Samarra


Tags: terreur

Ce n'est pas une question : "Pour quoi faire la Révolution".

par vservat Email

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce petit livre rouge est un ouvrage collectif qui articule 5 contributions  pour donner de son objet d'étude une lecture à la fois novatrice et engagée. A l'heure où l'histoire, pas toujours malgré elle, est écrasée par la prédominance des figures héroïques, alors que l'histoire enseignée propose une vision de la Révolution Française assez réfrigérée, et que les médias diabolisent les uns ("Robespierre le psychopathe légaliste"titrait le magazine Historia à l'automne dernier) et réécrivent l'histoire des autres ("Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi", dernièrement sur France 2) (1), voici de quoi se départir de grilles d'analyses vieillottes, engager de nouvelles pistes de recherchedécentrer les regards et inverser les perspectives.

 
Cela est d'autant plus opportun que, les auteurs nous le rappellent en introduction, la Révolution est de retour ;  le pourtour méditerranéen l'a remise dans notre proche environnement et dans notre actualité récente; les pouvoirs ont tremblé sous l'assaut des peuples dans cette région qui n'est jamais sortie notre horizon lors du "printemps arabe" en Egypte ou en Tunisie. Le mouvement des indignés qui s'est répandu dans de nombreux pays et reste encore vivace et réactivable participe aussi à ce retour.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Place Tahrir au Caire durant la Révolution
égyptienne. 

 

 

Des 5 contributeurs, c'est Pierre Serna, actuel directeur de l'IHRF (2), qui ouvre le feu. Son propos re

joint celui de Frédéric Régen

t quand il nous invite à observer les "marges", les "périphéries" comme territoires paradoxalement au coeur des enchaînements et des ruptures du processus révolutionnaire. Il affirme que "Toute Révolution est guerre d'indépendance" et s'emploie à le démontrer. Ainsi, les acteurs, qu'ils soient d'extraction populaire et cherchent à fonder une société plus égalitaire ou issus d'élites contestataires, tentent de se libérer de l'emprise du pouvoir central. On peut alors observer avec des yeux différents ce chemin vers l'émancipation en le ré-interrogeant  à la lumière de ce que nous apprennent les relations entre la métropole et les colonies. Il suffit alors de les transposer aux relations entre Versailles et les provinces françaises . En effet, "une colonie se définissant moins par son éloignement que par une mode d'administration spécifique", le premier modèle est  opératoire pour questionner le deuxième. C'est donc bien  vers les marges qu'il faut se tourner (Bretagne, Dauphiné) car plus éloignées du centre du pourvoir, c'est là que les interstices s'élargissent le plus facilement pour que révoltes et contestations  s'y engouffrent et s'y s'épanouissent. Sans asséner une démonstration indiscutable, la démarche s'inscrit dans une proposition de travail qui se veut féconde en termes de renouvellement des connaissances, à l'écoute des nouveaux courants historiographiques et des travaux fondamentaux sur le XVIIIème siècle. (3)

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nicolas A. MONSIAU, L'Abolition de l'esclavage proclammée à

la convention le 16 pluviôse an II, Musée Carnavalet

 

 

 

 

Frédéric Régent, pour sa part, démontre que les colonies, loin d'être des théatres marginaux ou des dommages collatéraux des évènements révolutionnaires en métropole pèsent sur leur cours. Elles sont en effet l'objet d'enjeux géopolitiques régionaux mais aussi européens (4). Pour autant, le rôle de celles-ci ne se limite pas à celui de variables d'ajustement en la matière. Les revendications portées par chaque classe spécifique des sociétés coloniales (5) travaillent l'espace public métropolitain et ses débats, alimentent les confrontations et contribuent grandement à la recomposition des alliances politiques au cours de la période. D'autres projets de société naissent de ces luttes ; qu'ils se réalisent pleinement ou s'expérimentent brièvement ils donnent une idée du rôle central de l'action et de la politisation des révoltés de ces territoires qui furent trop souvent ravalés au rang de seconds rôles.

