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Zeitoun de Dave Eggers : Quand Katrina submergea les Etats-Unis.

par vservat Email

Il y a quelques temps déjà Samarra avait regroupé en un dossier différents articles consacrés à la Nouvelle-Orléans, placée sous les feux de l’actualité suite aux dévastations causées par l’ouragan Katrina. Musique, BD, séries tv mais aussi entretien avec des universitaires permettaient de croiser les regards sur cette ville singulière, joyau de la culture américaine devenue le symbole des impasses de la politique de GW Bush.
 
 
 
Voici une pièce de plus au dossier, objet hybride mais très éclairant sur ce moment particulier de l’histoire de la ville. À lire la 4ème de couverture de l’édition française de Zeitoun de Dave Eggers (3ème couverture), on se demande ce qu’il pourrait bien y avoir d’inédit à dire sur Katrina. Mais pour ceux qui connaissent un peu l’auteur-éditeur, aux manettes de la revue The Believer, talentueux électron libre de la littérature américaine, on se dit que même si le sujet a déjà été épuisé, connaître son regard sur l’événement ne peut pas être inintéressant. L’avertissement en guise de prologue nous alerte sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une fiction qui aurait pour cadre la Nouvelle-Orléans lors du passage du cyclone. Il s’agit davantage de la mise en forme de témoignages, celui du couple formé par Abdulrahman Zeitoun et sa femme Kathy. Ce sont eux qui nous servent de guides dans ce moment apocalyptique. Le voyage auquel ils nous convient par l’intermédiaire de leur porte-voix, D. Eggers, est un véritable chemin de croix. Le livre refermé, la réponse à la question initiale est évidente, la portée de Zeitoun outrepasse très largement l’épisode cyclonique, c’est ce qui en rend la lecture si passionnante.
 
 
 
ETUDE DE CAS : KATRINA ET LA GESTION DU RISQUE.
 
Katrina est un cas d’école à plusieurs titres. Le cyclone affublé de ce joli prénom féminin s’abat sur la Floride à la fin du mois d’août 2005 puis, avec des forces décuplées, sur la Louisiane et en particulier sur la Nouvelle Orléans. Sous les bourrasques et les pluies torrentielles, la ville connue pour son carnaval et sa forte présence afro-américaine, est très vite enfouie sous les eaux. Construite en grande partie sous le niveau de la mer, enserrée par le  Mississippi et le lac Pontchartrain, la cité du jazz est rapidement submergée. Les digues qui la protègent, mal entretenues, cèdent ; le chaos se répand. L’évacuation ordonnée tardivement par le maire Nagin ajoute au drame. Des milliers de personnes prises au piège se réfugient sur les toits, au Convention Center ou au Superdome. Les secours sont débordés, les autorités totalement inopérantes à l’image du président Bush survolant la ville engloutie sous les eaux en hélicoptère sans dénier descendre sur la terre ferme afin de réconforter les sinistrés. D’aucuns disent qu’il a alors joué son avenir politique.
 
 
 
 
 
S’ensuivent des images de chaos, de pillage, de guerre et d’état de siège : l’armée, la garde nationale, les mercenaires s’emparent peu à peu des rues en une déferlante ultra sécuritaire motivée par un empilement confus de peurs relevant davantage du fantasme que de la réalité. De ce point de vue, l’action de la FEMA est très emblématique. Ce que l’épisode confirme c’est qu’en Amérique, depuis le 11 septembre, la peur est un outil de gouvernement qui justifie les exactions et légitime la violence d’état. Ce qu’il rappelle c’est que les inégalités sociales, les politiques d’abandon des plus démunis issues du désengagement de l’état tuent davantage que les catastrophes naturelles. On peut en faire un chapitre de géographie scolaire sur les risques et arriver aisément à cette conclusion implacable, en puisant notamment dans l’étude menée par R. Huret en 2010.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Caricature de Placide sur l'intervention des "secours" à la Nlle-Orléans.
 
 
 
APPROCHES DE L’ESPACE ET DU TEMPS : SOUS LES EAUX ET À CONTRE-COURANT.
 
Des médias aux universitaires en passant par les scénaristes (Zeitoun est en passe de devenir un film sous la direction de J. Demme), tous se sont emparés de cet évènement dramatique pour en identifier les causes, pointer les lacunes dans l’organisation des secours ou en étudier l’exploitation par les promoteurs immobiliers. La série Treme, sur 4 saisons, en a restitué avec une grande précision les enjeux et l’on sait, depuis The Wire, à quel point le travail de D. Simon relève de l’orfèvrerie quand il s’agit de documenter un sujet.
 
