Samarra


Tags: seconde guerre mondiale

L'espace yougoslave en BD

par Aug Email

 Pour commencer 2013, nous vous proposons une sélection de BD et mangas sur un espace aujourd'hui éclaté mais qui conserve une certaine unité de culture et de langue. Parler "d'espace yougoslave" aujourd'hui (pour reprendre le titre d'un livre posthume d'Ivan Đurić) peut paraître dépassé. Pourtant, même si la Yougoslavie a disparu dans le sang et les larmes au cours des années 1990, de nombreux Ex-Yougoslaves conservent le souvenir de ce pays disparu dans lequel ils sont nés. Certains l'envisagent avec nostalgie, d'autres sans regret, mais il y a bien une histoire commune, pas seulement douloureuse, malgré la construction d'identités nationales souvent exclusives et mythifiées. La Bande dessinée, malgré ou à cause de son regard subjectif, nous semble un outil indispensable pour une première approche comme pour un approfondissement de l'hsitoire de l'espace yougoslave. Notre sélection rassemble des auteurs et des styles graphiques très différents. Certains ont des racines en Yougoslavie, d'autres y ont séjourné, quelques uns choisissent le réalisme, d'autres l'humour.

 

  • Fleur de pierre

 

 Commençons notre parcours par... le Japon. Fleur de pierre est une trilogie plutôt méconnue mais qui offre un regard original et décalé sur le passé de la Yougoslavie. La période abordée est celle de la Seconde Guerre mondiale. On pourrait penser qu'un Japonais se serait cassé les dents à restituer la complexité de la situation. Les lignes de fracture au sein des populations yougoslaves sont en effet nombreuses et confuses pendant le conflit : aux différends entre Serbes, Croates et Musulmans s'ajoutent en effet les tensions entre idéologies, notamment communistes et fascistes, et les divisions sur les moyens à utiliser (ou pas) dans la lutte contre les Nazis et les fascistes italiens qui se partagent le pays.

En choisissant de se placer à hauteur d'adolescents ballottés par la guerre, Sakaguchi parvient à restituer cette complexité et à échapper au piège du manichéisme, d'autant que les familles sont elles-mêmes divisées entre partisans et collaborateurs de l'occupant. Sans mettre toutes les violences sur le même plan, il évoque plusieurs aspects du conflit notamment la déportation des opposants et des tsiganes, le régime oustachi croate allié aux puissances de l'Axe, la lutte des partisans communistes derrière Tito et le combat parfois ambigu des Tchetniks serbes. L'auteur est plutôt bien documenté et fournit un manga prenant et donc historiquement très intéressant. Voici deux extraits :

 

 

 

 SIgnalons que ce manga n'a pas été réédité et qu'il peut être difficile à trouver.

 

>Hisashi Sakaguchi, Fleur de pierre, Vents d'Ouest 1997.

(3 tomes : 1-Partisan; 2-Résistance; 3-Engagement) Edition originale de 1984.

  

 

 

 

  • Les racines du chaos

 

Dans cette BD en deux tomes, les auteurs espagnols nous font voyager entre Londres, les Baléares et Barcelone. Mais le pays au coeur de l'intrigue, c'est la Yougoslavie des années 1930, 1940 et 1950. Sont ainsi évoqués la Yougoslavie monarchique de l'entre-deux-guerres, les déchirements de la Seconde Guerre mondiale et la Yougoslavie communiste dirigée par Tito. Le voyage de ce dernier à Londres en 1953 est l'occasion de réveiller, chez les expatriés yougoslaves au Royaume-Uni, les vieux démons des nationalismes concurrents. Il y a bien sûr les adeptes de l'idée yougoslave qui ne veulent pas choisir, mais aussi les nostalgiques d'une Yougoslavie dirigée par la dynastie serbe des Karađorđević et les anciens oustachis croates qui ont suivi le chemin de l'exil de leur chef Ante Pavelić en Espagne ou en Argentine. Au milieu de tout ça, le personnage principal ne sait plus trop à qui faire confiance parmi tous ces gens qui lui veulent du bien... ou du mal. En quête de ses origines et de sa véritable histoire, il doit démêler le vrai du faux dans ce champ de mines historique où chaque camp a sa propre version mythifiée du passé. Finalement, en examinant ces différents points de vue sur la Seconde Guerre mondiale présentés par les protagonistes de l'histoire, on se fait une idée assez précise des enjeux de cette période pour la Yougoslavie, germe de problèmes ultérieurs évoqués rapidement dans le deuxième tome. C'est également une belle histoire d'espionnage où l'on se perd logiquement, à l'image du héros...

