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Japon : Quand les mangas envisagent le pire

par Aug Email

Voici plusieurs mois, un peu par hasard, j'ai lu plusieurs mangas dont le point commun était d'envisager des scénarios catastrophes suite à des tremblements de terre au Japon. Je ne suis pas un grand fan de science-fiction, mais chacun à leur manière ces trois mangas me permettaient d'en apprendre plus sur la manière dont les Japonais vivent avec ce risque permanent. Le séisme de magnitude 9 (apparamment sans précédent depuis plus de 100 ans) qui s'est produit vendredi 11 mars, semble dépasser les scénarios les plus pessimistes avec l'enchaînement d'un séisme, d'un tsunami et d'explosions dans des centrales nucléaires. Voyons au travers de ces trois mangas comment leurs auteurs ont envisagé le pire.

 

 

 

 Tokyo Magnitude 8 : entre humanité et barbarie

 

Quel comportement adopter en cas de séisme ? Les médias français nous rabattent les oreilles avec la parfaite préparation des Japonais aux séismes et leur calme stoïque en pareille circonstance. C'est sans doute en partie vrai mais jusqu'à quel point un être humain est-il prêt ?

Furaya Usamaru a décidé d'explorer cela en imaginant un séisme de magnitude 8 en plein coeur de Tokyo. Une telle éventualité n'est bien sûr pas à écarter. Le dernier grand tremblement de terre ayant touché la capitale est celui de 1923, le plus meurtrier à ce jour de l'histoire contemporaine du Japon, et il n'était "que" de magnitude 7,9.

L'histoire démarre donc sur l'île d'Odaiba, un terre-plein en baie de Tokyo (cerclé de rouge sur la carte). C'est un des rares terre-pleins de la baie dédié aux loisirs et aux commerces. Il a été construit dès le XIXème siècle pour la défense de la ville et progressivement transformé dans les années 1960. On y trouve le siège de Fuji TV, une grande roue, une réplique de la statue de la liberté, des muséess, des centres commerciaux. L'île est desservie par un métro aérien automatique, le Yurikamome qui la relie au centre de Tokyo par le Rainbow Bridge. On voit tout cela au fil de la série ainsi que des explications sur la manière dont le terre-plein a été constitué.

Jin Mishima, l'un des personnages, vient à Odaiba passer un entretien d'orientation et croise une ancienne connaissance de lycée : la jeune Nanako Okano, au look très gothique... Lorsque le séisme se produit, tout semble chamboulé. L'île s'enfonce et il faut fuir. Commence alors un périple au travers des quartiers du centre de Tokyo, de Roppongi à Shibuya. Roppongi d'abord, quartier réputé pour sa vie nocturne, très prisé par les étrangers. Passage par la Tour de Tokyo, construite sur le modèle de la Tour Eiffel en 1958 (à droite). L'occasion de mesurer l'étendue des dégâts dans la ville. Shibuya enfin, quartier branché fréquenté par les jeunes, centre de la mode, à l'image de la Tour 109, rebaptisée Tour 009 et théâtre de scènes dramatiques dans la série (à gauche).

Tour à tour, les héros sont confrontés à des dilemmes moraux et à une série de personnages très variés et pas tous sympathiques. Privés d'informations, de nourriture, d'eau, de l'intimité la plus élémentaire, ils bénéficient parfois de la solidarité et de l'humanité de certains, mais aussi se heurtent à la méchanceté qu'entraine quelquefois ces privations. Usamaru met en scène quelques unes des dérives constatées lors des catastrophes : Exploitation de la faiblesse par des mouvements sectaires, viols, vols, crimes en tout genre font donc également partie de ce manga.

 

  

La série, au-delà de l'aventure vécue par les différents personnages, envisage tous les phénomènes  observés lors d'un séisme et ses conséquences aussi bien géophysiques (liquéfaction, répliques, incendies en série) que sur les comportements.

