Samarra


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Tuli Kupferberg du groupe The Fugs (1923-2010)

par Aug Email

[Ed Sanders et Tuli Kupferberg sur la couverture de leur album éponyme de 1966]

 

L'une des figures de la contre-culture des années 1960 aux Etats-unis est décédée au mois de juillet à  l'âge de 86 ans. Il s'agit de Naphtali "Tuli" Kupferberg, fondateur du groupe The Fugs. Ecrivain, poète, pacifiste, chanteur et compositeur, il a mis tardivement (il avait déjà dépassé la quarantaine) ses talents au service de la dénonciation de l'engagement américain au Vietnam. Il avait formé les Fugs en 1964 avec l'activiste Ed Sanders. Le groupe tient son nom d'un juron très atténué que l'écrivain contestataire Norman Mailer avait dû utiliser dans son roman de 1948 Les nus et les morts. Proches de la Beat Generation (Allen Ginsberg), les Fugs développent un folk fantaisiste et un rock électro très engagé.

Différents groupes qui participent à l'agitation des années 1960 se reconnaissent dans leur musique militante comme le SDS (Students for Democratic Society), les Yippies et les Black Panthers.

 

Une des chansons qui symbolise le mieux leur combat est sans doute "Kill For Peace". Julien Blottière nous en parle plus en détail sur l'histgeobox. Vous pouvez écouter la chanson et en apprendre plus sur Kupfeberg et les Fugs.

"When you're strange" nous ouvre les portes de la fin des 60's aux Etats-Unis.

par vservat Email

Arrivé sur les grands écrans français il y a quelques semaines, "When you're Strange" remet en haut de l'affiche un des groupes américains les plus importants des années 60, The Doors. Tom DiCillo construit ici un documentaire, uniquement illustré d'images d'archives ; Johnny Depp, en voix off, lui sert de narrateur.

Sans aller au delà des sentiers balisés, le documentaire vampirisé par la personnalité de Jim Morisson nous permet de mieux saisir en quoi il a incarné une jeunesse américaine en rupture avec les générations précédentes et d'interroger la fin très sombre de cette décennie aux Etats-Unis par le prisme de cette personnalité charismatique au destin tragique.


A lire sur l'histgeoblog.

 

 

 

Augmix # 13

par Aug Email

Voilà un moment que je vous prépare cet Augmix... Il a eu le temps de mijoter tout l'hiver !

 

  • Commençons par remonter le temps avec Yasmin Levy. A la première écoute, vous aurez l'impression d'entendre chanter espagnol, tendance flamenco. C'est presque ça. Il s'agit de ladino. Le ladino est un peu l'équivalent du yiddish pour les juifs séférades originaires de la péninsule ibérique. Après leur expulsion par les Rois Catholiques Ferdinand et Isabelle en 1492, beaucoup ont traversé la Méditerranée et se sont rendus dans l'Empire Ottoman. Salonique, l'actuelle Thessalonique, est ainsi devenue l'une des villes comptant le plus de juifs au monde. La Shoah a quasiment fait disparaître cette communauté ladino dont la plupart des survivants ont alors gagné Israël. Dans ce pays neuf, les nombreuses langues parlées dans la diaspora ont dû s'effacer devant l'hébreu moderne. Le père de Yasmin Levy était chargé des programmes en ladino à la radio publique israélienne. Lorsqu'il est décédé, celle-ci n'avait qu'un an. Elle a décidé de reprendre le flambeau et de faire vivre cette langue en voie de disparition avec le vieillissement de ses locuteurs. Le résultat, une musique très plaisante bercée d'influences espagnoles et orientales. Je vous ai sélectionné deux chansons. La première s'appelle "Mi Korason". la deuxième est une version très réussie du "Hallelujah" de leonard Cohen dont je vous ai déjà parlé jadis. Vous pouvez écouter d'autres extraits de son dernier album Sentir sur son site.