 

 

>Segui & Cava, Les racines du chaos, Dargaud, 2011-2012 (2 tomes)

 

 

 

 

  • Ouya Pavlé-Les années Yougo

 

 L'humour et l'histoire de l'espace yougoslave, en particulier de la Serbie, sont les ingrédients de cette BD. Pour l'histoire, on passe sans transition de la défaite serbe (transformée en triomphe par le narrateur...) de Kosovo Polje en 1389 contre les Ottomans à la retraite serbe pendant la Première guerre mondiale en passant par le parcours de Mehmet Sokolović qui a fait construire le pont de Višegrad.

 

Pour l'humour, c'est plutôt noir et au 3e degré ! (tendance Petite histoire des colonies françaises). Le narrateur s'appelle Ouya Pavlé et franchit allègrement les barrières du temps. Marcel Couchaux s'inscrit volontairement dans la lignée de "L'oncle Paul" (traduction d'Oula Pavlé), personnage  imaginé par Charlier pour Spirou dans les années 1950. Plein de mauvaise foi, Pavlé vient tous les hivers raconter aux enfants les grandes heures de l'histoire serbe. Ces mêmes enfants sont rarement dupes comme lorsqu'ils persistent à le corriger lorsqu'il parle de Constantinople pour ne pas dire Istanbul...

Tout cela fonctionne la plupart du temps même si on est parfois un peu sceptiques. De nombreuses fautes d'orthographe viennent ternir l'ensemble ...

 

 Voici un extrait dans lequel Ouya Pavlé  franchit le pont de Višegrad, "personnage principal" du magnifique roman d'Ivo Andrić (prix Nobel de littérature 1961), Le pont sur la Drina.

 

 

 

 

 

 

 

  •  Vestiges du monde

 

Il s'agit d'un recueil des chroniques BD d'Aleksandar Zograf réalisées à partir de 2003 pour l'hebdomadaire indépendant Vreme. C'est une plongée passionnante dans l'univers graphique, littéraire et la vie quotidienne de la Yougoslavie au XXe siècle. L'auteur passe en effet beaucoup de temps sur les marchés et brocantes à récupérer des affiches, des lettres, des carnets dont il s'inspire pour ces chroniques. L'histoire de la Yougoslavie qui resort de ces chroniques est donc une histoire vue d'en bas, au plus près des habitants de ce pays disparu. C'est le portrait d'une Yougoslavie entre tradition et modernité, marquée par l'idéologie communiste mais ouverte sur l'extérieur. Zograf offre d'ailleurs souvent un regard intéressant sur les villes ou pays étrangers qu'il visite. Deux autres de ces ouvrages ont été publiés en français précédemment. Voyez ci-dessous deux de ces chroniques.

 

Un entretien avec l'auteur (de son vrai nom Saša Rakezic) sur le site actuaBD.

 

 

> Aleksandar Zograf, Vestiges du monde, L'Association, 2008

 

 

  • Sarajevo-Tango
 
Indigné par l'impuissance volontaire ou non de la "communauté internationale" pendant le siège de Sarajevo par les forces serbes de Bosnie, l'auteur de Bandes-dessinées Hermann a écrit en 1995 une BD-manifeste. Publiée peu de temps avant la fin du siège et les accords de Dayton mettant fin à la guerre, le livre a été envoyé par l'auteur à de nombreuses autorités pour les faire réagir (la liste est en début d'ouvrage.
Et en effet, l'ONU, rebaptisée pour l'occasion "Boutros Rallye" (du nom de son secrétaire-général d'alors, l'Egyptien Boutros-Ghali) n'a pas le beau rôle dans l'histoire racontée par Hermann. Entre cynisme et indifférence, l'organisation internationale ne semble être là que pour rassurer les médias avec son doigt menaçant pointé vers les forces serbes, métaphore des menaces sans effet. On pourra reprocher ce parti-pris à Hermann tant les moyens d'action de l'ONU, en Yougoslavie comme ailleurs, ont toujours dépendu de la volonté des Etats.

Reste que la plongée que nous offre Hermann dans Sarajevo en guerre montre bien l'enfer qu'ont vécu les civils, finalement les principales victimes de ce "jeu" de masacres. L'intrigue nous rappelle l'univers de la série Jeremiah qui fit le succès de l'auteur. Un univers où se croisent le monde du crime, celui du pouvoir, celui des médias. Des figures en émergent, jamais des saints, mais avec un bon fond. L'intrigue nous entraine sur les traces de Zvonko, un ex-légionnaire chargé de ramener en Suisse une petite fille.
Une critique virulente de la BD. Un portrait d'Hermann, auteur de la série Jeremiah. Son site officiel.



 

>Hermann, Sarajevo-Tango, Dupuis, 1995

 

 

  • Goražde de Joe Sacco
 
Pas facile de parler de l'éclatement violent de la Yougoslavie... Comment expliquer en effet que des voisins qui parlent la même langue et ont toujours vécu côte à côte, puissent, apparemment subitement, se vouer une haine que rien n'apaise, pas même le souvenir du passé.


