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« The Iron Lady » de P. Lloyd : l’insupportable Mag(g)ie du cinéma.

par vservat Email

Il y a quelques mois de cela, les premières images de « The Iron Lady » avaient aiguisé ma curiosité. On y voyait une Meryl Thatcher confondante de ressemblance avec le modèle d’origine, renvoyer dans leurs bacs à sables respectifs, deux conseillers en communication qui lui demandaient de bien vouloir se départir de son côté « mère au foyer conservatrice ».
 
Puis, le film fut précédé de rumeurs élogieuses concernant la performance de Magaret Streep dans le rôle du premier Premier Ministre de sexe féminin à diriger un pays d’Europe Occidentale. Le film, une fois sorti sur les écrans en France, suscita quelques critiques pour le moins agacées par son ton et la version du règne de M. Thatcher sur le Royaume Uni qu’en donne la réalisatrice Phyllida Lloyd. Mon enthousiasme retomba aussitôt. Après quelques hésitations, j'ai  sacrifié la dernière place de ma carte d'accès au cinéma pour une séance de première partie de soirée.
Un biopic fade et peu novateur.
Cela tombe bien, M. Thatcher ayant été la principale figure du parti conservateur dans le dernier quart du XXème siècle, le film choisit de ne pas révolutionner les canons du genre biopic. La performance de l’actrice principale réside essentiellement en sa capacité non à s’emparer de l’animal politique qu’est M. Thatcher, mais à l’imiter et à en restituer au plus près les tenues, la coiffure, le gout prononcé pour le bleu roi, mais aussi la diction, les postures, les expressions, la gestuelle etc. La reconstiution est, on peut le concéder, assez minutieuse.
La structure narrative du film s'appuie sur des flash-back qui jaillissent  de l’esprit défaillant de M. Thatcher. Devenue  veuve et âgée, elle est atteinte de la maladie d’Alzeimer, seule, loin de son fils adoré, poursuivie par le fantôme de son mari Denis et maladroitement soutenue par sa fille avec qui ses relations sont assez compliquées. Cette Thatcher d’aujourd’hui ne permettrait pas de recueillir une moitié de signature pour la pétition visant à faire financer ses funérailles d’état par des fonds privés (1) tant elle est attendrissante en ancienne grande dame qui gravit les échelons vers le sommet à la force de sa pugnacité mais qui, à l’automne de sa vie, se retrouve désemparée et un peu gaga.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
[M. Roberts, la fille de l'épicier de Grantham dans le film
"The Iron Lady"]
 
 
Le début du film retrace l'ascension de celle qui s’appelle encore Margaret Roberts, fille d’épicier de Grantham quittant le nid familial pour étudier à Oxford juste après la guerre. Plongée dans un monde d’hommes très au fait des mœurs politiques, son franc parlé, dont elle use déjà fort bien, la conduit aux Communes, puis à la tête du parti Tory et enfin au 10 Downing Street (2). Des années Thatcher, P. Lloyd, réalisatrice, laisse entrevoir quelques épisodes marquants : le « winter of discontent » de 79 (3) qui la porte au pouvoir, les émeutes urbaines de 81, le terrorisme irlandais qui s’installe en Angleterre (attentat contre A. Neave en 79 revendiqué par l’INLA, attentat de Brighton lors du congrès du parti Tory en 1984 revendiqué par l'IRA), la guerre des Malouines en 1982, la grève des mineurs qui s’étend sur les années 1984-1985, ou encore la contestation finale de sa politique lorsqu’elle propose d’établir la Poll Tax  (4) en 1989-1990. Le film ne fait donc pas l’impasse sur le contexte historique ou sur la politique de Thatcher qui est assez clairement énoncée, moins encore sur son idéologie (pour le travail, contre les syndicalistes et les grévistes, pour les privatisations, les coupes budgétaires etc).
 
Et alors, où est la magie du cinéma dans cette affaire ?
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
[1979 : M. et D. Thatcher arrivent au
10 Downing Street.]
 
