Samarra


Tags: rdc

Hommages musicaux aux héros des indépendances africaines.

par blot Email


Il y a un demi-siècle, 18 colonies d'Afrique subsaharienne proclamaient leur indépendance. Cette décolonisation se caractérise par son calme apparent et sa soudaineté. En suivant un fil directeur, la musique, nous vous proposons de revenir sur les années qui mènent aux indépendances (exceptionnellement, nous abandonnons notre prisme musical pour cet article).

 

- La ruée vers les indépendances (1957-1960).

- Les seconde et troisième phases des décolonisations africaines (1961-1990).

- L'Afrique du sud: ultime décolonisation africaine.

- "50 ans d'indépendance africaine: "la fin des colonies."

- "Indépendances africaines 1: l'histoire légitimante".

- "Indépendances africaines 2: les forces de l'émancipation".

- La bande son des inédpendances".

- Le dossier "Samarra en Afrique".

 

****************************************

 

 

Au cours de la période de l'accession aux indépendances, les assassinats de leaders nationalistes charismatiques aboutirent à la constitution d'un panthéon panafricain de héros et martyrs. Ces morts atroces changent en destin les vies de ces hommes, qui souhaitaient tous rompre nettement avec les métropoles.

  Aux yeux de nombreux Africains, des meneurs de la trempe de Um Nyobé, Lumumba, Cabral ou encore Sankara sont autant de héros, eux qui n'hésitèrent pas à aller jusqu'au sacrifice pour faire triompher leurs idées et libérer leurs compatriotes de la tutelle européenne, à l'instar de Lumumba au Congo ou plus tard, dans un autre contexte, du Burkinabé Thomas Sankara. Nous allons nous intéresser à quatre grandes figures des indépendances africaines: le Camerounais Ruben UmNyobé, le Congolais Patrice Emery Lumumba, le Guinée-Bisséen Amilcar Cabral et enfin le Burkinabais Thomas Sankara. Le choix de ce dernier ne saurait surprendre dans une série s'intéressant aux indépendances africaines, dans la mesure où il aspire à mettre un terme à la relation néocoloniale qui unit alors la Haute Volta à la France. Il veut doter son pays d'une véritable indépendance.

Ces hommes ne sont pas des saints. Pas question donc de verser dans l'hagiographie. Mais, ils ne ressemblent pas non plus aux portraits que firent d'eux les propagandes coloniales.

 

Ce martyrologe permet d'identifier quelques points communs chez ces personnages.

* Tous connurent des morts tragiques, fauchant des hommes jeunes au faîte de leurs actions politiques. Lumumba meurt à 36 ans, alors qu'il occupait quelques jours plus tôt encore le poste de premier ministre du Congo. Dirigeant incontesté de l'Union des Populations du Cameroun, Um Nyobé décède à 45 ans. Sankara n'a que 38 ans lors de son assassinat, Amilcar Cabral 49 ans. Leurs assassins s'ingénient tous à les calomnier. Lumumba et Nyobé deviennent l'incarnation du péril communiste en Afrique, tandis que les autorités françaises dénigrent "Sankara l'autocrate", alors qu'elles s'acoquinent ailleurs avec des dictateurs "plus arrangeants". Et comme salir leurs mémoires ne suffit pas, il s'agit en outre de mettre en scène leurs corps ou de faire disparaître leurs restes. Le corps de Lumumba, comme celui de Ben Barka quelques années plus tôt, est dissous dans l'acide; la dépouille de Nyobé photographiée et exposée de longues heures durant.

 

* Tous sont de brillants rhéteurs, capables de subjuguer les foules grâce à leurs discours enflammés (cf: ci-dessous). La dénonciation véhémente du système colonial belge par Lumumba lors des cérémonies d'indépendance du Congo reçoit un accueil enthousiaste de l'auditoire quand le reste de l'assistance grince des dents. Le discours sur la dette prononcé par Sankara devant l'Assemblée générale de l'ONU.

 

* Ils impressionnent par leur courage physique et l'activité inlassable qu'ils déploient pour triompher: Ruben Um Nyobé prend le maquis et mène la guérilla depuis la forêt; Amilcar Cabral dirige l'armée de libération de Guinée Bissau et parvient à prendre possession des trois quarts du territoire guinéen.

 

* Tous aspirent à trancher le noeud goerdien qui unit les ex-colonies à l'ancienne métropole. Pour Sankara, il convient de mettre un terme définitif aux rapports néo-colonialistes (Sankara). Nyobé, Lumumba, Cabral réclament très tôt une indépendance véritable sur les plans politique, éconimique et culturel. Dans cette optique, Cabral, à la fois musicien et poète, place la culture au coeur de son projet.

 

* Dirigeants nationalistes, ils se réclament dans le même temps du programme panafricaniste formulé par NKrumah.  Sankara tente  par exemple de créer un front panafricain contre la dette.

 

Les points communs abondent certes entre ces individus, mais les différences sont légions. Tous s'inscrivent dans un contexte différent. Nyobé engage son combat dès 1948 alors que Sankara n'accède au pouvoir qu'en 1983. Le Camerounais reste fondamentalement un pacifiste quand Cabral combat sans relâche. Intéressons nous désormais plus en détail à ces quatre personnalités.

 

* Lumumba.

 

Originaire de la province du Kasaï, le jeune Lumumba fréquente les cercles culturels de Léopoldville (future Kinshasa). Il se place initialement dans l'orbite du parti libéral belge de tendance modérée. En 1958, il assiste à la conférence des peuples africains d'Accra qui le pousse vers un radicalisme anticolonialiste et panafricain. Les violentes émeutes de janvier 1959 entraînent le départ précipité des Belges. Lumumba dirige désormais le Mouvement national congolais (MNC). Ses talents d'orateur et son charisme l'imposent vite comme un intermédiaire indispensable des pourparlers belgo-congolais. En janvier 1960, il participe activement aux négociations de la Table Ronde de Bruxelles qui déterminent les conditions d'accesion du Congo à l'indépendance. En mai, son parti remporte la victoire aux élections. Le président Joseph Kasavubu le nomme premier ministre du jeune Etat qui célèbre son indépendance le 30 juin. Lors des cérémonies de passation des pouvoirs à Léopoldville, Baudoin, le roi des Belges, exalte la mission "civilisatrice" de la Belgique.

"L'indépendance du Congo constitue l'aboutissement de l'oeuvre conçue par le génie du Roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage et continuée avec persévérance par la Belgique. [...]

Pendant 80 ans, la Belgique a envoyé sur votre sol les meilleurs de ses fils, d'abord pour délivrer le bassin du Congo de l'odieux trafic esclavagiste qui décimait ses populations, ensuite pour rapprocher les unes des autres les ethnies qui, jadis ennemies, s'apprêtent à constituer ensemble le plus grand des États indépendants d'Afrique […] Lorsque Léopold II a entrepris la grande oeuvre qui trouve aujourd'hui son couronnement, il ne s'est pas présenté à vous en conquérant, mais en civilisateur. […] Le Congo a été doté de chemins de fer, de routes, de lignes maritimes et aériennes qui, en mettant vos populations en contact les unes avec les autres, ont favorisé leur unité et ont élargi le pays aux dimensions du monde. [...] Nous sommes heureux d'avoir ainsi donné au Congo, malgré les plus grandes difficultés, les éléments indispensables à l'armature d'un pays en marche sur la voie du développement.
[…] En face du désir unanime de vos populations nous n'avons pas hésité à vous reconnaître dès à présent cette indépendance. C'est à vous, Messieurs, qu'il appartient de démontrer que nous avons eu raison de vous faire confiance."

 

Le nouveau président du Congo, Joseph Kasavubu lui succède à la tribune. Il y remercie Dieu et le roi. C'est alors que Patrice Lumumba prononce son célèbre discours dans lequel il prend le contrepied du roi en présentant le régime de spoliation, d'exploitation et de ségrégation qui sévissait dans le Congo belge.

 

" Congolais et Congolaises, combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux, je vous salue au nom du gouvernement congolais. A vous tous, mes amis qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez. [...]

 

 Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang.

C’est une lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage, qui nous était imposé par la force. Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.

Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres.
Qui oubliera qu’à un noir on disait « Tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « Vous » honorable était réservé aux seuls blancs ? Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine Pour les autres.

Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou, croyances religieuses : exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même. Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs : qu’un noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens, qu’un noir voyageait à même la coque des péniches au pied du blanc dans sa cabine de luxe.

Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au un régime d'une justice d'oppression et d'exploitation! [...]

Ainsi le Congo nouveau que mon gouvernement va créer sera un pays riche, libre et prospère. Je vous demande à tous d'oublier les querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l'étranger. [...]

Notre gouvernement fort, national, populaire, sera le salut de ce pays. J'invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants, à se mettre résolument au travail, en vue de créer une économie nationale prospère qui consacrera notre indépendance économique. Hommage aux combattants de la liberté nationale! Vive l'indépendance et l'unité africaine! Vive le Congo indépendant et souverain!»

 

On s'en doute, ce discours brillant et courageux lui aliène de nombreux soutiens.

 

 

 

Lumumba s'oppose dès l'indépendance aux autre dirigeants congolais tenants de la partition du pays. Très rapidement, deux provinces dont le riche Katanga, font sécession, encouragées par les entrepreneurs belges soucieux de préserver leur mainmise économique et financière sur le Congo. Les rapports entre le président et le premier ministre deviennent exécrables. Lumumba se retrouve isolé et ses marges de manoeuvre très limitées: les forces de l'ordre ne lui obéissent plus et la sécession katangaise plonge un peu plus le pays dans le chaos. Désemparé, il se tourne vers l'ONU qui lui offre une aide timide et vers l'URSS. Il indispose ainsi les Occidentaux, les Américains en particulier, et offre un prétexte à Kasavubu pour le faire arrêter. Le 6 décembre 1960, le chef d'état-major de l'armée de la nouvelle République, le colonel Mobutu, procède à l'arrestation de Lumumba, accusé de collusion avec l'URSS. Il est destitué, placé en résidence surveillé. Il tente de fuir vers Stanleyville au nord-est, une ville tenue par ses partisans. Les soldats de Mobutu le traque à bord d'hélicoptères grâcieusement fourni par la CIA. Capturé le 6 décembre, il est livré à son grand rival, Moïse Tschombé, le dirigeant du Katanga (photo ci-dessous).

 

Il aurait été torturé longuement, fusillé avec un ancien ministre et le président du Sénat le 17 janvier 1961, en présence d'un officier belge. Leurs corps auraient été découpés et dissous dans l'acide. Si de nombreuses zones d'ombre entourent toujours ces assassinats, nous savons désormais que la CIA et la Belgique y furent impliqués. En 2001, la Belgique a d'ailleurs reconnu sa "responsabilité morale.

