Samarra


Tags: reggae

Hommages musicaux aux héros des indépendances africaines.

par blot Email


Il y a un demi-siècle, 18 colonies d'Afrique subsaharienne proclamaient leur indépendance. Cette décolonisation se caractérise par son calme apparent et sa soudaineté. En suivant un fil directeur, la musique, nous vous proposons de revenir sur les années qui mènent aux indépendances (exceptionnellement, nous abandonnons notre prisme musical pour cet article).

 

- La ruée vers les indépendances (1957-1960).

- Les seconde et troisième phases des décolonisations africaines (1961-1990).

- L'Afrique du sud: ultime décolonisation africaine.

- "50 ans d'indépendance africaine: "la fin des colonies."

- "Indépendances africaines 1: l'histoire légitimante".

- "Indépendances africaines 2: les forces de l'émancipation".

- La bande son des inédpendances".

- Le dossier "Samarra en Afrique".

 

****************************************

 

 

Au cours de la période de l'accession aux indépendances, les assassinats de leaders nationalistes charismatiques aboutirent à la constitution d'un panthéon panafricain de héros et martyrs. Ces morts atroces changent en destin les vies de ces hommes, qui souhaitaient tous rompre nettement avec les métropoles.

  Aux yeux de nombreux Africains, des meneurs de la trempe de Um Nyobé, Lumumba, Cabral ou encore Sankara sont autant de héros, eux qui n'hésitèrent pas à aller jusqu'au sacrifice pour faire triompher leurs idées et libérer leurs compatriotes de la tutelle européenne, à l'instar de Lumumba au Congo ou plus tard, dans un autre contexte, du Burkinabé Thomas Sankara. Nous allons nous intéresser à quatre grandes figures des indépendances africaines: le Camerounais Ruben UmNyobé, le Congolais Patrice Emery Lumumba, le Guinée-Bisséen Amilcar Cabral et enfin le Burkinabais Thomas Sankara. Le choix de ce dernier ne saurait surprendre dans une série s'intéressant aux indépendances africaines, dans la mesure où il aspire à mettre un terme à la relation néocoloniale qui unit alors la Haute Volta à la France. Il veut doter son pays d'une véritable indépendance.

Ces hommes ne sont pas des saints. Pas question donc de verser dans l'hagiographie. Mais, ils ne ressemblent pas non plus aux portraits que firent d'eux les propagandes coloniales.

 

Ce martyrologe permet d'identifier quelques points communs chez ces personnages.

* Tous connurent des morts tragiques, fauchant des hommes jeunes au faîte de leurs actions politiques. Lumumba meurt à 36 ans, alors qu'il occupait quelques jours plus tôt encore le poste de premier ministre du Congo. Dirigeant incontesté de l'Union des Populations du Cameroun, Um Nyobé décède à 45 ans. Sankara n'a que 38 ans lors de son assassinat, Amilcar Cabral 49 ans. Leurs assassins s'ingénient tous à les calomnier. Lumumba et Nyobé deviennent l'incarnation du péril communiste en Afrique, tandis que les autorités françaises dénigrent "Sankara l'autocrate", alors qu'elles s'acoquinent ailleurs avec des dictateurs "plus arrangeants". Et comme salir leurs mémoires ne suffit pas, il s'agit en outre de mettre en scène leurs corps ou de faire disparaître leurs restes. Le corps de Lumumba, comme celui de Ben Barka quelques années plus tôt, est dissous dans l'acide; la dépouille de Nyobé photographiée et exposée de longues heures durant.

 

* Tous sont de brillants rhéteurs, capables de subjuguer les foules grâce à leurs discours enflammés (cf: ci-dessous). La dénonciation véhémente du système colonial belge par Lumumba lors des cérémonies d'indépendance du Congo reçoit un accueil enthousiaste de l'auditoire quand le reste de l'assistance grince des dents. Le discours sur la dette prononcé par Sankara devant l'Assemblée générale de l'ONU.

 

* Ils impressionnent par leur courage physique et l'activité inlassable qu'ils déploient pour triompher: Ruben Um Nyobé prend le maquis et mène la guérilla depuis la forêt; Amilcar Cabral dirige l'armée de libération de Guinée Bissau et parvient à prendre possession des trois quarts du territoire guinéen.

 

* Tous aspirent à trancher le noeud goerdien qui unit les ex-colonies à l'ancienne métropole. Pour Sankara, il convient de mettre un terme définitif aux rapports néo-colonialistes (Sankara). Nyobé, Lumumba, Cabral réclament très tôt une indépendance véritable sur les plans politique, éconimique et culturel. Dans cette optique, Cabral, à la fois musicien et poète, place la culture au coeur de son projet.

 

* Dirigeants nationalistes, ils se réclament dans le même temps du programme panafricaniste formulé par NKrumah.  Sankara tente  par exemple de créer un front panafricain contre la dette.

 

Les points communs abondent certes entre ces individus, mais les différences sont légions. Tous s'inscrivent dans un contexte différent. Nyobé engage son combat dès 1948 alors que Sankara n'accède au pouvoir qu'en 1983. Le Camerounais reste fondamentalement un pacifiste quand Cabral combat sans relâche. Intéressons nous désormais plus en détail à ces quatre personnalités.

 

* Lumumba.

 

Originaire de la province du Kasaï, le jeune Lumumba fréquente les cercles culturels de Léopoldville (future Kinshasa). Il se place initialement dans l'orbite du parti libéral belge de tendance modérée. En 1958, il assiste à la conférence des peuples africains d'Accra qui le pousse vers un radicalisme anticolonialiste et panafricain. Les violentes émeutes de janvier 1959 entraînent le départ précipité des Belges. Lumumba dirige désormais le Mouvement national congolais (MNC). Ses talents d'orateur et son charisme l'imposent vite comme un intermédiaire indispensable des pourparlers belgo-congolais. En janvier 1960, il participe activement aux négociations de la Table Ronde de Bruxelles qui déterminent les conditions d'accesion du Congo à l'indépendance. En mai, son parti remporte la victoire aux élections. Le président Joseph Kasavubu le nomme premier ministre du jeune Etat qui célèbre son indépendance le 30 juin. Lors des cérémonies de passation des pouvoirs à Léopoldville, Baudoin, le roi des Belges, exalte la mission "civilisatrice" de la Belgique.

"L'indépendance du Congo constitue l'aboutissement de l'oeuvre conçue par le génie du Roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage et continuée avec persévérance par la Belgique. [...]

Pendant 80 ans, la Belgique a envoyé sur votre sol les meilleurs de ses fils, d'abord pour délivrer le bassin du Congo de l'odieux trafic esclavagiste qui décimait ses populations, ensuite pour rapprocher les unes des autres les ethnies qui, jadis ennemies, s'apprêtent à constituer ensemble le plus grand des États indépendants d'Afrique […] Lorsque Léopold II a entrepris la grande oeuvre qui trouve aujourd'hui son couronnement, il ne s'est pas présenté à vous en conquérant, mais en civilisateur. […] Le Congo a été doté de chemins de fer, de routes, de lignes maritimes et aériennes qui, en mettant vos populations en contact les unes avec les autres, ont favorisé leur unité et ont élargi le pays aux dimensions du monde. [...] Nous sommes heureux d'avoir ainsi donné au Congo, malgré les plus grandes difficultés, les éléments indispensables à l'armature d'un pays en marche sur la voie du développement.
[…] En face du désir unanime de vos populations nous n'avons pas hésité à vous reconnaître dès à présent cette indépendance. C'est à vous, Messieurs, qu'il appartient de démontrer que nous avons eu raison de vous faire confiance."

 

Le nouveau président du Congo, Joseph Kasavubu lui succède à la tribune. Il y remercie Dieu et le roi. C'est alors que Patrice Lumumba prononce son célèbre discours dans lequel il prend le contrepied du roi en présentant le régime de spoliation, d'exploitation et de ségrégation qui sévissait dans le Congo belge.

 

" Congolais et Congolaises, combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux, je vous salue au nom du gouvernement congolais. A vous tous, mes amis qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez. [...]

 

 Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang.

C’est une lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage, qui nous était imposé par la force. Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.

Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres.
Qui oubliera qu’à un noir on disait « Tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « Vous » honorable était réservé aux seuls blancs ? Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine Pour les autres.

Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou, croyances religieuses : exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même. Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs : qu’un noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens, qu’un noir voyageait à même la coque des péniches au pied du blanc dans sa cabine de luxe.

Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au un régime d'une justice d'oppression et d'exploitation! [...]

Ainsi le Congo nouveau que mon gouvernement va créer sera un pays riche, libre et prospère. Je vous demande à tous d'oublier les querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l'étranger. [...]

Notre gouvernement fort, national, populaire, sera le salut de ce pays. J'invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants, à se mettre résolument au travail, en vue de créer une économie nationale prospère qui consacrera notre indépendance économique. Hommage aux combattants de la liberté nationale! Vive l'indépendance et l'unité africaine! Vive le Congo indépendant et souverain!»

 

On s'en doute, ce discours brillant et courageux lui aliène de nombreux soutiens.

 

 

 

Lumumba s'oppose dès l'indépendance aux autre dirigeants congolais tenants de la partition du pays. Très rapidement, deux provinces dont le riche Katanga, font sécession, encouragées par les entrepreneurs belges soucieux de préserver leur mainmise économique et financière sur le Congo. Les rapports entre le président et le premier ministre deviennent exécrables. Lumumba se retrouve isolé et ses marges de manoeuvre très limitées: les forces de l'ordre ne lui obéissent plus et la sécession katangaise plonge un peu plus le pays dans le chaos. Désemparé, il se tourne vers l'ONU qui lui offre une aide timide et vers l'URSS. Il indispose ainsi les Occidentaux, les Américains en particulier, et offre un prétexte à Kasavubu pour le faire arrêter. Le 6 décembre 1960, le chef d'état-major de l'armée de la nouvelle République, le colonel Mobutu, procède à l'arrestation de Lumumba, accusé de collusion avec l'URSS. Il est destitué, placé en résidence surveillé. Il tente de fuir vers Stanleyville au nord-est, une ville tenue par ses partisans. Les soldats de Mobutu le traque à bord d'hélicoptères grâcieusement fourni par la CIA. Capturé le 6 décembre, il est livré à son grand rival, Moïse Tschombé, le dirigeant du Katanga (photo ci-dessous).

 

Il aurait été torturé longuement, fusillé avec un ancien ministre et le président du Sénat le 17 janvier 1961, en présence d'un officier belge. Leurs corps auraient été découpés et dissous dans l'acide. Si de nombreuses zones d'ombre entourent toujours ces assassinats, nous savons désormais que la CIA et la Belgique y furent impliqués. En 2001, la Belgique a d'ailleurs reconnu sa "responsabilité morale.

 

Lumumba est considéré au Congo comme un véritable "héros national" et son nom reste associé aux luttes anticolonialistes africaines. 

 

 

* Thomas Sankara

 

Depuis l’indépendance en 1960, la Haute Volta n’a connu qu’une succession de coups d’Etat, de tentatives de démocratisation avortées sur fond de corruption et de misère économique. Le pays est pauvre et sa population considérée par les pays voisins comme un vivier de main d’œuvre bon marché. C’est dans ce contexte que survient le putsch militaire du 4 août 1983. Thomas Sankara, un officier atypique, accède au pouvoir à 34 ans. Depuis 1981, il a participé à plusieurs gouvernements où il se fait remarquer par ses dénonciations virulentes de la corruption et du néocolonialisme. Ces critiques acerbes entraînent son arrestation en mai 1983. Il sort de prison à l’occasion du soulèvement d’une partie de l’état-major voltaïque.

 

L’accession au pouvoir d’une énième junte militaire en Afrique de l’ouest, voilà qui ne laisse rien augurer de bon. Pourtant très vite, le style politique de Sankara détonne dans le paysage françafricain. A la tête du Conseil national de la Révolution (CNR), il engage d’ambitieuses réformes. Pour en finir avec les errements des régimes précédents, il entame une réduction drastique du train de vie de l’Etat et réprime sévèrement la corruption. La Haute Volta est rebaptisée Burkina Faso, qui signifie le « pays des hommes intègres ». Dans une logique de démocratie participative, des comités de défense de la révolution (CDR), élus, supplantent les chefs traditionnels.

Le CNR multiplie les mesures sociales : campagne de vaccination, cours d’alphabétisation pour les adultes, construction de logements sociaux, d’écoles et d’hôpitaux, campagne de reboisement afin de lutter contre la désertification, interdiction de l’excision.

 

Au plan économique, Sankara dénonce la dépendance du Burkina aux aides alimentaires. Dans cette optique, il entend valoriser les cultures vivrières et industries locales afin d’accéder à l’autonomie alimentaire. "Celui qui vous donne à manger vous dicte ses volontés [...] Ils y en a qui demandent: mais où se trouve l'impérialisme? Regardez dans vos assiettes. Quand vous mangez les grains de mil, de maïs et de riz importés, c'est ça l'impérialisme, n'allez pas plus loin."