 On apprendra donc peu de choses inédites sur l’ouragan et ses suites en lisant Zeitoun. Et pourtant, quand on a déjà emmagasiné nombre d’informations sur le sujet, la lecture de ce livre ne laisse pas indemne. Indéniablement, il possède quelque chose de plus, une façon de dire autrement l’histoire. Les bavures politiques, les abus les plus révoltants et les plus emblématiques des dysfonctionnements à l’oeuvre sont mis à nus, à vif, par le talent de l’écrivain qui procède magistralement à la mise en intrigue. Entièrement au service de sa thèse et de ses personnages, le récit éclaire d’un jour nouveau l’événement dans son déroulement mais aussi dans ses résonnances spatiales et temporelles dont il se plait à briser les échelles. Zeitoun braque un miroir sur la Nouvelle Orléans au moment de Katrina qui renvoie en retour au pays un portrait effrayant de lui-même. À partir d’une construction ciselée, de témoignages étayés par une bibliographie attestant d’une enquête méthodique, Eggers nous étrille et nous offre une grille de lecture complexe et diversifiée de l’événement.
 
 
Les deux témoignages qui servent à construire l’étude sur Katrina, sont ceux de deux américains sans histoire ou presque. Une famille unie, heureuse, dont la réussite professionnelle est aussi indéniable qu’atypique dans la mesure où elle s’appuie non sur une exploitation outrancière d’autrui mais sur une gestion altruiste des ressources humaines. Abdulrahman Zeitoun est un entrepreneur en bâtiment de la Nouvelle-Orléans. Marié à une chrétienne convertie à l’Islam, Kathy, ils vivent avec leurs 4 enfants dans une coquette maison d’uppertown, assez éloignée du centre ville. Zeitoun est issu d’une famille syrienne de pêcheurs, dont les fils ont souvent côtoyé l’eau (l’un a été champion de natation, l’autre navigateur, Zeitoun lui même officia dans la marine avant de s’installer en Louisiane). Musulman pratiquant, il est totalement intégré dans son quartier, dans sa ville. Travailleur acharné, généreux et serviable, c’est un père modèle et un mari heureux. Sa femme Kathy participe avec lui à la gestion de l’entreprise. Sa famille accepte mal sa conversion, se focalisant évidemment sur le port du voile, mais elle vit bien mieux que ses proches son choix spirituel.
 
Kathy se résout à quitter la ville pour Bâton Rouge avec ses enfants à l’approche du cyclone. Son mari reste à la maison. Les vents se déchainent, l’eau monte. Réfugié sur le toit A. Zeitoun utilise son canoë pour porter secours aux gens du quartier isolés. Il va nourrir les chiens abandonnés dans les maisons avoisinantes, dirige les quelques patrouilles qui passent vers les nécessiteux. Cette première partie dessine pour nous une géographie nouvelle de la ville sous les eaux, devenue quasi silencieuse après le fracas de l’ouragan. Abdulrahman reste en contact avec sa famille grâce à une ligne fixe de téléphone encore en service dans une de ses propriétés moins sinistrée. Et puis soudain le silence. Kathy n’a plus de nouvelles de lui. S’ensuivent une dizaine de jours d’angoisse interminable à remuer ciel et terre pour retrouver sa trace. À la Nouvelle-Orléans, alors que le niveau de l’eau se stabilise, Zeitoun est arrêté avec quelques amis qui, comme lui, viennent en aide aux sinistrés. Accusés de pillage, ils sont incarcérés, humiliés, et maltraités par les différents dépositaires de l’autorité alors aux commandes : garde nationale, membres de l’appareil judiciaire et pénitentiaire, armée. Le salut de Zeitoun et sa libération tiennent à un fil. Quand sa femme le retrouve à sa sortie de prison, Eggers nous laisse entrevoir l’après et ses traumatismes. S’offre alors à nous un autre niveau de lecture qui, par emboîtement scalaire, replace l’épisode Katrina dans une géopolitique plus large et une histoire américaine.
 
 
MISE EN PERSPECTIVE : HISTOIRE ET GEOPOLITIQUE DES ETATS-UNIS.
 