 

Lumumba est considéré au Congo comme un véritable "héros national" et son nom reste associé aux luttes anticolonialistes africaines. 

 

 

* Thomas Sankara

 

Depuis l’indépendance en 1960, la Haute Volta n’a connu qu’une succession de coups d’Etat, de tentatives de démocratisation avortées sur fond de corruption et de misère économique. Le pays est pauvre et sa population considérée par les pays voisins comme un vivier de main d’œuvre bon marché. C’est dans ce contexte que survient le putsch militaire du 4 août 1983. Thomas Sankara, un officier atypique, accède au pouvoir à 34 ans. Depuis 1981, il a participé à plusieurs gouvernements où il se fait remarquer par ses dénonciations virulentes de la corruption et du néocolonialisme. Ces critiques acerbes entraînent son arrestation en mai 1983. Il sort de prison à l’occasion du soulèvement d’une partie de l’état-major voltaïque.

 

L’accession au pouvoir d’une énième junte militaire en Afrique de l’ouest, voilà qui ne laisse rien augurer de bon. Pourtant très vite, le style politique de Sankara détonne dans le paysage françafricain. A la tête du Conseil national de la Révolution (CNR), il engage d’ambitieuses réformes. Pour en finir avec les errements des régimes précédents, il entame une réduction drastique du train de vie de l’Etat et réprime sévèrement la corruption. La Haute Volta est rebaptisée Burkina Faso, qui signifie le « pays des hommes intègres ». Dans une logique de démocratie participative, des comités de défense de la révolution (CDR), élus, supplantent les chefs traditionnels.

Le CNR multiplie les mesures sociales : campagne de vaccination, cours d’alphabétisation pour les adultes, construction de logements sociaux, d’écoles et d’hôpitaux, campagne de reboisement afin de lutter contre la désertification, interdiction de l’excision.

 

Au plan économique, Sankara dénonce la dépendance du Burkina aux aides alimentaires. Dans cette optique, il entend valoriser les cultures vivrières et industries locales afin d’accéder à l’autonomie alimentaire. "Celui qui vous donne à manger vous dicte ses volontés [...] Ils y en a qui demandent: mais où se trouve l'impérialisme? Regardez dans vos assiettes. Quand vous mangez les grains de mil, de maïs et de riz importés, c'est ça l'impérialisme, n'allez pas plus loin."

Dans ses harangues, Sankara dénonce le modèle consumériste néocolonial. Lors de la conférence internationale sur l’arbre et la forêt, à Paris en 1986, il affirme : « la plus grande difficulté rencontrée est constituée par l’esprit de néo-colonisé qu’il y a dans ce pays. Nous avons été colonisés par un pays, la France, qui nous a donné certaines habitudes. Et pour nous, réussir dans la vie, avoir le bonheur, c’est essayé de vivre comme en France, comme le plus riche des Français. Si bien que les transformations que nous voulons opérer rencontrent des obstacles, des freins. »

 

En politique extérieure, Sankara fustige le FMI et la Banque mondiale et prend pour cible les Etats-Unis, Israël, l’Afrique du sud et la France néocoloniale qui cesse toute aide budgétaire. Le 4 octobre 1984, Sankara s’adresse à la Trente-neuvième session de l’Assemblée générale des Nations Unies, il y prononce un remarquable discours: "Nul ne s’étonnera de nous voir associer l’ex Haute-Volta, aujourd’hui le Burkina Faso, à ce fourre-tout méprisé, le Tiers Monde, que les autres mondes ont inventé au moment des indépendances formelles pour mieux assurer notre aliénation culturelle, économique et politique. Nous voulons nous y insérer sans pour autant justifier cette gigantesque escroquerie de l’Histoire. Encore moins pour accepter d’être "l’arrière monde d’un Occident repu".
Mais pour affirmer la conscience d’appartenir à un ensemble tricontinental et admettre, en tant que non-alignés, et avec la densité de nos convictions, qu’une solidarité spéciale unit ces trois continents d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique dans un même combat contre les mêmes trafiquants politiques, les mêmes exploiteurs économiques. [...]
".

Le CNR remporte quelques succès : les conditions de vie et la situation sanitaire des milieux les plus populaires s’améliorent, tandis que l’autonomie alimentaire progresse. Mais, ces résultats sont obtenus de manière autoritaire. Le régime sankariste restreint les libertés politiques. Syndicats, partis d’opposition sont interdits et l’information sévèrement contrôlée.

 

Les timides progrès économiques peinent à compenser l’absence de libertés et les mécontents se font plus nombreux et viennent grossir les rangs des ennemis de Sankara : les chefferies traditionnelles destituées, les classes moyennes et aisées malmenées, les dirigeants des pays voisins qui craignent une contagion révolutionnaire depuis le Burkina, Jacques Foccart, revenu à la tête de la cellule africaine de l’Elysée…

 

Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara est assassiné. Un coup d’état porte au pouvoir un de ses anciens compagnons, Blaise Compaoré qui impose un régime aux antipodes du précédent. Corruption, népotisme, privatisation ont de nouveau droit de cité.

Aujourd'hui, Sankara est devenu un véritable mythe et certaines de ses idées restent plus que jamais d'actualité (la priorité aux biens publics, le panafricanisme, la recherche d'autonomie alimentaire, matérielle et culturelle, la critique du développement).

 

 

retrouver ce média sur www.ina.fr


 

 

* Ruben Um Nyobe.


De 1955 jusqu'aux années 1960, le Cameroun devient le théâtre d’une guerre coloniale particulièrement cruelle. Dès le lendemain de la seconde guerre mondiale, de violents incidents éclatent à Douala. Le colonat blanc, particulièrement conservateur, n'entend nullement remettre en cause l'ordre établi et repousse les timides réformes avancées  lors de la conférence de Brazzaville.
Les populations indigènes restent marginalisées, totalement écartées des postes de direction.

 

C'est pour lutter contre cet état de fait qu'est créé en 1948 l'Union des Populations du Cameroun (UPC) emmenée par Ruben Um Nyobé. L'UPC, qui gravite dans l'orbite du PCF, s'impose rapidement comme un parti de masse. Nyobé est un personnage intriguant et pétri de contradictions apparentes. Indépendantiste farouche, il n'en reste pas moins pacifiste; éduqué par des missionnaires américains, ce chrétien est tôt attiré par le marxisme.

D’origine modeste, Nyobé exerce différents métiers. Il fait l'école normale. C'est un intellectuel, très grand lecteur, un personnage charismatique qui jouit d'une très grande popularité dans le sud et le sud-ouest du Cameroun ou vivent les ethnies Bassas et Bamileke. Nyobe, appelé aussi Mpodol, le "sauveur", multiplie les pétitions à l'ONU pour réclamer la fin de la tutelle française sur le Cameroun, sans grand succès... A Paris, ces démarches passent très mal et les autorités entendent bien juguler le succès croissant de l'UPC.  Rappelons que la guerre d'Indochine vient d'être perdue et que les affrontements en Algérie s'intensifient. Certes, le Cameroun représente un enjeu beaucoup moins important, mais on redoute néanmoins une contagion révolutionnaire aux autres colonies d'Afrique noire jusque là paisibles.

Nous sommes en outre en pleine guerre froide et l'UPC, proche des communistes, inquiète les autorités coloniales qui surveillent de très près l'organisation avant de l'interdire en 1955. Le parti est déjà passé à la dissidence en déclenchant des émeutes sévèrement réprimées en mai 1955 (à l'issue d'une dizaine de jours d'insurrection, on dénombre une vingtaine de morts). Les arrestations de militants se multiplient et les dirigeants upécistes se cachent. Nyobé a pris le maquis depuis quelques jours et se terre près de son village natal en pays bassa. Sa position reste très fragile. Résolument non-violent, il désapprouve l'insurrection du mois de mai qu'il estime prématurée et milite pour d'autres méthodes telles que le boycott des élections des députés à l'Assemblée territoriale de 1956 (loi cadre-Defferre). 

 

Pour les autorités coloniales, il est hors de question de transmettre le pouvoir à une organisation "crypto-communiste", hostile à l’ancienne métropole. Il est donc nécessaire de placer à la tête du pays indépendant, sinon des hommes de paille, au moins des obligés qui sauront renvoyer l’ascenseur. D’accord pour l’indépendance aux anciennes colonies, mais à condition de pouvoir les contrôler, politiquement et surtout économiquement. En 1956-1958, Pierre Messmer, nommé Haut-Commissaire, engage le pays dans un processus légal d'accession à l'indépendance (sic) avec l'approbation du gouvernement français. L’assemblée élue en 1956 répond aux attentes. Après avoir voté le statut d’état autonome sous tutelle, elle désigne  Henri-Marie M’Bida comme premier ministre, un modéré très anti-UPC, dont le choix a été avalisé par Messmer. En 1958, un jeune fonctionnaire musulman, Amadou Ahidjo devient le nouveau dirigeant, docile, du Cameroun.

 

Carte tirée de l'article de Marc Michel "la guerre oubliée du Cameroun", L'Histoire n°318, mars 2007.

 

Depuis les élections de 1956, l'UPC s'est dotée de strucutres armées en région bassa (CNO) comme en pays Bamiléké (SDNK). Pour les autorités françaises, il est plus que temps de lever l'hypothèque upéciste.

Messmer fait part de son expérience dans un ouvrage publié en 1998 : « les blancs s’en vont, récits de colonisation ». « (…) mon expérience de l’Indochine m’avait appris comment traiter une insurrection communiste. Les combats et les négociations avec le Vietminh m’avaient enseigné deux règles. On ne peut discuter utilement avec des dirigeants communistes que si on est en position de force, politique et militaire. Dans la négociation il faut être net et carré, ne jamais faire dans la dentelle. Face à Um Nyobe, qui tenait déjà le maquis quand j’avais été nommé haut-commissaire, j’avais d’abord mené la politique du containment, en l’empêchant de sortir du pays bassa, sa forteresse et assurant la sécurité des zones sensibles, la voie ferrée et la ville d’Edéa, avec son barrage hydroélectrique et son usine d’aluminium et celle d’Ezequa avec son industrie du bois. J’espérais aussi, à tort j’en conviens, qu’en laissant l’UPC tranquille dans ses forêts, elle condamnerait les élections sans les troubler, se limitant à des consignes d’abstentions qui avaient été d’ailleurs bien suivies lors des élections municipales. Mais puisque l’UPC avait choisi le terrorisme, je devais régir vite et fort. » 

 

 

En décembre 1957, les autorités coloniales décident de créer la "zone de pacification du Cameroun" en Sanaga maritime. Comme en Algérie, les forces armées coloniales procèdent au regroupement forcé  des villages; leur objectif: réduire par la force les maquis de l'UPC (avec si possible l’élimination physique de Ruben Um Nyobe).