 

 

  • Après la Méditerranée, traversons l'Atlantique, direction Cincinnati. C'est dans cette ville de l'Ohio que s'est formé en 1996 l'ensemble rap Iswhat ? Depuis une bonne dizaine d'années, il associe des sonorités jazz plutô free au hip-hop conscient et vif de Napoleon Maddox. Leur premier album Landmines, est sorti en 1999. Figure It Out a suivi en 2004, puis, en 2009, le très remarqué Big Appetite. Les artistes qui composent le groupe ne sont pas toujours les mêmes. Le dénominateur commun, c'est Napoleon Maddox qui se mue parfois en human beat box et le saxophoniste Jack Walker. Pour Big Appetite, Iswhat ? compte également le batteur Hamid Drake, le contrebassiste Joe Fonda, le saxophniste Cocheme’a Gastelum (à écouter ici avec N. Maddox dans le parking souterrain de Télérama... un vrai régal !) et Killa-O. Je vous ai choisi "Homestead", à mon avis de loin le meilleur titre de l'album.

 

 

  •  Restons dans le Nord-Est des Etats-Unis et dans un rap assez semblable qui a probablement inspiré Iswhat ? Je veux parler de The Roots, le groupe de Philadelphie. Autour du batteur et producteur ?uestlove (il a notamment produit quelques titres pour Al Green) et du rappeur Black Thought, ils ont contribué à développer la scène hip-hop de la métropole de Pennsylvanie. Depuis Organix en 1993, ils ont su produire un hip-hop très jazz et très soul en une dizaine d'albums dont le très réussi Game Theory en 2006. C'est un titre de cet album que je vous ai sélectionné. Il s'agit du magnifique "Don't Feel Right". Black Thought y rappe la difficulté d'être noir dans une grande métropole des Etats-Unis. Rien de très original sur le fond donc... mais la forme me plaît beaucoup ! The Roots devraient sortir un album intitulé How I Got Over en 2010. Depuis l'an dernier, ils sont le groupe invité dans le Late Night Show de Jimmy Fallon sur NBC. Je signale un excellent hors-série de Rap Mag paru en décembre 2009 sur la scène rap de la "cité de l'amour fraternel" aka Philadelphie. Le rôle de The Roots y est parfois critiqué. En-dessous je vous ai mis la troisième partie de cette trilogie au complet.

 

 

Continuons avec deux projets un peu semblables :

  • Rassemblez la fine fleur du hip-hop : Mos Def, RZA, Ludacris, Raekwon, Pharoahe Monch, Q-Tip., et même ODB (décédé en 2004...). Ajoutez des musiciens  plutôt rock, les Black Keys, cela donne le très beau projet Blackroc, sorti le jour du Black Friday. Au programme, beaucoup de spontanéité et des rappeurs qui prennent du plaisir. Les concepteurs du projet  sont  le rappeur Jim Jones et Damon Dash, ex-mentor de Jay-Z. Je vous ai d'abord choisi "Ain't Nothing Like You" (Hoochie Coo) Feat. Mos Def & Jim Jones puis un morceau interprété par RZA et Pharoahe Monch "Dollaz & Sense". Voyez comment Pharoahe Monch écrit son texte puis l'interprète avant d'écouter le titre.

 

     


     

     

  • Music'All rassemble des musiciens, les Illuminés Black Stamp, des chanteurs (Karl The Voice et des rappeurs (Oxmo Puccino, Casey, Busta Flex, Soklak,...), des sonorités jazz, soul, bossa nova. Le résultat est inégal mais quelques morceaux tirent bien leur épingle du jeu comme ce "Vais-je grandir un jour" qui  rassemble "Un rappeur (Casey), un gratteux et un bassiste" . Voyez ensuite ce qu'en disent les participants eux-mêmes.

 

 

  • C'est dans Music'All que j'ai découvert pour la première fois Casey, une rappeuse à la voix si particulière, un peu androgyne. Son morceau "Dans nos histoires" (sorti en 2006) revisite l'histoire des fils d'immigrés :

 

Je voulais également vous parler des Sud-Africains Ben Sharpa et Tumi & The Volume, du Sénégalais Abass Abass, de Rocé et de Disiz, mais je garde ça sous le coude pour la prochaine fois... Bonne écoute !