 
 
Mystification historique, manipulation idéologique : la Mag(g)ie du cinéma.
Il faut dire les choses clairement, « the Iron Lady » est un joli tour de passe-passe politique et idéologique. Le film arrive à travestir les faits autant que les idées et les valeurs dont il parle avec une apparente innocence et normalité, ce qui le rend d’autant plus pervers. Quelques exemples.
Toute une partie du film est construite sur le rapport de Miss Maggie avec les hommes. Il est évoqué par l’image (une femme en tailleur bleu vif filmée de haut lorqu’elle entre aux communes dans un flot ininterrompu d’hommes vociférants en costume gris), par le discours (soit indirect lorsque la presse souligne qu’elle est la première femme en Europe à accéder à son poste, ou direct quand ses conseillers dialoguent sur ses chances de devenir Prime Minister justement parce qu’elle est une femme etc). Bref très tôt, dès Oxford, Margaret est confrontée à la brutalité et la monochromie d'un univers politique exclusivement masculin. Dans ce monde hostile, violent et fourbe, un seul la comprend et fait exception, son mari Denis. Le film fait ainsi de M. Thatcher une héroïne de la cause des femmes, dans les sens où elle les représente, à elle seule, dans un monde d’hommes. La démonstration est bien malhonnête ! En effet, M. Thatcher ne s’est guère battue pour les droits des femmes d’une part, et d’autre part, elle incarne une figure de femme extrêmement masculine.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
[M. Streep en M. Thatcher à la chambre des Communes,
dans "The Iron Lady"]
 
 
Le film pourrait presque aussi nous faire croire que M. Thatcher est une femme du peuple. Certes, c’est la fille d’un épicier (et au cas où ses origines modestes vous auraient échappé, le film y revient à de multiples reprises, jouant sur le mépris de classe pour poser notre fille d’épicier en victime). Maggie mouille sa chemise en campagne électorale : elle va goûter les glaces fabriquées par d’honnêtes travailleuses britanniques, allant jusqu’à blaguer sur des questions de "ligne" bien ciblées en fonction de l'électorat auquel elle s'adresse en cette occasion. Plus tard, quand elle quitte le 10 Downing Street, elle devient, par la magie du cinéma, la Princesse Diana (que l’éternité a figée en incarnation ultime de la "Princesse du Peuple"). On la voit desdendre les escaliers accompagnée de la musique de Bellini, dans cette version de Norma chantée par la Callas, rien de moins ! (scène d’une légèreté aérienne, autant le préciser). Ses escarpins éfleurent d’abord, écrasent ensuite, un parterre de roses rouges qui rappellent judicieusement les monceaux de fleurs déposés devant Kensington ou Buckingham en août 1981. Qui l’acclame en bas de cet escalier, l’œil humide et l’applaudissement prompt ? Le petit personnel de la résidence du premier ministre, des femmes essentiellement dont les visages expriment le déchirement autant que la reconnaissance pour celle qu’elles ont servi. De l'art de  tourner une bonne sauce (soupe?) populaire.
On peut difficilement démonter ces mystifications avec le reste du film. Pourquoi ?
Essentiellement parce que scénariste et réalisatrice utilisent des procédés qui ne permettent pas de s’échapper des thèses qu’elles soutiennent qui sont celles des partisans du libéralisme et enferment le spectateur dans un champ de vision volontairement obstrué. Il n’y a qu’un point de vue exprimé, qu’un regard sur les faits, celui de Thatcher. Son extrême intransigeance est totalement édulcorée par le renvoi permanent à son état de mamie gâteuse.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
[M. Thatcher aujourd'hui, telle que la reproduit 
à l'identique M. Streep dans le film, rangée de 
perles comprises]
 