 

 

Sans doute trahi par un de ses compagnons de combat, Ruben Um Nyobe est assassiné en septembre 1958 et son corps transporté dans le village le plus proche afin de prouver aux populations que le chef des nationalistes n’est plus. Beaucoup se rendent et abandonnent la lutte armée (photo ci-dessus). Depuis la région Bamiléké, Félix Moumié poursuit néanmoins la lutte à la tête de l'armée de libération du Kamerun (ALNK).

Alors que le pays accède à l'indépendance le 1er janvier 1960, de vastes zones du pays sont entrées en dissidence En vertu des accords de coopération militaire, les soldats fançais secondent activement le régime d'Ahidjo (qui mute rapidement en dictature) pour éradiquer la résistance upéciste qui se prolonge pendant presque dix ans. Les successeurs de Nyobé, Félix Moumié et Ernest Ouandié seront, eux aussi, assassinés. Le conflit franco-camerounais aurait fait  entre 70 000 et 120 000 morts.

 

On le voit, contrairement à une légende tenace, toutes les décolonisations africaines ne se sont pas déroulées pacifiquement et, aujourd'hui encore, malgré les travaux des historiens, cette guerre reste mal connue malgré les efforts inlassables de Mongo Mbeti. Le pouvoir politique français donne, il est vrai le mauvais exemple comme le prouve une phrase prononcée par le premier ministre François Fillon en mai 2009: "Je dénie absolument que des forces françaises aient participé, en quoi que ce soit, à des assassinats au Cameroun. Tout cela, c'est de la pure invention!" Quant à Ruben Um Nyobé, il n'a sans doute jamais existé...

 

 

* Amilcar Cabral.

Amilcar Cabral naît le 12 septembre 1924, à Bafatá, dans l’est de la Guinée-Bissau, de parents cap-verdiens. A l'époque, l'archipel du Cap-Vert et la Guinée Bissau sont sous domination portugaise. Le prénom du bambin en dit déjà long, ses parents ayant été inspirés par Hamilcar, le chef carthaginois (et donc Africain) qui fit trembler l'Empire romain sur ses bases! Au cours des années 1930, la famille regagne le Cap-Vert. L'archipel subit alors des sécheresses récurrentes qui provoquent des famines particulièrement meurtrières (cinquante mille morts entre 1941 et 1948). Cabral entend, à son niveau lutter contre ce fléau, qui n'est pas une fatalité. Il suit donc des études d’ingénieur agronome, à l’université de Lisbonne. Nommé directeur du Centre expérimental agricole de Bissau, il acquiert une connaissance précieuse du pays et de sa structure socioéconomique. Dans le même temps, il s'intéresse au panafricanisme dans le sillage de N'Khrumah notamment et se passionne pour la poésie de Senghor et son concept de négritude. Les autorités coloniales commencent à le trouver gênant et le contraignent à s'exiler en Angola, où il prend contact avec le mouvement nationaliste angolais.

 

 

 

 

En 1956, Cabral fonde à Bissau le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), d'idéologie marxiste. Il tente alors de négocier avec les autorités métropolitaines de plus en plus isolées. En 1963, le PAIGC engage la lutte armée contre les forces d’occupation. Cabral anime avec sang-froid cette guérilla qui débute dans le sud du pays, avec des bases arrières en Guinée-Conakry (il obtient le soutien militaire des soviétiques). L'armée coloniale (près de 20 000 soldats mobilisés) se trouve très vite débordée. Les officiers portugais et leurs troupes ne tardent pas à douter du bien fondé de cet acharnement de la dictature à s'arque bouter sur son empire. Pour Bernard Droz: "Salazar avait fini par ériger l'Empire comme le plus solide rempart de son régime réactionnaire à tel point que, a contrario, anticolonialisme et antisalazarisme avaient fini par se confondre." D'ailleurs, ce sont ces officiers de l'Armée d'Afrique, notamment Antonio de Spinola qui a combattu en Guinée-Bissau, qui finiront par se retourner contre le pouvoir dictatorial du successeur de Salazar, Marcelo Caetano, renversé le 25 avril 1974.

retrouver ce média sur www.ina.fr

 

Sous l’impulsion de Cabral, la guérilla prend un essor rapide. En 1973, le PAIGC contrôle ainsi la majeure partie du pays. En 1972, Cabral remporte un grand succès puisqu'il parvient à organiser l'élection d'une Assemblée nationale. Cette même année, le conseil de sécurité de l'ONU somme le Portugal de mettre un terme à cette guerre coloniale d'un autre âge. Enfin, l'organisation internationale reconnaît l'Etat indépendant de Guinée-Bissau, le 24 septembre 1973. Par les accords d'Alger, la Guinée-Bissau accède à l'indépendance sans drame majeur dès septembre 1974. Mais Cabral n'est plus, puisqu'il se fait tuer le 20 janvier 1973, près de sa résidence à Conakry, par des membres de son parti, avec la connivence des services secrets portugais. 

 

Tout au long de la lutte, Cabral tenta de maintenir soudé son organisation, en s'appuyant sur les milieux populaires . Meneur d'homme très souple préférant la persuasion aux purges, il ne parvint cependant pas à apaiser totalement les tensions entre combattants guinéens et cadres cap-verdiens. L'oeuvre de Cabral n'en reste pas moins conséquente. Pour Augusta Conchiglia, "Cabral laisse une oeuvre théorique remarquable, qui est constamment réévaluée. Sa réflexion sur le rapport entre libération nationale et culture est plus que jamais d’actualité. Contrairement à la tendance dominante à l’époque d’importer mécaniquement les théories marxistes, Cabral a fait une relecture des catégories sociopolitiques du marxisme à la lumière des réalités africaines". Surtout, aux yeux de très nombreux Guinéens, Cabral fait figure de héros national. A l'échelle du continent, il reste aussi un martyr, qui est allé jusqu'au sacrifice pour faire triompher ses idées et libérer ses compatriotes de la tutelle européenne.

 

Les musiciens ne tardèrent pas à rendre hommage à ces grands hommes, comme l'atteste la sélection ci-dessous. A l'applaudimètre, Lumumba semble l'emporter avec des hommages musicaux dans tous les genres musicaux et sur tous les continents (salsa, reggae, dub, rumba). Amilcar Cabral est surtout célébré dans l'Afrique lusophone, mais pas exclusivement comme le prouve les morceaux de l'Orchestra Baobab ou de de Jaliba Kouyaté. Sankara l'incorruptible ne pouvait laisser indifférents le rappeur Akpass (merci Etienne pour la découverte) ou le reggaeman ivoirien Alpha Blondy. Le morceau de Tiken Jah Fakoly dresse une impressionnante liste de "martyrs", dirigeants assassinés, journalistes abattus... Dans le refrain, il prévient: "nous pouvons pardonner, mais jamais oublier".

Dans le même esprit, le chanteur congolais Franklin Boukaka oppose, dans sa chanson « Les immortels », les dirigeants politiques régnants aux grandes figures disparues. Il n'hésite pas à associer l’opposant politique marocain Mehdi Ben Barka, exilé à l’étranger en 1963 et assassiné sur le territoire français en octobre 1965 à Lumumba, Simon Kimbangu, au Che Guevara, à Ruben Um Nyobe ou encore à André Matswa… tous assassinés ou morts au nom d'un idéal. Ses textes, très critiques à l'encontre des autorités congolaises, lui attirent des haines tenaces. En 1972, il est assassiné à la suite lors du coup d’Etat manqué contre le président Marien Ngouabi.

 

 

 

Franklin Boukaka: « Les Immortels »

Africa mobimba e ……………………….(L'Afrique tout entière)
Tokangi maboko e ……………………….(A croisé les bras)
Tozali kotala e ………………………..(Nous observons impuissants)
Bana basili na kokende…………………..(La perte de ses enfants)
(...)

Oh o Mehdi Ben Barka ……………………(Oh ! Mehdi Ben Barka)
Mehdi nzela na yo ya bato nyonso………….(Mehdi, ta voie est celle de toute l'humanité)
Mehdi nzela na yo ya Lumumba……………..(Mehdi, ta voie est celle de Lumumba)
Medhi nzela na yo ya Che Guevara………….(Mehdi, ta voie est celle de Ché Guevara)
Medhi nzela na yo ya Malcom X…………….(Mehdi, ta voie est celle de Malcom X)
Medhi nzela na yo ya Um Nyobe…………….(Mehdi, ta voie est celle de Um Nyobe)
Medhi nzela na yo ya Coulibally…………..(Mehdi, ta voie est celle de Coulibally)
Medhi nzela na yo ya André Matsoua………..(Mehdi, ta voie est celle de André Matswa)
Medhi nzela na yo ya Simon Kimbangu……….(Mehdi, ta voie est celle de Simon Kimbangu)
Medhi nzela na yo ya Albert Luthuli……….(Mehdi, ta voie est celle de Albert Luthuli)

 

 

 

 

 

1. Tiken Jah Fakoly: "les martyrs".

2. Rico Rodrigue: "Lumumba".

3. EC Arinze: "Lumumba calypso".

4. Miriam Makeba: "Lumumba".

5. Spencer Davis Group: "Waltz for Lumumba".

6. Charles Iwegbue and his archibogs"Aya Congo Lumumba".

7 Balla et ses Balladins: "Lumumba".

8 Maravillas de Mali: "Lumumba"

9. Les Cols bleus:" Chant dédié à Lumumba"

10. Yuri Buenventura: "Patrice Lumumba"

11 Tiken Jah Fakoly: "Foly"

12 Apkass: "L'incorruptible est mort"

13 Alpha Blondy: "Sankara".

14 A tribe called Quest: "Steve Biko (stir it up)

15 Tony Lima "Amilcar Cabral"

16 Orchestra Baobab: "Cabral

17 Jaliba Kouyaté: "Amilcar Cabral".

 Une autre petite sélection de morceaux en hommage à Lumumba:

1. Vincent Courtois et Ze Jam Afame: "l'arbre Lumumba".

2. African Jazz: "Vive Patrice Lumumba".

3. Ok Jazz: "Lumumba héros national".

4. Le discours de Lumumba et son contexte.

5. Franco et Ok Jazz: "Liwa ya Emery".

6. E.C Arinze: "Lumumba calypso".

7. Maravillas de Mali: "Lumumba".

8. Miriam Makeba: "Patrice Lumumba". 

 

 

Sources:

- Elikia M'Bokolo: "Afrique noire. histoire et civilisations", Hatier, 2004.

- "Afrique, une histoire sonore1960-2000". Une sélection des archives de RFI et de l'INA présentée par Philippe Sainteny et Elikia M'Bokolo, chez

Frémeaux et Associés.

- Marie Cissako: "Que reste-t-il de Thomas Sankara?, in Offensive n°26, mai 2010.

- Thomas Deltombe: "Cameroun, une guerre inconnue (1955-1971)", in L'Atlas histoire  du Monde diplomatique, octobre 2010.