Gringo, ne m'appelle pas "mangeurs de haricots".

par blot Email

La chanson Frijolero du groupe de rock mexicain Molotov propose un aperçu radical des rapports et des représentations qu'ont les habitants de part et d'autre de la frontière Etats-Unis/Mexique.

Lire la suite sur l'histgeobox.

Augmix # 12

par Aug Email

  • Commençons par une jeune canadienne à la voix incomparable. Coeur de Pirate (c'est son nom de scène) compose elle-même ses chansons. Ecoutez, c'est très agréable !
  • Retour en arrière avec Manau et un titre des années 1990 (la préhistoire !) que nous a choisi Anne lors de sa revue de l'actualité. Il s'agit de "L'avenir est un long passé" qui évoque un poilu de la Grande Guerre, un résistant et la montée de l'extrême droite à la fin du XXème siècle.
  • Quel est le rapport entre Queen et Léo Ferré ? Je sens que vous ne trouverez pas... Il s'agit du film L'affaire Farewell sorti cette année (je vous en reparle sur ce blog prochainement, c'est promis). Le film est basé sur une histoire vraie, celle d'un agent du KGB qui choisit de livrer des secrets à la France au début des années 1980. En échange, il ne demande pas d'argent mais juste des cassettes de Léo Ferré pou lui (en particulier ce "Mélancolie") et de Queen pour son fils.
  • Un peu de negro-spiritual maintenant avec un titre bien connu "Didn't My Lord Deliver Daniel". Comme souvent, en évoquant des passages bibliques, les esclaves du XIXème siècle faisaient allusion à leur propre situation, Julien Blottière nous en parlé sur l'histgeobox à propos de "Go Down, Moses". Ici, l'évocation de Daniel dans la fosse aux lions est une invitation à l'espoir. Si Daniel a été délivré par Dieu, Il pourra aussi délivrer les noirs de l'esclavage. J'ai entendu l'an dernier à Chicago la chorale de l'université Trinity (dirigée par Paul Satre) près de Chicago interpréter ce titre en répétition. J'en ai filmé un extrait :

 

 
  • Après les spirituals, le blues et ce morceau de Bessie Smith de 1927 "Back Water Blues" qui décrit les ravages causés par les inondations dans la vallée du Mississippi. Retrouvez l'article de Blot sur l'histgeobox à propos de la chanson de Randy Newman sur ce même sujet.
  • Crosby, Stills, Nash & Young avaient dénoncés les actions de Nixon après le massacre de Kent State en 1970, c'était "Ohio" (retrouvez mon article sur cette chanson). Plus récemment, ils appelaient à une destitution de Bush dans ce même esprit à propos de la guerre en Irak. ça s'appelle "Let's Impeach The President".
 
  • Poursuivons avec du rap.  Nas, rappeur du Queens (quartier de Queensbridge comme Jay-Z), s'est fait connaître en 1994 avec Illmatic. Son père Olu Darra est un ancien chanteur de blues et de soul. Je vous avais sélectionné un titre rassemblant les deux générations. En 2008, son album Untitled avait créé la polémique en raison du titre qu'il voulait lui donner (Nigger). Je vous ai choisi  "Queens Get The Money" le premier titre que je trouve sublime (produit par Jay Electronica). Il contient un sample de Yann Tiersen tiré de la BO du film Good Bye Lenin...

 

  • Nas avait eu au début de la décennie un beef  (querelle par rimes interposées) de légende avec Jay-Z. Les deux MC se sont ensuite réconciliés. Ce dernier vient de sortir le troisième volet très attendu de sa trilogie The Blueprint III, en tête des ventes aux Etats-Unis. Je vous ai sélectionné "Empire State Of Mind", hymne à New York interprété avec Alicia Keys. En hommage à l'équipe de Base Ball des Yankees dont c'est la couleur (pas le bleu du gang angelenos des Crips précise-t-il...) , Jay-Z déclare qu'il a le "sang bleu". Leur récente victoire aux World Series a donc dû lui faire le plus grand plaisir...

