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Books : le pouvoir de la musique.

par vservat Email

C'est l'été, enfin du temps devant soi pour lire et donc bronzer intelligent. Une première piste : le magazine Books. Pour ceux qui ne l'auraient jamais feuilleté, le principe en est le suivant  :  réunir sur un thème une série d'articles parus dans la presse spécialisée traitant des meilleurs livres qui abordent le sujet choisi.

 

Ce numéro spécial aurait mérité de s'intituler  "Les pouvoirs de la musique" en raison du spectre très large que couvrent les articles réunis. La partie introductive est constituée d'un entretien avec Jacques Attali. L'expérience mené en 1952 par John Cage qui composa un morceau de 4"33' de silence, étudié par Kyle Gann, compositeur et musicologue, lui succède, prenant le sujet à contrepied. 

 

Les passionnés de sciences se plongeront dans la deuxième partie du dossier qui aborde successivement les liens entre la musique et l'évolution de l'homme, l'utilisation thérapeutique de la musique et la stimulation qu'elle provoque sur le cerveau humain.

 

En toute subjectivité, la troisième partie est LE morceau de choix du magazine. Elle débute par la traduction du premier chapitre d'un ouvrage du journaliste spécialiste du Gospel, Robert Darden. Son livre, "People Get ready ! A new history of Back Gospel Music", traite du pouvoir émancipateur des negro spirituals et de leur forme discographique : le Gospel. Travaillant sur des sources parfois étonnantes, tels les enregistrements de negro sprituals a cappella par le musicologue Lomax, en Alabama, dans les années 30, ce premier chapitre retrace la genèse, l'utilisation et la trasmission du patrimoine chanté des Afro Américains jusqu'au tube mondial de Moby "Trouble so hard". On y découvre comment certains spirituals permettaient aux esclaves de prendre la fuite en se constituant une carte chantée du parcours à suivre vers la liberté. On y lit aussi la retranscription de l'émouvant témoignange de Mme Brown, esclave de Nashville, dont le père s'est mis  à chanter "Trouble in Mind" après avoir été violemmet fouetté par son maitre. Le livre n'est pas encore traduit en français mais si le reste de son contenu est aussi riche que son premier chapitre, l'investissement risque d'être  icontournable.

 

On trouvera également dans cette partie la chronique d'une biographe de Bob Marley publiée en 2006 par CJ Farley, dans la New york Review of Books. Elle est l'occasion de suivre le chemin de cet artiste fondamental du XX siècle, des faubourgs de Kingston à l'interprétation de "Redemption Song" à Pittsburg lors de son dernier concert. Un portrait très émouvant et éclairant qui cite des textes forts, ceux de "Slave driver", de "No woman, no cry" ou de "Get up, stand up" qui devint l'hyme d'Amesnesty international. Une biographie qui interroge aussi les trajectoires historiques et identitaires du peuple Noir.

 

On glisse ensuite doucement vers la fin des 70's et le début des années 80 pour une nouvelle démonstration de la force émancipatrice de la musique. Alice Echols publie en 2010  "Hot Stuff, disco and the remaking of american culture". Chroniqué dans le New York Times, on comprend, par son étude historique, comment le disco contribua à l'affirmation et la libération des identités gays à cette époque.

 

Avant de s'achever sur un portrait d'Eminen le rappeur blanc, le magazine reprend un article de The Nation s'interrogeant, à la faveur de la sortie du livre "Can't stop, won't stop" de Jeff Chang, sur l'évolution de la culture hip-hop, de son statut constestaire et menaçant l'ordre établi, à sa récupération et son intégration dans le business musical dans un pacte funeste avec "l'hypercapitalisme". Un papier aussi captivant que désolant sur la trajectoire d'une forme extremement riche et complexe de contre-culture qui s'est transformée et pervertie, au fil de sa pénétration par l'argent, et de la disparition tragique de ses figures emblématiques.

 

Le dernier volet du dossier est également assez convaincant, abordant les liens souvent forts et paradoxaux entre la musique et le pouvoir politique. Quelques articles retiennent particulièrement l'attention. Les relations entre Prokofiev et le pouvoir stalinien sont présentées dans toutes leur complexité par l'historien de la musique Simon Morrisson dans une étude intitulée "The People's artist. Prokofiev's soviet years" chroniquée dans la NY Review of Books. 3 articles abordent  les phénomènes d'instrumentalisation du 4° art dans le contexte des camps de concentration (à la fois moyen de survie et outil de propoagande et de d'asservissement pour les SS), dans le cadre des nouvelles conflictualités (Irak/Guantanamo) et dans celui des activités de Muzak Corporation, firme productrice de musiques d'ambiances destinées soit à stimuler (la production des vaches laitières ou la productivité des employés de Black et Decker!) soit à anesthésier (ce quon appelle la musique d'ascenseur ou de supermarché).