- Thomas Deltombe: "Cameroun: retour sur une décolonisation sanglante", in Afriscope n° 15, mars-avril 2010.

- Rendez vous avec X (France Inter): "la décolonisation du Cameroun" (deux émissions).

- Bernard Droz: "Histoire des décolonisations", Seuil.

 

Liens:

- Rue 89: "Pierre Messmer, un soldat que le Cameroun n'a pas oublié."

Benda Bilili!

par blot Email

Nous vous avons déjà parlé du Staff Benda Bilili, fantastique groupe congolais composé de 8 Kinois malmenés par l'existence. Depuis une dizaine d'années, ces musiciens animaient les nuits de Kinshasa grâce à leur musique survoltée, savant mélange de rumba zaïroise, de funk et de reggae. La sortie l'année dernière d'un album salué par la critique permit au groupe de tourner un peu partout en Europe. Les prestations du Staff permirent à la formation de sortir de la confidentialité dans laquelle restent malheureusement trop souvent cantonnés de nombreux groupes africains. Or, l'aventure continue avec la sortie d'un film documentaire à la gloire du staff.

 

Ce film sur la misère, pas du tout misérabiliste, narre l'histoire passionnante du groupe autour de la figure du leader Papa Ricky et de Roger, l'enfant des rues de Kinshasa.

Les réalisateurs filment les bonheurs et déboires du groupe entre 2004 et 2009. Cette durée rend l'entreprise passionnante et ce documentaire si singulier. Le spectateur assiste à "l'intronisation du petit Roger, enfant des rues et génie du satongé, cet instrument fabriqué à partir d'une boîte conserve et d'un fil de fer. Au fil des ans, on verra Roger devenir un homme et une star." [cf: Mathilde Blottière dans le n°3165 de Télérama]

 

Le documentaire dresse un portrait en creux du pays. l'histoire du groupe est compté, avec ses bonheurs et ses déboires (nombreux). L'énergie prodigieuse du groupe écarte toute forme de sensiblerie ou de pathos. Belle leçon de courage et de persévérance qui ne saurait surprendre de la part d'un groupe qui chante: "un homme n'est jamais fini / la chance arrive sans prévenir / un jour, c'est sûr, on réussira".

 

La bande annonce:

 

Bonus:

- Le making of du film.

- D'autres extraits ici.

- Lire l'entretien qu'accordent Renaud Barret et Florent de la Tullaye (PDF) à Elisabeth Stoudmann pour Le Courrier.

- La critique de Télérama (bise soeurette) et un entretien filmé avec les deux réalisateurs (au festival de Cannes en 2010).


Enfin pour terminer un morceau interprété sur scène(là où ils sont les meilleurs, même si leur album est excellent).

 

 

 

Les indépendances africaines 3: les pères des indépendances africaines.

par blot Email

Il y a un demi-siècle, 18 colonies d'Afrique subsaharienne proclamaient leur indépendance. Cette décolonisation se caractérise par son calme apparent et sa soudaineté. En suivant un fil directeur, la musique, nous vous proposons de revenir sur les années qui mènent aux indépendances (exceptionnellement, nous abandonnons notre prisme musical pour cet article).

 

- La ruée vers les indépendances (1957-1960).

- Les seconde et troisième phases des décolonisations africaines (1961-1990).

- L'Afrique du sud: ultime décolonisation africaine.

- "50 ans d'indépendance africaine: "la fin des colonies."

- "Indépendances africaines 1: l'histoire légitimante".

- "Indépendances africaines 2: les forces de l'émancipation".

- La bande-son des inédpendances.

- Le dossier "Samarra en Afrique".

 

***

 

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, toute une génération de leaders africains, formés par le syndicalisme ou les universités de la métropole animent et dirigent les nouveaux syndicats et partis politiques africains. Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte d'Ivoire), Modibo Keita (Soudan-Mali), David Dacko (Oubangui), Sékou Touré (Guinée), Ruben Um Nyobé (Cameroun) pour ne citer que les plus célèbres, portent les aspirations nationalistes.

 

Comme le rappelle Marc Michel, "les institutions de l'Union française [...] constituèrent des lieux d'apprentissage pour la classe politique en formation et des espaces de sociabilité pour les futurs dirigeants africains [...] qui purent y nouer des amitiés personnelles et des alliances politiques." La constitution de la IVème République qui fonde l'Union française permet pour la première fois une représentation autochtone (même limitée) et joue donc un rôle non négligeable dans l'affirmation de cette élite politique nouvelle. Les affaires locales se traitent dans des assemblées territoriales: 3 Grands Conseils à Dakar, Brazzaville et Tananarive. Les territoires d'outre-mer envoient en outre des représentants à l'Assemblée de l'Union française, au Conseil de la République et à l'Assemblée nationale (une vingtaine de députés en 1946). Si ces derniers interviennent surtout dans les débats qui portent sur les colonies, leurs votes s'avèrent souvent décisifs en politique intérieure, dans un Parlement où les majorités se font ou se défont à quelques voix près. Neuf d'entre eux sont membres du gouvernement (Senghor, Houphouët, Modibo Keita, Hubert Maga...) à un moment ou à un autre, et trois se succèdent même à la vice-présidence de l'Assemblée nationale.

 

Le président René Coty et Gaston Defferre, alors ministre de la France d'Outre-mer entourés de notables africains, à Paris, le 14 juillet 1956.

 

Néanmoins, les réalisations de l'Union française restent très modestes. Face à un contexte internationale de plus en plus favorable aux mouvements nationalistes, des réformes s'imposent. La loi Cadre-Defferre, adoptée le 23 mars 1956, accorde l'autonomie interne aux territoires d'outre-mer qu'elle dote d'une "personnalité" politique propre, en instituant des exécutifs locaux responsables devant des assemblées législatives locales. Toutefois, la France continue de contrôler les attributs de la souveraineté internationale (monnaie, défense, politique extérieure). Beaucoup d'élus applaudissent à l'esprit nouveau de la réforme. Le problème reste que les Africains sont divisés en gros entre deux tendances. D'un côté les partisans du maintien des fédérations de l'AOF et de l'AEF telles qu'elles existent alors (Senghor ou Sékou Touré notamment). De l'autre, ceux (Houphouët ou encore Léon M'Ba) qui considèrent qu'il faut constituer les territoires en Etats souverains, au risque de précipiter la balkanisation de l'Afrique.

 

Le conflit algérien précipite la chute de la IVème République et met un terme à l'Union française. Lorsqu'il revient au pouvoir en 1958, De Gaulle propose la création d'une Communauté française, au sein de laquelle la France conserverait des prérogatives dans des "domaines réservés" (affaires étrangères notamment). Les populations de l'Union française sont donc appelées à se prononcer lors du référendum instituant la Communauté française. Le oui l'emporte partout, sauf en Guinée qui devient aussitôt indépendante. La Communauté ne durera que quelques mois, jusqu'à l’accession des colonies françaises à l’indépendance. En 1960, quinze Etats africains apparaissent alors, avec 15 chefs d'Etats à leur tête. Ces derniers sont pour la plupart d'anciens parlementaires ayant siégé à l'Assemblée nationale sous les IVème et Vème Républiques.

 Ils s'imposent comme l'incarnation du combat national.

Senghor, Houphouët-Boigny et Youlou, les tous nouveaux présidents sénégalais, ivoirien et congolais lors de la conférence de la Table africaine organisée à Abidjan le 24 octobre 1960.

 

* Des démocraties aux "démocratures".

 

Les présidents du SénégalDans la plupart des nouveaux Etats, la démocratie semble être de mise. Les constitutions garantissent théoriquement la séparation des pouvoirs, la pluralité des opinions, en parallèle avec l'instauration du suffrage universel. Inspirées par l'ancienne puissance coloniale, elles instaurent des régimes parlementaires dans les anciennes colonies britanniques, plutôt semi-présidentielles pour celles de la France où l'exécutif est généralement prépondérant.

 

Or rapidemant, à quelques rares exceptions, une dérive autoritaire balaie les régimes constitutionnels. Dans ces "démocratures", le chef de l'Etat concentre progressivement tous les pouvoirs en minimisant le rôle des corps intermédiaires tels que les Assemblées, nationales, Conseils, ou autres syndicats. Bernard Droz dans son "histoire de la décolonisation" (voir sources) attribue ce phénomène à de "multiples facteurs, pour partie légués par l'ère coloniale, pour une autre liés aux structures ethniques et sociales des pays considérés. L'absence d'une tradition étatique antérieure au sentiment national, la faible cohésion d'Etats pluri-ethniques, ou pluri-religieux ancrés parfois dans un cadre territorial artificiel, l'apprentissage trop bref, voire inexistant ou manipulé, du débat politique, des masses rurales et urbaines peu alphabétisées, coiffées par une bourgeoisie avide de conquérir les places, sont autant d'éléments d'explications."

 

Le présidentialisme renforcé s'impose dans de nombreux Etats et s'incarne dans un leader charismatique qui s'identifie à la conquête de l'indépendance. Cette personnalisation du pouvoir s'accompagne de l'instauration du parti unique; ce qui contribue à vider de toute signification des consultations électorales qui aboutissent à légitimer ce qu'il faut désormais appeler des dictatures. Pour justifier l'instauration du monopartisme, les dirigeants avancent l'idée qu'il est le creuset de la cohésion nationale indispensable au décollage économique. Les nouveaux dirigeants s'appuient généralement sur une administration pléthorique, souvent recrutée dans l'entourage directe du "président" ou sur une base ethnique. La corruption et le népotisme sont érigés en mode de gouvernement dans plusieurs pays. Face à l'instabilité ou aux errements du pouvoir civil, l'armée s'impose souvent comme recours possible.

 

Des éléments internes (évoqués plus haut), mais aussi externes, expliquent cette tendance à l'accaparement du pouvoir par un chef et son clan.

 

* Le rôle de l'ancienne métropole (l'exemple français).

 

Certains pères des nations africaines bénéficièrent du soutien indéfectible de l'ancienne métropole soucieuse de maintenir ses intérêts. Dans cette optique, la France soutient les chefs d'Etat qui coopèrent et n'hésite pas à appuyer les régimes qui risquent d'être renversés par la rue ou des putschs. Le Gabonais Léon MBa est ainsi ramené au pouvoir par les paras français après un putsch en 1964. Le falot Ahidjo bénéficie de l'appui logistique de l'armée française pour venir à bout de la guérilla révolutionnaire menée par l'UPC. A contrario, elle écarte ou tente de se débarrasser des dirigeants "gênants". Exemple: au Togo, Sylvanus Olympio semble vouloir s'émanciper du giron français. Il met en cause le franc CFA et se rapprochent du bloc de l'est. Il est assassiné en 1963 avec la complicité des services secrets à Lomé au Togo).