Le livre se construit donc en trois parties qui sont comme un négatif de la temporalité propre au cyclone. Quand celui-ci se déchaine sur la ville, Zeitoun reste calme et serein. Alors que l’eau s’empare peu à peu de son quartier, lui s’organise ; il se met au service de la vie quand la mort rôde. Son choix de demeurer en ville reste incompréhensible pour ses proches, mais pour nous qui le suivons dans ce paysage dévasté et pourtant étrangement calme, sous l’eau, Zeitoun est un héros américain. Ordinaire, modeste, idéalisé sans doute, mais un héros comme seule l’industrie cinématographique hollywoodienne en produit.
 
 
A mi-parcours, le changement de témoin, laisse le lecteur pétrifié d’angoisse, tout comme l’est Kathy restée sans nouvelle de son mari. La lecture devient éprouvante, le cyclone n’est pourtant plus une menace à ce moment là. Logiquement, on aurait du assister au sauvetage des sinistrés. Il n’en est rien, la porte des Enfers s’est entrebâillée, engloutissant ce que l’humanité a de meilleur. C’est finalement quand un retour à la normale devrait s’amorcer avec l’arrivée des sauveteurs  que l’univers de Zeitoun bascule et que l’ouragan s’abat sur lui. Ce n’est pas celui des forces de la nature mais celui qu’a déchainé le gouvernement américain en proie à un pic de paranoïa dont les racines sont à chercher du côté du 11 septembre, certes mais aussi dans le renouveau patriotique, le parasitage de l’état par les lobbies militaires et sécuritaires avec leurs cohortes d’officines étatiques ou mercantiles offrant des mercenaires à qui peut se les payer.
 
Le livre met à jour le racisme de plus en plus affirmé contre tout ce qui s’apparente de près ou de loin à un arabe ou un musulman devenu le nouvel ennemi intérieur et dévoile un portrait terrifiant des Etats-Unis. Eggers introduit puissamment la question de l’identité américaine dans son ouvrage. On l’a dit, les afro-américains de la ville, au moment de la catastrophe, se sont sentis étrangers dans leur propre cité. On assiste ici à un processus analogue. Les Zeitoun sont avant tout des Etats-Uniens mais la politique de gestion de crise aboutit à leur confisquer cette partie de leur identité pour les réduire à de potentiels terroristes extrémistes : ils deviennent la figure archétypale de l’ennemi intérieur. Zeitoun, tombé aux mains de la garde nationale, expérimente sur le territoire national et sur son lieu de vie a priori sanctuarisé ce que l’Amérique exporte d’ordinaire ailleurs de Guantanamo à Abou Ghraib. Le processus s’apparente à une forme de contagion provoquant un pourrissement intérieur : les Etats-Unis finissent par s’inoculer eux-mêmes le virus qu’ils diffusent d’ordinaire dans d’autres régions du monde. Les déboires de Zeitoun renvoient au pays dont il est le ressortissant (si bien qu’à sa libération le premier combat de sa femme sera de récupérer ses papiers pour que lui soit rendue cette identité bafouée), l’image la plus noire de son âme désormais pervertie.
 
 
On reste médusés par le parcours d’A. Zeitoun tombé aux mains des « autorités » dans la dernière partie du livre. Romancer son histoire s’avère totalement superflu tant la réalité décrite ici dépasse de loin ce que la fiction pourrait produire. Pour le couple, les suites de ce premier calvaire ont fonctionné comme une bombe à retardement. Eggers décrit une Kathy déboussolée en proie à des pertes de mémoire et à des troubles proches de ceux provoqués par la maladie d’Alzheimer. Livrer au public leur histoire durant Katrina n’a pas préservé les deux témoins : ils sont aujourd’hui séparés et ont à nouveau eu maille à partir avec la justice. Au bout du compte, il sera facile d’abattre le héros pour nier ce qu’il a représenté : la presse a eu beau jeu de se délecter du divorce houleux des Zeitoun et des accusations de violences du mari envers sa femme, accusations dont il est aujourd’hui blanchi. Et pour mieux dissimuler ce que son récit révélait l’endroit où il fut emprisonné et soumis à un régime d’exception le privant de tous ses droits élémentaires est devenu une attraction touristique en gare de la Nouvelle-Orléans.
 