  

 

  • Kid Cudi nous vient de Cleveland, au coeur de la Rust Belt. Il sort son premier album Man on the moon : The End of day  dont je vous ai choisi le titre "Make Her Say" (qui sample Lady Gaga). Bon, les lyrics sont plutôt "explicites" mais le clip est pas mal et la présence de Kanye West et Common suffisent à enchanter mes oreilles !
 
 
  •  Common toujours avec un titre de son album Be de  2005 qui marquait le grand retour. du MC de Chicago. Aux manettes, l'inévitable Kanye West (qui sample "What It Is" des Temptations et "You Make The Sun Shine" des Temprees), au refrain les Last Poets, un groupe formé en 1969 et aux origines du rap dans sa dimension politique (plus de détails ici). Le résultat c'est "The Corner", un morceau en hommage à ce que "l'école de la rue" peut offrir de meilleur, en particulier dans le Southside de Chicago.
 
 
 

 

Enjoy !

 

Découvrez la playlist Fall session avec Temprees

Musiciens du bloc de l'Est 1: Plastic People of the Universe (Tchécoslovaquie).

par blot Email

Alors que la culture de masse américaine se diffuse et triomphe en Europe de l’ouest, elle subit au contraire les attaques des autorités à l’Est. En 1965, les paroles de chansons et les noms de groupes en anglais sont interdits en RDA. Très peu de groupes occidentaux obtiennent l’autorisation de se produire à l’Est. Mais toutes ces mesures s’avèrent vaines, tant l’attrait de ces musiques interdites reste fort. Des subterfuges permettent souvent de contourner les obstacles (la radio dans les zones proches du camp occidental, le passage en fraude de disques). Des dizaines de groupes de rock se forment dans le bloc communiste à partir des années 1960. Désormais, les autorités tentent de canaliser leurs activités, de les encadrer et de les censurer si nécessaire.

 

Nous allons ici nous intéresser à quelques figures emblématiques du rock ou de la chanson qui émergèrent dans le bloc soviétique.

 

* Plastic People of the Universe (Tchécoslovaquie).

 

A son corps défendant, le groupe de rock tchécoslovaque Plastic People of the Universe devint un des symboles de la résistance au communisme dans le pays, au cours des années 1970. Grands admirateurs de Franck Zappa, ils doivent leur nom à une strophe d’une chanson du chanteur américain. Musicalement, ils lui doivent beaucoup. Pour décrire leur son, un critique rock évoqua "un orchestre de klezmer fou furieux mené par Frank Zappa". Le groupe est fondé au lendemain de la répression du printemps de Prague, en 1968.


Pochette de l'album Egon Bondy's Happy Hearts Club Banned qui contient les textes du poète dissident Egon Bondy (alias Zbynek Fiser 1930-2007). Ce titre est un détournement de celui des Beatles, Sergeant Pepper's Lonely Hearts Club Band. Banned signifie "censuré" en anglais.

 

<a href="http://theplasticpeopleoftheuniverse.bandcamp.com/track/come-on-pojd" _fcksavedurl="http://theplasticpeopleoftheuniverse.bandcamp.com/track/come-on-pojd">Come On (Pojd) by The Plastic People of the Universe</a>

 

A l'instar du Floyd ou des groupes californiens, les Plastic proposent des Happenings où les jeux de lumières, les tenues bariolées et les sonorités psychédéliques fascinent un public nombreux. Ces choix étaient en opposition radicale avec la volonté des autorités d'imposer les valeurs soviétiques. Ils se voient ainsi retirer leur licence professionnelle, puis ils ont bientôt l'interdiction de se produire devant un public au motif que leur musique, trop"morbide" risquerait d"'avoir un impact social négatif". Dès lors, ils ne se produisent que dans des lieux clandestins connus des seuls initiés. Parfois, la police découvre ces concerts sauvages et procède à des matraquages accompagnés d'arrestations.

 

Milan Mejla Hlavsa avec Egon Bondy.