 

L’un des maîtres d’oeuvre de cette stratégie fut Jacques Foccart, secrétaire général pour les affaires africaines et malgaches à l’Elysée auprès du général de Gaulle, puis de Pompidou, et encore en 1986-1988, lors de la première cohabitation. Influent grâce à un réseau d’informateurs, il préconise l’intervention française pour soutenir les chefs d’Etat africains "amis" au pouvoir, même si il s'agit de dictateurs cruels.

 Dans cette optique, en vertu des accords militaires passés lors des indépendances, la France intervient à de nombreuses reprises dans des pays africains depuis les années 1960 (Sénégal pour le maintien au pouvoir de Senghor, au Gabon pour éviter les renversement de Mba, puis Bongo, au Cameroun en soutien à Ahidjo). D'autre part, la présence de nombreux conseillers techniques français dans l'entourage direct des présidents africains, même longtemps après l'obtention des indépendances, font douter plus d'un observateur de la réelle souveraineté de ces Etats.

De ce point de vue là, la France a joué un rôle contre la démocratie dans certains pays, en permettant le maintien au pouvoir d'autocrates redoutables.

 

 

* Le contexte de guerre froide a joué également un rôle dans la perpétuation au pouvoir de dirigeants qui savent parfaitement jouer des logiques de la bipolarisation du monde. Mobutu par exemple devient un expert en ce domaine. Lorsque les alliés occidentaux renâclent à lui fournir les subsides nécessaires à éponger la dette zaïroise (qui correspondait assez bizarrement à sa fortune personnelle...), il menace de se tourner vers le bloc socialiste. Si la plupart des anciennes colonies de la France intègrent le camp occidental, certaines se rapprochent du bloc de l'est: la Guinée dès 1958, puis le Congo Brazzaville ou encore la République populaire du Bénin de Kérékou.

 Dans le cadre de la bipolarisation du monde, les Etats doivent choisir leur camp. Le spectre communiste incite les démocraties occidentales à fermer les yeux sur le caractère dictatorial des pays amis tant qu'ils ne remettent pas en cause leurs intérêts (République centrafricaine sous Bokassa, Mobutu au Zaïre). Ne nous méprenons pas: ces facteurs externes ne sauraient minimiser les responsablités des dirigeants africains dont on a déjà vu qu'ils savaient parfaitement tirer profit du contexte international (à l'instar de Mobutu). 

 

 

* Personnalisation du pouvoir et culte de la personnalité.

 

La tendance à la personnalisation des pouvoirs justifie l'usage d'une propagande qui aboutit très souvent à l'instauration d'un véritable culte de la personnalité. Les qualités attribuées aux dirigeants sont mises en exergue. Des surnoms symboliques permettent d'exprimer les vertus des nouveaux "stratèges" ou "guides éclairés". Ainsi Kwamé NKrumah n'est rien moins qu'Osaqyefo (le général victorieux), Katamanko (l'infaillible), Kukudurini (l'indomptable), Lasapieko (l'homme de parole), Oyeadieye (l'homme d'action), Nugeno (l'invincible), Asondwehene (le pacificateur). Au Congo (futur Zaïre), lors des cérémonies officielles, on vante les mérites de Mobutu, à la fois "rédempteur", "guide", "pacificateur", "bâtisseur", "créateur", timonier", "pharaon moderne" ou encore "guide clairvoyant". Au Kenya, la vive résistance à la colonisation menée par Kenyatta de 1951 à 1962, vaut à ce dernier le surnom de "javelot flamboyant" (Burning spear). Puis, en tant que président de l'Etat indépendant jusqu'à sa mort en 1978, il devient le Mzee (l'Ancien), l'homme d'expérience, sage et lucide, capable de dispenser un enseignement. Le président de la Tanzanie, Julius Nyerere, soucieux de transformer les mentalités, préfère le titre de Mwalimu (professeur, maître). L'inamovible Félix Houphouët-Boigny, qui préside aux destinées de la Côte d'Ivoire de l'indépendance en 1960 jusqu'à sa mort en 1993, sera tour à tour le "magicien invincible", puis le "bélier, défenseur du peuple" (Boigny), enfin le "vieux", dépositaire de la conscience morale et politique, figure paternelle rassurante. Dans les régimes qui se réclament du socialisme, les qualificatifs insistent sur l'aspect révolutionnaire. Sékou Touré devient ainsi le "Combattant suprême de la Révolution" ou encore le "grand stratège".
Le culte de la personnalité atteint des sommets au Ghana. Kwamé NKrumah s'appuie ainsi sur des mouvements de jeunesse à l'instar des Jeunes Pionniers, qui rassemblent des milliers d'enfants au début des années 1960. Encadrés par des moniteurs formés en URSS ou en RDA, les Pionniers louent les mérites personnel du dr NKrumah dans la version de l'hymne national pour les Jeunes pionniers:

 

Ghana debout!

Intrépide, défends les droits de l'Afrique

Belles femmes de notre Ghana

célébrez la toute-puissance morale de Kwame NKrumah

la liberté et la justice

pour l'amour et l'unité de notre pays

nous vivrons et mourrons pour toi, ô Mère Patrie"

 

Personnification symbolique des nations indépendantes, l'autoritarisme qu'impose certains leaders leur aliène de nombreux soutiens. Ainsi, le Togolais Sylvanus Olympio, NKrumah au Ghana ou le Malien Modibo Keita trouvent peu de défenseurs lors des coups d'état militaires qui les renversent respectivement en 1963, en 1966 et 1968.

 

La tendance à la personnalisation des pouvoirs n'est pas générale et les bilans contrastés ou ambivalents. Et l'opprobre justifiée qui recouvre le souvenir d'un Mobutu ne saurait être généralisée. De nombreux dirigeants réussirent ainsi à se maintenir au pouvoir de longues années en conservant une grande popularitéà l'instar de Houphouët-Boigny, Kenneth Kaunda en Zambie, Julius Nyerere en Tanzanie, Jomo Kenyatta au Kenya ou encore Leopold Sedar Senghor, premier président de la République du Sénégal en 1960, qui quitte volontairement le pouvoir en 1980. Aussi , afin d'éviter toute généralisation simplificatrice, mieux vaut passer au cas par cas.

 


Les pères des nations africaines.

Les musiciens, avec une plus ou moins grande spontanéité, rendent hommages aux leaders africains. Ces derniers comprennent très tôt tout l'intérêt qu'ils peuvent tirer des chansons, directement accessibles au plus grand nombre. Les titres qui louent les mérites des dirigeants se multiplient, notamment en Guinée ou au Mali où les dirigeants développent une intense politique culturelle, censée valoriser le riche patrimoine musical mandingue.

 

Les pères des indépances retenus ci-dessous peuvent parfois surprendre. Amilcar Cabral meurt par exemple avant l'accession de la Guinée-Bissau à l'indépendance. Pour autant, c'est lui qui dirige la longue guérilla qui y mène et reste dans le coeur de la population le héros national.

 

 

e" value="http://8tracks.com/mixes/107065/player_v2">

 

* Kwame NKrumah. [chanson: E.T. Mensah and his tempos: "Kwame Nkrumah"].

 

Dans la colonie britannique de Gold Coast, la vie politique se développe véritablement au lendemain de la guerre. En 1949, le docteur Kwame NKrumah fonde le Parti de la Convention du Peuple. Il lance en 1950, une "campagne d'action positive"(désobéissance civile,boycott, grèves). Son emprisonnement par les autorités coloniales contribue à accroître sa popularité et il devient vite le héros national. Face à l'agitation provoquée par cette arrestation, les autorités s'empressent de le relâcher. Il devient premier ministre à la suite de la victoire de son parti aux élections législatives de 1951. Les négociations avec les colons se poursuivent et aboutissent à l'indépendance le 6 mars 1957. La Gold Coast devient la première colonie d'Afrique sub-saharienne à accéder à l'indépendance.

 

Nkrumah est en outre le champion du panafricanisme. Son ouvrage L'Afrique doit s'unir (1963) devient le bréviaire de tous les tenants des "Etats-Unis d'Afrique". L'auteur y écrivait ainsi: "La survivance de l'Afrique libre, les progrès de son indépendance et l'avance vers l'avenir radieux auquel tendent nos espoirs et nos efforts, tout cela dépend de l'unité politique. (...) Tel est le défi que la destinée a jeté aux dirigeants de l'Afrique. C'est à nous de saisir cette occasion magnifique de prouver que le génie du peuple africain peut triompher des tendances séparatistes pour devenir une nation souveraine, en constituant bientôt, pour la plus grande gloire et prospérité de son pays, les Etats-Unis d'Afrique." Mais, dans le contexte de la guerre froide, ces espoirs seront rapidement déçus et les égoïsmes nationaux empêchent l'intégration régionale.

 

 

En politique intérieure, NKrumah n'aura pas beaucoup plus de succès. Dès son accession au pouvoir, il lutte contre le néocolonialisme et engage le pays dans la voie socialiste tout en instaurant un régime autoritaire avec l'instauration du parti unique en 1964. Il impose le culte de la personnalité et s'autoproclame l'Osaqyefo, le Rédempteur. Sa politique économique incohérente n'assure pas le développement économique du Ghana, pourtant potentiellement très riche. Il est renversé par un coup d'état en 1966, alors qu'il se trouve en voyage en Chine. Réfugié dans la Guinée de Sékou Touré, il décède en 1972, à Bucarest.

 

 

* Sékou Touré. (chanson: S.E. Rogie: "Sekou Touré" dans un français pour le moins hésitant.).

 

L'ascension politique d'Ahmed Sékou Touré reste tout à fait exceptionnelle. Simple receveur à la poste de Conakry en 1946, il fonde alors le Syndicat des Postes et des Télécommunications, le premier syndicat de Guinée. Cinq ans après, il dirige le Parti Démocratique Guinéen (PDG). Dix ans plus tard, devenu maire de Conakry, il représente la Guinée à l'Assemblée nationale française. En 1956, la mise en place de la loi cadre-Defferre irrite le leader guinéen qui regrette la suppression des cadres fédéraux de l'AOF et de l'AEF au profit de territoires dotés de capitales. Tout comme Senghor, il redoute une "balkanisation" de l'Afrique. De retour au pouvoir en 1958, de Gaulle propose la création d'une Communauté française, au sein de laquelle la France conserverait des prérogatives dans des "domaines réservés" (affaires étrangères notamment). Aussi, du 20 au 29 août, le général de Gaulle effectue une tournée dans plusieurs capitales africaines afin de présenter aux populations son projet.