 

Au détour de ces questionnements éclairants, la chronique de la biographie de l'artiste Nigérian Fela par John Collins dans The Observer Music Monthly, est l'occasion de découvrir, (ou de se remémorrer), la personnalité à la fois provocante, iconoclaste, engagée et terriblement talentueuse de celui qui s'était autoproclamé "The Black President".

 

Bonne lecture!

Katyn : Entre histoire et mémoire

par Aug Email

« Le sang de la forêt de Katyń réclame une vengeance impitoyable, sans merci. Nous ne pouvons pas oublier, jamais, la mort terrible de nos frères, poussés dans les fosses communes, et retirés par la suite de leur tombe par des hyènes. Ils exécutaient les prisonniers en gardant leur sang-froid. Calmement. Systématiquement. Des officiers de carrière, des ingénieurs, des médecins. Plus de 10 000 représentants de l’intelligentsia polonaise, obligés de porter, pendant la guerre, des uniformes militaires... » (extrait du film soviétique diffusé en Pologne à partir de la mi-janvier 1945 et utilisé dans Katyń).

Dans cette première moitié de l'année 2010, les médias polonais, russes et du monde entier ont beaucoup parlé du massacre des officiers polonais à Katyń en 1940. L'histoire particulière de Katyń et surtout de ses mémoires en font un des évènements les plus importants de l'histoire contemporaine de la Pologne. Il symbolise en effet les malheurs de la Pologne de 1940, coincée entre l'Allemagne nazie et l'URSS stalinienne, pour une fois d'accord sur le sort de la nation polonaise.

Le soixantième-dixième anniversaire avait commencé par une rencontre entre les Premiers ministres polonais Donald Tusk et russe Vladimir Poutine le 7 avril. On connait la suite : trois jours plus tard, l'avion qui amenait les grandes figures polonaises à la cérémonie officielle s'est écrasé tout près de la forêt de Katyń (voir encadré en fin d'article).

 

Nous avons demandé à l'historien Arnaud Léonard de nous éclairer sur l'évènement et ses mémoires en partant de la manière dont le cinéaste Andrzej Wajda  le relate dans son film éponyme. Arnaud Léonard  est professeur d'histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie. Il est l'auteur des pages "Comprendre la Pologne" du Guide Michelin sur le pays. Nous le remercions chaleureusement pour sa contribution.

 

 

  • Que s'est-il passé à Katyń ? Comment la mémoire de l'évènement a-t-elle évolué ?

 

Le film Katyń du réalisateur Andrzej Wajda retrace le destin tragique des 21 857 officiers polonais – pour la plupart des réservistes – faits prisonniers par l’Armée rouge lors de l’invasion du pays en septembre 1939 et exécutés secrètement sept mois plus tard dans différents lieux de l’URSS, dont la forêt de Katyń près de Smolensk.
Wajda n’a pas hésité à travers sa filmographie à se poser en gardien de la « polonité », en porte-parole de la nation, en élaborant l’épopée de la survie d’un peuple. Mais la fiction historique pose toujours à l’historien la question du rapport à la réalité ou au moins à l’état de nos connaissances, a fortiori lorsque le créateur de l’œuvre affiche sa volonté de rétablir une vérité longtemps cachée et de faire revivre une mémoire volée.  Encore plus lorsqu'elle  met en jeu les totalitarismes nazi et soviétique .
La Pologne aura attendu soixante-sept ans pour voir le massacre de Katyń porté à l’écran. « Ce film n’aurait pas pu voir le jour avant. Ni en Pologne communiste, soumise à la censure, ni à l’étranger, qui s’est désintéressé du sujet », a précisé le réalisateur 1 (les chiffres renvoient à des notes en fin d'article). Le film cherche avant tout à retracer des aventures humaines individuelles. « Les faits sont connus et indéniables, dit Andrzej Wajda. Mon propos n’était donc pas d’établir les faits, mais de leur donner chair et vie, de montrer la dimension humaine des événements, la souffrance de ceux qui les ont traversés.  » 2 Le film se termine par le massacre raconté dans les moindres détails sur un mode documentaire. «Je me suis demandé s’il fallait ou non montrer ces images, dit Wajda. Et cela m’a paru nécessaire, dans le premier film sur ce sujet. Il ne suffit pas de savoir que cela a eu lieu. Il faut voir, sentir et comprendre comment la tragédie s’est déroulée pour faire son deuil et arrêter la douleur. Parce que cela a été interdit pendant des années, et qu’on a besoin de la vérité » .