 

Progressivement, le groupe s'affranchit de ses influences musicales anglo-saxonnes et chante des compositions orignales en tchèque. Il se rapproche alors du poète surréaliste Egon Bondy dont ils adaptent les poèmes. L'orientation "nationaliste" déplaît au plus au point aux autorités dans la mesure où, désormais, le public peut comprendre les paroles des chansons, empruntées à un poète interdit de publication officielle, dont l'oeuvre se situait aux antipodes des canons du réalisme soviétique défini par Jdanov. Les Plastics reprennent aussi un poème ("100 points") de Frantisek Vanecek. A la dixième minute d'un morceau jusque là instrumental. Vanecek y dénonce les abus du régime communiste qui ne peut se maintenir au pouvoir qu'en opprimant et écrasant mais qui n'a aucune prise sur la société tchécoslovaque: "ils ont peur des vieux pour leur mémoire, ils ont peur des jeunes pour leur innocence, ils ont peur même des enfants qui vont à l'école, (...) ils ont peur des tombes et des fleurs que les gens y déposent, (...) ils ont peur des conventions qu'ils signent, (...) ils ont peur de Marx, ils ont peur de Lénine (...) ils ont peur du socialisme".

 

 

Reste que la plupart des titres du groupe n'ont rien de politiques. Finalement, c'est l'acharnement des autorités à les traquer qui rend le groupe subversif. La musique devient ainsi un puissant vecteur d'affirmation et d'opposition indirecte au régime pour les jeunes tchécoslovaques. Rien ne peut aller contre cette vague de fond et l'engouement provoqué par ces chansons. Les enregistrements pirates s'échangent sous le manteau, tandis que l'annonce d'un concert clandestin est vite connu grâce au bouche à oreille. Ce mouvement rock mérite vraiment le qualificatif d'"underground" qui lui est vite accolé. 

 

Les musiciens présents lors du festival de Bojanice organisé en février 1976, organisé à l'initiative du PPU. 27 musiciens figurants sur cette photo seront arrêtés par la police au cours du festival.

 

En 1976, au cours du festival de la seconde culture de Bojanovice. La police arrête plus d'une centaine de personnes, saisit les instruments du groupe (fabriqués à la main et électrifiés par les membres du groupe, après des saisies antérieures) et confisque les textes et livres interdits (samizdat). Les autorités traînent plusieurs groupes en justice (les Plastics, mais aussi DG 307), pensant ainsi réduire au silence facilement cette jeunesse remuante. C'est le contraire qui se produit. La répression du festival rencontre un écho dans certains medias occidentaux, ce qui contribue à braquer les projecteur sur ces rockers dissidents. En septembre, deux membres des Plastics, Vratislav Brabanec et Ivan Jirous, comparaissent devant un tribunal pour “trouble volontaire à l’ordre public”, ils sont aussi poursuivis pour "hooliganisme" et écopent de  peines de prison ferme. C'est alors que les Plastics rencontrent Vaclav Havel, grand dramaturge d'avant-garde et opposant déclaré du régime.

 

Vaclav Havel (au gauche) au concert de Plastic People en 1978

 

Au cours du procès, Havel leur apporte son soutien. Dans un texte sobrement intitulé Le Procès, il revient sur le rôle joué par ces condamnations au sein de l'intelligentsia tchécoslovaque : «D’une part, on avait le sentiment de participer à une expérience qui jetait sur le monde un éclairage sans précédent ; mais surtout, on ne pouvait se défendre d’une certaine émotion à la pensée qu’il existe encore parmi nous des gens qui engagent leur existence pour affirmer leur vérité, et qui n’hésitent donc pas à payer chèrement leur conception de la vie.»