Dans ses harangues, Sankara dénonce le modèle consumériste néocolonial. Lors de la conférence internationale sur l’arbre et la forêt, à Paris en 1986, il affirme : « la plus grande difficulté rencontrée est constituée par l’esprit de néo-colonisé qu’il y a dans ce pays. Nous avons été colonisés par un pays, la France, qui nous a donné certaines habitudes. Et pour nous, réussir dans la vie, avoir le bonheur, c’est essayé de vivre comme en France, comme le plus riche des Français. Si bien que les transformations que nous voulons opérer rencontrent des obstacles, des freins. »

 

En politique extérieure, Sankara fustige le FMI et la Banque mondiale et prend pour cible les Etats-Unis, Israël, l’Afrique du sud et la France néocoloniale qui cesse toute aide budgétaire. Le 4 octobre 1984, Sankara s’adresse à la Trente-neuvième session de l’Assemblée générale des Nations Unies, il y prononce un remarquable discours: "Nul ne s’étonnera de nous voir associer l’ex Haute-Volta, aujourd’hui le Burkina Faso, à ce fourre-tout méprisé, le Tiers Monde, que les autres mondes ont inventé au moment des indépendances formelles pour mieux assurer notre aliénation culturelle, économique et politique. Nous voulons nous y insérer sans pour autant justifier cette gigantesque escroquerie de l’Histoire. Encore moins pour accepter d’être "l’arrière monde d’un Occident repu".
Mais pour affirmer la conscience d’appartenir à un ensemble tricontinental et admettre, en tant que non-alignés, et avec la densité de nos convictions, qu’une solidarité spéciale unit ces trois continents d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique dans un même combat contre les mêmes trafiquants politiques, les mêmes exploiteurs économiques. [...]
".

Le CNR remporte quelques succès : les conditions de vie et la situation sanitaire des milieux les plus populaires s’améliorent, tandis que l’autonomie alimentaire progresse. Mais, ces résultats sont obtenus de manière autoritaire. Le régime sankariste restreint les libertés politiques. Syndicats, partis d’opposition sont interdits et l’information sévèrement contrôlée.

 

Les timides progrès économiques peinent à compenser l’absence de libertés et les mécontents se font plus nombreux et viennent grossir les rangs des ennemis de Sankara : les chefferies traditionnelles destituées, les classes moyennes et aisées malmenées, les dirigeants des pays voisins qui craignent une contagion révolutionnaire depuis le Burkina, Jacques Foccart, revenu à la tête de la cellule africaine de l’Elysée…

 

Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara est assassiné. Un coup d’état porte au pouvoir un de ses anciens compagnons, Blaise Compaoré qui impose un régime aux antipodes du précédent. Corruption, népotisme, privatisation ont de nouveau droit de cité.

Aujourd'hui, Sankara est devenu un véritable mythe et certaines de ses idées restent plus que jamais d'actualité (la priorité aux biens publics, le panafricanisme, la recherche d'autonomie alimentaire, matérielle et culturelle, la critique du développement).

 

 

retrouver ce média sur www.ina.fr


 

 

* Ruben Um Nyobe.


De 1955 jusqu'aux années 1960, le Cameroun devient le théâtre d’une guerre coloniale particulièrement cruelle. Dès le lendemain de la seconde guerre mondiale, de violents incidents éclatent à Douala. Le colonat blanc, particulièrement conservateur, n'entend nullement remettre en cause l'ordre établi et repousse les timides réformes avancées  lors de la conférence de Brazzaville.
Les populations indigènes restent marginalisées, totalement écartées des postes de direction.

 

C'est pour lutter contre cet état de fait qu'est créé en 1948 l'Union des Populations du Cameroun (UPC) emmenée par Ruben Um Nyobé. L'UPC, qui gravite dans l'orbite du PCF, s'impose rapidement comme un parti de masse. Nyobé est un personnage intriguant et pétri de contradictions apparentes. Indépendantiste farouche, il n'en reste pas moins pacifiste; éduqué par des missionnaires américains, ce chrétien est tôt attiré par le marxisme.

D’origine modeste, Nyobé exerce différents métiers. Il fait l'école normale. C'est un intellectuel, très grand lecteur, un personnage charismatique qui jouit d'une très grande popularité dans le sud et le sud-ouest du Cameroun ou vivent les ethnies Bassas et Bamileke. Nyobe, appelé aussi Mpodol, le "sauveur", multiplie les pétitions à l'ONU pour réclamer la fin de la tutelle française sur le Cameroun, sans grand succès... A Paris, ces démarches passent très mal et les autorités entendent bien juguler le succès croissant de l'UPC.  Rappelons que la guerre d'Indochine vient d'être perdue et que les affrontements en Algérie s'intensifient. Certes, le Cameroun représente un enjeu beaucoup moins important, mais on redoute néanmoins une contagion révolutionnaire aux autres colonies d'Afrique noire jusque là paisibles.

Nous sommes en outre en pleine guerre froide et l'UPC, proche des communistes, inquiète les autorités coloniales qui surveillent de très près l'organisation avant de l'interdire en 1955. Le parti est déjà passé à la dissidence en déclenchant des émeutes sévèrement réprimées en mai 1955 (à l'issue d'une dizaine de jours d'insurrection, on dénombre une vingtaine de morts). Les arrestations de militants se multiplient et les dirigeants upécistes se cachent. Nyobé a pris le maquis depuis quelques jours et se terre près de son village natal en pays bassa. Sa position reste très fragile. Résolument non-violent, il désapprouve l'insurrection du mois de mai qu'il estime prématurée et milite pour d'autres méthodes telles que le boycott des élections des députés à l'Assemblée territoriale de 1956 (loi cadre-Defferre). 

 

Pour les autorités coloniales, il est hors de question de transmettre le pouvoir à une organisation "crypto-communiste", hostile à l’ancienne métropole. Il est donc nécessaire de placer à la tête du pays indépendant, sinon des hommes de paille, au moins des obligés qui sauront renvoyer l’ascenseur. D’accord pour l’indépendance aux anciennes colonies, mais à condition de pouvoir les contrôler, politiquement et surtout économiquement. En 1956-1958, Pierre Messmer, nommé Haut-Commissaire, engage le pays dans un processus légal d'accession à l'indépendance (sic) avec l'approbation du gouvernement français. L’assemblée élue en 1956 répond aux attentes. Après avoir voté le statut d’état autonome sous tutelle, elle désigne  Henri-Marie M’Bida comme premier ministre, un modéré très anti-UPC, dont le choix a été avalisé par Messmer. En 1958, un jeune fonctionnaire musulman, Amadou Ahidjo devient le nouveau dirigeant, docile, du Cameroun.

 

Carte tirée de l'article de Marc Michel "la guerre oubliée du Cameroun", L'Histoire n°318, mars 2007.

 

Depuis les élections de 1956, l'UPC s'est dotée de strucutres armées en région bassa (CNO) comme en pays Bamiléké (SDNK). Pour les autorités françaises, il est plus que temps de lever l'hypothèque upéciste.

Messmer fait part de son expérience dans un ouvrage publié en 1998 : « les blancs s’en vont, récits de colonisation ». « (…) mon expérience de l’Indochine m’avait appris comment traiter une insurrection communiste. Les combats et les négociations avec le Vietminh m’avaient enseigné deux règles. On ne peut discuter utilement avec des dirigeants communistes que si on est en position de force, politique et militaire. Dans la négociation il faut être net et carré, ne jamais faire dans la dentelle. Face à Um Nyobe, qui tenait déjà le maquis quand j’avais été nommé haut-commissaire, j’avais d’abord mené la politique du containment, en l’empêchant de sortir du pays bassa, sa forteresse et assurant la sécurité des zones sensibles, la voie ferrée et la ville d’Edéa, avec son barrage hydroélectrique et son usine d’aluminium et celle d’Ezequa avec son industrie du bois. J’espérais aussi, à tort j’en conviens, qu’en laissant l’UPC tranquille dans ses forêts, elle condamnerait les élections sans les troubler, se limitant à des consignes d’abstentions qui avaient été d’ailleurs bien suivies lors des élections municipales. Mais puisque l’UPC avait choisi le terrorisme, je devais régir vite et fort. » 

 

 

En décembre 1957, les autorités coloniales décident de créer la "zone de pacification du Cameroun" en Sanaga maritime. Comme en Algérie, les forces armées coloniales procèdent au regroupement forcé  des villages; leur objectif: réduire par la force les maquis de l'UPC (avec si possible l’élimination physique de Ruben Um Nyobe).

 

 

Sans doute trahi par un de ses compagnons de combat, Ruben Um Nyobe est assassiné en septembre 1958 et son corps transporté dans le village le plus proche afin de prouver aux populations que le chef des nationalistes n’est plus. Beaucoup se rendent et abandonnent la lutte armée (photo ci-dessus). Depuis la région Bamiléké, Félix Moumié poursuit néanmoins la lutte à la tête de l'armée de libération du Kamerun (ALNK).

Alors que le pays accède à l'indépendance le 1er janvier 1960, de vastes zones du pays sont entrées en dissidence En vertu des accords de coopération militaire, les soldats fançais secondent activement le régime d'Ahidjo (qui mute rapidement en dictature) pour éradiquer la résistance upéciste qui se prolonge pendant presque dix ans. Les successeurs de Nyobé, Félix Moumié et Ernest Ouandié seront, eux aussi, assassinés. Le conflit franco-camerounais aurait fait  entre 70 000 et 120 000 morts.

 

On le voit, contrairement à une légende tenace, toutes les décolonisations africaines ne se sont pas déroulées pacifiquement et, aujourd'hui encore, malgré les travaux des historiens, cette guerre reste mal connue malgré les efforts inlassables de Mongo Mbeti. Le pouvoir politique français donne, il est vrai le mauvais exemple comme le prouve une phrase prononcée par le premier ministre François Fillon en mai 2009: "Je dénie absolument que des forces françaises aient participé, en quoi que ce soit, à des assassinats au Cameroun. Tout cela, c'est de la pure invention!" Quant à Ruben Um Nyobé, il n'a sans doute jamais existé...

 

 

* Amilcar Cabral.

Amilcar Cabral naît le 12 septembre 1924, à Bafatá, dans l’est de la Guinée-Bissau, de parents cap-verdiens. A l'époque, l'archipel du Cap-Vert et la Guinée Bissau sont sous domination portugaise. Le prénom du bambin en dit déjà long, ses parents ayant été inspirés par Hamilcar, le chef carthaginois (et donc Africain) qui fit trembler l'Empire romain sur ses bases! Au cours des années 1930, la famille regagne le Cap-Vert. L'archipel subit alors des sécheresses récurrentes qui provoquent des famines particulièrement meurtrières (cinquante mille morts entre 1941 et 1948). Cabral entend, à son niveau lutter contre ce fléau, qui n'est pas une fatalité. Il suit donc des études d’ingénieur agronome, à l’université de Lisbonne. Nommé directeur du Centre expérimental agricole de Bissau, il acquiert une connaissance précieuse du pays et de sa structure socioéconomique. Dans le même temps, il s'intéresse au panafricanisme dans le sillage de N'Khrumah notamment et se passionne pour la poésie de Senghor et son concept de négritude. Les autorités coloniales commencent à le trouver gênant et le contraignent à s'exiler en Angola, où il prend contact avec le mouvement nationaliste angolais.

 

 

 

 

En 1956, Cabral fonde à Bissau le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), d'idéologie marxiste. Il tente alors de négocier avec les autorités métropolitaines de plus en plus isolées. En 1963, le PAIGC engage la lutte armée contre les forces d’occupation. Cabral anime avec sang-froid cette guérilla qui débute dans le sud du pays, avec des bases arrières en Guinée-Conakry (il obtient le soutien militaire des soviétiques). L'armée coloniale (près de 20 000 soldats mobilisés) se trouve très vite débordée. Les officiers portugais et leurs troupes ne tardent pas à douter du bien fondé de cet acharnement de la dictature à s'arque bouter sur son empire. Pour Bernard Droz: "Salazar avait fini par ériger l'Empire comme le plus solide rempart de son régime réactionnaire à tel point que, a contrario, anticolonialisme et antisalazarisme avaient fini par se confondre." D'ailleurs, ce sont ces officiers de l'Armée d'Afrique, notamment Antonio de Spinola qui a combattu en Guinée-Bissau, qui finiront par se retourner contre le pouvoir dictatorial du successeur de Salazar, Marcelo Caetano, renversé le 25 avril 1974.

retrouver ce média sur www.ina.fr

 

Sous l’impulsion de Cabral, la guérilla prend un essor rapide. En 1973, le PAIGC contrôle ainsi la majeure partie du pays. En 1972, Cabral remporte un grand succès puisqu'il parvient à organiser l'élection d'une Assemblée nationale. Cette même année, le conseil de sécurité de l'ONU somme le Portugal de mettre un terme à cette guerre coloniale d'un autre âge. Enfin, l'organisation internationale reconnaît l'Etat indépendant de Guinée-Bissau, le 24 septembre 1973. Par les accords d'Alger, la Guinée-Bissau accède à l'indépendance sans drame majeur dès septembre 1974. Mais Cabral n'est plus, puisqu'il se fait tuer le 20 janvier 1973, près de sa résidence à Conakry, par des membres de son parti, avec la connivence des services secrets portugais. 

