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Le rap du Sud des Etats-Unis (II) Houston

par Aug Email

 Il y a quelques temps, nous vous avons proposé sur Samarra de découvrir la scène Hip Hop de la Nouvelle-Orléans. Jean-Pierre Labarthe, journaliste et spécialiste du Hip Hop du Sud des Etats-Unis, nous avait alors servi de guide. Après un ouvrage sur la musique de la Nouvelle-Orléans, il a publié en 2012 en compagnie de Charlie Braxton le livre Gangsta Gumbo (chez Camion Blanc) qui constitue une anthologie du rap du Sud. 

Nous avons donc voulu prolonger cette première plongée dans les eaux plutôt boueuses du sud par un tour d'horizon des autres scènes qui comptent. Avant de continuer ce voyage vers Memphis, Miami et Atlanta, voici donc notre deuxième étape dans la bonne ville de Houston autrement connue comme "Bayou City", "H-Town", "Clutch City" ou "Magnolia City".

Je vous propose dans un premier temps de faire connaissance avec la ville, son histoire et sa géographie, puis de suivre Jean-Pierre Labarthe qui nous fait découvrir la scène Hip Hop avant de nous proposer 9 titres emblématiques. Comme d'habitude, retrouvez à la fin de l'article les playlists, les liens, les lectures et la carte des artistes, labels, radios, lieux dans et autour de Houston.

 

 

Houston, portrait (très rapide...) d'une métropole

 

La ville n'existe que depuis 1836. Le Texas se trouve alors aux confins du Mexique (tout juste indépendant de l'Espagne en 1821) et des Etats-Unis en croissance vers l'Est. Cette année voit le Texas obtenir son indépendance après une guerre contre le Mexique. Les armées texanes sont commandées par un certain Sam Houston (photo) qui est, avec Stephen Austin, l'un des "pères" du Texas. Cette même année 1836, deux agents immobiliers de New York achètent des terres près du Bayou Buffalo et font passer une petite annonce dans un journal local pour attirer des habitants. Ils vantent la douceur du climat de la ville en exagérant un peu ... (la ville est l'une des plus dépendantes du monde à l'air conditionné !). Ainsi nait Houston. Le Texas ne fait donc pas encore partie des Etats-Unis. C'est chose faite en 1845.

La première croissance de la ville s'explique par son rôle de plaque tournante ferroviaire dans le transport du coton. Au début du XXe siècle, le port en eaux profondes est aménagé. Dans les décennies qui suivent, il devient le port le plus important du pays pour les échanges extérieurs, en particulier les matières premières et énergétiques qui font la fortune de la région. La ville a connu une croissance très forte au XXe siècle, en particulier jusqu'aux années 1960.

Houston doit en grande partie sa fortune au pétrole. La plupart des multinationales qui ont leur siège dans la ville travaillent dans le secteur de l'énergie comme Conoco Philips ou Halliburton. Le Houston Energy Corridor (à l'Ouest de la ville) abrite les sièges de la plupart de ces compagnies ainsi que les sièges locaux d'autres multinationales du secteur (BP, Shell, Exxon Mobil).

Le centre de de la NASA a également beaucoup fait pour la notoriété de la ville (officiellement surnommée "Space City"). Le nom de Houston a été le premier prononcé sur la lune ! Le centre  a ouvert en 1963. Dès 1962, l'un des discours les plus célèbres de Kennedy, celui sur le projet Appolo, a été prononcé à Houston (vous connaissez sans doute le sample de ce discours fait par Gangstarr ...).

Logiquement, la croissance de la population de Houston a reflété ce rayonnemment. 85e ville du pays en 1900, elle est déjà la 14e ville en 1950 avant de faire un bond dans les années 1950 pour passer à la 7e place en 1960. Elle est devenue la 4e ville du pays dans les années 1980 en dépassant Philadelphie. Elle compte 2 160 000 habitants en 2012, elle est aussi la 5e aire métropolitaine (a dépassé Philadelphie depuis 2010).

Aux 3/4 blanche en 1970, la population de la ville l'est aujourd'hui seulement pour moitié, dont un quart de non-Hispaniques, moins d'un quart d'Afro-Américains (25 % en 1970) et 6% d'Asiatiques (des Vietnamiens, des Chinois et des Indiens en particulier; 0.4% en 1970). Les Hispaniques, qui aux Etats-Unis peuvent se classer dans n'importe quelle "race", constituent 43.8 % de la population de la ville (contre seulement 11 % en 1970). Houston est donc une ville multiculturelle qui compte de nombreuses minorités. Située dans la fameuse "Sun Belt", elle attire les populations et les investissements du Nord du pays.