Joe Sacco est reporter. Né à Malte en 1960, il est un véritable "citoyen du monde" ayant vécu en Australie, aux Etats-Unis (Portland dans l'Oregon et en Californie), à Berlin. A partir des années 1990, il parcourt le monde comme reporter, mais ces reportages ne sont pas classiques.
D'une part, il adopte une forme originale, celle de la BD en noir et blanc, d'autre part, il est un des personnages des histoires qu'il raconte. Rassurez-vous cependant, il se donne tout sauf le beau rôle (son autoportrait ci-dessous en témoigne...). Il réalise deux albums sur la Palestine juste avant les accords d'Oslo (publiés en France en 1996).



Il a vécu à Goražde la fin de la guerre en Bosnie, pendant l'année 1995. La ville est alors une "zone de sûreté" de l'ONU car elle est à majorité musulmane mais entourée de territoires majoritairement serbes. Elle est donc, avec Srebrenica et žepa, l'une des enclaves attaquée par les Serbes en Bosnie orientale. Des réfugiés des villages isolés et des autres enclaves tombées (Srebrenica de sinistre mémoire "malgré" les casques bleus en juillet 1995...) affluent à Goražde. La ville est quasiment coupée du monde, sinon par des itinéraires périlleux et temporaires. Elle est régulièrement attaquée et bombardée par les forces serbes.

Joe Sacco vit donc au milieu de ses populations en guerre. Il ne vise pas l'objectivité, mais il veut comprendre sans a priori. A l'occasion de ses rencontres avec les habitants, il dresse une galerie de portraits saisissants montrant comment chacun vit la guerre. Il reconstitue également, par touches, les étapes qui ont conduit à l'affrontement entre voisins. Evidemment, les "tchetniks" Serbes n'ont pas le beau rôle, mais Sacco n'hésite pas à parler de toutes les exactions commises, y compris par les forces bosniaques.
Dans l'album The Fixer, il revient d'ailleurs à Sarajevo pour développer un autre aspect de la guerre, les milices paramilitaires mises en place par le président bosniaque Izetbegović . On y voit des anciens criminels reconvertis dans la lutte patriotique mener la guerre à leur manière, peu respectueuse des conventions de Genève. Dans cet opus, Joe Sacco suit un type de personnage mieux connu de l'opinion depuis la guerre en Irak et l'enlèvement de certains d'entre eux avec les journalistes qu'ils accompagnaient : le fixer. Le fixer est à la fois traducteur, guide et homme à tout faire pour les journalistes. Celui auquel s'attache Sacco est serbe mais il a combattu avec ces fameuses milices bosniaques. Après la guerre, il tente de se réinsérer, difficilement, dans une société complètement déstructurée par la guerre.

C'est donc une oeuvre originale, passionnante et profondément humaine que nous propose Joe Sacco. La biographie de Joe Sacco sur Clair de bulle

 

 

 

 

 

>Les BD de Joe Sacco sur la Yougoslavie :

  • Soba : une histoire de Bosnie, Rackham, Montreuil, 2000
  • Goražde : la guerre en Bosnie orientale, 1993-1995 (2 tomes), Rackham, Montreuil, 2004
  • The fixer : une histoire de Sarajevo, Rackham, Montreuil, 2005
  • Derniers jours de guerre : Bosnie 1995-1996, Rackham, Montreuil, 2006

 

 

 Nous n'avons pas (encore...) pu les lire :

 

 

  • Meilleurs voeux de Mostar

 

 Voici le "pitch" de la BD sur le site de Dargaud :

 

"Dans Les toits de Mostar, Petrusa raconte son histoire, celle d'un petit garçon yougoslave qui va voir, au nom de la religion, son pays déchiré par la guerre...

Les Toits de Mostar, c'est l'histoire de Frano, ce garçon qui, après la mort de sa mère et de sa grand-mère à Zagreb, en Croatie, est placé dans sa famille, à Mostar, en Bosnie. Il découvre une ville superbe peuplée de catholiques, d'orthodoxes et de musulmans. Quelques mois avant le début de la guerre, Frano et son copain serbe font les quatre cents coups, découvrent la vie, jouent au basket, tombent amoureux d'une jeune Bosniaque. Et ne comprennent pas ce qui est censé séparer les gens de religion différente... Quand la guerre commence...