 

Tout au long de la lutte, Cabral tenta de maintenir soudé son organisation, en s'appuyant sur les milieux populaires . Meneur d'homme très souple préférant la persuasion aux purges, il ne parvint cependant pas à apaiser totalement les tensions entre combattants guinéens et cadres cap-verdiens. L'oeuvre de Cabral n'en reste pas moins conséquente. Pour Augusta Conchiglia, "Cabral laisse une oeuvre théorique remarquable, qui est constamment réévaluée. Sa réflexion sur le rapport entre libération nationale et culture est plus que jamais d’actualité. Contrairement à la tendance dominante à l’époque d’importer mécaniquement les théories marxistes, Cabral a fait une relecture des catégories sociopolitiques du marxisme à la lumière des réalités africaines". Surtout, aux yeux de très nombreux Guinéens, Cabral fait figure de héros national. A l'échelle du continent, il reste aussi un martyr, qui est allé jusqu'au sacrifice pour faire triompher ses idées et libérer ses compatriotes de la tutelle européenne.

 

Les musiciens ne tardèrent pas à rendre hommage à ces grands hommes, comme l'atteste la sélection ci-dessous. A l'applaudimètre, Lumumba semble l'emporter avec des hommages musicaux dans tous les genres musicaux et sur tous les continents (salsa, reggae, dub, rumba). Amilcar Cabral est surtout célébré dans l'Afrique lusophone, mais pas exclusivement comme le prouve les morceaux de l'Orchestra Baobab ou de de Jaliba Kouyaté. Sankara l'incorruptible ne pouvait laisser indifférents le rappeur Akpass (merci Etienne pour la découverte) ou le reggaeman ivoirien Alpha Blondy. Le morceau de Tiken Jah Fakoly dresse une impressionnante liste de "martyrs", dirigeants assassinés, journalistes abattus... Dans le refrain, il prévient: "nous pouvons pardonner, mais jamais oublier".

Dans le même esprit, le chanteur congolais Franklin Boukaka oppose, dans sa chanson « Les immortels », les dirigeants politiques régnants aux grandes figures disparues. Il n'hésite pas à associer l’opposant politique marocain Mehdi Ben Barka, exilé à l’étranger en 1963 et assassiné sur le territoire français en octobre 1965 à Lumumba, Simon Kimbangu, au Che Guevara, à Ruben Um Nyobe ou encore à André Matswa… tous assassinés ou morts au nom d'un idéal. Ses textes, très critiques à l'encontre des autorités congolaises, lui attirent des haines tenaces. En 1972, il est assassiné à la suite lors du coup d’Etat manqué contre le président Marien Ngouabi.

 

 

 

Franklin Boukaka: « Les Immortels »

Africa mobimba e ……………………….(L'Afrique tout entière)
Tokangi maboko e ……………………….(A croisé les bras)
Tozali kotala e ………………………..(Nous observons impuissants)
Bana basili na kokende…………………..(La perte de ses enfants)
(...)

Oh o Mehdi Ben Barka ……………………(Oh ! Mehdi Ben Barka)
Mehdi nzela na yo ya bato nyonso………….(Mehdi, ta voie est celle de toute l'humanité)
Mehdi nzela na yo ya Lumumba……………..(Mehdi, ta voie est celle de Lumumba)
Medhi nzela na yo ya Che Guevara………….(Mehdi, ta voie est celle de Ché Guevara)
Medhi nzela na yo ya Malcom X…………….(Mehdi, ta voie est celle de Malcom X)
Medhi nzela na yo ya Um Nyobe…………….(Mehdi, ta voie est celle de Um Nyobe)
Medhi nzela na yo ya Coulibally…………..(Mehdi, ta voie est celle de Coulibally)
Medhi nzela na yo ya André Matsoua………..(Mehdi, ta voie est celle de André Matswa)
Medhi nzela na yo ya Simon Kimbangu……….(Mehdi, ta voie est celle de Simon Kimbangu)
Medhi nzela na yo ya Albert Luthuli……….(Mehdi, ta voie est celle de Albert Luthuli)

 

 

 

 

 

1. Tiken Jah Fakoly: "les martyrs".

2. Rico Rodrigue: "Lumumba".

3. EC Arinze: "Lumumba calypso".

4. Miriam Makeba: "Lumumba".

5. Spencer Davis Group: "Waltz for Lumumba".

6. Charles Iwegbue and his archibogs"Aya Congo Lumumba".

7 Balla et ses Balladins: "Lumumba".

8 Maravillas de Mali: "Lumumba"

9. Les Cols bleus:" Chant dédié à Lumumba"

10. Yuri Buenventura: "Patrice Lumumba"

11 Tiken Jah Fakoly: "Foly"

12 Apkass: "L'incorruptible est mort"

13 Alpha Blondy: "Sankara".

14 A tribe called Quest: "Steve Biko (stir it up)

15 Tony Lima "Amilcar Cabral"

16 Orchestra Baobab: "Cabral

17 Jaliba Kouyaté: "Amilcar Cabral".

 Une autre petite sélection de morceaux en hommage à Lumumba:

1. Vincent Courtois et Ze Jam Afame: "l'arbre Lumumba".

2. African Jazz: "Vive Patrice Lumumba".

3. Ok Jazz: "Lumumba héros national".

4. Le discours de Lumumba et son contexte.

5. Franco et Ok Jazz: "Liwa ya Emery".

6. E.C Arinze: "Lumumba calypso".

7. Maravillas de Mali: "Lumumba".

8. Miriam Makeba: "Patrice Lumumba". 

 

 

Sources:

- Elikia M'Bokolo: "Afrique noire. histoire et civilisations", Hatier, 2004.

- "Afrique, une histoire sonore1960-2000". Une sélection des archives de RFI et de l'INA présentée par Philippe Sainteny et Elikia M'Bokolo, chez

Frémeaux et Associés.

- Marie Cissako: "Que reste-t-il de Thomas Sankara?, in Offensive n°26, mai 2010.

- Thomas Deltombe: "Cameroun, une guerre inconnue (1955-1971)", in L'Atlas histoire  du Monde diplomatique, octobre 2010.

- Thomas Deltombe: "Cameroun: retour sur une décolonisation sanglante", in Afriscope n° 15, mars-avril 2010.

- Rendez vous avec X (France Inter): "la décolonisation du Cameroun" (deux émissions).

- Bernard Droz: "Histoire des décolonisations", Seuil.

 

Liens:

- Rue 89: "Pierre Messmer, un soldat que le Cameroun n'a pas oublié."

Books : le pouvoir de la musique.

par vservat Email

C'est l'été, enfin du temps devant soi pour lire et donc bronzer intelligent. Une première piste : le magazine Books. Pour ceux qui ne l'auraient jamais feuilleté, le principe en est le suivant  :  réunir sur un thème une série d'articles parus dans la presse spécialisée traitant des meilleurs livres qui abordent le sujet choisi.

 

Ce numéro spécial aurait mérité de s'intituler  "Les pouvoirs de la musique" en raison du spectre très large que couvrent les articles réunis. La partie introductive est constituée d'un entretien avec Jacques Attali. L'expérience mené en 1952 par John Cage qui composa un morceau de 4"33' de silence, étudié par Kyle Gann, compositeur et musicologue, lui succède, prenant le sujet à contrepied. 

 

Les passionnés de sciences se plongeront dans la deuxième partie du dossier qui aborde successivement les liens entre la musique et l'évolution de l'homme, l'utilisation thérapeutique de la musique et la stimulation qu'elle provoque sur le cerveau humain.

 

En toute subjectivité, la troisième partie est LE morceau de choix du magazine. Elle débute par la traduction du premier chapitre d'un ouvrage du journaliste spécialiste du Gospel, Robert Darden. Son livre, "People Get ready ! A new history of Back Gospel Music", traite du pouvoir émancipateur des negro spirituals et de leur forme discographique : le Gospel. Travaillant sur des sources parfois étonnantes, tels les enregistrements de negro sprituals a cappella par le musicologue Lomax, en Alabama, dans les années 30, ce premier chapitre retrace la genèse, l'utilisation et la trasmission du patrimoine chanté des Afro Américains jusqu'au tube mondial de Moby "Trouble so hard". On y découvre comment certains spirituals permettaient aux esclaves de prendre la fuite en se constituant une carte chantée du parcours à suivre vers la liberté. On y lit aussi la retranscription de l'émouvant témoignange de Mme Brown, esclave de Nashville, dont le père s'est mis  à chanter "Trouble in Mind" après avoir été violemmet fouetté par son maitre. Le livre n'est pas encore traduit en français mais si le reste de son contenu est aussi riche que son premier chapitre, l'investissement risque d'être  icontournable.

 

On trouvera également dans cette partie la chronique d'une biographe de Bob Marley publiée en 2006 par CJ Farley, dans la New york Review of Books. Elle est l'occasion de suivre le chemin de cet artiste fondamental du XX siècle, des faubourgs de Kingston à l'interprétation de "Redemption Song" à Pittsburg lors de son dernier concert. Un portrait très émouvant et éclairant qui cite des textes forts, ceux de "Slave driver", de "No woman, no cry" ou de "Get up, stand up" qui devint l'hyme d'Amesnesty international. Une biographie qui interroge aussi les trajectoires historiques et identitaires du peuple Noir.

 

On glisse ensuite doucement vers la fin des 70's et le début des années 80 pour une nouvelle démonstration de la force émancipatrice de la musique. Alice Echols publie en 2010  "Hot Stuff, disco and the remaking of american culture". Chroniqué dans le New York Times, on comprend, par son étude historique, comment le disco contribua à l'affirmation et la libération des identités gays à cette époque.

 

Avant de s'achever sur un portrait d'Eminen le rappeur blanc, le magazine reprend un article de The Nation s'interrogeant, à la faveur de la sortie du livre "Can't stop, won't stop" de Jeff Chang, sur l'évolution de la culture hip-hop, de son statut constestaire et menaçant l'ordre établi, à sa récupération et son intégration dans le business musical dans un pacte funeste avec "l'hypercapitalisme". Un papier aussi captivant que désolant sur la trajectoire d'une forme extremement riche et complexe de contre-culture qui s'est transformée et pervertie, au fil de sa pénétration par l'argent, et de la disparition tragique de ses figures emblématiques.

 

Le dernier volet du dossier est également assez convaincant, abordant les liens souvent forts et paradoxaux entre la musique et le pouvoir politique. Quelques articles retiennent particulièrement l'attention. Les relations entre Prokofiev et le pouvoir stalinien sont présentées dans toutes leur complexité par l'historien de la musique Simon Morrisson dans une étude intitulée "The People's artist. Prokofiev's soviet years" chroniquée dans la NY Review of Books. 3 articles abordent  les phénomènes d'instrumentalisation du 4° art dans le contexte des camps de concentration (à la fois moyen de survie et outil de propoagande et de d'asservissement pour les SS), dans le cadre des nouvelles conflictualités (Irak/Guantanamo) et dans celui des activités de Muzak Corporation, firme productrice de musiques d'ambiances destinées soit à stimuler (la production des vaches laitières ou la productivité des employés de Black et Decker!) soit à anesthésier (ce quon appelle la musique d'ascenseur ou de supermarché).

 

Au détour de ces questionnements éclairants, la chronique de la biographie de l'artiste Nigérian Fela par John Collins dans The Observer Music Monthly, est l'occasion de découvrir, (ou de se remémorrer), la personnalité à la fois provocante, iconoclaste, engagée et terriblement talentueuse de celui qui s'était autoproclamé "The Black President".

 

Bonne lecture!

L'Afrique du sud : ultime décolonisation africaine.

par blot Email

Suite (épisode 1 et 2) et fin de notre série consacrée aux décolonisations de l'Afrique noire.

Il y a vingt ans, le 11 février 1990, Nelson Mandela était libéré après 27 années de prison. Au delà de l'émotion, cet épisode peut-être considéré d'un certain point de vue comme l'ultime décolonisation africaine. Plongeons nous sans plus attendre dans l'histoire sud-africaine.