 
 
 
 
Plus qu’un nouveau récit sur Katrina, Zeitoun vaut pour son regard acéré sur une Amérique en crise à l’aube du XXI siècle qui malmène les valeurs de la démocratie, dédouane ses politiques des règles du droit, et les livre aux intérêts mercantiles des inventeurs de menaces en tous genres. Sans débauche de pathos, sans verser dans la surenchère facile, Zeitoun donne à lire la chronique d’une ville sous les eaux, dans un pays qui se noie peu à peu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A. & K. Zeitoun avec D. Eggers à la Tulane University.

 

 

Faire de la musique après Katrina : Les Brass Bands

par Aug Email

Alors que le carnaval de la Nouvelle-Orléans bat son plein, nous avons souhaité comprendre ce que le cyclone Katrina avait eu comme conséquences sur la scène des Brass Bands. Symbole de la tradition musicale de la ville, ces fanfares de jazz jouent le plus souvent dans les rues, lors des funérailles (les fameux jazz funerals) ou lors du Carnaval, pour le défilé du Mardi-Gras ainsi que sur scène. Composée d'une petite dizaine de musiciens, souvent moins, les Brass Bands emploient surtout des cuivres et des percussions.

Dans le cadre de notre "séjour" à la Nouvelle-Orléans, nous vous avons déjà parlé des Brass Bands à propos de la série Treme et de la scène rap de la ville, en particulier du style "bounce" (entretien avec Jean-Pierre Labarthe).

Pour nous éclairer sur la vitalité de cette scène, son rapport à la ville et à son passé et comprendre ce que Katrina a changé, nous avons donc posé quelques questions à un spécialiste. Nous avons demandé à Bruce B. Raeburn, professeur et  responsable du centre d'archives du Jazz  à l'université Tulane de la Nouvelle-Orléans, lui-même musicien (il est batteur), de nous servir de guide. Il a eu la gentillesse de nous donner quelques clés et de nous proposer une demi-douzaine de titres emblématiques joués et rejoués par les Brass Bands tout au long du XXème siècle jusqu'à aujourd'hui. Ces titres constituent la playlist que nous vous proposons après l'entretien.

 

 

 

[Le Young Tuxedo Brass Band en 1959, photographié par Lee Friedlander]

 

1. Pouvez-vous nous décrire la situation de la scène des Brass Bands dans la première moitié des années 2000, avant Katrina ?

 

Depuis la fin des années 1970, la scène des Brass Bands à la Nouvelle-Orléans a été d'une grande vitalité, émanant en partie des expérimentations de l'orchestre de l'Eglise Baptiste de Fairview, créée par Danny Barker. Ces expérimentations ont permis à des jeunes musiciens de Brass Band comme Leroy Jone, Gregg Stanford ou Gregory Davis (parmi beaucoup d'autres) de suivre différentes visions esthétiques, qu'elles soient traditionnelles ou plutôt expérimentales, comme celle du Dirty Dozen Brass Band. Danny leur a dit de travailler sur la discipline, la technique et le comportement, mais ne leur a jamais dicté un style. Les groupes des années 1980, comme le Rebirth BB, ou des années 1990, comme le Soul Rebels BB et le Hot 8, ont suivi les traces du Dirty Dozen, tandis que des orchestres plus traditionnels comme le Treme BB, le Young Tuxedo BB ou l'Algiers BB ont conservé un répertoire plus traditionnel. Cependant, de manière générale, le saxophone a progressivement remplacé la clarinette dans beaucoup de ces groupes, devenant l'instrument dominant parmi les instruments à anche. Malgré l'émergence de groupes plus jeunes avant Katrina tels que TBC (To Be Continued [à suivre], formé 3 ans avant le cyclone), le Rebirth et le Hot 8 étaient à la lutte pour les meilleures places dans les défilés. Le Soul Rebels BB avait décidé de ne plus participer aux défilés bien avant Katrina en vue de s'établir avec succès comme un ensemble Hip Hop sur le marché national.

 

 

2. Quels sont les quartiers de la Nouvelle-Orléans les mieux représentés pour cette musique et comment les groupes conçoivent-ils leur relation avec la ville dans son ensemble ?

 

Treme, Central City [à proximité immédiate du CBD] et Gerttown [entre Mid-City et Uptown, à l'ouest du centre] sont les zones privilégiées de la tradition des "second lines", mais le 9th [à l'Est du centre] et le 7th [au Nord du French Quarter] wards [arrondissements] sont aussi parfois concernés. Les groupes vont là où les Social Aid & Pleasure Clubs (1) qui veulent bien les employer sont situés. De ces quartiers, Treme est probalement celui qui a le plus fort pourcentage de musiciens de Brass Band résidants rapportés à la population dans un seul quartier, même si ils jouent dans toute la ville.