Les toits de Mostar sont un récit autobiographique tout en finesse, une bande dessinée bouleversante, empreinte d'humanisme et d'amitié vraie.
"

Voyez le compte-rendu de la BD sur Mondomix

 

>Frano Petrusa, Meilleurs vœux de Mostar, Dargaud, 2012

 

 

 

  • La dernière image- Une traversée du Kosovo de l’après-guerre

 

Direction le Kosovo sur les traces des reporters de guerre. Une BD sur le Kosovo mais aussi une réflexion sur le journalisme. La présentation de l'éditeur :

 

"Juin 1999.
À la fin du conflit au Kosovo, un magazine propose à
Gani Jakupi – qui résidait alors en Espagne – de s’y rendre accompagné par un photographe, afin d’y faire un reportage sur son retour au pays. Une occasion inespérée pour lui de revoir ses proches.
Mais si son objectivité vis à vis de son pays natal sera constamment mise à l’épreuve, sa subjectivité, elle, maintiendra tous ses sens en éveil. N’étant pas journaliste professionnel (il n’a exercé que pendant quelques années), il a le double avantage de pouvoir observer le milieu de l’information à la fois de l’intérieur, et de l’extérieur.
Un pan de ce livre s’intéresse ainsi aux reporters-photographes. Si on est informés par les mots, ce sont les images qui modèlent nos sentiments. Elles ont le pouvoir de changer le cours de l’Histoire. Certains journalistes s’en servent en respectant une éthique pointue, et d’autres non.
Gani découvrira qu’il est justement escorté par un photographe avide de sensationnalisme."

Un entretien avec l'auteur à lire sur ActuaBD. Un reportage de France 24 avec Gani Jakupi au Kosovo.

 

>Gani Jakupi, La Dernière Image - Une traversée du Kosovo de l’après-guerre,  Ed. Noctambule-soleil, 2012

 

 

  • Passage en douce (carnet d’errance)

 

"Illustratrice et dessinatrice de bandes dessinées, Helena Klakocar V. est croate, mais ne le dit jamais. au printemps 1991 elle quitte Zagreb avec son mari et sa fille, et ils s’embarquent sur un petit catamaran pour quelques mois de cabotage sur les côtes adriatiques : de port en port, le croquis-minute pour les touristes leur permettra de survivre.

Mais au même moment la tension accumulée depuis des années se transforme en guerre ethnique, et la croisière de printemps devient peu à peu un exil maritime. Durant les semaines de navigation, la traversée de l’Adriatique, l’accueil à Corfou puis à Otrante, Helena tient un carnet de bord qui prend la forme d’un journal racontant la fuite — la fuite qui n’en est pas une, qui se découvre progressivement, qui réalise au fil des pages qu’elle est bien un exil de guerre et plus une villégiature prolongée." Lire la suite de l'article de Loleck sur Du9.

 

 

>Helena Klakocar, Passage en douce (carnet d’errance) , Fréon/L'atelier d'édition, 1999

 

 

 

Bénédicte Tratjnek nous signale plusieurs autres BD :

 

  • Gabriel Germain et Jean-Hugues Oppel, BROUILLARD AU PONT DE BIHAC, Casterman, 2004.
  • Tomaž Lavrič TBC, FABLES DE BOSNIE, Glénat, 1999.
  • Agic, Alic, Begic, Rokvic, SARAJEVO : HISTOIRES TRANSVERSALES, Gasp !, 2001.

Egalement deux BD/ouvrages, à la frontière entre la bande dessinée et l'ouvrage :

  • Jacques Ferrandez, LES TRAMWAYS DE SARAJEVO : VOYAGE EN BOSNIE-HERZÉGOVINE, Casterman, 2005.
  • ŠTA IMA ? EX-YOUGOSLAVIE, D'UN ÉTAT À D'AUTRES, Guernica Adpe, 2005.

 

 

 

Pour prolonger :

 

 

 

 

Vous connaissez d'autres BD ou mangas sur l'espace yougoslave ou vous souhaitez simplement réagir à cet article, n'hésitez pas à laisser un commentaire !

 

 

Addi Bâ, figure méconnue de la Résistance : Entretien avec Etienne Guillermond

par Aug Email

Vous ne connaissez peut être pas Addi Bâ. Et pourtant, voilà un personnage qui gagne à être connu tant son histoire est singulière. Né en Guinée au temps de la domination coloniale française et mort à Epinal en 1943, il fait partie des milliers d'anonymes de la Résistance. Lié par l'histoire de sa famille à Addi Bâ, Etienne Guillermond mène en parallèle une carrière de journaliste et des recherches sur tout ce qui touche de près ou de loin au "héros de (s)on enfance". Depuis 10 ans, il mène l'enquête et a ainsi amassé des documents, en particulier des photographies pour faire connaître l'itinéraire d'Addi Bâ. En 2012, il a apporté son aide à l'écrivain Tierno Monénembo (Prix Renaudot en 2008) qui vient de publier Le terroriste noir (Seuil), roman qui s'inspire du parcours du résistant. Etienne Guillermond, outre un remarquable site internet, a produit un petit film documentaire à partir de photos (visible à la fin de cet entretien) et une exposition itinérante sur les différents aspects du parcours d'Addi Bâ. Un ouvrage permettant de rendre compte de ses découvertes est publié en septembre 2013. Il a accepté de répondre à nos questions et nous l'en remercions très chaleureusement ! 