 

Usamaru Furuya, Tokyo Magnitude 8 (série de 5) Panini-Manga

 

 

Spirit of The Sun : le Japon coupé en deux

 

On connait l'intérêt de Kaiji Kawaguchi pour la politique et la diplomatie. Je vous ai déjà parlé ici de deux de ses séries : Eagle (10 volumes), qui racontait la campagne électorale d'un Américain d'origine japonaise pour les présidentielles de 2000. Zipang (série en cours) imaginait un navire de guerre japonais du début du XXIème siècle en plein coeur de la bataille de Midway en 1942.... Avec la série  Spirit of the Sun, il imagine un tremblement de terre sans précédent et des éruptions volcaniques en série, dont celle du Mont Fuji. Mais contrairement à Tokyo Magnitude 8, il étudie assez peu les conséquences du tremblement de terre à l'échelle locale. Son terrain de jeu, ce sont les relations internationales, même lorsqu'il nous plonge au coeur de la pègre de Taïwan ou au milieu des Japonais réfugiés dans ce même pays. Le héros, enfant au début de l'aventure qui se déroule sur plusieurs années, a fui le Japon mais continue de rechercher ses parents ou d'obtenir des informations sur eux.

Si des Japonais sont obligés de se réfugier à l'étranger, c'est que le Japon connait une situation tout à fait exceptionnelle. L'île principale d'Honshu est en effet coupée en deux à hauteur du lac de Biwa , des anciennes capitales Nara et Kyoto jusqu'à Osaka qui est engloutie. L'aide internationale apportée par la Chine et les Etats-Unis se transforme vite en volonté de contrôle facilitée par l'effondrement des institutions. Le Japon est donc coupé en deux parties : le Sud est sous protectorat chinois et le Nord sous protectorat américain ! C'est donc clairement aux conséquences géopolitques du cataclysme que s'intéresse Kawaguchi. De nombreux tomes se déroulent à Taipei, capitale de Taïwan où sont réfugiés des milliers de Japonais. Les relations difficiles entre habitants taïwanais d'origine et ressortissants japonais, passée la compassion, s'avèrent de plus en plus tendues. La minorité japonaise est au coeur d'enjeux qui la dépassent, aussi bien dans la politique taïwanaise que dans les relations entre les pays de la région. Kawaguchi sait mettre le doigt où ça fait mal : il dénonce la xénophobie d'où qu'elle vienne en envoyant aux Japonais un message du type "et si c'était vous ?".

 

 Kaiji Kawaguchi, Spirit of the Sun (17 volumes tous parus), Tonkam

 

 

La submersion du Japon : forces profondes

 

Des trois mangas, c'est sans doute celui qui s'approche le plus du scénario de 2011. Le titre en lui-même semble prédestiné... Au départ, il s'agit d'un roman de Komatsu Sakyo, publié en 1973, qui a connu un grand succès, probablement parce qu'il a mis des mots sur une angoisse ancestrale : le réveil des volcans et l'engloutissement du pays. Adapté au cinéma, à la télévision ou à la radio, il a donc également été mis en dessin par Ishiki Tihihiko. Il a une dimension beaucoup plus ésotérique  et surnaturelle que les deux précédents. Tout est fait pour susciter le malaise. On a l'impression de forces telluriques à l'oeuvre, de phénomènes étranges annonciateurs d'une catastrophe. 

Une partie de l'intrigue repose sur l'association improbable entre deux caractères forts , le jeune Toshio Onodera, pilote de sous-marin et le Professeur de géologie Yusuke Tadokoro. Ces deux personnages, à commencer par le pilote, se laissent guider par un sixième sens plus que par sa connaissance scientifique. Je n'ai pu lire que les deux premiers tomes alors que le cataclysme majeur ne s'est pas encore produit.  Le pilote et le scientifique s'inquiètent de signes assez perturbants et on veut bien les croire : un immeuble disparait en quelques minutes en s'enfonçant dans le sol à Shinjuku, quartier des affaires plutôt cosmopolite de  Tokyo. Pour en avoir le coeur net, ils plongent pour explorer la fosse des Bonins et découvrent de nouvelles failles....

 

 Sakyou Komatsu (scénario) et Tokihiko Ishiki (dessin), La submersion du Japon (3 volumes parus en français, série en cours), Panini-manga.

 

D'autres mangas, très nombreux, envisagent également des scénarios sombres qui peuvent aller jusqu'à la fin du monde comme dans X réalisé par le quatuor Clamp que je n'ai pas lu (merci à Morgane pour l'info). Le célébrissime Akira de Katsuhiro Otomo se déroule dans un Tokyo dévasté par une explosion nucléaire....

 

Retrouvez notre dossier sur les mangas et les BD qui permettent de mieux comprendre l'histoire et la géographie de l'Asie (dont Zipang et Eagle de Kawaguchi).