 

Bon mais la musique dans tout ça ? Et bien avant le Hip Hop, à part quelques bluesmen et jazzmen (et ZZ Top...), la ville n'existait pas vraiment sur la carte. Les liens et échanges entre la Louisiane et le Texas, entre les artistes de la Nouvelle-Orléans et ceux de Houston sont évidemment nombreux, mais Houston a souvent souffert de la comparaison. Pourtant, en 1986, un ancien vendeur de voitures de luxe d'occasion, James Smith aka "Lil' Prince" décide que les choses vont changer. Avec un ingénieur blanc originaire de Seattle, il fonde le label Rap-A-Lot. C'est de ce label que va sortir la première génération des rappeurs de la ville, dans la lignée des Ghetto Boys/Geto Boys.

 

 

 

Comment peut-on définir le style de la ville en matière de Hip Hop ? 

 

La ville a eu plusieurs périodes ou étapes importantes en ce qui concerne le hip hop.

1/ Avec les Geto Boys chez Rap-A-Lot, rap rugueux, aux lyrics agressifs et beats furieux de la East Coast

2/ L'avènement de Suave House (8 Ball & MJG, Tela, etc) rap qui mixe tournure sudiste et G-funk californien.

3/ "Ridin Dirty" d'UGK, l'album référence du milieu des années 90.

4/ Le style screw fait de choppings et de ralentissements des beats inventé par feu DJ Screw.

5/ La reconnaissance nationale, puis internationale dont vont bénéficier tour à tour Z-Ro, Slim Thug (Boss Hogg Outlawz), Paul Wall, Chamillionaire, le label Swishahouse records de Michael "5000" Watts etc...

 

 

Quel est le rapport des rappeurs de Houston à leur ville?

 

Le rapport des rappeurs de Houston à leur ville ne diffère pas des autres rappeurs du Grand Sud en ce qui concerne leur ville ou leur Etat. Même si l'esprit sudiste reste le point d'ancrage de ces rappeurs en provenance des différentes régions, la notion de compétition est prédominante. Fini le temps béni où les rappeurs de Houston venaient à La Nouvelle-Orléans pour poser leurs flows et inversement, tout ça a irrémédiablement disparu avec l'arrivée du succès donc de l'argent. Quelque soit l'Etat ou la ville, la notion de solidarité a laissé place à un individualisme forcené. Les rappeurs se sont multipliés et tout ce beau monde veut exister dans le rap game au marketing très dense. Politique exacerbée du profit qui s'est intensifiée notamment à Atlanta, la "porte du Sud" que le Nord (P-Diddy et Jay-Z) a enfin trouvé le moyen d'enfoncer, lui qui restait sur un échec cuisant...

Z-Ro a en un jour convertit H-Town en Hate-Town, mettant en exergue l'animosité récurrente qui existe entre les différents rappeurs de la ville.

 

Les quatre pôles de la ville - Est-Ouest-Nord-Sud – divisent ou rassemblent ces rappeurs en bandes ou crews. Il est bien loin le temps ou la Screwed Up Click présidée par DJ Screw et dont la base était située au Sud, savait apaiser les tensions et rassembler les rappeurs des différents coins de la ville encore que rien n'ait jamais été rose bonbon comme le précise « Southside Roll On Choppaz » de DJ Screw).

L'arrivée du succès et la mort subite de DJ Screw a plus ou moins divisé tout ce beau monde. Il semble que la nouvelle génération n'a rien changé à cet épineux problème lié au territoire, il s'est même accentué. Autre exemple d'évolution : sans renier une seule seconde ses racines  -- la virulence des lyrics de « Lewinsky » rappelle certaines stances hardcore des Geto Boys -- le rappeur de 22 ans Maxo Kream décide de faire produire sa mixtape Quicc Strikes (2013) par des producteurs originaires de New York. Autant le rap houstonien reste fidèle à ses valeurs avec Z-Ro, Bun-B, Devin The Dude, DJ Michael Watts, Slim Thug, Kylla Kyleon, LE$ etc... autant les échanges Nord/Texas sont de plus en plus fréquents depuis que certaines stars du rap tels A$ap Rocky, A$ap Ferg et d'autres ont cédé aux sirènes du « Screwston sound » allant jusqu'à employer le slang texan dans leurs propres textes.