 


Etienne Guillermond, en quoi l’histoire d’Addi Bâ est-elle singulière ?


Pour beaucoup de Vosgiens, Addi Bâ a longtemps été comme une météorite qui se serait décrochée du ciel un beau jour de 1940 pour tomber au beau milieu d’un verger planté de mirabelliers… Imaginez un jeune Africain débarquant, au lendemain de la Débâcle, dans un petit village d’à peine 200 âmes dont la plupart des habitants n’étaient jamais allé au-delà de Nancy ou d’Épinal... Non seulement, il était noir – et des Noirs, on n’en avait jamais vu dans le secteur -, mais en plus, il n’avait qu’une idée en tête : continuer la guerre, alors que l’armée française avait été balayée en quatre semaines par la Wehrmacht, que la République s’était sabordée pour laisser le pouvoir à Pétain, et que la zone nord du pays se retrouvait occupée, sous autorité allemande… La situation de la Lorraine était pire encore : elle était « zone réservée », destinée, à terme, à être annexée au Reich… Pendant des semaines, il fut impossible d’y entrer ou d’en sortir. Et voilà que ce jeune Africain en uniforme arrivé de nulle part prétendait continuer le combat ! Je caricature un peu, mais c’est dans ces conditions qu’on fit la connaissance d’Addi Bâ dans les Vosges. Trois ans à peine après son arrivée, il était désigné chef du maquis de la Délivrance, premier maquis vosgien créé en mars 1943 !


Qui était-il réellement et quelle fut son action ?


Il s’appelait en réalité Mamadou Hady Bah et était originaire de la région du Fouta Djalon, en Guinée (Conakry), où il était né vers 1916. Addi Bâ est arrivé en France au milieu des années 1930 avec un fonctionnaire ou un militaire colonial et s’est installé dans la petite ville de Langeais, en Indre-et-Loire. Il a vécu quelques années dans une famille de notables locaux avant de s’installer à Paris vers 1938. Il parlait parfaitement français – ce qui était encore assez rare dans les colonies de l’époque -, savait écrire et était plutôt du genre élégant. Les photos renvoient presque l’image d’un jeune homme de bonne famille… alors que ses parents étaient éleveurs en pleine brousse . Addi Bâ appartenait à l’ethnie peule. C’était un fervent musulman, doublé d’un ardent patriote ! Comme quoi ce n’est pas nécessairement incompatible… En novembre 1939, il s’est engagé dans l’armée comme volontaire et a vécu tous les combats de mai et juin 1940, dans les Ardennes et dans la Meuse. Le 19 juin 1940, il a été fait prisonnier à Harréville-les-Chanteurs (Haute-Marne). Mais c’était un rusé et il parvint à s’évader de la caserne de Neufchâteau où il était détenu. Il est très vite entré en contact avec les populations des environs qui l’ont d’abord caché. Puis, le maire de Tollaincourt, le petit village vosgien que j’ai déjà évoqué, l’a officiellement engagé comme commis agricole et logé dans une petite maison qu’il possédait. Addi Bâ a très vite été repéré par les premiers résistants du secteur. Parmi eux figurait Marcel Arburger, ferblantier à Lamarche. Il est très difficile de documenter précisément son action clandestine. Mais on sait qu’il participa à l’évacuation vers la Suisse de tirailleurs évadés, œuvra comme agent de liaison au sein des réseaux naissants, participa à des opérations de recrutement, de récupération d’armes et prit en charge, fin 1942, un parachutiste britannique. Lorsque Marcel Arburger fut chargé de créer un maquis dans les environs de Lamarche pour accueillir les jeunes réfractaires qui ne voulaient pas partir en Allemagne dans le cadre du Service du Travail Obligatoire, il en confia la direction à Addi Bâ. Le maquis de la Délivrance accueillit près de 120 jeunes hommes qu’il fallut encadrer et nourrir pendant près de cinq mois… Puis, en juillet 1943, le maquis fut découvert. Tous les jeunes réfractaires parvinrent à s’enfuir, mais Addi Bâ fut arrêté et emprisonné à Épinal. Un mois plus tard, Arburger tombait à son tour dans les mains de la Gestapo. Les deux hommes ont été torturés pendant des semaines et finalement fusillés le 18 décembre 1943.