 

  Avec d'autres, Vaclav Havel fonde à cette occasion une organisation de défense qui compte en ses rangs de nombreux intellectuels et universitaires tchèques. La solidarité internationale et intellectuelle s'engage : en 1977, environ 200 personnes signent la « Charte 77 », appelant le gouvernement à respecter ses engagements concernant le manifeste des droits de l'homme qu'il avait approuvé lors des accords d'Helsinki en 1975. Voici un extrait de la charte:

 

" La Charte 77 n’est pas une organisation […]. Elle comprend tous ceux qui adoptent ses idées, qui participent à son action et lui accordent leur soutien. […] Elle cherche à promouvoir l’intérêt général. Elle ne cherche pas à mettre en place un programme de réformes politiques ou sociales ou de changements mais, au sien de sa propre sphère d’activités, elle espère construire un dialogue constructif avec les autorités politiques de l’Etat, en particulier en attirant l’attention sur divers cas individuels où les droits de l’homme sont violés, en préparant la documentation et en suggérant des propositions d’un caractère plus général qui visent à renforcer des droits et leurs garanties et en agissant comme médiateurs dans différents conflits qui peuvent conduire à l’injustice.


A travers son nom symbolique, Charte 77 souligne qu’elle a vu le jour au début d’une année désignée comme année des prisonniers politiques, une année durant laquelle une conférence doit se tenir à Belgrade pour rappeler le respect des obligations prises en charge à Helsinki. Manifeste de la Charte 77 publié à Prague le 1er janvier 1977 par des intellectuels tchécoslovaques (dont V. Havel).
"

 

En France, ce mouvement bénéficie de relais et d' un comité de soutien qui compte l'écrivain Vercors ou Yves Montand dans ses rangs (d'anciens compagnons de route du PCF). Les signatures sont nominales et la police secrète ne tarde pas à concentrer ses forces sur ceux qu'elle considère comme des opposants au pouvoir. Les citoyens étrangers sont amenés à rentrer dans leur pays. L'un des musiciens des Plastics, Paul Wilson, quitte le pays avec, dans ses poches, quelques enregistrements du groupe et aide à le faire connaître dans le grand ouest.

 

La publication de la Charte 77 constitue la genèse de la "révolution de velours" qui aboutira au renversement en douceur du régime communiste et la transition vers la démocratie à la toute fin de l'année 1989. Laissons le mot de la fin à Vaclav Havel, lui qui incarne au yeux du monde entier la Révolution de velours et la transition en douceur de l'ancienne "démocratie populaire" en une véritable démocratie. Dans un entretien qu’il accorde à Lou REED au début des années 1990, il rappelle l’importance de Plastic People of the Universe : «Ce groupe a été persécuté – d’abord ils ont perdu leur statut de professionnels. Ensuite, ils ne pouvaient plus jouer que dans les soirées privées. Pendant un temps, ils ont également joué dans la grange de ma maison de vacances, où nous devions, et c’était très compliqué, organiser des concerts clandestins... (...) Grâce à eux, un mouvement de contre-culture est né dans ce pays, durant les sombres années soixante-dix et quatre-vingts.»

 Ce n’est qu’en 2003 que le jugement condamnant les Plastic People a été, enfin, cassé.


 

Liens et sources:

- "Histoire Parallèles" sur l'excellent blog d'Eric Rullier.

- Rock et guerre froide.

- "Le Rock uderground, sous la normalisation communiste".

- "Plastic People of the universe, les coeurs joyeux du ghetto".

- Le site officiel du groupe.

- Sur le site belge d'Amnesty international: "Prenez garde aux chansons".

- Dossier d'une pièce de théâtre inspirée du "Procès" de Vaclav Havel.

- Dossier (sous word) autour des relations entre idéologie et culture.

Rock et guerre froide

par blot Email


 

 Mick Jagger et l'ancien dissident Vaclav Havel (devenu président) se rencontrent en août 1990, à l'occasion de la venue des Rolling Stones, au lendemain de "la Révolution de velours". 

  

Lorsque le rock and roll apparaît aux Etats-Unis, il suscite d’emblée l’incompréhension de la part des adultes, qui y voient une influence néfaste pour la jeunesse. Les déhanchements suggestifs d’Elvis Presley troublent une frange importante de l’Amérique puritaine.  Cette musique, fruit des « amours » entre country blanche et blues noir brouille également les repères d’une société encore ségrégationniste.

