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"Le Prisonnier", une série hors norme

par Rico

Le 13 janvier dernier, l’acteur américain Patrick McGoohan s’est éteint à 80 ans à Los Angeles. L’information est passée relativement inaperçue, pourtant cet acteur américain (et non britannique même s’il fit le plus gros de sa carrière pour la télé anglaise)  a laissé au monde l’une des plus étonnantes séries télévisées "Le Prisonnier", chef d’oeuvre télévisionnaire, comme le décrit un livre d’Alain Carrazé et Héléne Oswald.

Pour la première fois une série télé échappe à son statut de produit commercial et devient un objet artistique autonome. Quarante ans plus tard, elle demeure toujours aussi mystérieuse et fascinante.

 

Lorsqu’en 1967, McGoohan propose le projet "le Prisonnier" à la chaîne ITC, c’est déjà une immense vedette de la télé britannique. Il est John Drake, super espion de la série "Destination Danger" où, en bon collégue de travail de James Bond, il sauve chaque semaine l’Angleterre et le monde libre de complots internationaux. Fort de sa notoriété, Il peut donc imposer un concept novateur et très déstabilisant pour l’époque. Un projet qu’il mûrit depuis des années et qu’il va écrire, produire, interpréter et dont il réalise plusieurs épisodes. Un projet qui cueille les téléspectateurs par surprise.

Patrick MacGoohan est un agent secret qui dès le générique démissionne avec fracas de son service. Alors qu’il s’apprête à partir prendre sa retraite sous les cocotiers, un mystérieux croque mort l’endort avec un gaz soporifique. Quand il se réveille, il est dans un village étrange, isolé du reste du monde. Il est devenu le "Numéro 6" comme l’atteste le badge qu’il porte au revers de sa veste.

 


Le générique de la série

 

– Où suis-je ?
– Au Village.
– Qu’est ce que vous voulez ?
– Des renseignements.
– Dans quel camp êtes-vous ?
– Vous le saurez en temps utile… Nous voulons des renseignements, des renseignements, des renseignements.
– Vous n’en aurez pas !
– De gré ou de force, vous parlerez.
– Qui êtes-vous ?
– Je suis le nouveau Numéro 2.
– Qui est le Numéro 1 ?
– Vous êtes le Numéro 6.
– JE NE SUIS PAS UN NUMÉRO, JE SUIS UN HOMME LIBRE !

Qui sont ces gens qui le retiennent dans ce village ? Pouquoi veulent-ils savoir la raison de sa démission ? Pourquoi, du haut de leur observatoire espionnent-ils régulièrement ses faits et gestes ? Impossible de le savoir. Mais désormais Numéro 6 n’a plus qu’un seul but : s’évader, partir de ce village. Mais ce n’est pas aussi simple que cela et même quand on croit s’être échappé de ce lieu mystérieux, on est peut-être encore manipulé par ces étranges geôliers.

Et qu’est donc ce village coupé du monde, sorte de station balnéaire hors du temps à l’architecture excentrique ? Les habitants y vivent tranquillement dans une insouciance un peu factice et vaquent à de futiles occupations comme si de rien n’était s’appelant par leur numéro et se saluant d’un amical "Bonjour chez vous". Sont-ils d’autres prisonniers ? Des gardiens surveillant d’une autre façon Numéro 6 pour mieux lui tirer les vers du nez ? De simples et innocents villageois ayant réellement oublié qu’un monde exterieur existe ?

La série joue sur une esthétique absolument superbe avec des trouvailles visuelles saisissantes . L’ambiance du village est toujours  très anglaise. "A green and plaisant land", où l’on prend le thé en devisant aimablement dans une atmosphère trop aseptisée pour être honnête et où l’on participe comme un pion humain à des parties d’echec grandeur nature. Mais le fantastique n’est jamais loin, témoin le rôdeur, gigantesque ballon de baudruche blanc qui traque impitoyablement pour les étouffer tout ceux qui tenteraient de franchir les limites du village.

Mais la véritable prison est peut-être ailleurs, la série pouvant s’interprêter à de nombreux niveaux de lecture. Ce village pourrait-il être le symbole de la société qui finit par enfermer l’individu dans un rôle stéréotypé. Cette prison pourrait-elle n’exister que dans l’esprit même du Numéro 6, perdu dans ses obsessions et ses névroses. La série brouillant volontairement les points de repéres, on navigue dans un univers irréel qui semble progressivement sombrer dans la folie. Le dernier épisode qui voit enfin notre héros découvrir l’identité du numéro 1 et s’enfuir du village est à ce propos particulièrement destabilisant car  il semble remettre en cause tout ce que l’on croit savoir et valut à la chaîne de télé, une avalanche de courrier de la part des spectateurs estomaqués.

Patrick Mac Goohan déclarait à propos de sa création "Si les gens ne l’aiment pas, il n’y a qu’une personne à blâmer : moi". Il n’y eut qu’une saison, les résultats initiaux (11 millions de spectateurs dans tout le royaume quand même) ayant été jugés décevants par les responsables d’ITC. Pourtant, allégorie traitant de l’enfermement, de la surveillance, du pouvoir et de la place de l’individu, cette série de 17 épisodes fut une véritable révolution tant visuelle que thématique qui pour la première fois fit d’un simple feuilleton télé une oeuvre d’art à part entière et a acquis au travers de ses rediffusions une notoriété qui, quarante ans plus tard, la rende toujours autant d’actualité.

 

Des fans-clubs se sont créés de par le monde et l’on vient toujours au Pays de Galles visiter Portmeirion, le village à l’architecture si particulière qui a servi de lieu de tournage. Une nouvelle mini-série se voulant un remake modernisé avec Jim Cazeviel et Ian McKellen est en cours de tournage et devrait arriver à l’été 2009 sur les écrans.

Pour compléter, un site de fan : Le rôdeur, une étude plus universitaire dans Cadrage.net.