Samarra


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"Les Grands" de Syvain Prudhomme

par blot Email

Dans son dernier roman paru à la rentrée, les Grands, Sylvain Prudhomme nous raconte l'histoire d'un amour contrarié. En creux, il nous offre une plongée fascinante dans l'histoire tourmentée de la Guinée Bissau et de sa plus célèbre formation musicale, le Super Mama Djombo.  

Les Grands s'ouvre sur l'annonce du décès de l'ancienne chanteuse du groupe, Dulce. Son ancien amant, le guitariste Couto, évincé par un des principaux dignitaire du pays, décide de lui rendre un dernier hommage. Il jouera le soir-même à Bissau  avec les autres membres du groupe en dépit du contexte politique explosif. A la veille des élections, Neves - l'homme fort du régime et mari de la défunte - semble bien décider à conserver à tout prix le pouvoir, quitte à fomenter un coup d'état.


 

  "Les Grands", de Sylvain Prudhomme, éd. L'Arbalète / Gallimard, 256 p, 19,50euros.
 

 

A partir de cette situation initiale, l'écrivain dévide son écheveau autour de trois histoires enchevêtrées: celles d'un pays, d'un couple et d'un groupe. Dans les pas de Couto, le lecteur assiste à la lutte contre le colonisateur portugais, puis aux premiers pas du jeune Etat africain. Les immenses espoirs suscités par l'émancipation coloniale sont bientôt douchés par les régimes militaires successifs, responsables de l'inféodation actuelle de l'Etat guinéen aux narcotrafiquants d'Amérique centrale.

La force du récit tient à l'omniprésence de la musique. Prudhomme s'est faire partager au lecteur son admiration pour le Super Mama Djombo dont il égrène les paroles au fil des pages. Ce groupe domina pendant trois décennies la scène musicale bisséenne grâce à de puissantes compositions et un répertoire en phase avec les vicissitudes historiques du pays

 


Le nom du groupe est emprunté à une divinité féminine locale, à laquelle se réfèrent constamment les guérilleros. Les premières compositions du Super Mama Djombo - chanté en créole et non en portugais - célèbrent la lutte de libération du PAIGC (le parti anticolonialiste) comme sur les titres
Guiné Cabral ou "Sol maior para comanda". Sur ce morceau fleuve, un narrateur loue les mérites d'Amilcar Cabral et du PAIGC dont le Super Mama Djombo s'impose bientôt comme l'orchestre officiel.

Le groupe connaît ainsi son heure de gloire au lendemain de l'indépendance grâce à des prestations scéniques brillantes et à la diffusion de ses morceaux sur la radio nationale bissau-guinéenne. En tournée à Cuba en 1978, les musiciens reçoivent les honneurs du Festival musical de la jeunesse de La Havane. Leur succès s'étend à toute l'Afrique lusophone, alors même qu'ils n'ont encore jamais enregistré. En 1980, au cours d'une unique session d'enregistrement à Lisbonne, Super Mama Djombo grave six heures de chansons qui constitueront le matériel des 5 albums diffusés par le label national Cobiana records.

 

 


En novembre 1980, le renversement de Luis Cabral par un nouveau régime militaire entraîne la marginalisation du Super Mama Djombo, associé dès lors aux "années Cabral". A l'enthousiasme de l'indépendance succède rapidement la désillusion face à l'autoritarisme d'un régime incapable de faire reculer la pauvreté endémique. Aussi, le Super Mama Djombo prend-il peu à peu ses distances avec le pouvoir et aborde de manière très critique la situation du pays. Sur un de leurs morceaux les plus célèbres (le prodigieux Dissan Na M'bera), les musiciens dénoncent la corruption et le clientélisme. " Laisse moi marcher de ce côté de la rue / Ne m'écrase pas avec une voiture officielle. Sur le titre, la voix mystérieuse de la chanteuse du groupe (la Dulce du roman) subjugue et fascine l'auditeur.

Désormais supplanté par les groupes de hip-hop locaux, le Super Mama Djombo n'en continue pas moins d'exister. Après vingt ans de mustisme, le groupe s'est reformé dans les années 2000 pour enregistrer l'album Ar puro (en 2009).

 

Vous l'aurez compris, nous vous recommandons chaudement la lecture des Grands avec dans les oreilles, bien sûr, une chanson du Super Mama Djombo.

 

 
 
Sources et liens:
- Sélection de morceaux du SMD par Sylvain Prudhomme sur Radio Nova.
- Armelle Enders:"Histoire de l'Afrique lusophone", Chandeigne, 1994.
- L'émission consacrée à La Guinée Bissau dans le cadre d'une excellente série sur les indépendances africaines diffusée en 2009 par France Culture.
- Yves Léonard:"La fin de l'Afrique portugaise", Les Collections de l'Histoire, n°49, octobre 2010.
- Sylvie Clerfeuille: "l'Afrique lusophone bercée par la saudade" (PDF).
- Nous avons consacré d'autres posts à l'émancipation des colonies portugaises et aux leaders nationalistes sur Samarra: "les décolonisations africaines en musique (1960-1990)", "les pères des indépendances africaines", "Quand les Cubains exportaient la révolution en Afrique".
- Florent Mazzoleni: L'épopée des musiques africaines, Hors collection, 2008.