 

Sékou Touré souhaite accélérer le processus d'accession à l'indépendance (dont le projet de constitution ne souffle mot) Le 25 août 1958, lors d'un discours tenu dans la mairie de Conakry, il lance à de Gaulle le cinglant: "Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l'opulence dans l'esclavage". La Guinée est le seul pays à rejeter massivement la proposition de de Gaulle lors du référendum. Ce choix entraîne la rupture immédiate avec la métropole. La Guinée accède à l'indépendance le 2 octobre 1958, tandis que Sékou Touré s'autodésigne premier président du pays. Le général de Gaulle, outré par le ton du discours du 25 août, suspend immédiatement toute aide à la Guinée et démantèle les infrastructures existantes. Désormais, les relations entre la Guinée et son ancienne métropole seront particulièrement ombrageuses. L'orientation socialiste du régime guinéen creuse encore le fossé. Avec le Ghana , elle devient le chef de file des pays africains "progressistes". En novembre 1958, NKrumah et Touré tentent de bâtir l'Union Ghana-Guinée, susceptible d'entraîner un bouleversement des frontières coloniales et des zones d'influences européennes. Le pays devient aussi un foyer d'accueil pour les révolutionnaires africains en lutte contre la domination coloniale (notamment l'UPC camerounais). Mais, si Touré s'impose en tant que modèle pour les plus radicaux, il fait figure d'épouvantail pour les autres dirigeants de la Communauté française.

 

En politique intérieure, le nouveau chef de l'Etat guinéen instaure un régime très dur. Il fustige à longueur de discours "l'impérialisme, le colonialisme et le néo-colonialisme" et réprime toute forme d'opposition. La terreur policière est encore aggravée par les nombreuses tentatives de coups d'états dont le régime fait l'objet (17 au total durant toute la période Touré). Désormais, le dictateur vit dans la hantise du putsch et sombre dans la paranoïa, qui le conduit à massacrer tous ces rivaux potentiels. Il n'hésite pas à faire fusiller la quasi-totalité de son gouvernement en 1964. Par exemple, le fondateur des Ballets africains et ex-ministre de l'intérieur, Keita Fodéba, est jeté en prison en 1969, où il décède (sans doute des suites de tortures). Le coup d'Etat manqué d'exilés guinéens du 22 novembre 1970, appuyé par les Portugais, plonge le pays dans la terreur, marquée par des arrestations et exécutions en série. Cette date devient d'ailleurs symbolique. Des centaines de milliers de Guinéens fuient alors le pays. Des milliers d'opposants meurent sous la torture dans les sinistres geôles du camp Boiro. On estime que le Président Ahmed Sékou Touré s’est rendu coupable de la mort ou de la disparition de quelque 50 000 personnes. En 1984, à la mort de Touré, le colonel Lansana Conté s'empare du pouvoir, utilisant à nouveau la violence et la contrainte.

 

* Félix Houphouët-Boigny (chansons: Alpha Blondy: "Jah Houphouët" et Moussa Doumbia: "Houphouët Boigny" sur le lecteur 8 tracks seulement).

 

Originaire du village de Yamoussoukro, au centre de la Côte d'Ivoire, Félix Houphouët-Boigny devient médecin. Il représente un courant modéré du nationalisme. Il créé en 1946 le Rassemblement démocratique Africain (RDA, associé à l'UDSR, le parti de Mitterrand).

Félix Houphouët-Boigny est élu député à la première Assemblée constituante française, en 1945. Il est même à plusieurs reprises ministre dans des gouvernements français.

27 novembre 1960, Félix Houphouët-Boigny est élu Président de la République. Il est réélu à six reprises en 1965, 1970, 1975, 1980, 1985 et 1990. A la tête de son parti unique qu'il tient d'une main de fer, et dont il évince ses rivaux, le parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), il préside aux destinées de la Côte d'Ivoire pendant 33 ans. Tout au long de son "règne", il maintient des liens étroits avec l'ancienne puissance coloniale (signature d'accords de défense, accords d'assistance militaire...) et s'oppose aux thèses fédéralistes de Senghor (projet de fédération malienne). Pour Bernard Droz, il "est le principal artisan, avec le général de Gaulle, des indépendances "balkanisées", de 1960".

 

Le pays connaît dans les années 1960-1970 une exceptionnelle réussite économique fondée sur le café et le cacao. Le pays connaît alors une grande avance sur ses voisins : taux de scolarisation élevé, réseau routier dense, politique sociale redistributrice... Cette prospérité attire. Mais l'effondrement des cours du cacao en 1978 met un terme au "miracle ivoirien". De nombreuses tensions apparaissent alors dans le pays.

Au bout du compte, il semble juste de tirer un bilan contrasté de la très longue présidence d'Houphouët-Boigny. Incontestablement, le régime était et resta autoritaire jusqu'au bout. Le décollage économique du pays ne fut pas durable. La corruption et le népotisme régnèrent. Néanmoins, l'aménagement du territoire ivoirien, en terme d'infrastructures de transports notamment, reste sans équivalent en Afrique de l'ouest. Le pays connut, certes dans un cadre autoritaire, une grande stabilité politique, qui contraste avec l'anarchie actuelle du pays, déchiré par les débats sur l'ivoirité.

 

* Léopold Sédar Senghor (discours lors de l'accession du Sénégal à l'indépendance).

Senghor lors de l'inauguration du premier festival mondial des arts nègres à Dakar, en 1966.

 

 

Léopold Sédar Senghor naît dans une famille de commerçants aisés et mène de brillantes études. Agrégé de grammaire en 1935, il théorise ave Césaire le concept de "négritude" et développe en parallèle une oeuvre poétique remarquable. Au lendemain de la guerre, il s'engage en politique aux côtés de la SFIO, avant d'animer en 1948 à la Chambre des députés le groupe des Indépendants d'outre-mer, rival du puissant RDA de Houphouët-Boigny. Il accuse ce dernier de vouloir "balkaniser" l'Afrique française et milite au contraire en faveur de vastes entités fédérales. La loi cadre-Defferre, en partie élaborée par Houphouët, ruine ses espoirs de fédération de l'Afrique de l'ouest. En janvier 1959, il annonce la création de la fédération du Mali (en référence à l'illustre empire du Mali du XIIIe-XVe siècles. Deux mois plus tard seulement, la Haute-Volta et le Dahomey se retirent de la fédération. Des querelles personnelles précipitent la ruine du projet, qui ne réunit alors plus que le Soudan et le Sénégal. Le 20 août 1960, Senghor proclame l'indépendance du Sénégal qui quitte la fédération. Le Soudan accède à l'indépendance le 22 septembre sous le nom de Mali. Le 5 décembre, Senghor est élu président du Sénégal. Les institutions, en grande partie calquées sur celles de la Vème République, confère un large pouvoir au président, épaulé par un chef de gouvernement, en l'occurence Mamadou Dia. Marqué nettement à gauche, Dia se consacre avec beaucoup de compétences aux questions politiques. Il mène une rude bataille contre la corruption et s'attire alors les foudres des milieux d'affaires français et sénégalais. Senghor, qui entend conserver des relations étroites et cordiales avec l'ancienne métropole,  condamne son second à la prison à vie en 1962, pour une prétendue tentative de coup d'état. On assiste alors à une personnalisation du pouvoir. Le président parvient à "récupérer" de nombreux opposants auxquels il propose des postes importants (d'autres dirigeants useront de ce stratagème, notamment Houphouët-Boigny). Senghor semble alors de plus en plus coupé des préoccupations de ses concitoyens. Face aux mécontentements, il a la lucidité de démocratiser la vie politique, tout en instaurant une véritable liberté de la presse... La libération de Mamadou Dia illustre cette tendance. 

A la surprise générale, après avoir dirigé pendant vingt ans le Sénégal. Il annonce sa démission le 31 décembre 1980, à la surprise générale. Défenseur acharné de la francophonie, il est élu à l'Académie française en 1983. Par sa stature, Senghor est parvenu à faire du pays une démocratie (quelque peu malmenée actuellement à en croire nombre d'observateurs).

 

* Modibo Keita. [chanson: African Jazz: "Matanga ya Modibo"]

 Modibo Keita et John F. Kennedy en 1961.

 

Ce syndicaliste passé par l'école normale William Ponty, remporte les élections de 1959 à la tête de son Union soudanaise. Après l'échec de la fédération du Mali, il prend la tête du Mali et se rapproche de la Guinée de Sékou Touré. Il lance une campagne de nationalisations et de collectivisation. Rapidement les dissensions s'accentuent avec l'ancienne métropole. Les bases militaires françaises sont évacuées, un franc malien est créé. En politique intérieure, le plan quinquennal échoue et la multiplication des équipements luxueux improductifs grèvent le budget de l'Etat. Si Modibo Keita cultive son image de marque de sage, son autoritarisme heurte de nombreux Maliens qui lui reprochent en outre sa politique puritaine. En 1968, il est renversé par un coup d'état dirigé par le lieutenant Moussa Traoré.

 

* Fulbert Youlou. [chanson des Bantous de la Capitale: "Tokumisa Congo"]

 Le premier gouvernement congolais en 1960.

 

Au Congo Brazzaville (ancien membre de l'AEF), une rivalité traditionnelle oppose les M'Bochis du Nord aux Kongos et Laris du Sud. A la suite du référendum de 1958, Fulbert Youlou devient chef du gouvernement dans le cadre d'une véritable guerre civile. Il parvient à se faire élire président en 1961. Plutôt favorable aux thèses panafricaines, Youlou rencontre rapidement de vives résistances dans son pays. Il faut dire que sa personnalité dérange. Cet abbé arbore des soutanes Dior et collectionne les conquêtes féminines. Il gouverne de manière très autoritaire et se met à dos les étudiants ainsi que l'opposition politique. Les dépenses du nouvel Etat explosent ce qui conduit Youlou à réduire le traitement des fonctionnaires. A la mi-août 1963, une révolte populaire chasse l'abbé du pouvoir (il se réfugie en Espagne).

 

* Léon Mba. [chanson: Franco et le TPOK Jazz: "Président Léon M'Ba"]

 Léon Mba à droite et Albert Bongo.

 

Le premier chef d'Etat du pays est Léon Mba. Il obtient le soutien du général de Gaulle et de Foccart (le monsieur Afrique du général). Il faut dire que Mba a tout pour rassurer. Depuis plusieurs années, il militait en effet pour que le Gabon soit transformé en un département français et pour qu'un drapeau tricolore figure dans un angle du drapeau gabonais! Entre temps, Albert-Bernard Bongo intègre le ministère des affaires étrangères, où il se fait repérer par le président gabonais.

En 1962, à 27 ans, Bongo devient son directeur de cabinet. Or, très vite, le président se transforme en autocrate et l'armée le renverse le 17 février 1964 à la faveur d'un coup d'état. Les troupes françaises interviennent aussitôt afin de rétablir le fidèle Mba dans ses fonctions. Mais malade (il a un cancer), il tente de se trouver un dauphin potentiel. Bongo semble l'homme de la situation. Après un entretien test avec de Gaulle, il est adoubé comme successeur désigné. En 1966, il devient vice-président et le successeur constitutionnel. Il accède donc à la présidence de la République gabonaise à la mort de Mba en 1967.