 

 

La population de l'Afrique du sud s'avère particulièrement bigarrée ce qui s'explique par son histoire mouvementée. En effet, la conquête coloniale de ce territoire se déroule par étapes:

- Au XVème siècle, les populations noires indigènes (San et Khoi depuis le Ier millénaire av. JC, mais aussi des Bantous) sont confrontées aux navigateurs Portugais, à la recherche d'une nouvelle Route des Indes (depuis que la conquête de Constantinople par les Turc rend la Méditerranée orientale peu sûre). En 1488, Bartolomé Dias atteint le Cap de Bonne Espérance. A la Noëlle 1497, Vasco de Gama accoste sur les côtes orientales du pays qu'il baptise Natal (Noël en portugais). Aux navigateurs succèdent bientôt des colons.

 

Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

 

- Les Hollandais supplantent bientôt les Portugais et fondent le Cap, en 1652, qui devient une escale pour la Compagnie des Indes orientales, à mi-chemin entre la Hollande et les comptoirs néerlandais de Java. Pour permettre le développement agricole du territoire, la compagnie maritime, de concert avec Jan Van Riebeeck gouverneur du Cap, favorise l'immigration de colons européens: Hollandais bien sûr, mais aussi des Allemands et des Huguenots français qui fuient les persécutions religieuses. Ce sont ces colons européens, majoritairement constitués d'agriculteurs néerlandais, que l'on appelle les "Boers" («paysan» en néerlandais). Ces populations perdent rapidement contact avec leurs pays d'origine et se considèrent dès lors comme un peuple de l'Afrique à part entière revendiquant l'appellation d'Afrikaners. Le main d'oeuvre agricole incite bientôt la compagnie des Indes orientales à importer des esclaves depuis l'Angola, le Mozambique ou Madagascar. Le brassage de populations très diverses conduit à un important métissage entre Européens et Africains (leurs descendants sont appelés coloured people).

 

- A partir de la fin du XVIIIème siècle, les Britanniques s'intéressent de près à la région du Cap et recherchent à leur tour un poste de ravitaillement sur la route des Indes où ils sont implantés depuis peu. Dans un premier temps, les Boers considèrent les colons britanniques comme des alliés possibles dans leurs luttes contre les Xhosas (une population bantoue). Mais très vite, ils deviennent gênants puisque la Colonie du Cap passe sous souveraineté britannique, y entraînant du même coup l'abolition de l'esclavage en 1833. Or, les paysans boers utilisent une importante main d'oeuvre servile. L'emprise britannique sur le Cap est ainsi considérée comme une véritable remise en cause de la société boer, qui par réaction, se replie sur son identité afrikaners. L'hostilité grandit entre les Afrikaners et les Anglais.

 

 

 Les Afrikaners décident de migrer vers l'intérieur du continent afin d'échapper à la tutelle britannique. Ainsi, en 1836, 5000 Afrikaners environ partent à la conquête de nouvelles terres. Ils fondent ainsi l'Etat libre d'Orange (entre les fleuves Orange et Vaal), puis le Transvaal (au nord du Vaal) et enfin le Natal à l'est de la chaîne du Drakensberg. Ils y maintiennent une société esclavagiste particulièrement conservatrice. Convaincus d'être un "peuple élu", ils se replient sur leurs nouvelles "terres promises".

 

Après des tentatives pour conquérir ces territoires, les Anglais finissent par reconnaître les Etats boers: le Transvaal en 1852, puis l'Etat libre d'Orange en 1854. A cette date, 4 établissements blancs existent en Afrique du Sud: la colonie du Cap et le Natal, qui relèvent de l'autorité anglaise, et les deux Républiques  boers indépendantes. Toutes aspirent à s'étendre et ne tardent donc pas à rentrer en conflit avec les populations noires. La lutte pour la terre entraîne alors une série de guerres (guerres cafres) contre les Xhosas et les Zoulous. Mais bientôt l'antagonisme entre Boers et Britanniques l'emporte, en raison notamment de la découverte de richesses minières (diamants à Kimberley en 1867, or dans le Transvaal 20 ans plus tard)  qui relance l'intérêt britannique pour la région et attise de nouveau les rivalités.

Les gisements d'or font de la République du Transvaal la partie la plus dynamique de l'Afrique du Sud. Le gouvernement anglais de Disraeli, partisan d'une politique coloniale active, le comprend très vite et annexe les deux Républiques Boers en 1877. Quelques années plus tard, ces derniers, emmmenés par Paul Kruger, se révoltent et déclenchent la première guerre des Boers, en 1881. Finalement, le gouvernement britannique Gladstone restaure l'indépendance du Transvaal par la Convention de Pretoria (avril 1881). Deux ans plus tard, la découverte de nouveaux gisements d'or au Grand Reef (dans le Transvaal) déclenchent une nouvelle ruée vers l'or qui assure l'essor et la prospérité de Johannesburg. Le coeur économique de l'Afrique du Sud s'est donc déplacé du Cap vers le Transvaal. Les Anglais redoutent désormais que les importantes exportations de la région ne leurs échappent (via le port de Louranço Marques au Mozambique).

 

 

Désormais, il existe un réel conflit d'intérêt entre Le Cap et le Transvaal. Le Britannique Cecil Rhodes, directeur de la compagnie Or et Diamants De Beers, devient alors l'artisan zélé d'un projet britannique qui vise à relier l'ensemble de ses colonies africaines allant du Cap jusqu’au Caire. Il finance ses entreprises d'expansion britannique en Afrique australe grâce aux fonds de la Compagnie Britannique d'Afrique du Sud (la BSAC) qu'il a fondée en 1889. En 1895, il tente de renverser le gouvernement du Transvaal. L'expédition vire au fiasco. Le gouverneur et haut-commissaire anglais en Afrique du Sud, Alfred Milner, prend son relais et tente de convaincre Kruger (élu pour la quatrième fois président du Transvaal en 1898) de collaborer avec lui. En vain. Londres utilise un prétexte (mauvais traitements infligés aux mineurs anglais dans le Transvaal) pour déclencher à nouveau les hostilités contre les Boers. La deuxième guerre des Boers dure de 1899 à 1902 et se solde par l'annexion des Républiques Boers par les Anglais.Si les Britanniques remportent facilement les batailles à la régulière, ils doivent affronter une longue guérilla très meurtrière. Les Afrikaners se replient sur leur identité culturelle qui repose en premier lieu sur la langue . Désormais l'afrikaans supplante chez eux le néerlandais.

 

 

Finalement, l'indépendance de l'Union sud-africaine intervient en 1910 (membre du Commonwealth). Pretoria devient la capitale administrative et Le Cap la capitale législative. A la tête du Suid-Afrikaanse Partij, l'ex-général des Boers, Botha, devient le premier ministre. Les Afrikaners parviennent donc à s'imposer à la tête du nouvel Etat.  Soucieux de récupérer les pouvoirs politique et économique, ils renforcent la ségrégation entre les peuples. Presque tous les Blancs adultes obtinrent le droit de vote à la différence des Sud-Africains noirs. La loi sur la propriété foncière de 1913 impose une répartition du sol particulièrement injuste. Les populations noires, largement majoritaires (70% de la population), se voient cantonnées dans des « réserves indigènes » qui ne forment que 7 % de la superficie du pays. Ailleurs, l'accès à la propriété foncière leur est interdit.

 

Progressivement, tout un arsenal juridique organise une stricte séparation des populations aboutissant à l'exclusion politique et économique:

- en 1923, les Africains n'ont accès aux villes qu'à condition d'y posséder un emploi.

- en 1926, l'accès aux emplois qualifiés dans l'industrie leur est interdit.

L’aboutissement de ce processus d'exclusion intervient avec l'arrivée au pouvoir en 1948 du Parti National de Daniel Malan. Ce mouvement ultranationaliste impose alors l'apartheid ("séparation" en afrikaans). Ce système politique, et juridique repose sur la stricte séparation des Blancs et des non-Blancs, assurant l'hégémonie d'une petite minorité blanche sur le reste de la population (piste audio n°1 ci-dessous).

 

Une des nombreuses plaques apposées sur les lieux publics en Afrique du sud au temps de l'Apartheid.

 

* Au cours des années 1950, une série de lois et ajustements juridiques permettent de contrôler la population:

- Le population registration act (loi d'enregistrement de la population) de 1950 aboutit à la classification, sur des bases raciales, de la population. Quatre groupes sont distingués: les Blancs, les Coloured People (métis), les indiens et les Noirs qui deviennent des étrangers à l'intérieur de leur propre pays.

- La prohibition of mixed mariages interdit les mariages inter-raciaux (1949) , tandis que l'immorality amendment act prohibe aussi les relations sexuelles.

- La reservation of separate amenities act (loi sur la séparation des équipements publics de 1953) aboutit à la ségrégation dans tous les lieux publics (transports, écoles, hôpitaux, cimetières...). On parle de Petty apartheid.

Une corde sépare Blancs et Noirs dans un stade.

 

- Le Group aeras act conduit à une ségrégation spatiale implacable puisqu'il détermine, pour chaque groupe racial, une zone d'habitation. Pour les Noirs sont ainsi créés 10 homelands ("patries") ou bantoustans, régions rurales bien délimitées qui se transforment en "réserves" indigènes prétendument autonomes. Ces Etats n'ont aucune viabilité économique, leurs frontières contournent les mines et les terres arables, et ils n'ont aucune continuité territoriale. Bernard Droz (voir sources) rappelle que" les Bantoustans répondent à un triple objectif: freiner la mobilité géographique de la main d'oeuvre, et par là son insertion urbaine; atténuer les tensions en permettant à une élite noire d'accéder à des responsabilités, entraver et diviser le nationalisme noir en ranimant la diversité ou les hostilités ethniques". Cette mesure (Grand Apartheid) réserve l'immense majorité du territoire (les meilleures terres) à la minorité blanche.

 L'Afrique du sud au temps de l'apartheid (source: atlas historique).

 

Il convient d'ajouter à ce dispositif législatif l'apartheid urbain, qui oblige les Noirs à vivre à l'écart des villes, dans des agglomérations de petites habitations, les townships, dont Soweto (acronyme de South West Townships), constitue l'archétype (piste 4). A 16 ans, tous les Noirs doivent posséder un pass qui détermine où ils peuvent vivre, travailler. La législation réglemente ou interdit en effet les déplacements intérieurs.

Maisons dans le township de Soweto. Ce quartier -au départ simple appendice de Johannesburg- s'est rapidement transformé en un gigantesque lotissement formé de plus de 90 000 petites maisons cubiques identiques appelées matchboxes ("boîtes d'allumettes"). 

 

Sous couvert d'anticommunisme, les gouvernements successifs autorisent la répression de toute activité d'opposition. La loi sur le terrorisme (1967), terme à la définition particulièrement élastique dans la loi, légalise les mesures d'exception (état d'urgence, couvre-feu...) et conduit le pays dans une dérive totalitaire. De fait, la classification des individus selon des critères raciaux, l'emprise de l'Etat sur l'individu, jusque dans la sphère la plus intime; les déplacements de personnes dans des territoires réservés ne manquent pas de faire songer à l'Allemagne nazie, même si évidemment la comparaison s'arrête là.

 

 

La photo, en noir et blanc, a fait le tour du monde, symbole de la brutalité du régime d'apartheid: Hector Pieterson, écolier abattu par la police le 16 juin 1976, première victime du soulèvement de Soweto, gît dans les bras d'un plus grand que lui, en larmes.

 

La politique d'Apartheid entraîne une contestation intérieure importante. C'est particulièrement vrai après la nomination de Hendrick Frensch Verwoerd comme premier ministre en 1958. Toute tentative de remise en cause du statu quo est combattue avec violence par le pouvoir blanc, qui maintient de fait les populations noires dans la misère et la marginalité. Ces injustices contribuent ainsi à gonfler les rangs de l'ANC.

 

L'African National Congress (créé en 1912) anime la lutte des Noirs depuis soixante ans et se renforce avec l'accession à sa tête d'une génération de jeunes gens déterminés au cours des années 1940, en particulier Oliver Tambo, Nelson Mandela, Walter Sisulu. L'ANC opte pour une confrontation directe, mais non violente, avec l'adversaire. En 1952, avec le South African Indian Congress (organisation populaire auprès des importantes populations indiennes du pays), l'ANC orchestre la Defiance Campaign against injust Laws. Ce mouvement de désobéissance civile fustige en particulier les Pass Laws, ces lois interdisant les déplacements des non-Blancs à l'intérieur du pays (ils ne peuvent ainsi quitter les terres appartenant aux Blancs, et sur lesquelles beaucoup travaillent, pour émigrer vers les villes). Le mouvement se prolonge en 1953, mais il est rudement réprimé.

Oliver Tambo et Nelson Mandela, en 1962.