 

 

3. Comment Katrina a-t-il affecté les musiciens de la ville ?

 

Moins de travail et moins d'argent pour le boulot obtenu. Le remplacement des instruments a été la grande question pendant les deux premières années qui ont suivi l'ouragan, un problème largement résolu par Music Rising, de même que le problème du logement, une question plus difficile. Quelques musiciens ont pu profiter du projet Musicians Village dans le 9th ward, mais peu d'entre eux étaient des musiciens de Brass Band en raison du protocole de crédit en lien avec Habitat for Humanity (2) , qui excluait les musiciens qui ne retournaient pas leur déclaration d'impôts et avaient des problèmes récurents de crédit. Il y a eu des incertitudes dans quelques quartiers quant à la survie de l'héritage musical de la Nouvelle-Orléans. Cinq ans plus tard, nous pouvons dire qu'il a survécu, mais pas sans changement.

 

[Voici un petit extrait d'une parade cette année avec les Stooges. C'est filmé un peu vite, mais regardez et écoutez pour l'ambiance]

 

 

 

4. Comment Katrina et ses séquelles ont-ils changé la manière dont ces Brass Bands considèrent leur tradition musicale, eux-mêmes et leur ville ?

 

Katrina a forcé la plupart des musiciens de Brass Band à se pencher sur leur situation, ce qui a conduit à une résurgence globale de l'intérêt pour la tradition et pour le positionnement des groupes dans cette continuité. Les Soul Rebels ont réalisés beaucoup de services pour leur communauté en 2006, les Hot 8 ont travaillé avec le Dr. Michael White [Professeur, producteur et musicien] pour approfondir leur compréhension du répertoire traditionnel des brass bands et leur engagement dans celui-ci, au Sound Café en 2007. D'une manière générale, le cloisonnement entre traditionnel et moderne semble être devenu moins rigide, en même temps qu'une prise de conscience s'est opérée, permettant à chaque musicien de Brass Band d'obtenir une place d'honneur si ces compétences le lui permettent, peu importe le style.

 

 

 [Baby Boyz Brass Band]

 

5. Y a-t-il un lien important entre la musique de Brass Band et le Hip Hop ?

 

Soul Rebels, Baby Boyz, Young Fellaz, TBC, Coolbone, Rebirth, The Stooge : Tous ces groupes ont exploré les synergies avec le Hip Hop, menant à l'émergence du "bounce" dans les années 1990 et, après Katrina, à une fusion des genres, des scènes et des publics dans des endroits comme Duck Off, sur Tureaud Avenue dans le 7th ward. Katrina semble avoir renforcé ce lien, tout en renouvelant en même temps l'intérêt pour le style et le répertoire traditionnels.

 

 

6. Pouvez-vous nous donner quelques titres des morceaux les plus représentatifs de la musique des Brass Bands ?

 

   1. Bunk’s Brass Band, “Oh Didn’t He Ramble” (1944)
   2. Eureka Brass Band, “Sing On” (1951)
   3. Young Tuxedo Brass Band, “Joe Avery’s Piece (Second Line)” (années 1950)
   4. Olympia Brass Band, “It Ain’t My Fault”Titre créé en 1964 par Smokey Robinson et Wardell Quezergue, enregistré à de nombreuses reprises par l'Olympia BB et d'autres groupes.
   5. Dirty Dozen, “My Feet Can’t Fail Me Now” (1984)
   6. ReBirth “Casanova” (2001)
   7. Hot 8 “Sexual Healing” (2007). Une version très New Orleans du tube de 1982 de Marvin Gaye.

 

Ecoutez ces morceaux dans la playlist ci-dessous. Certains morceaux n'étaient pas disponibles, j'ai donc parfois mis une version par un autre groupe ou un autre morceau du même groupe :

 

 

Propos recueillis et traduits par Aug (you can read it in english here). Merci à Véronique pour sa relecture attentive.

 

Un grand merci à Bruce Raeburn pour sa gentillesse et sa disponibilité !

 

Notes

(1) Les Social Aid and Pleasure Clubs sont des associations créées au XIXème à la Nouvelle-Orléans. Elles sont à  l'origine de la tradition des "second lines".

(2) Habitat for Humanity est une ONG chrétienne oecuménique qui travaille dans le logementi. Elle construit des logements simples, abordables et convenables en partenariat avec les gens qui en ont besoin.