 
Ceux qui s’opposent à elle sont des hommes politiques bien souvent médiocres, couards, louvoyants etc. Hors de la sphère politique, on comprend que Thatcher se heurte à des grèvistes, mais ils ne font jamais grève ; par contre, ils sont perpétuellement entrain d’organiser des émeutes et de mettre la rue à feu et à sang. Par ailleurs, on ne sait pas pourquoi ils sont en colère, et on les voit s'attaquer non à la politique menée par M. Thatcher mais à sa personne (généralement en menacant violemment ses déplacements en voiture). Il y a également des terroristes irlandais qui posent des bombes contre des innocents (analyse novatrice s’il en est car n’est-ce pas le principe même de cette forme de guerre ?) mais il n’y a pas de causes à l'escalade de la violence. D'ailleurs de l'IRA et d' Al-Qaida, le film fait un peu un lot de supermarché, ne s'embarasse pas de nuances.
 
Pas de problématique, pas de raisonnement, pas de mise en perspective historique. Pas de bilan non plus ! Rien sur la hausse du chômage de 5 à 11% entre 1981 et 1983 (si ce n'est un chiffre furtivement souligné dans un discours), rien sur le creusement des inégalités avec l’abandon de régions entières à la misère, rien sur la montée de la précarité, mais quelques saillies intéressantes sur les nécéssaires coupes budgétaires qui, si elles rendent impopulaires les hommes politiques aujourd’hui, assureront le bonheur des futures générations qui sauront leur adresser une éternelle gratitude en retour ! Rien ne nous est épargné (le tout enrobé de musique tantôt sirupeuse, tantôt triomphante) avec un pic de nationalisme bien placé sur la guerre des Malouines qui se termine par une ovation aux Communes répondant à un « proud to be Bristish » en clôture de discours! Car oui, Margaret a connu un moment d’impopularité lorsque les soldats britanniques se sont fait tuer pour un territoire situé à l’autre bout du monde, nous disent les auteurs du film mais Maggie, mère car femme, mère de la patrie donc mère des soldats morts, a écrit une lettre à chaque famille endeuillée : la guerre des Malouines s’inscrit ainsi a posteriori dans la liste des guerres justes. Les soldats ne sont pas morts  pour rien nous dit-on car ces îles sont demeurées anglaises.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
[M. Thatcher photographiée en 1983 avec un soldat
britannique ayant participé à la guerre des Malouines]
 
 
Partial, malhonnête, très lourdement mis en scène, joué dans un style très appuyé (les mimiques permanentes de M. Streep sont quand même un peu lassantes), le film est une sorte de gloubiboulga indigeste et très agaçant. Le seul personnage qui emporte l’adhésion est peut être celui de Denis Thatcher, fantasque au sens le plus britannique du terme, lui, au moins, semble habité d’une humanité réconfortante et saine. 
 
Ce qui est fondamentalement insupportable dans cette démarche c’est que P. Lloyd, consciemment ou inconsciemment, instrumentalise l’étonnant mimétisme de son actrice pour nous persuader qu’elle produit un discours de vérité. En réalité, cela agit comme un écran de fumée destiné à dissimuler une réécriture hagiographique du passage au pouvoir de Margaret Thatcher.
 
 
 
[1] Il y a quelques mois The Guardian s’est fait le relais d’une pétition assez étonnante demandant à ce que les obsèques d’état de M. Thatcher soient financés par des fonds privés afin de rester conforme à son idéologie politique.
 
 

[2] Résidence du Premier Ministre Britannique.

 

 

 

[3] Le winter of discontent correspond à un gigantesque mouvement social en Grande Bretagne qui voit le pays paralysé à la suite de grèves massives. Les images de Londres croulant sous les poubelles sont emblématiques de ses répercussions. Les Tories exploitent fort habilement le désordre pour revenir au pouvoir lors des élections générales de 1979.

Voir aussi notre entretien sur Samarra avec M. Lenormand : http://mondomix.com/blogs/samarra.php/2011/04/21/winter-of-discontent-entretien
 

 

 

[4] La poll tax est assez bien expliquée dans le film, c’est un impôt de capitation, il est forfaitaire quelque soit la hauteur des revenus.