 

 

 

 


Guillaume Mazeau choisit de tordre le cou au "mythe" de la Terreur tel qu'il s'est construit après la mort de Robespierre, et plus encore après 1989. S'écartant d'une vision devenue caduque et caricaturale, il nous rappelle, dans ce qui constitue la 3° contribution du livre, qu'il est urgent de chausser désormais d'autres lunettes pour regarder cette période complexe  qui est avant tout un véritable laboratoire politique. L'an II est cette période durant laquelle les pouvoirs anciens reculent (6) libérant la population de leur emprise. Alors que des mesures de répression ciblées frappent les contre-révolutionnaires ce moment, marqué par l'extension de la guerre en Europe, est paradoxalement  un temps d'expérimentation en matière de lois sociales progressistes et émancipatrices : obligation de l'école, aide aux plus démunis,  1ère abolition de l'esclavage l'attestentEnfin, l'utilisation de la peur dans le jeu  politique comme outil destiné à maintenir l'ordre dans l'espace public confirme que cette période est  d'une surprenante modernité

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robespierre guillotinant le bourreau après

avoir fait guillotiner tous les Français, 1794.

 

 

Alors que s'achève à peine le quinquennat de Nicolas Sarkozy, Jean Luc Chappey se charge d'éclairer le concept de "politique de  civilisation" qui "anima" une partie de l"action politique du 6° président de la V° République (7).  Bien des aspects de ces réformes présentées comme inéluctables furent contestés. Contestation illégitime, le peuple n'étant pas en mesure d'en percevoir l'intérêt que les experts avaient, eux, fort bien compris. La relecture de la période 1789-1802 par JL Chappey qui se consacre à l'étude de l'idéal de régénération et des politiques mises en oeuvre pour lui faire prendre corps, éclaire d'une lumière forte les déclinaisons des politiques de la dernière présidence mais tout autant celles des prédécesseurs de N. Sarkozy.

 

L'auteur rappelle que jusqu'en 1792 prévaut l'idée que les élites sont éclairées et qu'à ce titre elles doivent éduquer le peuple à la démocratie tout en contrôlant, canalisant, poliçant ses ardeurs. Les cartes sont ensuite largement rebattues durant les années 1792-1794, le peuple étant donné son implication dans le conflit ne pouvant être maintenu à l'écart de l'action politique. Modes d'expression propres (vulgarité tutoiement) , portes-voix reconnus dans l'espace public (Jean-Paul Marat) sont autant de signes attestant de la régénération en cours et du détachement de l'emprise des élites. En reprenant la main après la mort de Robespierre, ces dernières creusent la tombe de la République. A méditer, pour ce que cela nous dit d'hier et vaut pour aujourd'hui et des rapports de force dans le jeu politique entre les élites et le reste de la population qui, on le voit, sont susceptibles de se modifier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Le père Duchesne", un autre porte-voix du peuple avec "L'ami du peuple " de JP Marat.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La contribution de B. Gainot sur l'économie politique républicaine est celle qui nécessite le plus de pré-requis sur cette  période du Directoire qui mérite d'être davantage explorée. L'article est dense et exigeant. L'auteur montre qu'en dépit d'une reprise en main du pouvoir par les élites, des propositions alternatives mêlant projets économiques et sociaux émergent. Beaucoup sont animés par un idéal d'égalité et proposent une république dont l'essence serait faite de l'association de citoyens solidaires. Ces projets s'occupent de redéfinir le travail et son utilité sociale, proposent des formes nouvelles de propriété qui se conjuguent davantage avec l'intérêt public, tentent d'élaborer une fiscalité différente qui rompe avec l'Ancien Régime et mette en place la progressivité de l'impôt. Là encore, l'auteur, à l'instar de se collègues, déconstruit quelques stéréotypes et nous invite à traverser le Directoire en lui rendant sa complexité et sa richesse. La période mérite effectivement qu'on s'y arrête en ce qu'elle nous permet de faire des va et vient qui ré-élaborent notre vision du passé tout en nous permettant de questionner le présent.  


 

 

Gagner son indépendance, s'émanciper, s'accomplir, s'engager, inventer de nouvelles politiques économiques et socialesredessiner les rapports sociaux, innover dans un souci d'égalité et d'intérêt collectif, autant de (bonnes) raisons de faire la révolution. 