 

En 1956, le Conseil des citoyens de la Nouvelle-Orléans édite un tract qui prouve à merveille l'opposition virulente au nouveau genre musical, dont les racines noires posent particulièrement problèmes dans les bastions racistes du Sud des Etats-Unis:

 

" STOP! Aidez-nous à sauver la jeunesse américaine. N'achetez pas des disques de nègres (si vous ne voulez pas servir des nègres dans votre commerce, alors n'ayez pas de disques noirs dans votre juke-box et n'écoutez pas dedisques noirs à la radio). Les hurlements, les paroles idiotes et la musique sauvage de ces disques sapent le moral de notre jeunesse blanche en Amérique.Appelez les annonceurs des stations de radio qui diffusent ce genre de musique et plaignez-vous! Ne laissez pas vos enfants acheter ou écouter ces disques de nègres."   

 

Elvis chante comme un noir et les premiers artistes du rock sont indifféremment blancs ou noirs.  Cette musique contribue ainsi à modifier le mode de pensée de nombreux jeunes Américains. Par ailleurs,

Elvis lors de son service militaire en Allemagne de l'ouest en 1958. Celui qui incarna dans un premier temps la jeunesse rebelle devient rapidement un chanteur fréquentable dont les roucoulades romantiques rassurent les parents. 

 

Evidemment ces jérémiades racistes ne purent empêcher cette révolution musicale en marche. En Europe occidentale, les réactions ne sont guère plus favorables dans un premier temps. Ainsi, lorsque le très sage Bill Halley arrive à Londres en 1957, il essuie de nombreuses critiques. Ainsi, le chef de l'orchestre symphonique de la BBC fustige ce "rock'n'roll [qui] n'est ni plus ni moins qu'une exhibition primitive de tam-tams qui cognent. On joue du rock'n'roll dans la jungle depuis des siècles."  Déjà dans l'entre-deux-guerre le jazz américain avait suscité un mélange de fascination et de répulsion.

Très vite néanmoins, le genre s'impose et devient même un puissant atout culturel pour les Américains dans le cadre de la guerre froide. A l'instar du cinéma hollywoodien, les rockers contribuent à la fascination du modèle américain bien plus sûrement qu'un long discours théorique. Certaines émissions de radio extrêmement populaires telles que Moondog House Rock'n'Roll Show d'Alan Freed contribue à populariser le rock'n'roll et à le rendre fréquentable pour le plus grand nombre.

 

Dans le bloc soviétique, le rock and roll ne reçoit pas un meilleur accueil. Les autorités soviétiques considèrent la musique pop comme décadente, incarnation de la “barbarie” culturelle des Etats-Unis. Les attaques se multiplient donc contre ces courants musicaux "dégénérés", susceptibles de pervertir la jeunesse du bloc de l’Est. Les autorités ne se contentent d'ailleurs pas de mises en garde orales:

- L’accès aux disques de rock occidentaux reste difficile et dangereux, jusqu’à la déstalinisation en tout cas. Leur distribution reste très encadrée jusqu’à la mise en place de la Perestroika par Gorbatchev. Seules exceptions à cette règle, les disques de blues qui reflètent les difficultés d’existence des Afro-américains et donc les limites du modèle, ainsi que les artistes occidentaux (de variété en l’occurrence) amis, comme Yves Montand, qui sont diffusés sans difficultés.  

 

- Très peu de groupes occidentaux obtiennent l’autorisation de se produire à l’Est.

 

   

 Pochette du “light my fire des Doors”, sorti sur le label russe Melodya, en 1988. 

 

- Censure, surveillance restent les moyens les plus efficaces pour contrôler une jeunesse fascinée par ces musiques. En RDA, à partir de 1965, les paroles des chansons ainsi que les noms de groupe en anglais sont interdits. 

