 a provoqué une désindustrialisation massive dans le centre de l’agglomération de Los Angeles, où étaient concentrées les minorités et en particulier la population noire. Entre 1978 et 1982, 70 000 emplois industriels y furent supprimés ce qui provoqua une forte augmentation du chômage et de la criminalité. Les classes moyennes noires quittèrent massivement la région pour s’installer dans des banlieues plus éloignées, laissant ainsi les plus pauvres (ceux qui furent par la suite qualifiés d’ « underclass ») à leur sort, dans des quartiers désormais victimes d’une double ségrégation : une ségrégation raciale (les Noirs représentaient 75% de la population de la ville en 1980) et une ségrégation socio-économique. C’est dans ce contexte que se développèrent les gangs modernes qui proliférèrent dans les années 1980 et contribuèrent à l’augmentation de la criminalité et à la naissance du Gangsta Rap.

 

[Carte ci-dessus: la répartition des groupes ethniques dans l'aire métropolitaine de Los Angeles en 1980; source]

 

 

Quel est le rapport de NWA et des rappeurs de Compton à leur ville ? Dans quelle mesure peut-on parler d’un « Reality Rap » ?

 

Les habitants de Compton, en particulier les Afro-Américains, ont un attachement particulier à leur ville. Cela ne date pas des années 1980/1990 et de l’émergence du Gangsta Rap. C’est quelque chose de plus ancien, qui a trait à l’histoire sociale et politique de la ville. Avec la fin de la ségrégation légale et le départ massif des blancs, Compton est rapidement devenue une ville contrôlée politiquement par la communauté noire. En 1969, elle est devenue la première grande ville de l’Ouest des États-Unis à élire un maire noire, et en 1973, la première ville du pays à élire une femme noire au poste de maire. Elle est donc rapidement devenue un symbole national de l’empowerment politique noir, ce qui a été une immense source de fierté pour les habitants. Beaucoup d’habitants ayant connu cette époque résident toujours à Compton, et ils ont transmis cette fierté, ce « patriotisme municipal », aux jeunes générations.

 

Cependant, avec la dégradation de la situation socio-économique, l’explosion des gangs (il y en a environ 55 à Compton aujourd’hui, sur une superficie d’à peine 26 km²) et l’avénement du Gangsta Rap, les sources de cette fierté ont grandement évolué : il ne s’agit plus aujourd’hui de mettre en avant le côté avant-gardiste de Compton dans le domaine politique, mais de se revendiquer d’une ville considérée comme la Mecque du Gangsta Rap et la capitale américaine des gangs. L’objectif avoué de NWA était de placer Compton sur la carte du rap américain, ce qui a largement été rendu possible par leur succès planétaire. L’association entre Compton et Gangsta Rap a été renforcée quelques années plus tard avec le succès du label Death Row, créé par Suge Knight (membre des Mob Pirus, un gang de Compton), et de sa superstar Tupac Sakur, qui revendiquera Compton à la fin de sa carrière alors qu’il était originaire de New York. Tous les amateurs de rap connaissent Compton, alors que rien ne prédestinait cette ville d’à peine 100 000 habitants à acquérir une telle notoriété. Même 25 ans après la sortie du premier album de NWA, et alors que le Gangsta Rap est quelque peu tombé en désuétude depuis quelques années, la plupart des rappeurs locaux s’enorgueillissent d’être originaires de Compton. C’est notamment le cas de Game (anciennement The Game) ou de Kendrick Lamar. Les représentations autour de Compton sont encore tellement fortes que certains rappeurs n’ayant absolument rien à voir avec la ville revendiquent, dans leur quête de « street credibility », en être issus (Tyga en est le dernier exemple en date).

 

Le Gangsta Rap a souvent été qualifié de « reality rap » (un terme qui sera cependant plutôt utilisé pour désigner le rap produit par des artistes de la côte est comme Kool G Rap ou Boogie Down Production) à cause l’objectif affiché par ses protagonistes de relater la vraie vie des jeunes du « ghetto » (même si Compton n’est pas, sociologiquement parlant, un ghetto). La première moitié des années 1980 avait été marquée par un rap festif, voire clownesque, qui ne correspondait pas à ce qu’une partie des jeunes noirs des quartiers paupérisés souhaitaient entendre. NWA décida donc de produire un rap qui, tant sur la forme que sur le fond, parlait aux jeunes de la rue : il fallait traiter de sujets faisant (supposément) partie du quotidien de la vie dans le « ghetto » (hyperviolence, drogue, sexe, racisme...) en utilisant le parler de la rue. Dans une certaine mesure, le développement du Gangsta Rap a permis à NWA et aux autres artistes de mettre en lumière une réalité jusque là largement ignorée dans le rap : la situation socio-économique catastrophique des villes-centres américaines, les ravages de la drogue et la lucrativité de son trafic, et la violence endémique qui sévissaient dans les quartiers pauvres. La situation était assez catastrophique à Compton (qui avait le taux d’homicide le plus élevé du pays au début des années 1990) et à South Central. Cependant, ils poussèrent ce soucis du détails jusqu’à l’extrême, notamment sur le deuxième album de NWA en offrant une vision sensationnaliste et largement caricaturale de la vie dans ces quartiers. Dans cet album, ils présentaient Compton comme une zone de guerre qu’il comparait au Vietnam, ce qui, en dépit d’un taux de criminalité extrêmement élevé, était très exagéré. NWA, comme la plupart des autres gangsta rappers, n’ont (presque) rien inventé ou romancé dans leurs textes, mais ils se sont focalisés sur les aspects les plus froids et les plus violents de la vie dans ces quartiers, donnant une impression d’hyperviolence constante qui ne correspondait pas à la réalité vécue par la grande majorité des habitants.

 Propos recueillis par AUG. Un grand merci à Yohann Le Moigne.

 


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Dans une deuxième partie de cet entretien, Yohann Le Moigne nous parle des émeutes de 1992, de la géographie du Hip Hop dans la métropole de L.A., de l'évolution de la ville de Compton depuis 1988 et de la place des gangs, en particulier hispaniques.

 

 

Liens

 

Quelques lectures pour aller plus loin

  • Yohann Le Moigne, « Du rôle du gangsta rap dans la construction d’une représentation : le cas de Compton, « ghetto noir » à majorité hispanique », Cycnos, numéro thématique « Ville et violence », Vol. 27, n°1, pp. 25-37, 2011.
  • Yohann Le Moigne, « Territoires de gangs et rivalités « raciales » à Compton, Californie », dans Des frontières indépassables ?, sous la direction de Béatrice Giblin et Frédérick Douzet, Armand Colin, pp. 231-243, 2013. D'autres publications de Yohann Le Moigne.
  • Jeff Chang, Can't Stop, Won't Stop, Une histoire de la génération Hip-Hop, Allia, 2007
  • Pierre Evil, Gangsta-Rap, Flammarion, 2005
  • Sandy Lakdar, Keep It Gangsta! De Compton à Paris, Camion Blanc, 2010
  • West Coast Theory, un documentaire pour  comprendre les raisons du succès de la Côte Ouest. Réalisé par les Français Maxime Giffard et Felix Tissier en 2009. Edité par Agnès B. DVD et Potemkine.

 

 

 

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