[Photo ci-dessus: /(© EG/addiba.free.fr)]

 

 

[Photo ci-dessus: Trois tirailleurs. Addi Bâ est le plus petit d'entre eux (il mesurait 1,55 m). La photo est prise à Sanary (Var), en avril 1940.  Coll. J. Mallière/(© EG/addiba.free.fr)]


Quelles sont les étapes du parcours d’Addi Bâ qui restent à éclaircir ?


Mes recherches autour d’Addi Bâ relèvent d’une véritable enquête policière ! Il a laissé peu de traces derrière lui. On ne dispose par exemple d’aucun témoignage écrit de sa part. Les gens qui l’ont côtoyé ne connaissent que des bribes de sa vie. Quand à son activité résistante, elle était par définition clandestine… Enfin, une vraie légende s’est constituée autour du personnage, ce qui brouille encore plus les pistes. Il faut en permanence essayer de distinguer le vrai du faux, les actions réelles et les coups d’éclats imaginaires. On sait évidemment peu de choses sur son enfance en Guinée, mais on ignore surtout quand, précisément, dans quelles conditions et pourquoi il est arrivé en France. Il y a des pistes, des éléments tangibles, mais peu de détails. Il y aurait encore beaucoup de choses à découvrir sur sa vie à Langeais et à Paris avant la guerre. L’autre zone d’ombre concerne ses actions clandestines avant la création du maquis. Là aussi, il y a des pistes, des témoignages, des bribes d’information… Mais il est extrêmement difficile de documenter des activités qu’il menait le plus souvent seul – car la Résistance était très cloisonnée – et dans l’ombre. J’aimerais beaucoup savoir, par exemple, quelle était la nature exacte des liens qu’il conserva jusqu’au bout avec la Mosquée de Paris… Il y a un dernier point qui me tient à cœur : faire toute la lumière sur son attitude face à la Gestapo. Il a toujours été admis par tous que ni lui ni Arburger n’ont lâché le moindre renseignement. Mais à la Libération, il s’est trouvé quelques rares voix pour lui reprocher d’avoir parlé. Peu de gens le savent et je l’ai moi-même découvert très tardivement. Tous les éléments dont je dispose indiquent le contraire, mais j’aimerais apporter des preuves irréfutables.

[(© EG/addiba.free.fr)]

 


Comment en êtes-vous arrivé à travailler sur lui ?


Il se trouve que ma famille est originaire de Tollaincourt. Ce sont mes arrières-grands-oncles et tantes qui l’ont accueilli. Ma propre mère est née, quelques mois avant son arrivée, dans la maison qui est devenue la sienne. C’est dans cette maison que mes parents ont retrouvé un jour son Coran, qu’il n’avait pu emporter lors son arrestation. C’est le seul objet qu’il ait laissé derrière lui. Il y avait dedans un dessin d’enfant le représentant avec un autre tirailleur. C’est la première image d’Addi Bâ que j’ai découverte à l’âge de 8-9 ans… Je ne savais rien de lui, mais j’en ai fait un héros d’enfance jusqu’à ce que je découvre un article, en 1991, qui racontait les grandes étapes de sa vie. À l’époque, Maurice Rives, un ancien militaire, était parvenu à reconstituer les grandes étapes de son itinéraire. En 2003, lorsque la médaille de la Résistance a été remise en son nom à sa famille, des anciens du maquis ont commencé à parler. Je me suis dit qu’il était temps de recueillir leurs souvenirs et j’ai commencé mon enquête. Cela fait dix ans et je me mords les doigts de n’avoir pas commencé plus tôt car dans l’intervalle, de nombreux témoins-clés ont disparu.

 

[Addi Bâ et trois enfants entre 1941 et 1943. Photo prise à Tollaincourt ou dans un village des environs. Coll. J. Mallière/(© EG/addiba.free.fr)]


Comment travaillez-vous, quelles sources utilisez-vous ?