 

 

Liens

 

 

 

Les autres articles de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans :

 

Japon : Quand les mangas envisagent le pire

par Aug Email

Voici plusieurs mois, un peu par hasard, j'ai lu plusieurs mangas dont le point commun était d'envisager des scénarios catastrophes suite à des tremblements de terre au Japon. Je ne suis pas un grand fan de science-fiction, mais chacun à leur manière ces trois mangas me permettaient d'en apprendre plus sur la manière dont les Japonais vivent avec ce risque permanent. Le séisme de magnitude 9 (apparamment sans précédent depuis plus de 100 ans) qui s'est produit vendredi 11 mars, semble dépasser les scénarios les plus pessimistes avec l'enchaînement d'un séisme, d'un tsunami et d'explosions dans des centrales nucléaires. Voyons au travers de ces trois mangas comment leurs auteurs ont envisagé le pire.

 

 

 

 Tokyo Magnitude 8 : entre humanité et barbarie

 

Quel comportement adopter en cas de séisme ? Les médias français nous rabattent les oreilles avec la parfaite préparation des Japonais aux séismes et leur calme stoïque en pareille circonstance. C'est sans doute en partie vrai mais jusqu'à quel point un être humain est-il prêt ?

Furaya Usamaru a décidé d'explorer cela en imaginant un séisme de magnitude 8 en plein coeur de Tokyo. Une telle éventualité n'est bien sûr pas à écarter. Le dernier grand tremblement de terre ayant touché la capitale est celui de 1923, le plus meurtrier à ce jour de l'histoire contemporaine du Japon, et il n'était "que" de magnitude 7,9.

L'histoire démarre donc sur l'île d'Odaiba, un terre-plein en baie de Tokyo (cerclé de rouge sur la carte). C'est un des rares terre-pleins de la baie dédié aux loisirs et aux commerces. Il a été construit dès le XIXème siècle pour la défense de la ville et progressivement transformé dans les années 1960. On y trouve le siège de Fuji TV, une grande roue, une réplique de la statue de la liberté, des muséess, des centres commerciaux. L'île est desservie par un métro aérien automatique, le Yurikamome qui la relie au centre de Tokyo par le Rainbow Bridge. On voit tout cela au fil de la série ainsi que des explications sur la manière dont le terre-plein a été constitué.

Jin Mishima, l'un des personnages, vient à Odaiba passer un entretien d'orientation et croise une ancienne connaissance de lycée : la jeune Nanako Okano, au look très gothique... Lorsque le séisme se produit, tout semble chamboulé. L'île s'enfonce et il faut fuir. Commence alors un périple au travers des quartiers du centre de Tokyo, de Roppongi à Shibuya. Roppongi d'abord, quartier réputé pour sa vie nocturne, très prisé par les étrangers. Passage par la Tour de Tokyo, construite sur le modèle de la Tour Eiffel en 1958 (à droite). L'occasion de mesurer l'étendue des dégâts dans la ville. Shibuya enfin, quartier branché fréquenté par les jeunes, centre de la mode, à l'image de la Tour 109, rebaptisée Tour 009 et théâtre de scènes dramatiques dans la série (à gauche).

Tour à tour, les héros sont confrontés à des dilemmes moraux et à une série de personnages très variés et pas tous sympathiques. Privés d'informations, de nourriture, d'eau, de l'intimité la plus élémentaire, ils bénéficient parfois de la solidarité et de l'humanité de certains, mais aussi se heurtent à la méchanceté qu'entraine quelquefois ces privations. Usamaru met en scène quelques unes des dérives constatées lors des catastrophes : Exploitation de la faiblesse par des mouvements sectaires, viols, vols, crimes en tout genre font donc également partie de ce manga.

 

  

La série, au-delà de l'aventure vécue par les différents personnages, envisage tous les phénomènes  observés lors d'un séisme et ses conséquences aussi bien géophysiques (liquéfaction, répliques, incendies en série) que sur les comportements.