Souvent discréditée dans le discours public, dénigrée comme une utopie passée de mode ou vouée à l'échec, ou un parfait  mirage, vilipendée car associée à toutes les violences de l'ère contemporaine dont elle serait la matrice, la Révolution Française, "champ de bataille" historiographique doit pouvoir être reconnue aujourd'hui, ici et ailleurs, avec ses réussites et ses échecs comme un moyen pour les hommes de s'inventer un futur : un laboratoire politique foisonnant qui est un outil formidable pour interroger et enrichir nos lectures du présent sans le réduire à un duplicata du passé. 

 

 

"Pour quoi faire la Révolution" de P. Serna, F. Régent, G. Mazeau, J-L Chapey et B. Gainot. Collection Passé&Présent Agone-CVUH.

NB : A lire aussi sur Samarra deux entretiens.

Avec Guillaume Mazeau "Révolution, Révolutions"

Avec Aurore Chéry "L'innocent mariage entre  l'histoire et la fiction autour du couple Marie Antoinette - Louis XVI"

Notes : 

(1) "Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi" est un téléfilm de T. Binisti diffusé sur France tv qui fait la part belle à la légende dorée du roi, soucieux du bonheur de son peuple mais dont l'actio politique est téléguidée par des élites accrochées à leurs privilèges. Lire sur ce sujet aussi notre entretien avec Aurore Chéry.

(2) IHRF : Institut d'Histoire de la Révolution Française.

(3) En particulier les travaux de Jean Nicolas qui donnèrent publiés pour notamment dans "La rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale (1661-1789), Paris, Éditions du Seuil, 2002, 610 pp.

(4) Frédéric Régent indique par exemple que l'engagement de la France dans la guerre d'indépendance des Etats-Unis avait pour motivation centrale de barrer la route de Saint Domingue et donc du sucre aux Anglais.

(5) Blancs eurpéens, libres de couleur et esclaves. 

(6) pouvoirs de l'armée et de l'église.

(7) Rappelons que celle ci se décline de multiples façons : le discours de Dakar,  la "racaille" (à nettoyer le plus surement au Karcher) qui la vie laborieuse des honnêtes gens, les assistés et les vrais-travailleurs (plus récemment), ou l'incursion subite de l'histoire de l'art dans l'enseignement. Discours, vision politique qui sont la partition permettant de mettre en musique une politique globale.

 

 

Le ciel au-dessus du Louvre : dans la tourmente révolutionnaire

par Aug Email

 Voilà une BD qui donne envie de connaître les mille et unes histoires, fictives ou réelles, qui se cachent derrière les peintures les plus célèbres. Voilà une BD qui donne également envie de comprendre cette période pleine d'espoir et de désillusions que fut la Révolution française. En s'associant pour retracer un moment de cette Révolution en plein coeur de la Terreur, l'écrivain Jean-Claude Carrière et le dessinateur Bernard Yslaire nous livrent une BD originale et très réussie.

Alors que Robespierre souhaite qu'il réfléchisse à la représentation de l'Être suprême qui doit être célébré pour ne pas "laisser le ciel vide", le peintre Jacques-Louis David n'a qu'une idée en tête : peindre le jeune Bara.

 

Qui est Bara ?

Il s'agit d'un jeune soldat républicain de 13 ans tué en Vendée le 7 décembre 1793. Selon la légende, des insurgés vendéens l'auraient oblogé à crier "Vive le Roi". Préférant crier "Vive la République", il serait mort sous les coups des Vendéens. Depuis l'abolition de la royauté en 1792, les Vendéens s'opposent par les armes à la République. Cette menace intérieure sert de justification à la Terreur exercée par le Gouvernement révolutionnaire. La mort héroïque de Bara tombe à point nommé pour des généraux en échec et pour le Comité de Salut Public dirigé par Robespierre. Il devient un héros, à l'image du jeune Vialla tué en Provence en juillet 1793 dans la lutte contre un autre ennemi intérieur, les fédéralistes. Robespierre demande que Bara entre au Panthéon, Barrère réclame à David une gravure destinée à être reproduite pour toutes les écoles. Il doit également préparé les cérémonies de panthéonisation qui doivent avoir lieu le 10 thermidor.... Mais le 9, Robespierre est renversé puis executé le lendemain. Bara n'entre donc pas au Panthéon mais bel et bien dans la postérité. Les poètes (tel Marie-Joseph Chénier dans "Le chant du départ"), peintres, écrivains, sculpteurs louent ses mérites pendant tout le XIXème siècle. Des rues et des établissements scolaires (comme celui de Palaiseau où il a vécu) portent encore son nom.