Je suis parti sur la base établie par Maurice Rives qui avait déjà quelques documents. Mon travail s’est déroulé en trois étapes. D’abord, le recueil de témoignages. Je me suis empressé d’aller voir les anciens avant qu’il ne soit trop tard. Bien m’en a pris car il ne sont plus là aujourd’hui. Leur témoignage a été évidemment capital. J’ai aussi rencontré beaucoup de gens qui étaient enfants à l’époque. Leur regard est très intéressant car ils n’évoquent pas le héros, le chef de guerre, mais l’homme qui leur faisait faire leurs devoirs et leur offrait des cadeaux à Noël ! Ils rendent à Addi Bâ son humanité. J’ai aussi lu tout ce qui s’était écrit sur la résistance en Lorraine et en Haute-Marne. On y trouve peu de choses sur Addi Bâ qui n’est que mentionné, mais il était essentiel pour moi de bien connaître le contexte. Cela permet aussi de recouper avec les témoignages. Enfin, je me suis plongé dans les archives… C’est le travail le plus difficile car il faut remuer des tonnes de dossiers et beaucoup se déplacer à Epinal, Nancy, Paris… J’ai même suivi une piste jusqu’à Luxembourg, mais elle s’est avérée mauvaise... Il y a aussi toutes les archives communales. C’est un puits sans fin. Mais un seul document trouvé, une liste, un procès-verbal, une lettre, un rapport des renseignements généraux permet de fixer définitivement une information… ou d’ouvrir une nouvelle piste ! C’est parfois décourageant, terriblement chronophage, surtout quand on a une famille et un métier, mais c’est passionnant ! J’achève aujourd’hui mon livre sur l’itinéraire d’Addi Bâ, mais je crois que l’enquête ne sera jamais terminée…

 

[Site de la Vierge à Epinal : lieu de l'exécution de Marcel Arburger et Addi Bâ dont les noms sont mentionnés sur le monument aux résistants exécutés-Photo E.Augris]

 


Quels sont les lieux associés aujourd’hui à la mémoire d’Addi Bâ ?


Le premier lieu lié à sa mémoire est celui où il été fusillé en compagnie de Marcel Arburger. C’est le Monument des Fusillés du plateau de la Vierge, à Epinal. Son nom y est gravé sous une orthographe un peu fantaisiste : Ba Hadi Mohammed. De même que sur sa tombe, à la nécropole militaire de Colmar, où on a inscrit le nom d’Adibah… Trois communes françaises lui ont respectivement dédié une rue : Langeais en Indre-et-Loire (rue Addi-Bâ), La Vacheresse-et-La-Rouillie dans les Vosges (rue Adjudant-Addi-Bâ) – c’est le grade qu’il s’était lui-même attribué au maquis ; et enfin Tollaincourt (rue Addi-Bâ), où une plaque a également été apposée sur sa maison. Il existe aussi une stèle à Harréville-les-Chanteurs en Haute-Marne. Elle rend hommage à son régiment, le 12e Régiment de tirailleurs sénégalais, qui y a livré son dernier combat. Je crois qu’il y a aussi un projet d’hommage dans son pays natal, en Guinée, mais je n’en sais pas plus pour l’instant. Enfin je me suis laissé dire que l’idée d’une rue Addi Bâ a un jour été évoquée dans les couloirs de la mairie d’Épinal, mais elle n’a jamais été concrétisée. L’année 2013 marquera les 70 ans de son exécution, ce serait une belle occasion… Et pourquoi pas une rue des Fusillés de la Délivrance qui l’unirait à son camarade Marcel Arburger ? Ce serait, je crois, un très beau symbole. La France d’aujourd’hui a grandement besoin de ce genre de symboles.

 

Propos recueillis par AUG

Nous remercions Etienne Guillermond pour cet entretien et pour les photographies qu'il nous a permis d'utliser. Rappelons que

 


 

 

 

Pour prolonger :

 

  • Retrouvez de nombreuses informations et l'actualité d'Addi Bâ sur le site d'Etienne Guillermon : http://addiba.free.fr
  • Le travail d'E. Guillermond a fait l'objet d'un long reportage tourné à Tollaincourt sur France 3 Lorraine en décembre 2012
  • Etienne Guillermond, Addi Bâ. Le résistant des Vosges, éditions Duboiris, 2013
  • Dans son livre Etoiles noires (avec Bernard Fillaire, Philippe Rey, 2010), Lilian Thuram consacrait un chapitre à Addi Bâ
  • Le livre Le terroriste noir de Tierno Monénembo raconte l'histoire romancée d'Addi Bâ (Seuil, 2012)
  • Addi Bâ a inspiré les musiciens comme en témoignent ces deux exemples : Farba Mbaye « Hady Bah » disponible ici (dans « A nos morts », un spectacle de théâtre-danse contemporaine sur l'épopée des tirailleurs) et ce morceau reggae.

 

 

"Vivre libre ou mourir, 9 récits de résistance", le projet éditorial continue.

par vservat Email

 
Entre le printemps et l’été 2011, nous vous avions parlé sur Samarra puis sur l’Histgeoblog de cette belle entreprise qui unissait l’archiviste du Musée de la Résistance de Champigny sur Marne, Xavier Aumage, à des auteurs de bande-dessinée intéressés par la mise en récit de résistances durant la seconde guerre mondiale. Ce parcours commun prenait alors différentes formes. Celle d’une splendide exposition au CHRD de Lyon  qui réouvre ces jours-ci avec une exposition permanente totalement rénovée, intitulée « Traits résistants »et qui dressait un impressionnant panorama de la façon dont dessinateurs et scénaristes s’approprièrent l’histoire de la résistance à différentes époques. L’exposition était précédée de la sortie du 1er tome, « L’appel », d’une saga en 4 volumes ( dont 3 sont sortis à ce jour) sobrement intitulée « Résistance ».