 

Usamaru Furuya, Tokyo Magnitude 8 (série de 5) Panini-Manga

 

 

Spirit of The Sun : le Japon coupé en deux

 

On connait l'intérêt de Kaiji Kawaguchi pour la politique et la diplomatie. Je vous ai déjà parlé ici de deux de ses séries : Eagle (10 volumes), qui racontait la campagne électorale d'un Américain d'origine japonaise pour les présidentielles de 2000. Zipang (série en cours) imaginait un navire de guerre japonais du début du XXIème siècle en plein coeur de la bataille de Midway en 1942.... Avec la série  Spirit of the Sun, il imagine un tremblement de terre sans précédent et des éruptions volcaniques en série, dont celle du Mont Fuji. Mais contrairement à Tokyo Magnitude 8, il étudie assez peu les conséquences du tremblement de terre à l'échelle locale. Son terrain de jeu, ce sont les relations internationales, même lorsqu'il nous plonge au coeur de la pègre de Taïwan ou au milieu des Japonais réfugiés dans ce même pays. Le héros, enfant au début de l'aventure qui se déroule sur plusieurs années, a fui le Japon mais continue de rechercher ses parents ou d'obtenir des informations sur eux.

Si des Japonais sont obligés de se réfugier à l'étranger, c'est que le Japon connait une situation tout à fait exceptionnelle. L'île principale d'Honshu est en effet coupée en deux à hauteur du lac de Biwa , des anciennes capitales Nara et Kyoto jusqu'à Osaka qui est engloutie. L'aide internationale apportée par la Chine et les Etats-Unis se transforme vite en volonté de contrôle facilitée par l'effondrement des institutions. Le Japon est donc coupé en deux parties : le Sud est sous protectorat chinois et le Nord sous protectorat américain ! C'est donc clairement aux conséquences géopolitques du cataclysme que s'intéresse Kawaguchi. De nombreux tomes se déroulent à Taipei, capitale de Taïwan où sont réfugiés des milliers de Japonais. Les relations difficiles entre habitants taïwanais d'origine et ressortissants japonais, passée la compassion, s'avèrent de plus en plus tendues. La minorité japonaise est au coeur d'enjeux qui la dépassent, aussi bien dans la politique taïwanaise que dans les relations entre les pays de la région. Kawaguchi sait mettre le doigt où ça fait mal : il dénonce la xénophobie d'où qu'elle vienne en envoyant aux Japonais un message du type "et si c'était vous ?".

 

 Kaiji Kawaguchi, Spirit of the Sun (17 volumes tous parus), Tonkam

 

 

La submersion du Japon : forces profondes

 

Des trois mangas, c'est sans doute celui qui s'approche le plus du scénario de 2011. Le titre en lui-même semble prédestiné... Au départ, il s'agit d'un roman de Komatsu Sakyo, publié en 1973, qui a connu un grand succès, probablement parce qu'il a mis des mots sur une angoisse ancestrale : le réveil des volcans et l'engloutissement du pays. Adapté au cinéma, à la télévision ou à la radio, il a donc également été mis en dessin par Ishiki Tihihiko. Il a une dimension beaucoup plus ésotérique  et surnaturelle que les deux précédents. Tout est fait pour susciter le malaise. On a l'impression de forces telluriques à l'oeuvre, de phénomènes étranges annonciateurs d'une catastrophe. 

Une partie de l'intrigue repose sur l'association improbable entre deux caractères forts , le jeune Toshio Onodera, pilote de sous-marin et le Professeur de géologie Yusuke Tadokoro. Ces deux personnages, à commencer par le pilote, se laissent guider par un sixième sens plus que par sa connaissance scientifique. Je n'ai pu lire que les deux premiers tomes alors que le cataclysme majeur ne s'est pas encore produit.  Le pilote et le scientifique s'inquiètent de signes assez perturbants et on veut bien les croire : un immeuble disparait en quelques minutes en s'enfonçant dans le sol à Shinjuku, quartier des affaires plutôt cosmopolite de  Tokyo. Pour en avoir le coeur net, ils plongent pour explorer la fosse des Bonins et découvrent de nouvelles failles....

 

 Sakyou Komatsu (scénario) et Tokihiko Ishiki (dessin), La submersion du Japon (3 volumes parus en français, série en cours), Panini-manga.

 

D'autres mangas, très nombreux, envisagent également des scénarios sombres qui peuvent aller jusqu'à la fin du monde comme dans X réalisé par le quatuor Clamp que je n'ai pas lu (merci à Morgane pour l'info). Le célébrissime Akira de Katsuhiro Otomo se déroule dans un Tokyo dévasté par une explosion nucléaire....

 

Retrouvez notre dossier sur les mangas et les BD qui permettent de mieux comprendre l'histoire et la géographie de l'Asie (dont Zipang et Eagle de Kawaguchi).

 

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