 

* Patrice Lumumba. [chansons: African Jazz: "Vive Patrice Lumumba" et De piano: "Gouvernement ya Congo". Le chanteur énumère ici les membres du gouvernement congolais]

 Patrice Emery Lumumba lors de son arrestation.

 

Originaire de la province du Kasaï, le jeune Lumumba fréquente les cercles culturels de Léopoldville (future Kinshasa). Dans son ouvrage "Congo, terre d'avenir" qu'il écrit en 1956, il se place dans l'orbite du parti libéral belge de tendance modérée. A partir de 1958, il infléchit son discours et participe à la formation du Mouvement national congolais (MNC). Cette même année, il assiste à la conférence des peuples africains d'Accra qui le pousse vers un radicalisme anticolonialiste et panafricain. Ses talents d'orateur et son charisme l'imposent vite comme un intermédiaire indispensable dans le contexte de la décolonisation du Congo. En 1960, il participe activement aux négociations de la Table Ronde de Bruxelles qui aboutissent à l'indépendance du Congo. En mai 1960, son parti remporte la victoire aux élections. D'emblée, il s'oppose aux autre dirigeants congolais tenants de la partition du pays. Il devient le premier ministre du président Kasavubu. Lors des célébrations de l'indépendance du Congo, le 30 juin 1960, en présence du roi des Belges, Lumumba se lance dans un discours courageux dans lequel il rappelle en effet les dégâts provoqués par le colonialisme. Il se créé à cette occasion de nombreuses inimitiés.

 

Les rapports se tendent très vite entre Kasavubu et Lumumba. Le pays a très peu de cadres formés. Les forces de l'ordre ne lui obéissent plus et la rébellion sécessioniste du Katanga plongent le pays dans une période de chaos. Isolé et sans marge de manoeuvre,le premier ministre en appelle à l'ONU, en vain. Il se tourne alors vers l'URSS. Les puissances occidentales, Belges et Américains notamment, voient donc en lui un communiste. Dans le contexte de la guerre froide, cela n'est pas bon pour Lumumba. Il est destitué, placé en résidence surveillé. Il tente de fuir vers Stanleyville au nord-est, une ville tenue par ses partisans. Il est trahi par son chef d'état-major, Mobutu. Le 3 décembre, ce dernier lance à la radio: "Au nom de l'armée nationale, je peux vous dire que monsieur Lumumba est un homme fini. La chasse à l'homme est ouverte. Les soldats de Mobutu traque l'ancien premier ministre à bord d'hélicoptère grâcieusement fourni par la CIA. Capturé le 3 décembre, il est livré à son grand rival, Moïse Tschombé, le dirigeant du Katanga, qui le fait assassiner en janvier 1961. Le corps de Lumumba et de ses partisans sont déterrés et leurs corps plongés dans de l'acide sulfurique, fourni par l'union minière du Katanga, toujours aux mains de belges.

Lumumba est considéré au Congo comme le premier comme un véritable "héros national" et son nom reste associé aux luttes anticolonialistes africaines. Le courage et l'assassinat de Lumumba l'ont placé au panthéon des martyrs de l'Afrique

 

* Mobutu Sese Seko. [chanson: Verckys et l'orchestre Vévé: "Mobutu 10 ans"]

 

Mobutu Sese Seko organise son coup d'Etat militaire, le 24 novembre 1965, renversant le président Joseph Kasavubu. Il détient désormais seul le pouvoir. Il impose progressivement sa dictature. C'est le début du "règne du Maréchal" (dont nous parle Etienne Augris sur L'Histgeobox). Cette dictature repose sur l'autorité incontestée du chef qui s'appuie sur un parti unique ( le mouvement populaire de la révolution). Evidemment, les libertés essentielles sont bafouées, notamment la liberté d'expression. L'embrigadement de la population se fait par l'intermédiaire du MOPAP (mobilisation, propagande et animation politique) ou par la surveillance des Congolais.

Mobutu engage le pays dans la voie de la Zaïrianisation qu'il présente comme une révolution culturelle. Il entend débarasser le Congo des stigmates de la colonisation. Le pays prend ainsi le nom de Zaïre. Les toponymes d'origine coloniale sont supprimés. Ainsi Léopoldville devient Kinshasa. Lui même abandonne son nom de naissance, Joseph Désiré Mobutu, et se fait appeler Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga ("le guerrier qui va de victoire en victoire sans que personne ne puisse l'arrêter"). Les costumes à l'occidental (« abacost » - contraction de « à bas le costume ») sont bannis au profit de tenues traditionnelles africaines ou de vestes à col Mao. Le franc congolais est remplacé par le zaïre (le zaïre vaut alors deux dollars!!).

Mobutu protège les artistes et les financent. Ces derniers chantent alors les louanges du chef suprême lors des cérémonies officielles et des déplacements du dictateur dans tout le pays. On vante les mérites du "rédempteur", du "guide", du "pacificateur", du "bâtisseur", du "créateur", du timonier", du "pharaon moderne", du "guide clairvoyant". Les slogans du parti unique se retrouvent dans les chansons. La Mopap (l'organisation chargée de la propagande) met en valeur tous les thuriféraires du régime via la radio (Voix du Zaïre) et la télévision nationale. Ainsi, beaucoup de chanteurs et musiciens se mettent au pas. Il faut dire à leur décharge que les dix premières années de règne de Mobutu se caractérisent par une forte croissance économique, qui tend à masquer l'absence de libertés.

 

* Julius Nyerere. [chanson: Salum Abdallah & Cuban Marimba: "Tulime mashimba"]

 Julius Nyerere (à gauche) et Kwame Nkrumah.

 

Intellectuel brillant, Julius Nyerere obtient un diplôme d'histoire à l'université d'Edimbourg en 1952. Il s'attache à construire au Tanganyika une conscience nationale transcendant les clivages hérités de la colonisation en fondant la Tanganyika African National Union (TANU). Il adopte une stratégie légaliste et rassure les Britanniques par sa modération. Le charismatique leader devient président de la République en 1962 après la proclamation de l'indépendance. Le nouvel État s'unit en 1964 au Zanzibar pour former la Tanzanie, membre du Commonwealth. Nyerere se retire volontairement du pouvoir en 1985 après avoir tenté d'instaurer un "socialisme à l'africaine" fondé sur l'autosuffisance, la propriété collective, la tolérance et la solidarité. Salum Abdallah vante dans sa chanson les mérites de cette politique: "Nous te remercions Tanzanie pour ton économie socialiste / en travaillant tous ensemble nous prospérerons / notre professeur Nyerere invite tous les compatriotes à se serrer les coudes / travaillons ensemble sans paresse, redoublons d'efforts pour cultiver la brousse / cultivons les champs pour le bien être économique de la Tanzanie".

Le bilan de ses années au pouvoir s'avère contrasté. La corruption et le recours occasionnel à la force doivent être mis en balance avec le rejet de toute forme de racisme.

 

* Jomo Kenyatta. [chanson: Oliver de Coque and his expo 79: "Jomo Kenyatta"]

Elève des Missions né en pays Kikuyu vers 1893, Jomo Kenyatta devient employé municipal à Nairobi et milite à la Kikuyu Central Association, une formation africaine anticolonialiste. Ses séjours à Londres et Moscou contribuent à sa formation politique.

Panafricaniste convaincu, il participe au congrès de Manchester en 1945. Au lendemain de la guerre, il intègre la Kenya African Union dont il prend la direction en 1947. Le slogan “un homme, un vote” entend remettre en cause les profondes inégalités liées à la colonisation. Au sein du KAU, une minorité (composée surtout de Kikuyus) opte pour une action plus radicale. Ce mouvement Mau-Mau, une société secrète traditionnelle dont les membres prêtent serment, mettent au point des techniques de guérillas efficaces. En 1952, les autorités coloniales proclament l'état d'urgence et condamnent Kenyatta à sept ans de prison, au prétexte qu'il serait l'instigateur de la révolte (pourtant, ce dernier dénonce les violences perpétrées par les Mau-Mau). Les Britanniques utilisent toute une gamme de techniques pour vaincre les opposants: envoi de troupes; utilisation de blindés et de l'artillerie, bombardement des camps ennemis, déplacement des populations villageoises suspectées d'aider les Mau-Mau afin. Face à la dureté de la répression, l'insurrection s'affaiblit avant de prendre fin en 1956.

 

L'Etat d'urgence levé en 1960 s'accompagne de concessions de la part des Britanniques: quelques ouvertures sur le plan économique et démocratique afin de répondre en partie aux revendications de la majorité noire. Les colons blancs doivent par exemple accepter le droit de propriété des Africains de toutes ethnies sur les hautes terres en 1959. Les Britanniques autorisent progressivement la formation de partis politiques. Aussi, lors des élections législatives de 1961, la KANU (Union nationale africaine du Kenya) s'affirme. Libéré en 1960, Kenyatta s'impose comme l'incarnation du combat national, ce qui lui permet de conduire les négociations avec Londres. Aux élections de 1963, la KANU remporte les deux tiers des suffrages. Kenyatta devient alors premier ministre. L'indépendance est proclamée en décembre 1963 et de 1964 à sa mort en 1978, Kenyatta est président de la République du Kenya. Son bilan de dirigeant sera plutôt décevant. Sous sa présidence, les inégalités sociales se creusent et la modernisation de l'économie ne profite qu'à une minorité. Le népotisme et l'autoritarisme du "vieux lion" deviennent rapidement insupportables aux yeux de ses concitoyens.

 

* Amilcar Cabral. [chanson: Jaliba Kouyate: "Amilcar Cabral"]

 

Amilcar Cabral naît le 12 septembre 1924, à Bafatá, dans l’est de la Guinée-Bissau, de parents cap-verdiens. A l'époque, l'archipel du Cap-Vert et la Guinée Bissau sont sous domination portugaise. Le prénom du bambin en dit déjà long, ses parents ayant été inspirés par Hamilcar, le chef carthaginois (et donc Africain) qui fit trembler l'Empire romain sur ses bases! Il suit donc des études d’ingénieur agronome, à l’université de Lisbonne. Nommé directeur du Centre expérimental agricole de Bissau, il acquiert une connaissance précieuse du pays et de sa structure socioéconomique.

 

Dans le même temps, il s'intéresse au panafricanisme dans le sillage de N'Khrumah et se passionne pour la poésie de Senghor et son concept de négritude. Les autorités coloniales commencent à le trouver gênant et il est contraint de s'exiler en Angola, où il prend contact avec le mouvement nationaliste angolais. En 1956, Cabral fonde à Bissau le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), d'idéologie marxiste. Il tente alors de négocier avec les autorités métropolitaines de plus en plus isolées. Les empires français et britanniques sont désormais en grande partie démantelés et l'ONU devient une tribune puissante pour les mouvements de libérations des dernières colonies.