 
Dans cette série, J-C Derrien et Claude Plumail nous proposaient de suivre les parcours d’une femme (Sonia) et de deux hommes (André et Louis) entrés en résistance mais qui suivent différentes trajectoires. Héros ordinaires en temps de guerre, la force de l’histoire retranscrite ici s’adossait au travail d’archiviste de Xavier Aumage qui proposait aux auteurs d’insérer de vrais objets des collections du musée dans le récit. Ainsi dans le tome 1 apparaissait le billet jeté du train de Georgette Rostaing, d’Ivry sur Seine, arrêtée en janvier 43. Dans le tome 2, le piège à souris transformé en lanceur de tracts que l'on peut voir au Musée de la Résistance Nationale est inséré. Dans les deux entretiens qu’il nous accordait alors, Xavier Aumage nous annonçait aussi la sortie d’un « one shot », intitulé « Vivre libre ou mourir, 9 récits de résistance.». M’étant procuré ce volume, il était temps de renouer avec cette aventure éditoriale aux multiples facettes, reflétant un travail extrêmement intelligent, élaboré avec un souci pédagogique remarquable, dans lequel l’histoire de la résistance est restituée dans sa diversité. La richesse, l’ingénuosité, la sincérité et surtout la simplicité de ses acteurs, hommes et femmes ordinaires évoluant dans une époque qui ne l’était pas, ne sont pas étrangères à la qualité des productions proposées.



Un objet, son histoire dans la résistance et un court récit imaginé à partir de celui-ci, telle est l’ossature de ce volume qui se décline, comme son titre le laisse entendre, en 9 épisodes. Chaque objet a été sélectionné avec soin de manière à ce que le lecteur puisse embrasser la diversité des modes et de l’histoire de le résistance : informer, aider les personnes pourchassées, s’échapper, témoigner par l’image ou le son, prendre les armes, s’organiser dans la clandestinité en sont autant d’illustrations. De l’appareil photo de Doisneau qui sert à faire des faux papiers, au sac à main à double fond servant à dissimuler des documents, en passant par une caméra dissimulée dans un livre pour mieux filmer discrètement le Paris de l’occupation, à la ronéo typeuse des imprimeurs clandestins, ou encore au pistolet de Ceslestano Alonso et aux photos prises clandestinement dans la prison d’Eysses, ces objets porteurs de mémoire et d’histoire, sont présentés et resitués dans le contexte plus large des activités de résistance.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
A quoi servent-ils, quelles batailles ont-ils permis de mener, quelles traces laissent-ils de l’activité des résistants, de quels enjeux rendent-ils compte pour ceux qui ont choisi de ne pas se soumettre ? Autant de questions qui sont abordées dans une courte introduction à chaque récit, et qui est assortie d’une rapide présentation de l’archive conservée au musée de Champigny sur Marne. Derrière les objets il y a des hommes et des femmes, jeunes ou adultes, français ou étrangers. De certains, l’histoire a retenu le nom (Robert Doisneau, Celestano Alonso compagnon de route des FTP MOI du groupe Manouchian). D’autres, au contraire, sont restés anonymes. Individus portés par leurs convictions, engagés dans un combat pour la liberté, dont le parcours peut être aussi marqué par les hésitations et les revirements, ils s’inscrivent dans une destinée collective qui prend parfois des formes inattendues et obtiennent de l’histoire une reconnaissance surprenante (le récit sur l’univers carcéral de la prison d’Eysses est en tous points passionnant et informatif).

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 



Bien sûr, on peut faire des reproches à ce « one shot ». Le format souvent très (trop court) des récits illustrés, la facture assez classique de la plupart des graphismes par exemple, ou le caractère hétérogène de l’ensemble qui est souvent caractéristique de ces volumes polyphoniques qui peinent à trouver une cohérence. Mais on doit aussi en souligner les atouts : plutôt que de se livrer à la énième restitution de l’épopée des héros et grand noms de la résistance, l’équipe aux manettes de cette réalisation a tenu le pari très honorable bien que moins vendeur sans doute, de s’attacher aux destinées fictives mais historiquement documentées de résistants ordinaires, anonymes, aux identités diverses, avec leurs spécificités (faiblesses parfois transformées en atouts pour les femmes, jeunesse éventuellement enthousiaste dans son engagement, mais aussi terriblement imprudente) mais réunis sous une seule bannière celle qui annonçait qu’ils avaient fait le choix de « Vivre libre ou mourir ».
 
 

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