[Le bien-nommé DJ Screw, producteur créateur du style "chopped and screwed", décédé en 2000 d'une overdose de sirop à a codéïne, fléau majeur parmi les artistes du Sud; source]

 

 

 

 

 

Quelle est la géographie actuelle du hip hop à Houston ?

 

EDF vient du Southside. Maxo Kream et sa Kream Clicc sont de West Houston... Doughbeezy alias Tha South East Beast est comme son surnom l'indique du Sud-est... Z-Ro est de South Park. Lil Keke, Zavey et Magno sont du Northside. Kirko Bangz vient de l'Est de Screwston... Slim Thug, quant à lui, vient de Homestead/Scenic Woods (Nord-est). A l'instar de Michael '5000' Watts & OG Ron C (Swishahouse records), Boston George est de North Houston. Carlos Coy alias South Park Mexican est comme son surnom l'indique de South Park.

 

La carte ci-dessus montre la répartition de la population de la ville en fonction des réponses du recensement de 2010 à la question sur l'appartenance "raciale et ethnique". Chaque point représente 20 personnes. Les blancs sont en bleu, les Afro-Américains en jaune, les Hispaniques en vert, les Asiatiques en rouge. On voit ainsi la quasi-absence de mixité ethnique à part la banlieue ouest... Logiquement, la plupart des rappeurs viennent des quartiers proches du centre situés au Sud et au Nord de la ville. Historiquement, les populations noires étaient plutôt installées au Nord-Est, dans le 5th ward, avant d'essaimer vers le Sud. [source Pour une analyse plus précise et l'évolution de la carte entre 1980 et 2010, voir ici]

 

 

 

Quels sont les titres emblématiques de Houston ?

 

1/ « Mind Playin Tricks On Me » des Geto Boys(1991)

Titre emblématique des Geto Boys paru chez Rap-A-Lot (1991). A cet instant le rap est une affaire strictement new yorkaise. Les Geto Boys ont compris qu'il leur faut crier plus fort que les autres pour se faire entendre au beau milieu de ce brouhaha nordiste. Surfant sur le concept de l'errance mentale d'un déséquilibré déjà entrevu dans « Mind Of A Lunatic », les Geto Boys scrutent cet excès de schizophrénie à la loupe et entrent dans l'Histoire.

 

2/ « Pimp Tha Pen » de DJ Screw Feat Lil Keke

« Just pop in yo grey cassette / Turn up yo fuckin deck / Lend me your ear becuz the southside fina reck. » Lil Keke rappe pendant que le pygmalion du screwmix explique sa philosophie screw : « Time don't stop when you live by the clock. Seconds are hours, minutes are days. Screw slows them down. Mysterious ways. »  Alchimie exclusive qui est en train de faire les beaux jours de la cassette grise, support à bande qui anticipe la mixtape et que l'on se passe de main en main, élevant titre après titre DJ Screw au rang d'icône . 

 

3/ « One Day » de U.G.K. (1996)

Particule de l'album Ridin Dirty qui reste la meilleure vente du duo texan (distribué par Jive Records). « One Day » c'est la voix doucereuse de Ronnie Spencer qui survole le refrain et cette façon infiniment sudiste d'énumérer un à un les dangers de la rue et de demander aux parents de rester vigilants... La notion de rédemption inculquée par l'église nourrit une éthique rap aujourd'hui totalement désuète dans le mainstream.  Bref, un autre discours, une autre époque !

 

4/ « Psycho Thug ! » de Ganxsta NIP. (1999)

Aucun doute, Ganxsta NIP est le Souverain de l'Horrorcore rap, le Prince du « Psycho sound ». Au tout début, Juicy J l'a tellement admiré que 3-6 Mafia lui doit tout ou presque... Après avoir frôlé le dépôt de bilan le jour où on a retrouvé une de ses cassettes dans la voiture d'un jeune Noir qui vient d'abattre un flic, « Ganksta » NIP change son pseudo initial en « Ganxsta » et continue à explorer le concept Psycho qui l'a élevé au rang de Légende texane !