 

Au rayon manga : Vinland Saga, Le pavillon des hommes et Hokusai

par Aug Email

Parmi les derniers mangas que j'ai pu lire ces derniers temps, je voulais vous signaler deux séries en cours et un one-shot :

 

 

Vinland  Saga, au coeur de l'épopée viking

 

Il s'agit d'une série en 7 épisodes parus à ce jour dont le titre laisse penser qu'il s'agit du récit de l'installation de Vikings sur le continent américain (le fameux  "Vinland" des sagas) autour de l'an mille. Cela est en partie vrai, mais l'essentiel de l'action se passe ailleurs, dans cette Europe du Nord qui a connu l'invasion de groupes vikings venus de Norvège, du Danemark et de Suède. Makoto Yukimura, le mangaka, nous fait voyager de l'Islande à la Norvège et au Danemark en passant par l'Angleterre où se déroule une grande partie de l'action.

Une lutte féroce s'y déroule en effet entre les Anglo-Saxons qui dominent le pays depuis la fin de l'époque romaine et les Vikings qui contrôlent une partie du pays (le territoire du Danelaw). Quelques celtes gallois viennent parfois se mêler aux rudes combats. Le récit fait en effet la part belle aux batailles et l'auteur semble fasciné par la force quasi surhumaine de certains guerriers (même si certains, comme attesté par certaines sources, mangent quelques champignons hallucinogènes pour ne plus craindre le danger..., voyez le premier extrait ci-dessous). Soulignons au passage, malgré quelques scènes un peu surnaturelles, la volonté de l'auteur de respecter autant que possible les faits historiques et le contexte de l'époque. Au total, cette série est vraiment très réussie. En suivant le désir de vengeance du jeune héros Thorfinn, à la fois allié et ennemi irréductible d'Askelaad avec qui il rêve d'en découdre, on suit les péripéties de la tentative de conquête de l'Angleterre par le roi Sven (ci-dessous au moment du siège de Londres) et la lutte pour sa succession prochaine entre ses fils Knut et Harald. Tout cela se passe donc au XIème siècle et c'est passionnant !

 

Makoto Yukimura, Vinland Saga (7 tomes parus), Kurokawa

 

 

 

 Le Pavillon des hommes, quand les femmes prennent le pouvoir

 

La mangaka Fumi Yoshinaga aime, dans ses mangas, aborder la question du genre. C'est le cas avec la série Le Pavillon des hommes qui nous conduit dans le Japon du XVIIème siècle. Une maladie mystérieuse emporte la majorité des hommes, en particulier les jeunes. L'équilibre de la société s'en trouve bouleversé et certaines choses vont changer, y compris au coeur du pouvoir.

Mais évoquons en deux mots la situation du Japon à cette époque qui sert de toile de fond au récit de l'auteur. Depuis 1603 (et jusqu'au début de l'ère Meiji en 1868), la famille des Tokugawa est détentrice du shogunat et donc de la réalité du pouvoir dans le cadre du système du Bakufu. C'est le début de la période d'Edo, la ville du shogun située dans le Kanto, qui supplante l'impériale Kyoto comme siège du pouvoir réel (le nom Edo est changé en Tôkyô pendant la période Meiji). Au sein du palais du shogun à Edo, un pavillon est réservé à des femmes qui servent le Shogun, au besoin en lui permettant d'avoir un héritier.

C'est là que Fumi Yoshinaga situe son intrigue, mais en faisant de ce pavillon, suite aux effets de la maladie, un pavillon réservé aux hommes, le shogunat étant lui-même finalement dévolu à une femme...

On pourrait craindre la caricature avec des hommes qui se livrent à des querelles pour les meilleurs places, des coups bas, des secrets d'alcoves, mais finalement, l'auteur nous permet de réfléchir à l'essence du pouvoir et à sa masculinité si courante et si arbitraire. On songe alors à quelques pièces d'Aristophane dans lesquelles les femmes prenaient le pouvoir  (L'Assemblée des Femmes) ou faisaient la grève du sexe pour que les hommes cessent la guerre... (Lysistrata). Sauf que les femmes au pouvoir dans ce manga, n'ont rien à envier aux hommes en termes d'ambition et de cruauté. Donc un Josei (le Seinen au féminin) intéressant et captivant.