En suivant la réalisation de cette oeuvre, Carrière et Yslaire tentent de comprendre le mystère de cette oeuvre. David y représente l'incarnation de la vertu pronée par Robespierre et la défense de la République jusqu'à la mort. Il peint un enfant nu, androgyne, dans une position très allanguie. La violence de la mort n'est pas directement évoquée. Bara sert près de son coeur une cocarde trricolore. David travaille sur cette peinture dans son atelier du Louvre qui vient tout juste de devenir un Musée sur décision de la Convention le 10 août 1793 (l'inauguration a eu lieu le 18 novembre).

 

 

 

 

Robespierre et "l'Être suprême"

 Emprunant aux philosophes des Lumières, en particulier à Rousseau, Robespierre propose à la Convention de rendre un culte à "l'Être suprême". Celle-ci en adopte le principe par décret le 18 floréal an II (7 mai 1794). C'est une manière pour lui de proclamer à la fois le rejet du christianisme et de l'athéisme. Il souhaite ainsi canaliser les tentatives d'un "culte de la raison" (établi par les hébertistes l'année précédente) qu'il juge excessif et de proclamer un déisme officiel qui encouragerait les valeurs civiques (vertu, égalité). La voie est d'ailleurs libre puisque les hébertistes ont été conduits à l'échafaud en mars 1794.

 

 

La première de ces fêtes a lieu le 8 juin 1794, David est chargé de régler les détails des cérémonies qui se déroulent au jardin des Tuileries et au Champ de Mars. Robespierre veut en faire, dans ces temps de guerre civile, un moment d'unité derrière les valeurs républicaines. Les statues de la tyrannie, de l'égoïsme, de l'athéisme et de la superstition sont brûlées. Une "montagne" est bâtie sur le Champ de Mars. Un arbre de la liberté domine la hauteur et une statue de l'Être suprême est placée au sommet d'une colonne.

 

 [Pierre-Antoine Demachy, Fête de l'Etre suprême au Champ de Mars (20 prairial an II - 8 juin 1794), 53,5x88,5, huile sur toile-Musée Carnavalet]

 

Cette fête est considérée comme l'apogée de la domination politique de Robespierre, surnommé l'incorruptible. Voici comment il théorise l'importance de la Terreur.

"Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois la vertu et la terreur : la vertu, sans laquelle la terreur est funeste ; la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante."

 

Le 9 thermidor, il est renversé par la Convention. Mais revenons à Jacques-Louis David. Prix de Rome en 1774, il devient le peintre emblématique du clacissisme, puisant dans l'Antiquité ses thèmes (Serment des Horaces, L'enlèvement des Sabines) et son idéal de beauté. Il s'enthousiasme pour la Révolution qui puise grand nombre de ses références symboliques dans l'Antiquité grecque et romaine. Il est élu à la Convention en 1792 avec les Montagnards. Lorsque ceux-ci arrivent au pouvoir après la chute des Girondins en juin 1793, il fait partie des personnages importants puisqu'il entre au Comité de Sûreté générale et devient un des agents de la Terreur. Deux de ses toiles ornent d'ailleurs la tribune de la Convention : La mort de Michel Lepeltier et La mort de Marat. Pourtant impliqué dans la politique de Robespierre, il parvient à échaper à l'exécution et entame une "traversée du désert" de plusieurs années. Il trouve ensuite avec Bonaparte un nouveau maître dont il relaie efficacement les idées (Le sacre).