 

5/ « Sittin Side Wayz » de Paul Wall Feat. Big Pokey (2005)

Après avoir tenté l'aventure avec son ami d'enfance et compère de la Color Changin Click, Chamillionaire, Paul Wall retourne chez Swishahouse et sort son premier projet : The People's Champ.

En fait, Wall est blanc et porte des grillz. On peut dire que jusqu'à « Sittin Side Wayz » les rappeurs blancs sudistes n'étaient pas légion. Nul doute que Paul Wall a décomplexé tous ces gamins qui rêvaient de se confronter aux cadors noirs du Dirty South... Talentueux et médiatique, Wall va faire sauter les verrous de la chiourme qui maintenait le lobby blanc en quarantaine. Depuis, d'autres ont franchi les murs de l'anonymat : Lil Wyte, Yelawolf, Rittz, Riff Raff etc...

 

6/ « Ridin' » de Chamillionaire Feat. Krayzie Bone (2006)

1er du Hot 100, 7ème du Hot R&B/Hip Hop Songs, N°2 du Hot Rap Tracks...

Autant dire, un vrai miracle pour Chamillionaire qui pensait pourtant avoir raté le bon wagon en cette fin d'année 2005. En effet, Swishahouse, son label formateur, a explosé à la face du monde et Cham a sorti The Sound Of Revenge en faisant pas mal de compromis. Et là, un truc totalement imprévu se passe : « Ridin' » se vend à coup de millions pour les sonneries de portables. Éclipsant du coup tous les héros de la ville qui avaient fait le buzz l'année précédente.


7/ « No Help » Trae Feat Z-Ro (2006)

Les parcours de Trae et Z-Ro sont indissociables. A la fois cousins de sang et membres fondateurs de Guerilla Maab et de Assholes by Nature, les deux pontes de H-town connaissent les mœurs du bisness du rap comme le fond de leurs poches. En 2006, ils sont devenus ces héros de la jungle houstonienne, néanmoins dépendants de leurs petits tracas journaliers que raconte à un rythme pour une fois endiablé « No Help » ...

 

8/ « Leanin' » Slim Thug Feat UGK (2009)

Ici, le Boss of The Bosses pose avec Bun B et son acolyte C Pimp qui a lâché la rampe en 2007 – Autant dire que cette passation de pouvoir ne se fait pas dans l'acrimonie. Ici, Slim Thug confirme qu'il ne serait pas grand chose sans l'influence incommensurable des deux membres d'UGK  : « Drank and dro got me floss mode, doin' 100 on the toll road / Pimp and Bun runnin' right behind, pieced up with the grill shine. »

Avant de mourir, C Pimp a enregistré quelques punchlines cristallines qu'on réutilise ici: « Smelling like Bar 9 cologne, gotta billion dollars out my microphone / Slab crusha, dome busta / Promethazine mixed with the tussa / We call it banana split, choose a pimp ho I'm legit. »

Quant à Bun B, il nous rappelle qu'il est ce bon vieux gladiateur encore capable de se jeter dans la fosse aux lions... « You'll leak coming out the candy, die where you standing simple and plain / I'm a gangsta baby not a baby gangsta, I'm overgrown it's understood. »


9/ « What I Be On » de Devin The Dude (2010)

Rien depuis ses débuts avec Odd Squad chez Rap-A-Lot [Fadanuf Fa Erybody !! 1994] n'a jamais pu faire dévier Le Dude de sa trajectoire. En quelques mots, Le Dude est une sorte de diablotin au flegme absolu, à l'humour potache, mais aussi doté d'un pur talent allié à une malicieuse élégance, lequel a décrété qu'en dehors de l'herbe, des filles et des potes, « rien n'est vraiment sérieux dans ce bas monde » !

 

 

 

 

 

 

 


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 Des liens pour prolonger

 

Des lectures

  • Lance Scott Walker (textes) et Peter Beste (Photos), Houston Rap, Sinecure Books, 2013
  • Maco L. Faniel, Steve Fournier et Julie Grob, Hip Hop in Houston: The Origin and the Legacy, The History Press, 2013
  • Charlie Braxton et Jean-Pierre Labarthe, Gangsta Gumbo, Camion Blanc, 2012

 

 

 Un grand merci à Jean-Pierre Labarthe et Rendez-vous en 2014 pour la suite de notre série : Memphis, Atlanta, Miami ....