 

 

En réaction, l'ANC organise en 1955, à Klipfontein près de Johannesburg, un "congrès du peuple", au cours duquel est adoptée la "Charte de la liberté", qui sert dès lors de plate-forme pour l'ANC. Cette charte repose sur quelques principes intangibles:

- égalité raciale,

- la démocratie,

- nationalisation des grandes entreprises,

- réformes agraires,

- instauration d'un salaire minimum...

 

L'influence grandissante de l'ANC inquiète bientôt les autorités qui durcissent la répression. Une série de procès intentés aux leaders du mouvement s'engage. Entre-temps, une scission se forme au sein de l'ANC. Un groupe dirigé par Robert Sobukwe s'inquiète de l'influence des "communistes" sur la politique du mouvement. Expulsé de l'ANC en 1958, il fonde le Pan-Africanist Congress (PAC), favorable au nationalisme africain.

 

Massacre de Sharpeville en mars 1960.

 

En 1960, le gouvernement prépare un référendum sur la transformation du pays en République et sur la sortie du Commonwealth. L'ANC et le PAC, taisent alors leurs différences, pour organiser d'importantes manifestations pour obtenir des augmentations de salaires et la suppression des Pass Laws. Le 21 mars, alors que 300 000 Africains se dirigent vers le Parlement du Cap, la police ouvre le feu et abat 69 habitants de Sharpeville. Le mouvement de contestation prend une ampleur colossale. Les autorités décident alors d'interdire l'ANC et le PAC. Pour la première fois, la communauté internationale sort de son apathie et condamne le massacre de Sharpeville.

 

 

 

Les leaders de l'ANC, contraints à opérer dans la clandestinité, tirent les enseignements du drame et abandonnent la résistance passive pour la lutte armée. En 1962, la police arrête une partie de la direction clandestine de l'ANC, notamment Nelson Mandela, qui fait désormais figure de dirigeant de l'organisation. Le procès de Rivonia, en 1964, condamne Mandela et 7 autres co-accusés à perpétuité dans la prison de Robben Island, au large du Cap. Les partisans de l'ANC et du PAC qui sont parvenus à passer entre les mailles du filet s'exilent dans les pays limitrophes, notamment en Zambie, en Tanzanie. L'éloignement limite leur influence sur le plan local. En éliminant la direction de ces organisations, les autorités s'assurent une relative tranquillité pour une dizaine d'années, même si, tout au long de cette période des militants sont constamment arrêtés puis incarcérés sans procès.

 

En 1966, le premier ministre Hendrik Verwoerd se fait poignarder par un huissier au Parlement. B. J. Vorster lui succède et continue de bâillonner toute forme d'opposition. A partir des années 1970, le gouvernement décide d'accélérer le processus d'"indépendance" des bantoustans. L'objectif est de priver tous leurs habitants de leur citoyenneté sud-africaine.

 

Steve Biko.

 

L'annonce que l'afrikaans devient obligatoire dans les écoles suscite une immense colère dans les townships. Soweto s'embrase le 16 juin 1976. En réalité, les causes de ces révoltes sont bien plus profondes. Le Mouvement de la conscience noire animé par Steve Biko semble l'instigateur de cette explosion de colère. Pendant 18 mois, , les lieux publics sont incendiés, les voitures brûlées, les commerces pillés. De proche en proche, la fièvre gagne bientôt les quartiers résidentiels métis et indiens. Une terrible répression s'abat de nouveau sur le pays. Les services de sûreté arrête Steve Biko le 18 août 1977. Il mourra 26 jours plus tard des suites des blessures qui lui sont faites lors de son interrogatoire (piste 2, 3).

 

Cette répression policière dans les townships révoltés aura néanmoins de fortes répercussions:

- elle frappe le monde entier avec des clichés qui font le tour du monde. On relève entre 600 et 1000 morts. L'opinion internationale prend enfin véritablement conscience de la nature du régime.

- De jeunes militants fuient le pays et rejoignent les rangs de l'ANC en exil, ce qui contribue à galvaniser le mouvement après l'atonie de la décennie précédente. L'organisation, désormais dirigé par Oliver Tambo, multiplie les attaques sur le front militaire. Il sabote des installations statégiques. Surtout, elle parvient enfin à obtenir des relais au sein de la communauté internationale qui prend des mesures fortes (sanctions économiques, embargo sur les armes, boycotts des rencontres culturelles et sportives).

 

 

Le 21 juin 1976, des émeutiers utilisent des voitures en guise de barricade ( Keystone/Getty Images).

 

* A l'intérieur du pays, l'opposition noire réapparaît progressivement.

- Bien qu'interdits, les syndicats deviennent très puissants à l'instar du Congress of South African Trade Unions (COSATU).

- les leaders religieux tels que Allan Boesak ou l'archevêque anglican Desmond Tutu prennent la parole au nom des Noirs et se font l'écho de leurs aspirations.

- en 1985, une fédération de mouvements anti-apartheid, proches de l'ANC, forment l'United Democratic Front.

Les pays de la "ligne de front" (cf: le Dessous des cartes).

 

 

Incontestablement à partir des années 1980, si la situation s'est décantée dans le reste de l'Afrique australe, le régime de l'apartheid, bien que fragilisé, semble encore solide. Pourtant, c'est aussi au cours de cette décennie que la mobilisation anti-apartheid prend une dimension internationale. Les projecteurs se braquent désormais sur l'Afrique du sud. En 1984, l'archevêque anglican Desmond Tutu reçoit le Prix Nobel de la Paix, pour son action contre le régime. L'isolement des autorités sud-africaines grandit. Depuis 1975, les Etats voisins du Mozambique et de l'Angola se sont libérés du joug colonial portugais. Le Zimbabwe accède à l'indépendance en 1980. En exil, les leaders de l'ANC poursuivent la lutte depuis les "pays de la ligne de front" (pistes 2 et 7). L'ANC renforce ses camps d'entraînements en Angola, au Mozambique, en Zambie et en Tanzanie et développe des missions diplomatiques en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis. Il faut dire que depuis la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, le gouvernement sud-africain ne peut plus se targuer de constituer le dernier rempart contre le communisme en Afrique australe. Ses soutiens occidentaux l'abandonnent. 

L'embargo économique décrété par l'ONU se durcit fortement et contribue à l'asphyxie du pays qui avait pu jusque là vivre en relative autarcie. La situation économique est aggravée aussi par de grandes grèves menées par la COSATU, le syndicat des travailleurs noirs. La révolte intérieure se généralise au milieu de la décennie, animée notamment par l'United Democratic Front (sorte de vitrine légale de l'ANC toujours interdit) et sa branche armée, "la lance de la nation" qui opère depuis les pays de la "ligne de front". Tous ces éléments expliquent aussi que la campagne internationale en faveur de la libération de Mandela prenne une ampleur sans précédent (piste 5).
 

 

Affiche de la COSATU, en 1989.

   

A la fin des années 1980, la minorité blanche au pouvoir doit lâcher du lest sous la pression de plusieurs pays occidentaux, notamment les Etats-Unis. Des négociations secrètes s'ouvrent donc à l'initiative de Nelson Mandela (auquel s'associe Oliver Tambo, président de l'ANC en exil en Zambie). L'arrivée au pouvoir de Frederik De Klerk en 1989 accélère le processus de sortie de l'apartheid. Membre du parti national, cet Afrikaner se persuade de mener des réformes indispensables. Il est alors mis sous pression par la poussée électorale de l'extrême droite qui recueille 30% des voix. Par la déclaration de Harare, l'ANC se dit prêt à négocier sous condition: levée de l'état d'urgence, libération des prisonniers politiques, légalisation des organisations dissoutes, suspension de la peine de mort. 

 

 

Nelson et Winnie Mandela le jour de la libération du grand leader sud-africain.

 

Après 26 ans d'incarcération, Mandela est libéré le 11 février 1990. L'année 1991 voit l'abrogation de la plupart des lois de l'apartheid. Pour autant, le plus dur reste à faire. La minorité blanche n'entend pas se dessaisir du pouvoir à n'importe quel prix. La transition démocratique s'opère dans un climat de grandes violences politiques attisées par les ultanationalistes blancs qui multiplient les attentats, mais aussi par l'Inkhata, une organisation zulu militant pour une restauration monarchique dans le bantoustan du Kwazulu. Elle enclenche un cycle de violences avec les partisans de l'ANC. Mandela redoute toute forme de séparatisme et reste attaché à une vision unitaire de la future nation. Le pays est au bord de l'explosion, l'état d'urgence est réinstauré. Malgré tout, ces violences n'enrayent pas le processus de négociation en cours. Un compromis est enfin trouvé et permet l'adoption d'une constitution intérimaire en décembre 1993. Ainsi, les membres du gouvernement sortant restent associés à la gestion des affaires pendant 2 ans à partir des élections. Il convient en effet de ménager les Blancs qui détiennent toujours le pouvoir économique.

 

Avril 1994, Nelson Mandela vote lors des premières élections démocratiques dans le pays.

 

Lors des premières élections libres et multiraciales d'avril 1994, l'ANC rassemble 63% des suffrages. Le 10 avril 1994, Nelson Mandela devient le premier président noir du pays. Il choisit aussitôt deux vice-présidents, Thabo Mbeki, issu de son parti, et Frederik De Klerk, issu de la minorité blanche et précédent chef du gouvernement. Enfin, il nomme un gouvernement d'union nationale. De Klerk et Mandela reçoivent conjointement le prix Nobel.


 

Frederik De Klerk et Nelson Mandela.

 

Forcément, 50 ans d'un régime aussi terrifiant que celui de l'apartheid laisse des traces profondes dans les esprits, aussi la Commission vérité et réconciliation présidée par l'archevêque anglican Desmond Tutu en 1996-1997 a pour mission de faire la lumière sur les crimes de l'apartheid.

 

Conclusion:

 

Il est assez remarquable de constater qu'après un demi-siècle d'apartheid, régime au combien brutal et destructeur, l'Afrique du sud a réussi sa transition démocratique. Certes, tout n'est pas rose dans la nation arc-en-ciel. Le pays est ravagé par une insécurité endémique, des inégalités sociales énormes subsistent, des problèmes sanitaires majeurs liés notamment au sida frappent la société sud-africaine. Pour autant, le pays bénéficie d'une certaine stabilité et n'a pas sombré dans le chaos comme tant d'observateurs le redoutaient. On doit incontestablement cet état de fait à la personnalité exceptionnelle de Mandela (piste 5, 6, 7, 8). Fr. X. Fauvelle-Aymar (voir sources) rappelle à ce propos:

"Il faut dire (...) ce que ce tour de force doit à la personnalité et à la vision politique de Nelson Mandela, héros de la lutte des Noirs contre l'apartheid durant un quart de siècle, et qui sut acquérir dans les années 1990, auprès de ses concitoyens blancs, une popularité due en partie à sa rhétorique consensuelle et à son action volontariste dans un registre symbolique et identitaire auquel les Afrikaans étaient particulièrement sensibles [...]. De même, le "geste" politique consistant à ne pas briguer de second mandat en 1999 permit à la figure inentamée du père de la nation de conserver un prestige moral sans égal, à l'heure où les chefs d'Etat de certains pays africains avaient sans discontinuer présidé aux destinées de leur pays depuis les années 1970."

Cette libération suscite une allégresse immense dans toute l'Afrique, elle représente un signal fort de liberté et de justice pour tout le continent.

 

Nelson Mandela et Desmond Tutu.

 

L'apartheid a des répercussions immenses sur la vie quotidienne. Les musiciens et chanteurs furent, comme les autres, victimes de cette politique ségrégationniste. Les musiques jouées par des Noirs furent boudées par les grands médias nationaux. La censure prive aussi de nombreux chanteurs d'une notoriété pourtant méritée. Des circuits commerciaux séparés tentèrent aussi de cloisonner "musiques blanches" et "musiques noires". Pour autant, quelques chanteurs se firent d'inlassables dénonciateurs du régime oppressif.

 

 

--------------

La lutte contre l'apartheid et la haute figure morale de Nelson Mandela inspirent de nombreux musiciens. L'impact de la musique, son caractère fédérateur ne saurait être négligé. Les textes forts de nombreux morceaux contribuent indirectement, à leurs niveaux, à une prise de conscience de la sitution politique en Afrique du sud, dès les années 1970 dans le reggae ou au cours des années 1980 par le biais de la musique rock.

D'innombrables chansons ont donc pris pour thème Mandela et l'apartheid. Citons parmi les gros succès: "Soweto blues" par Miriam Makeba, "l'Esclave" de Papa Wemba, "Sisi Mandela" du Congolais Tabu-Ley Rochereau, "Soweto" de Sam Mangwana, "Apartheid" par Xalam, "Apartheid is nazism" d'Alpha Blondy, "Biko" de Peter Gabriel, "Mandela day" des Simple Minds, Brenda Fassie "black president"... la liste est loin d'être exhaustive. Ci-dessous, 7 autres morceaux plus ou moins connus:

 

1. Ras Menelik: Chant down apartheid". Le reggae est une musique de combat qui fustige l'oppression et le racisme. Le régime de l'apartheid devint donc une des cibles favorites des musiciens jamaïcain ou africain comme le prouve le morceau du reggaeman nigérian Sonny Okosum. 