Fumi Yoshinaga, Le Pavillon des hommes (5 tomes parus), Kana

 

 

 

Hokusai, le "vieux fou de la peinture"

 

Vous connaissez peut être Hokusai, peintre Japonais du XIXème siècle. Died avait évoqué dans un article récent le célèbre tableau La grande vague de Kanagawa (1831). Son oeuvre a inspiré de nombreux artistes, en particuliers des peintres français tels que Gauguin, Van Gogh ou Monet. Il a également popularisé le terme de "manga" (terme féminin pouvant signifier "dessin inabouti") en publiant en 1814 ses carnets de croquis.

Un manga de Shotaro IshinoMori récemment traduit en français nous permet de mieux connaître ce personage exceptionnel qui vécut 90 ans. L'auteur nous raconte une vie faite de multiples remises en cause, Hokusai ne souhaitant jamais s'installer dans un confort pour lui synonyme d'absence de créativité. Ainsi, à 42 ans et alors qu'il bénéficie déjà d'une grande notoriété, il décide de changer de nom d'artiste et d'adopter celui d'Hokusai qui le rendra encore plus célèbre. Aux sources de ces changements, la volonté d'être reconnu pour la valeur de son art et non pour autre chose.  L'insatisfaction et le désir, comme pour beaucoup d'artistes, sont donc de puissants aiguillons. Le récit de Shotaro Ishino Mori n'est pas linéaire et y gagne en cohérence. Chaque chapitre est conçu autour de l'une ou l'autre des périodes de la vie du peintre mais sans respecter la chronologie. Voici deux extraits, l'un nous montre Hokusai jeune, l'autre nous permet d'entrevoir les coulisses de la réalisation de sa série d’estampes Fugaku Sanjūrokkei ou Trente-six vues du mont Fuji dont fait partie la vague, publiée en 1831 alors qu'il a plus de soixante-dix ans.

 

 

Shotaro IshinoMori, Hokusai, Kana

"Tokyo sanpo" : la ville mondiale vue d'une chaise pliante.

par vservat Email

Comme il l'explique dans la préface de son ouvrage, Florent Chavouet, a passé 6 mois en 2006,  à Tôkyô, la "plus belle des villes moches". Il ne prétend pas, loin de là, donner dans "Tokyo sanpo" un compte rendu précis à usage touristique ou  documentaire de cette pieuvre urbaine, mais livre le regard d'un simple  promeneur, immédiatement plongé dans l'inconnu puisqu'à Tôkyô on "peut admirer un panneau de route tout simplement parce qu'il n'est pas comme chez nous". 

 

Florent Chavouet part donc arpenter la capitale japonaise, certains de ces quartiers en tous cas, "armé" de ses crayons, de son vélo et de sa chaise pliante. De Takanadobaba à Roppongi , d'Okubo à Shinjuku ou Shibuya, on suit son butinage tokyote avec délectation. Sans doute parce que les images que nous avons de Tôkyô, sont celles de la démesure, de la verticalité, de l'enchevêtrement, de l'urbanisme délirant et que Florent Chavouet, nous remet la ville en perspective, à hauteur d'homme, et que notre regard s'en retrouve totalement renouvelé, et certainement un peu bouleversé.

 

Chaque chapitre du livre s'ouvre par un plan du quartier  visité ; on entre ensuite dans chacun de ceux que F. Chavouet a exploré par un koban, ou commissariat de quartier (l'équivalent local du monument aux morts de 14-18, dit-il) devant lequel se trouve posté un policier amené à renseigner le chaland. Traquant le cocasse de la vie quotidienne (confrontation avec les taxis ou rencontre avec le "vieux bourré" à  Okubo, notament,) les paysages de la ville, son architecture, ses styles vestimentaires, ses héros anonymes,  ses mystères culinaires, l'agencement de ses maisons, "Tokyo sanpo" est tout autant une merveille graphique qu'un voyage unique et original dans la capitale nippone, succession de croquis librement inspirés des vagabondages de son auteur.

 

"Tokyo sanpo" a reçu le prix Ptolémée du festival internationalde géographie de Saint Dié des Vosges 2009.

Il a été chroniqué par G. Fumey sur le site des cafés géographiques : lire la chronique de Gilles Fumey sur "Tokyo sanpo".

F. Chavouet possède son site internet : http://www.florentchavouet.com/

 et un blog :  http://florentchavouet.blogspot.com/ . Ce sont des outils intéressants pour découvrir son très riche travail.