 

Ces négociations échouent et, en 1963, le PAIGC engage la lutte armée contre les forces d’occupation. Cabral anime avec sang-froid cette guérilla qui débute dans le sud du pays, avec des bases arrières en Guinée-Conakry (il obtient le soutien militaire des soviétiques). L'armée coloniale (près de 20 000 soldats mobilisés) se trouve très vite débordée. Sous l’impulsion de Cabral, la guérilla prend un essor rapide qui ne tarde pas à mettre l’armée coloniale en difficulté. En 1973, le PAIGC contrôle ainsi la majeure partie du pays. En 1972, Cabral remporte un grand succès puisqu'il parvient à organiser l'élection d'une Assemblée nationale. Cette même année, le conseil de sécurité de l'ONU somme le Portugal de mettre un terme à cette guerre coloniale d'un autre âge. Enfin, l'organisation internationale reconnaît l'Etat indépendant de Guinée-Bissau, le 24 septembre 1973. Par les accords d'Alger, la Guinée-Bissau accède à l'indépendance sans drame majeur dès septembre 1974. Mais Cabral n'est plus, puisqu'il se fait tuer le 20 janvier 1973, près de sa résidence à Conakry, par des membres de son parti, avec la connivence des services secrets portugais.

 

 

Le président du jeune Etat n'est autre que le frère d'Amilcar, Luis Cabral. La Ginée-Bissau connaît pour quelques années la stabilité. Tout au long de la lutte, Cabral tenta de maintenir soudé son organisation, en s'appuyant sur les milieux populaires . Meneur d'homme très souple préférant la persuasion aux purges, il ne parvint cependant pas à apaiser totalement les tensions entre combattants guinéens et cadres cap-verdiens. L'oeuvre de Cabral n'en reste pas moins conséquente. Pour Augusta Conchiglia, "Cabral laisse une oeuvre théorique remarquable, qui est constamment réévaluée. Sa réflexion sur le rapport entre libération nationale et culture est plus que jamais d’actualité. Contrairement à la tendance dominante à l’époque d’importer mécaniquement les théories marxistes, Cabral a fait une relecture des catégories sociopolitiques du marxisme à la lumière des réalités africaines". Surtout, aux yeux de très nombreux Guinéens, Cabral fait figure de héros national.

 

* Agostinho Neto. [ chanson: Africa Negra: "Camarada Neto"]

 Neto et Castro.

 

Agostinho Neto est le chef du mouvement populaire de libération de l’Angola aux prises avec la métropole portugaise. La guerre de libération dure depuis le début des années soixante. Malgré l'appui des Cubains, à la veille de la « révolution des Œillets », en 1974, le MPLA n'a pas remporté de succès militaires significatifs. La fin de la dictature salazariste précipite les choses. Le nouveau régime qui s'impose au Portugal accorde l’indépendance à toutes ses colonies. La guerre est pourtant loin d'être finie... Trois mouvements s’opposent en Angola : le MPLA d’Agostinho Neto, résolument dans le camp socialiste, le FNLA de Holden Roberto et l’UNITA menée par Jonas Sawimbi, un dissident du FNLA. Chacun des blocs lorgne sur ce pays riche en ressources pétrolières et diamantifères. Les Etats-Unis arment et financent les deux mouvements qui se battent contre le MPLA. Le gouvernement sud-africain, qui a fait de la Namibie voisine une province, a peur de la contagion socialiste. Aussi, en accord avec les Américains, ils entrent directement dans le conflit aux côtés de l’UNITA.

Le MPLA l'emporte finalement grâce à l'appui décisif de près de 35 000 soldats cubains envoyés par Castro. C'est donc épaulé par les troupes cubaines, armées par Moscou, que Neto parvient à conserver le contrôle de la capitale Luanda. Il proclame l’indépendance le 11 novembre 1975 et met en place une dictature calquée sur le modèle sociétique. Le MPLA devient le parti-Etat. Les libertés essentielles sont bafouées et les médias contrôlés. Une tentaive de putsch ratée en 1977 sert de prétexte à Neto pour purger le MPLA de tous ses "fractionnaires". Il s'arroge les pleins pouvoirs. Gravement malade, Neto est soigné à Moscou où il décède le 10septembre 1979.

 

Pendant ce temps, la guerre se poursuit. L’UNITA et le FNLA continuent de combattre et le conflit reste un des plus meurtriers qu’est connue l’Afrique au XXème siècle. En juillet 1988, un accord en 14 points est enfin trouvé entre l’Afrique du sud, le MPLA et Cuba.

 

* Samora Machel. [chanson: The people of south Africa: "U. Machel"]

 

Les colonies portugaises restent contrôlées d'une main de fer au début des années 1960. Pourtant, après l'Angola, la guérilla armée gagne la Guinée-Bissau en 1963 et le Mozambique en 1964. A partir de 1965, les Portugais doivent combattre sur tous les fronts. En fait, c'est en métropole que le sort des colonies se jouent. Les très lourdes dépenses budgétaires consacrées à la guerre et la conscription obligatoire suscitent un vif mécontentement populaire au Portugal qui entraîne la chute la chute de la dictature en 1974 (Révolution des oeillets). C'est ce soulèvement qui permet le processus d'émancipation dans les colonies aboutissant aux indépendances. Au Mozambique, ce sont les "marxistes" du FRELIMO qui s'imposent. Comme en Angola, la lutte entre formations "marxites" et "antimarxistes" s'avère en outre aux interventions étrangères. Le guerillero marxiste qui s'empare des rênnes du pays se nomme Samora Machel. Le président  instaure le parti unique, la réforme agraire et tente de créer une société socialiste. Les difficultés économiques ne tardent pas à frapper le pays. Dès 1980, Machel se détourne du socialisme et réclame l'aide du FMI.

Dans le même temps, Machel soutient les mouvements de libération sud-africain et zimbabwéen (ANC et ZANU). En représailles, les régimes d'apartheid de l'Afrique du Sud et de la Rodhésie du sud (jusqu'en 1980) soutiennent la Renamo (Résistance nationale mozambicaine, un mouvement armé qui lutte contre le gouvernement mozambicain et donc le Frelimo de Machel appuyé par les Soviétiques. La guerre civile s'abat sur le pays pour longtemps. En 1984, les accords de Nkotami signés par l'Afrique du Sud et le Mozambique prévoient la fin des combats, mais ils sont violés par les 2 camps. La guerre très meurtrière se poursuit et les pourparlers ne donnent rien. L'avion de Samora Machel s'écrase au retour de négociations menées en Zambie, en 1986. Malgré l'autoritarisme du régime, la grande pauvreté d'une majorité de Mozambicains, la guerre civile, Machel parvient à conserver une certaine popularité, savamment entretenu par les organes de propagande.

 

* Nelson Mandela. [chanson: Salif Keita: "Mandela"]

 

Nelson Mandela fait partie de la jeune génération des cadres de l'African National Congress (créé en 1912) qui lutte depuis soixante ans contre le régime raciste sud-africain et sa politique d'apartheid. Il opte pour une confrontation directe, mais non violente, avec l'adversaire, organisant un vaste mouvement de désobéissance civile contre les Pass Laws qui interdisent les déplacements des non-Blancs à l'intérieur du pays. La répression s'abat sur le mouvement qui organise en 1955 un "congrès du peuple", au cours duquel est adoptée la "Charte de la liberté" fondée sur l'égalité raciale, la démocratie, la nationalisation des grandes entreprises... L'influence grandissante de l'ANC précipite une série de procès contre les leaders du mouvement, contraints à opérer dans la clandestinité. Après le massacre de Sharpeville en 1960, les dirigeants de l'ANC abandonnent la résistance passive pour la lutte armée.

 

En 1962, la police arrête une partie de la direction clandestine de l'ANC, notamment Nelson Mandela, qui fait désormais figure de dirigeant de l'organisation. Le procès de Rivonia, en 1964, condamne Mandela et 7 autres co-accusés à perpétuité dans la prison de Robben Island, au large du Cap. Le régime se maintient encore près de trente ans, mais les massacres, le racisme institutionnalisés mettent progressivement les autorités au ban des nations. La chute du mur de Berlin précipite la fin d'un régime qui ne peut plus se targuer auprès des occidentaux de constituer le dernier rempart contre le communisme en Afrique australe.

 

Après 26 ans d'incarcération, Mandela est libéré le 11 février 1990. Cette libération suscite une allégresse immense dans toute l'Afrique, elle représente un signal fort de liberté et de justice pour tout le continent. L'année 1991 voit l'abrogation de la plupart des lois de l'apartheid. En concertation avec De Klerk, c'est lui qui assure la transition démocratique du pays dans un climat pourtant explosif. Lors des premières élections libres et multiraciales d'avril 1994, l'ANC l'emporte et Nelson Mandela devient le premier président noir du pays. De Klerk et Mandela reçoivent conjointement le prix Nobel.

 

Aujourd'hui, le pays, gangréné par la violence et les tensions sociales, bénéficie néanmoins d'une certaine stabilité et n'a pas sombré dans le chaos comme tant d'observateurs le redoutaient. On doit incontestablement cet état de fait à la personnalité exceptionnelle de Mandela. Fr. X. Fauvelle-Aymar (voir sources) rappelle à ce propos: "Il faut dire (...) ce que ce tour de force doit à la personnalité et à la vision politique de Nelson Mandela, héros de la lutte des Noirs contre l'apartheid durant un quart de siècle, et qui sut acquérir dans les années 1990, auprès de ses concitoyens blancs, une popularité due en partie à sa rhétorique consensuelle et à son action volontariste dans un registre symbolique et identitaire auquel les Afrikaans étaient particulièrement sensibles [...]. De même, le "geste" politique consistant à ne pas briguer de second mandat en 1999 permit à la figure inentamée du père de la nation de conserver un prestige moral sans égal, à l'heure où les chefs d'Etat de certains pays africains avaient sans discontinuer présidé aux destinées de leur pays depuis les années 1970."

 

Sources:

* Hélène d'Almeida-Topor: "Naissance des Etats africains", Casterman, 1996.

* Bernard Droz: "Histoire de la décolonisation", Points, Seuil, 2009.

* L'Histoire n° 306. Fr. X. Fauvelle-Aymar: "Et l'Afrique du sud inventa l'Apartheid", février 2006.

* L'Histoire n°350, février 2010.

- Marc Michel: "Et l'indépendance vint à l'Afrique".

- Pap Ndiaye: "Senghor, le président poète".

* "Afrique, une histoire sonore" (Frémeaux et associés). Présenté et commenté par E. M'Bokolo et Ph. Sainteny.

* Le magazine Jeune Afrique qui consacre de nombreux articles aux indépendances africaines.

* L'émission archives d'Afrique sur RFI.

 

 

1 2 >>