2. Sonny Okosun: "Fire in Soweto".

Pochette du disque "Fire in Soweto" de Johnny Okosun, reggaeman nigérian.

3. Tribe called Quest: "Steve Biko (stir it up)". Steven Biko est un jeune militant charismatique qui meurt en détention le 12 septembre 1977. Peter Gabriel lui rend un poignant hommage avec son morceau "Biko". A Tribe Called Quest propose ici un rap très réussi.

4. Super Diamono de Dakar: "Soweto". La superstar sénégalaise du mbalax, Omar Pené et le super diamono dénonce l'oppression dont sont victimes les Noirs entassés dans les townships.

5. Specials: "Nelson Mandela". Ce morceau écrit par Jerry Dammers, leaders des Specials, en 1984, s'impose comme un chant de ralliement pour la communauté internationale, enfin prête à mettre sous pression le système de l'apartheid. Un élan de compassion apparaît pour le plus ancien prisonnier politique de la planète en Europe et aux Etats-Unis où Mandela restait alors largement méconnu du grand public. D'autres chanteurs anglo-saxons tels que Jeff Beck, Eric Clapton, Phil Collins ou Sting soutiennent alors l'action d'amnesty international.

 

Le 11 juin 1988, le stade de Wembley à Londres accueille les plus grandes stars internationales pour un concert géant en l'honneur de Nelson Mandela. A 70 ans, ce dernier reste enfermé dans sa cellule de Pollsmoor dans la banlieue du Cap. En septembre 1988, Amnesty International organise une tournée mondiale à laquelle participent Peter Gabriel, Bruce Springsteen, Tracy Chapman, Sting et Youssou N'Dour pour le respect de la déclaration universelle des droits de l'Homme. Les protagonistes du concerts de 1988 se réunissent de nouveau dans le stade de Wembley en 1990, en présence de Nelson Mandela, tout juste libéré.

6. Johnny Clegg et Savuka: "Asimbonanga" (1987). En 1986, Johnny Clegg fonde le groupe Savuka ("nous nous sommes levés") qui rencontre un succès international, notamment en France, grâce au totre "Asimbonanga", un titre hommage à Nelson Mandela. La chanson se voit immédiatement interdite d'antenne dans son pays. Peine perdue, Asimbonanga devient l'hymne de la résistance portée à l'échelle internationale. Condamné à la prison à vie en 1964, le nom de Nelson Mandela doit être oublié. "Nous ne l'avons pas vu" (traduction littérale d'Asimbonaga), dit le refrain en zoulou. Dans l'un des couplets, écrits, eux, en anglais, Clegg évoque Steve Biko, Victoria Mxgengen, Neil Agget, des militants de la lutte anti-apartheid assassinés.



Johnny Clegg et Sipho Mchunu.

7. Youssou N'Dour: "Nelson Mandela". Le chanteur sénégalais, très inmpliqué dans la lutte pour le respect des droits de l'Homme dans le monde aux côtés d'Amnesty International, dédie son morceau à Mandela.

 

8. Discours de Nelson Mandela lors de sa libération suivi de commentaires de l'historien Elikia MBokolo.

 

Sources:

Cet article est basé sur une série de d'articles de l'histgeobox consacrés à l'histoire de l'Afrique du Sud. Mais il est largement étoffé et complété grâce aux ouvrages ou émissions suivants ...

  • Henri Wesseling, Les empires coloniaux européens. 1815-1919, folio histoire, 2004.
  • L'Histoire n° 306. Fr. X. Fauvelle-Aymar: "Et l'Afrique du sud inventa l'Apartheid", février 2006.
  • E. Melmoux et D. Mitzinmacker, Dictionnaire d'histoire contemporaine, Nathan, 2008.
  • L'Afrique enchantée: "l'Afrique du sud: on dit quoi?".
  • Bernard Droz, Histoire de la décolonisation, Point, Le Seuil.
  • Les émissions du dessous cartes consacrées à l'histoire de l'Afrique du Sud: "une nation arc en ciel" et "la transition post-apartheid".
  • Odile Goerg, L'Afrique XVIIIè-XXIè siècle, Junior Histoire, Autrement, 2005.
  •  L'épopée des musiques noires sur RFI: "Mandela day".
  • Frank Tenaille, Le swing du caméléon, Actes sud, 2000.

 

 

Liens:


* Sur Samarra et l'Histgeobox:

 

 

* Ailleurs sur la toile:

 

Les décolonisations africaines en musique (2) 1960-1990

par blot Email

Dans un premier épisode, nous nous sommes intéressés aux premières décolonisations en Afrique noire, de 1957 à l'année 1960. Il semble possible de distinguer deux autres périodes dans ce processus qui court de 1957 à 1990.

 

- Une deuxième phase s’étend de 1960 à 1965 avec la décolonisation hésitante des possessions britanniques en Afrique orientale (Tanganyika, Kenya, Ouganda) et centrale (les Rhodésies ainsi que le Nyassaland).

- L'ultime phase, particulièrement longue et conflictuelle, oppose d'un côté le Portugal salazariste, les régimes d'apartheid du Zimbabwe et de l'Afrique du Sud aux mouvements nationalistes africains déterminés à obtenir satisfaction.

Dans un troisième épisode, nous étudions le cas spécifique de l'Afrique du Sud.

 

 

  • La seconde phase des décolonisations africaines (1960-1965).

 

L'Afrique occidentale.

 

L'émancipation des deux derniers territoires d'Afrique de l'ouest encore colonisés, la Sierra Leone et la Gambie, ne pose guère de difficultés. Dans ces deux petits pays aux ressources modestes, les Britanniques adoptent le processus gradualiste classique de transfert des pouvoirs qui s'y réalise sans heurts, en 1961.

Dans les territoires britanniques d'Afrique orientale et centrale en revanche, la question politique est compliquée par l'existence d'une population hétérogène: un colonat blanc important, des groupes asiatiques et une population noire majoritaire mais marginalisée.

 

 Julius Nyerere lors de l'indépendance de la Tanzanie.

 

 L'Afrique orientale:


- En décembre 1961, le Tanganyika accède à l'indépendance sous la houlette du Tanganyika African National Union (TANA) de Julius Nyerere (qui présidera aux destinées du pays jusqu'en 1985). Ce leader charismatique rassure les Britannique par sa modération. Membre du Commonwealth, le nouvel État s'unit en 1964 au Zanzibar pour former la Tanzanie.

 

- En Ouganda, les forces ethniques centrifuges menacent d'éclatement cette entité territoriale. Dans le cadre de l'Indirect rule, les Britanniques s'étaient appuyés sur la monarchie et l'aristocratie ganda au détriment des autres groupes ethniques. Andrew Cohen, nommé à la tête de la colonie en 1952, tente de la conduire vers davantage de démocratie, en assurant désormais une meilleure représentation aux différents groupes ethniques. Craignant pour son autorité, le Kabaka, c'est à dire le souverain du Bouganda, un protectorat administré séparément, proteste (en 1953). Il est aussitôt déposé et déporté ce qui contribue au bout du compte à souder les populations derrière lui. Il est donc réintronisé en 1955 après avoir accepté un compromis. A partir de 1959, des troubles éclatent et des actions de boycottage sont menés contre les boutiques tenues par l'importante minorité asiatique du pays qui a profité du boom économique des années 1950. Ces troubles accélèrent l'obtention de l'autonomie interne en 1961 avant l'accession de l'Ouganda à l'indépendance le 9 octobre 1962. Milton Obote, dirigeant de l'Uganda People's Congress, en devient le président.

 

- Au Kenya, l'indépendance n'est acquise qu'après une longue lutte. Dans cette colonie de peuplement, l'économie de plantation domine. Les propriétaires blancs monopolisent les terres fertiles des hauts plateaux (Londres leurs accorde l'utilisation exclusive de ces White Highlands) dont ont été expropriées les populations indigènes, contraintes de se louer comme ouvriers agricoles auprès des nouveaux détenteurs du sol.

 

rvoltedesmaumau.jpg

 Répression des soulèvements au Kenya lors de la guerre des Mau Mau.

 

En 1947, un économiste kikuyu, Jomo Kenyatta fonde l'Union africaine du Kenya, dont le slogan “un homme, un vote” entend remettre en cause les profondes inégalités liées à la colonisation. L'administration coloniale ne pouvait accéder à cette demande. Or, dans le même temps éclate une insurrection paysanne encadrée par les Mau-Mau, une société secrète traditionnelle, dont les membres faisaient serment de lutter pour la libération de leur terre et s’attaquaient aux Kenyans «loyalistes», employés de l’Etat, enseignants… D'une manière générale, les Mau-Mau entendent expulser les colons européens par les armes. Il développent bientôt des techniques de guérillas efficaces. En 1952, les Britanniques refusent toute réforme et proclament l'état d'urgence (il se prolonge pendant 8 ans). Ils en profitent pour arrêter Jomo Kenyatta qui est condamné à sept ans de prison pour collusion avec les Mau-Mau. Pourtant, ce dernier dénonce les violences perpétrées par les Mau-Mau. Finalement la rébellion est vaincue en 1955. Libéré, Kenyatta crée un nouveau parti, le KANU qui remporte les élections et devient l'interlocuteur obligé des autorités coloniales qui acceptent de négocier. L'indépendance est finalement obtenue en décembre 1963.

 

 

  Jomo Kenyatta dans les rues de Nairobi, le 1er juin 1963.

 

L'Afrique centrale:

 

Au nom du principe du partenariat (partnership) et de "l'association des races", le Royaume uni crée la Fédération d'Afrique centrale qui groupe les Rhodésies et le Nyassaland, en 1953. Dans les faits, 290 000 Blancs conservent la suprématie politique. Les minorités asiatiques jouent, quant à elles, un rôle important dans l'économie. Enfin, les Noirs, de loin les plus nombreux, restent marginalisés. Cette fédération, contrôlée par la minorité blanche, permettait donc d'engager une politique d'apartheid, à l'exemple du système sud-africain.

 

C'est au Nyassaland, où les Blancs restent très peu nombreux, que les contestations se développent d'abord. Sous la direction du docteur Hastings Banda, le Nyassaland African Congress, fondé en 1945, lance le pays dans une action de désobéissance civique contre la fédération à partir de 1958. En Rhodésie du Nord, Kenneth Kaunda se lance dans une confrontation directe et radicale contre le premier ministre de la Fédération, le syndicaliste Roy Welensky. Pour couper court aux velléités contestatrices, les autorités répriment fermement dans l'ensemble de la Fédération, ce qui accuse encore davantage les antagonismes entre Blancs et Noirs. La situation s'avère bientôt ingérable et convainc le gouvernement britannique Macmillan de la faillite de la fédération. Au cours d'une tournée en Afrique au début de 1960, Macmillan demande aux Blancs d'accepter le "vent du changement" en Afrique. Ceci aboutit à la dissolution de la Fédération en 1963. En 1964, le Nyassaland devient indépendant sous le nom de Malawi et la Rhodésie du Nord sous celui de Zambie. La Rhodésie du Sud en revanche conserve alors son statut de self-governing colony.

 

  • La phase finale des décolonisations africaines (1965-1990).

 

De la Rhodésie au Zimbabwe

En 1965, le premier ministre Ian Smith déclare l'indépendance de la Rhodésie du Sud unilatéralement, rompant avec le Royaume Uni, qui voulait une participation noire au gouvernement comme préalable à l'indépendance. L'importante minorité blanche refuse précisément cette évolution et impose un régime d'apartheid en tout point comparable à celui de l'Afrique du sud. La communauté internationale finit par s'émouvoir. L'ONU et l'Organisation de l'Unité Africaine condamnent ce régime raciste.

 

A partir des années 1970, une guerre de libération est menée depuis les Etats voisins par deux mouvements:

- la ZAPU, Zimbabwe African Porpular Union, de Joshua N'Komo soutenue par l'URSS et qui opère depuis la Zambie voisine.
- la ZANU, Zimbabwe African National Union, de Robert Mugabe, aidée quant à elle par la Chine et dont la base arrière se situe au Mozambique.

 

Robert Mugabe et Holden Roberto.

 

Les deux mouvements parviennent à faire front commun pour lutter plus efficacement contre le régime de Ian Smith. Ce dernier bénéficie du soutien de l'Afrique du sud, mais aussi de quelques puissances occidentales qui réussissent à contourner l'embargo de l'ONU en vendant des armes.