Nous le verrons bientôt, en Tchécoslovaquie, les musiciens qui ne rentrent pas dans le moule prédéfini par le PC sont inquiétés, interdits et ne peuvent continuer à se produire sur scène qu'en se cachant. Au fond, ces réactions, loin d'endiguer le phénomène, semblent l'attiser. La plupart des groupes de rock dans le bloc de l'est n'ont pas vraiment un discours politique. Au fond, ce qui gêne les autorités, c'est ne pas pouvoir totalement les contrôler comme les autres membres de la société. Les mesures prises ont en tout cas quelque chose de dérisoire tant elles semblent inadaptées. En surpolitisant le phénomène rock, les autorités transforment des groupes intialement inoffensifs en dangereux leaders d'opinions (à leur corps défendant). C'est ce qui se passe par exemple avec les Plastic People of the Universe en Tchécoslovaquie au cours des années 1970.

 

Autre exemple, plus tardif, alors même que Gorbatchev s'apprête à prendre les rênes de l'URSS, le komsomol (la jeunesse communiste) d’Ukraine établit en 1985 une liste de groupes de rock occidentaux, destinée aux responsables de boîtes de nuit (il s’agit d’une circulaire officielle). « Ci-joint une liste approximative des groupes musicaux et artistes étrangers dont le répertoire contient des compositions idéologiquement pernicieuses.  Il est bon d’en être informé pour intensifier le contrôle sur les activités des discothèques. »  Suit une liste d’artistes auxquels correspond « le type de propagande » qu’ils véhiculent. Les critères retenus laissent pantois, voici quelques morceaux choisis :   

 

 

Circulaire du Komsomol déconseillant la diffusion d'artistes anglo-saxons dans les boîtes de nuit (1985).

 

Ci-dessous les noms de groupe suivis des types de propagande qu'ils sont censés véhiculer d'après le komsomol: 

Sex Pistols /  Punk, violence  

Iron Maiden  / Violence,obscurantisme religieux   

AC/DC /  Néofascisme, violence   

Talking Heads  / Mythe de la menace militaire soviétique 

  Tina Tuner  /  Sexe 

 Canned Heat  /   Homosexualité 

  Julio Iglesias   /  Néofascisme…     

 

 

Ces mesures s’avèrent vaines, tant l’attrait de ces musiques interdites reste fort. Des subterfuges permettent d'ailleurs souvent de contourner les obstacles (la radio dans les zones proches du camp occidental, le passage en fraude de disques). Des centaines de groupes de rock se forment d'ailleurs dans le bloc communiste à partir des années 1960. Désormais, les autorités tentent de canaliser leurs activités, de les encadrer et de les censurer si nécessaire, plutôt que de les interdire. La vigilance reste toutefois de mise comme le prouve le concert que donne Michael Jackson à Berlin ouest en 1988, à proximité de la porte de Brandebourg et donc du Mur. A cette occasion, la Stasi (police est-allemande), redoutait que les jeunes Allemands de l'Est ne poussent en direction de la zone interdite qui séparait les deux parties de Berlin. "Certains jeunes envisagent dans ce contexte une confrontation avec la police" selon un rapport de la Stasi du 4 mai 1988. Ils seront finalement dispersés manu militari.

 

 

On peut trouver toutes ces informations anecdotiques, elles n'en restent pas moins symptomatiques d'un système reposant sur la contrainte et qui entend des valeurs culturelles. A n’en pas douter les messages contestataires portés par le rock ont contribué, à leur façon, à lézarder « le rideau de fer ». C'est en tout cas l'avis de Pierre Grosser dans la synthèse qu'il consacre à la guerre froide pour la documentation photographique (voir source):

 

"La constitution de "zones grises", mal contrôlées par le pouvoir, et l'idéologie pacifiste, hédoniste et libertaire transpirant dans les textes des années 1970 (John Lennon fut une icône en Europe de l'Est) ont certainement participé à la délégitimation des régimes communistes. La contre-culture rock fut sans doute plus efficace que les intellectuels dissidents pour miner le régime."

 

Sources:

-  le site vinylmaniaque.com.

- La documentation photographique consacrée à la guerre froide, n°8055, “rock and roll et guerre froide”, 2007.

- Florent Mazzoleni: "Les racines du rock", Hors Collection, 2008.

 

Liens:

- Le blog "Haricot fibreux" revient sur la tournée pionnière d'Elton John et Ray Cooper en URSS en 1979.

 

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