 En fait, aucune bataille décisive n'intervient et des négociations s'ouvrent au Royaume Uni en 1979. Le Front de libération se trouve en position de force puisqu'il contrôle de vastes zones du territoire. En décembre 1979, les accords de Lancaster House à Londres sont signés. Les intérêts des Blancs sont sauvegardés, mais des élections multipartites et multiraciales doivent être organisées dans les deux mois suivant la signature de l'accord.

 

Le parti de Robert Mugabe l'emporte très largement. En avril 1980, la proclamation de l'indépendance de la Rhodésie à lieu. Elle devient alors le Zimbabwe.

 

 

La décolonisation portugaise.

 

A l'exception de la Zimbabwe et de la Namibie, ce sont donc les colonies portugaises qui ferment la marche des indépendances, obtenues au prix de longues guerres très meurtrières. Le dictateur Salazar refusait toute idée d’émancipation. Alors que les autres empires coloniaux disparaissent, l'Estado Novo s'investit soudainement dans un empire jusque là plutôt négligé et n'entend rien des désirs d'émancipation qui se font jour dans la colonie. Lisbonne forge l'idée d'une égalité entre la métropole et l'outre-mer, menant à contre-temps une politique de recolonisation, avec une promesse de réussite outre-mer permettant de soulager la crise économique chronique qui touche alors la métropole. L'immigration est donc facilitée, notamment en Angola, colonie la plus vaste (10X la métropole) et la plus riche (pétrole, diamant, fer, café, etc.) de l'empire.

 

Le Portugal avait élaboré en Angola une doctrine coloniale fondée sur l’assimilation et l’intégration. Dans les faits, les colons ( les civilisados), citoyens portugais bénéficient de privilèges au détriment des autochtones, victimes de discriminations. Au sein de ces derniers, on distingue:

 - une minorité (Noirs ou métis) qui profite du statut d’assimilés (assimilados), conférant tous les droits attachés à la citoyenneté portugaise.

- Les non-assimilés restent soumis au statut de l'indigena (95% de la population de l'Angola). Ils réclament bientôt une évolution sociale et politique de leur pays.

Malgré les promesses, Guinée-Bissau, Mozambique et Angola végètent dans le marasme économique.
Le sous-équipement sanitaire et scolaire, l'immobilisme autoritaire du régime contribuent un peu plus à marginaliser les populations colonisées.

 

Pourtant, une apathie trompeuse semble régner dans les colonies portugaises au cours des années 1950. Les colons en armes, l'armée, la police politique (PIDE) assurent le maintien de l'ordre, guère perturbé par une population qui semble résignée. D'autre part, le Portugal, membre de l'OTAN, insiste sur son rôle de rempart contre le communisme en Afrique australe.

Face aux inégalités flagrantes, la fiction d'une nation multiraciale vole bien vite en éclat. Les arrestations sous prétexte de subversion se multiplient à partir de 1959-1960, ce qui pousse de nombreux nationalistes à l'exil.

 Timbre angolais (1975).

 

Les meneurs des mouvements de libération (Amilcar Cabral en Guinée, Agostinho Neto en Angola, Marcelino de Santos au Mozambique), des assimilados, formés dans les universités portugaises, adhèrent au marxisme et coopèrent avec le parti communiste portugais clandestin. Ils forment bientôt leurs propres partis:

 - le Parti Africain pour l'Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) d'Amilcar Cabral (en 1956).

 - le Front de Libération du Mozambique (FRELIMO) de Samora Machel (il remplace de Santos tué lors des combats) qui entre en rébellion en 1964.

 - En Angola, le Mouvement populaire pour la libération de l'Angola (MPLA) d'Agostinho Neto.

 Dans ce pays, d'autres organisations, non marxistes, combattent aussi contre les troupes portugaises. Ainsi l'Union des populations de l'Angola (UPA), qui devient plus tard le Front National de Libération de l'Angola (FLNA) de Holden Roberto se réclame de l'ethnonationalisme

 

 

Sur le plan international, le Portugal se trouve dans la ligne de mire des pays afro-asiatique à l'ONU. Ainsi, en décembre 1961, l'Assemblée générale de l'organisation adopte une résolution condamnant la politique coloniale portugaise. Par ailleurs, au cours des années 1960, les colonies portugaises se retrouvent cernés par des pays nouvellement indépendants qui servent dès lors de bases arrières aux mouvements de libérations (la Guinée-Conakry pour la Guinée-Bissau, le Congo-Léopoldville pour l'Angola, la Zambie et la Tanzanie pour le Mozambique).

 

Finalement, une révolte éclate à Luanda en février 1961, bientôt relayée par une insurrection paysanne massive. Les mouvements nationalistes lancent des actions de guérilla. Ces révoltes, mal préparées, sont suivies de représailles particulièrement sanglantes et déclenchent l'exode de populations très nombreuses vers la République du Congo.

 La guérilla armée gagne la Guinée-Bissau en 1963 et le Mozambique en 1964. La force militaire portugaise, épaulée par la redoutable police secrète (PIDE) arrête, emprisonne et traque les révoltés, sans pour autant en venir à bout. De nombreux nationalistes poursuivent la lutte en exil depuis les pays voisins.

 

A partir de 1965, les Portugais doivent combattre sur tous les fronts. Pour vaincre, les autorités engagent des moyens considérables. En 1971-1972, le Portugal consacre la moitié de son budget à la préservation de son empire et porte à 4 ans le service militaire! On compte alors 200 000 soldats outre-mer. Les techniques de contre-guérilla se révèlent assez efficaces sur le terrain. En Angola, le MPLA et le FLNA sont contenus, mais dans le Sud, l'armée affronte un nouvel adversaire, l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola créée par Jonas Savimbi en 1966). En revanche, en Guinée-Bissau, le PAIGC parvient à contrôler de vastes régions à partir de 1968.

 

 Amilcar cabral, le charismatique leader du PAIGC et chef incontesté de guerre de libération en Guinée-Bissau.

 

Inflexibles, les autorités portugaises accélèrent la politique de peuplement des colonies, surtout en Angola (avec un maximum de 550 000 Blancs dans les colonies portugaises en 1973).Elles tentent en parallèle d'attirer les investisseurs étrangers afin d'assurer le développement économique de la colonie pour mieux convaincre la communauté internationale de la validité de son action outre-mer. Mais il est trop tard.

A partir du début des années 1970, le Portugal se trouve dans l'impasse, de plus en plus isolé. En 1970, le conseil de sécurité de l'ONU obtient la condamnation solennelle du pays. L'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) sert également de forum aux nationalistes.

Ces conflits de décolonisation s'internationalisent bientôt, puisque les mouvements nationalistes africains recherchent des appuis extérieurs, principalement dans le bloc de l'Est. La Chine et l'URSS fournissent des conseillers militaires et des armes. La rivalité sino-soviétique est telle qu'elles soutiennent des factions opposées (en Angola, la Chine épaule l'UNITA et le FLNA tandis que l'URSS  soutient le MPLA) qui se combattent sur le terrain. Ses divisions expliquent en partie la difficulté des mouvements nationalistes à s'imposer.  

 

Défilé organisé par le MPLA dans un stade de Luanda, en 1975.

 

En fait, c'est en métropole que le sort des colonies se jouent. Les très lourdes dépenses budgétaires consacrées à la guerre et la conscription obligatoire suscitent un vif mécontentement populaire au Portugal qui entraîne la chute la chute de la dictature en 1974 (Révolution des oeillets). C'est ce soulèvement qui permet le processus d'émancipation dans les colonies aboutissant aux indépendances.

Le PAIGC dirige la Guinée-Bissau indépendante en septembre 1974 et obtient l'année suivante le rattachement du Cap Vert.


Luis Cabral (frère d'Amilcar), nouveau président de la Guinée-Bissau et vice-président du PAIGC s'entretient avec des soldats de l'armée de Libération, en juin 1974 (photo: AFP).

 

Le cessez-le-feu en Angola et au Mozambique s'accompagne d'incidents très graves entre Blancs et Noirs précipitant le départ des 300 000 colons portugais. Après de très longues négociations entre les factions rivales, le Mozambique accède à l'indépendance en juin 1975 et l'Angola au mois de novembre. Dans ce nouveau pays, l'UNITA, le MPLA se livrent à une véritable course au pouvoir. L'appui de troupes cubaines envoyées par Castro permet finalement au MPLA d'Agostinho Neto de contrôler la capitale, mais les combats ne font alors que commencer. Au Mozambique, ce sont aussi les "marxistes" du FRELIMO qui s'imposent. Les nouveaux Etats se trouvent alors confrontés aux divisions héritées de la période de lutte anticoloniale. La lutte entre formations "marxites" et "antimarxistes" s'avère en outre propice aux interventions étrangères dans le cadre de la guerre froide (nous en reparlerons dans un autre épisode).

 Affiche de propagande du FRELIMO (Mozambique).

 

La Namibie.

L'ancienne colonie allemande du Sud-Ouest africain possède d'importantes richesses minières (diamants, uranium...). Elle est placée sous mandat de l'Union sud-africaine à l'issue de la grande guerre et prend le nom de Namibie en 1967. A cette date, l'Afrique du Sud a annexé le territoire comme cinquième province de l'Union (après un référendum très encadré). Cette appropriation pure et simple du territoire est dénoncée par le comité de décolonisation de l'OUA, mais aussi par l'ONU qui retire en 1966 son mandat à l'Afrique du sud. Reste que, sur le terrain, cette dernière n'entend absolument pas se retirer.

A partir de 1966, la SWAPO (South West Africa People's Organisation), une organisation nationaliste fondée en 1960, lance la lutte armée contre les forces sud-africaines. Les premers affrontements virent au désastre pour le mouvement nationaliste dont les dirigeants sont presque tous arrêtés. Finalement, les combats reprennent de plus bel au cours des années 1970 à partir des Etats voisins (dits de la "ligne de front": Bostwana, Zambie, Malawi et Tanzanie) où se sont repliés les nationalistes.

La guerre civile angolaise complique la donne. En effet, le MPLA au pouvoir dans le pays, jouit du soutien des Soviétiques et des Cubains ce qui convainc progressivement les Etats-Unis d'intervenir à leur tour en épaulant l'UNITA. L'organisation angolaise "non-marxiste" reçoit également une aide importante de l'Afrique du sud. Cette dernière soumet son retrait de la Namibie au départ des Cubains d'Angola. Cette stratégie se fonde sur sa volonté de maintenir à la fois une domination économique sur l'Afrique australe, mais aussi son régime d'apartheid. Dans cette optique, elle a besoin d'un "glacis protecteur" de bastions blancs constitué par les colonies portugaises (jusqu'en 1975) et par la Rhodésie du Sud (Zimbabwe en 1980). Ainsi, elle finance et arme tous ceux qui combattent les mouvements de libération lors de la colonisation (le Portugal, les autorités rhodésiennes), puis les mouvements anticommunistes une fois l'indépendance obtenue (UNITA).

Cette situation complexe et l'incapacité de l'ONU et de l'OUA d'abréger ces conflits expliquent la longueur et la cruauté des guerres d'Afrique australe.

 

Finalement, la Namibie accède à l'indépendance en 1990 (une fois les Cubains partis d'Angola). Sam Nujoma, ancien dirigeant de la SWAPO devient le président du nouvel Etat.  

 

 

1. Bob Marley: "War".

L'empereur éthiopien Haïlé Sélassié prononce une allocution devant l'Assemblée générale de l'ONU, à New York, le 4 octobre 1963, quelques mois seulement après la création de l'Organisation de l'Unité Africaine à Addis-Abeba. 

Treize ans plus tard, le Jamaïcain Bob Marley met en musique une partie du discours. Au-delà de la musique, l'intérêt de la chanson "War" est de fournir un instantané de la situation du continent africain en 1963. A cette date, le Maghreb, la plupart des pays d'Afrique noire francophone, anglophone et belge, sont indépendants. L'Afrique australe, en revanche, reste soumise et ferme la marche du processus de décolonisation. De fait, les colonies portugaises restent solidement tenues par le Portugal salazariste (Marley chante "en attendant que les régimes ignobles et malheureux qui itennent nos frères, en Angola, au Mozambique...)", tandis que le régime d'apartheid sévit toujours an Afrique du Sud et en Rodhésie ("en attendant que les régimes ignobles et malheureux qui tiennent nos frères (...) en Afrique du Sud, dans un esclavage moins qu'humains aient été renversés..."). Au nom du panafricanismeet de la solidarité entre Etats du Tiers-Monde, Selassie appelle à la lutte contre le colonisation et les régimes racistes.

2. Super Mama Djombo: "Alma".

 Amilcar Cabral est le fondateur du Parti Africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert. Pendant 13 ans, il mène la guérilla contre les troupes portugaises. En 1974, la Guinée-Bissau accède à l'indépendance, mais Cabral n'est plus là pour assister à ce moment tant attendu, car il a été assassiné. Il devient aussitôt le héros national et, d'une manière générale, un des grands martyrs des luttes de libération. Les musiciens et chanteurs ne tardèrent pas à exalter sa mémoire. C'est la cas ici avec le Super Mama Djombo qui devient le groupe officiel du PAIGC et donc du pays. La formation chante ici:

"une âme chante. C'est Amilcar Cabral qui chante pour la victoire / Cabral nous a appris comment nous rassembler pur combattre / et toujours lutter pour l'unité de notre peuple. / Il nous a montré une vision claire du monde

Il nous a donné les outils et un guide pour nous aiderles plus jeunes construiront sur son travail. (...) / nous suivrons toujours les traces d'Amilcar Cabral."

 

3. Sam Mangwana: "Moçambique oyé".

Une célébration de l'indépendance du Mozambique par le Congolais Sam Mangwana.

 

4. Mirol: "Independancia". Ce morceau et le suivant évoquent l'indépendance de l'Angola et le surtout le nouveau régime marxiste aux mains du MPLA d'Agostinho Neto dont on vante les mérites ici.

 

5. David Ze: "Guerrilhero". Au cours des années de guerre civile qui suivent l'indépendance, ce compositeur angolais est assassiné, avec deux autres musiciens de talent, Artur Nunes et Urbano do Casto, en 1977.

 

6. Sonny Okosun: "Fire in Soweto".

En Afrique du sud, toute tentative de remise en question du régime de l'apartheid est combattue avec violence par le pouvoir blanc tout au long des années 1960 et 1970. Les leaders noirs comme Nelson Mandela dirigeant de l’ANC (African National Congress ) sont incarcérés,malmenés, voire tués. Les manifestations sont réprimées avec une brutalité meurtrière. Les manifestations étudiantes de 1976 se soldent par plus de 600 victimes. La répression est systématique et ne laisse que peu d'espoir.

Depuis 1975, les Etats voisins du Mozambique et de l'Angola se sont libérés du joug colonial portugais. En exil, les leaders de l'ANC continuent d'ailleurs la lutte depuis ces pays.

 

 

7. Thomas Mapfumo: "Nyarai".

Dans les années 1970, en Rhodésie du Sud, alors que la Zimbabwe African National Union (ZANU) tentent de renverser le régime d'apartheid. Les musiciens, avec leurs moyens, prennent part au combat pour l'indépendance du pays en développant les chimurenga songs. Ces chants de la guerre de libération introduisent des messages politiques dans les formes musicales inspirées des mélodies traditionnelles d'hommage aux ancêtres. Les autorités interdisent alors ces pratiques musicales traditionnelles, notamment l'usage du mbira, le piano à pouce, à lames métalliques, cher aux shona, l'ethnie majoritaire au Zimbabwe. Dans ce morceau, Mapfumo chante:

"Nous célébrons la naissance du Zimbabwe (...) Félicitations aux camarades / félicitations à tous ceux / qui ont combattu / pour libérer le Zimbabwe / tous les esprits ancestraux les en remercient / la nation toute entière les remercie / félicitations M. Mugabe / ainsi qu'à tous ceux / qui ont combattu dans la guerre de libération / ils ont libéré le Zimbabwe (...) Félicitations à M. Machel / et à tous ceux qui se sont battus / ils ont libéré le Zimbabwe."

 

 

8. Bob Marley: "Zimbabwe".

 Les 17 et 18 avril 1980, le stade Rufaro de Salisbury (rebaptisée Harare) accueille les festivités de l'indépendance. De nombreux dirigeants internationaux ou dignitaires, tels le prince Charles sont présents, ainsi que les artistes tels que Thomas Mapfumo et ses Black Unlimited, mais aussi Bob Marley. Le Jamaïcain jouit d'une immense popularité dans le pays, d'autant plus qu'il a composé en 1979 un hymne à la gloire du nouvel Etat, sobrement intitulé Zimbabwe.

 

Sources:

 

  • Afrique, une histoire sonore. Présenté et commenté par E. M'Bokolo et Ph. Sainteny.
  • Dossier consacré aux indépendances africaines sur le site de l'émission "la fabrique de l'Histoire" (France culture): "boulevard des indépendances".
  • L'émission 2000 ans d'histoire (France Inter) consacrée à "La fin des colonies françaises" avec Bernard Droz.
  • Marc Michel, Décolonisations et émergence du Tiers-Monde, Carré histoire, Hachette supérieur, 2005.
  • Bernard Droz, "La décolonisation", Documentation photographique n°8062, mars-avril 2008.
  • H. d'Almeida-Topor, Naissance des Etats africains, XXème siècle, Casterman, 1996.
  • Numéro spécial de L'Histoire consacré à "La fin des colonies. Afrique 1960", n°350, février 2010.

 

 

Liens:

 

 

 

Yabby You (1946-2010).

par blot Email


 

Compositeur, interprète et producteur, Yabby You (alias Vivian Jackson) a laissé sa marque sur la scène reggae roots durant les années 1970.

 

 

Il entre en studio en 1971 et rencontre le succès l'année suivante avec son single Conquering Lion qui impose sa touche personnel au reggae roots en gestation (notamment sa voix troublante marquée par le gospel). Les thèmes de ses chansons se partageaient entre références bibliques et rastafarisme.



Le point d'orgue de sa carrière reste assurément l’album Conquering Lion sorti en 1975, avec des partcipations de King Tubby et Lee Scratch Perry (les deux sorciers du dub jamaïcain)
. En tant que producteur, Yabby You a collaboré avec Michael Rose, Wayne Wade (ci-dessous), Tony Tuff, Trinity, Dillinger, Jah Stitch, Big Youth ou Tapper Zukie. Ses musiques et mixes basés sur la rythmique basse/batterie, plus lourds et lents que les productions antérieures, se marient particulièrement bien avec le toasting des deejays (titre ci-dessus).

 

 

Vivian Jackson s'est éteint subitement à son domicile mardi soir dernier à la suite d'une rupture d'anévrisme. Il avait 63 ans.

 


  Le regretté label britannique
Blood & Fire a publié il y a quelques années une compilation intitulée Jesus Dread 1972 – 1977, un double CD reprenant les grands moments de sa carrière de chanteurs, mais aussi ses productions et collaborations avec les plus grands toasters jamaïcains. Bref, un must.




Des chansons pour Haïti

par Aug Email

A l'heure où Haïti tente de panser ses blessures, les artistes de la diaspora et du monde entier se mobilisent.

La première communauté haïtienne à  l'étranger est celle des Etats-Unis, en particulier à Miami (quartier de la Little Haïti) et à  New York. Le pays compte en effet près d'1 million d'immigrés haïtiens ayant fui la dictature des Duvallier dans les années 1960 et la pauvreté.

A Brooklyn (New York), elle compte un représentant très connu : Wyclef Jean, qui est venu vivre aux Etats-Unis à l'âge de 10 ans. Avec son ancien groupe des Fugees (comptant également Pras et Lauryn Hill), il a établi le record des ventes pour un album de rap (18 millions avec The Score en 1996). Ayant poursuivi par une carrière solo, il a consacré plusieurs chansons à Haïti. Il a créé une association, Yele Haïti, qui finance des projets en Haïti dans le domaine de la santé, de l'éducation, des arts, de l'environnement et du sport. Il est évidemment aujourd'hui en première ligne sur place. Vous pouvez suivre la situation dans le pays sur son blog. [Photo : Wyclef Jean lors d'un de ces précédents déplacement en Haïti]

Je vous ai sélectionné deux titres du chanteur qui parlent d'Haïti. Wyclef Jean y mêle l'anglais au créole haïtien. La première, "Yele" date de 1997 et fait partie de l'album Carnival. La deuxième, "Rouge et bleu" (les couleurs du drapeau haïtien), est en fait la dernière partie d'une chanson qui fait une sorte de tour du monde du carnaval (Brésil, Nouvelle Orléans) se terminant par Haïti. Elle fait partie de l'album Memories Of An Immigrant (Carnival Vol. II) dont je vous ai déjà parlé.

 

 

 

Après le pays voisin, la République dominicaine qui compte 500 000 Haïtiens, le Canada est le troisème pays à accueillir des Haïtiens. Dans ce pays, une femme née en Haïti est d'ailleurs depuis 2005 la Gouverneure générale c'est-à-dire la représentante officielle de la Reine d'Angleterre, chef d'Etat théorique. Le pays compte environ 80 000 Haïtiens, essentiellement à Montréal.

Un groupe de Reggae de Montréal, Deya, vient d'enregistrer une chanson, "Haïti pas fini" pour recueillir des fonds. Son chanteur, Nik Myo, a grandi en Haïti et chante en français et en créole. Voici leur morceau :

 

 

En Europe, la France, ancienne puissance colonisatrice, est le pays qui compte le plus d'Haïtiens (entre 45 000 et 90 000 dont 70% ont moins de 40 ans). Un titre a été enregistré vendredi "Un geste pour Haïti  Chérie" autour de Passi (artiste d'origine congolaise mais proche de Wyclef Jean avec qui il a enregistré une chanson en 2007 sur les émeutes en banlieue), de Charles Aznavour, sur une musique des Neg'Marrons (groupe de ragga), de Youssou N'Dour et de Grands Corps Malade.


Voici la liste complète des artistes et célebrités qui ont participé au titre : Passi, Charles Aznavour, Jacky Brown et Ben-J (Neg'Marrons),Pascal Gentil, Michel Drucker, Sonia Rolland, Noémie Lenoir, Harry Roselmack, Antony Kavanagh, Smaïn, Manu Dibango, Gage, Marc Antoine, Lilian Thuram, Zazie, Thierry Desroses, Axelle Laffont, Lynnsha, Vicelow (ex Saïan Supa Crew), Grand Corps Malade, Ophélie Winter,
Roldan (Orishas), Hélène (les Nubians), Fally Ipupa, Miss Dominique, Mc Janik, Stomy Bugsy, Princess Erika, Tedjee, Daan Junior (Haïtien), Jennifer Ayache et Patrice Focone (Superbus), Mr Toma, Leah, Seth Gueko, Singuila, Thierry Cham, Alibi Montana, Gregg (Original H - groupe Haïtien), Kennedy, Youssoupha, Perle Lama, Leslie, Aysat, Louidorcleff (Haïtien), King Kuduro, Kaysha, Krys, Claudy Siar, Féfé (ex Saïan Supa Crew), Princess Ursula, Larsen, Christiane Obydol (Zouk Machine), Sarah Riani, Kayliah, Maini Dog, Mickaël Quiroga, Erik, Mac Tyer, Phil Darwin, Booder, Pierro Battery, Sara Battery, Demon One (Intouchable), Izé (La Mc Malcriado), King (artiste haïtien), Béné, Soum Bill, Dof, Jeckel (Bisso Na Bisso), Lino (Arsenik et Bisso Na Bisso), Ekila, Tina Ly, Faya D, Ali Angel, Jeff Joseph…

Autre rappeur qui se mobilise, Kery James qui devrait également faire des concerts (notamment  le 14 février au Bataclan) et sortir un titre, intitulé "Désolé", pour aider Haïti d'où viennent ses parents.

Terminons par une autre chanson qui parle d'Haïti. Il s'agit d'"Adieu Haïti" enegistré en 2008 par Raphaël et le jamaïcain Toots (chanteur de ska et de reggae). Voici le clip :

 

Source pour les chiffres : Libération du 15 janvier 2010

 

P.S. (23 janvier) : Parmi les projets les plus récents, Rod Stewart et Leona Lewis devraient enregistrer le titre de R.E.M. "Everybody Hurts" de 1993 avec de nombreux artistes anglais.

 

Enfin Rihanna a enregistré une nouvelle version de "Redemption Song" de Bob Marley :

"Armée française allez-vous en !"

par blot Email

 

Dans sa chanson "armée française", l'Ivoirien Alpha Blondy dénonce les interventions militaires françaises à répétitions qui constituent à ses yeux autant d'atteintes à la souveraineté nationale des pays concernés.

 

Au cours des années soixante, les pays nouvellement indépendants d’Afrique de l'ouest doivent choisir leur camp dans le contexte de la guerre froide. Propagande et contrepropagande vont bon train. Or, selon un accord tacite avec les Etats-Unis, c'est la France qui a pour mission de tenir ce pré-carré hors de portée de l'influence communiste ou, en tout cas, d'un régime hostile aux intérêts Occidentaux.

 

Pour la France, son importante présence militaire en Afrique lui permet de maintenir son influence sur le continent. L'ancienne métropole n'hésite pas à y intervenir, à plus ou moins juste titre (même une fois le Mur de Berlin détruit).

 

Sur l'histgeobox, nous revenons sur quelques unes de ces interventions.

1 2 3 >>

Pour que l'aventure Mondomix continue, partagez-la encore plus avec nous.

Soutenez Mondomix