[Le document ci-dessus est signé de la main de Beria qui dirige le NKVD. Il demande à Staline (Tovaritshi Stalin c'est-à-dire camarade Staline) l'autorisation d'exécution le 5 mars 1940. L'annotation manuscrite sur la première page est probablement de la main même de Staline]

 

Le film est composé de scènes choisies et de dialogues trouvés dans les journaux intimes, dans les mémoires et les correspondances que les officiers assassinés menèrent avec leurs femmes, dont certains découverts lors de l’exhumation des restes (notamment le carnet de notes de Wacław Kruk et le journal qu’Adam Solski écrit jusqu’au moment fatal). On voit un des personnages du film lire à haute voix dès le début du long-métrage : « Les Bolcheviques […] nous font prisonniers de guerre, alors qu’il n’y a pas eu de guerre contre eux. Ils ont séparé les officiers des soldats, qui sont retournés à la maison. Nous, les officiers, nous sommes arrêtés. J’écrirai ici de temps en temps. Si jamais je meurs, vous saurez ce qui m’est arrivé ». L’ordre du Politburo au NKVD du 5 mars 1940 ordonnant l’exécution des prisonniers prévoyait de transférer ceux qui pouvaient être d’une certaine utilité pour les Soviétiques ; 448 prisonniers rejoignirent le général Anders, chargé le 30 juillet 1941 de mettre sur pied l’armée polonaise sur le territoire soviétique. Parmi les épargnés figuraient le comte Józef Czapski (voir ses livres Souvenirs de Starobielsk, Proust contre la déchéance et Terre inhumaine) et Gustaw Herling-Grudziński (Un Monde à part), qui s’installèrent en 1945 en France où il devinrent des figures de l’intelligentsia polonaise en exil. Wajda semble utiliser indirectement ces sources. Le cinéaste a également inséré dans l’œuvre des enregistrements de certains discours (notamment celui du président polonais Mościcki ordonnant par radio aux troupes de passer en Roumanie ou en Hongrie pour gagner la France, interrompu par la déclaration du ministre soviétique des affaires étrangères Molotov) et aussi des images d’archives. Ce sont d’abord celles tournées par les Allemands lors de l’exhumation des corps en 1943 (le documentaire de 16 minutes Im Wald von Katyn est distribué à l’époque à toutes les chaînes occidentales) ; un prêtre apparaît dans le film, le père Jasinski, qui était présent lors de l’exhumation des corps par les nazis. Les autres archives sont celles tournées par la propagande soviétique (et projetées sur les murs de Pologne à la « Libération ») ; un des personnages du film faisait d’ailleurs partie des officiers du 1er corps militaire polonais en URSS commandé par le général Zygmunt Berling invités à participer à la nouvelle cérémonie à Katyń le 15 janvier 1944. [Affiche ci-contre : affiche allemande diffusée en Slovaquie (alliée de l'Allemagne nazie) montrant l'exécution par les Soviétiques d'officiers polonais avec ce texte : "La forêt des morts à Katyn"]


Katyń n’est pas exactement un film sur les officiers ; d’ailleurs, Wajda ne leur a pas attribué de nom de famille, pour en faire des archétypes. Les personnages du film sont cependant, en grande majorité, des personnages authentiques – comme la femme du général Smorawinska ou le professeur de l’Université de Cracovie, ainsi que sa femme. Les autres personnages sont des mélanges entre personnes réelles et fictives, comme le commandant soviétique Popov, dont le nom et l’histoire présentés sont véridiques.

 

Voici un extrait du film Im Wald von Katyn, tourné par les Nazis (Propaganda Abteilung, donc à regarder avec précaution...) au moment de l'exhumation des corps en 1943 et rapidement relayé par les Actualités françaises, au service de la Collaboration :

 

 

 

 

  • Pourquoi un film sur Katyń ?


Wajda avait une raison toute personnelle de vouloir traiter cette tragédie longtemps occultée : son père compte parmi les officiers victimes du crime soviétique. Le réalisateur a dédié Katyń à son père, Jakub, mort en Ukraine près de Charkiv et à sa mère, Aniela, qui « s’est nourrie d’illusions jusqu’à sa mort en 1950, car le nom de mon père figurait avec un autre prénom sur la liste des officiers massacrés. Elle écrivait à la Croix-Rouge, en Suisse, à Londres...»3 . Dans le film, le personnage d’Anna espère aussi pendant longtemps et une erreur dans le prénom prolonge cet espoir. On reconnaît peut-être le jeune Wajda dans le personnage de Tadzio, un jeune résistant, passionné de peinture, qui, à la fin de la guerre, vient à Cracovie pour étudier aux Beaux-Arts. Comme le père de Wajda, celui du jeune résistant est mort à Katyń mais il refuse, lui, de le renier dans son curriculum vitae comme beaucoup d’autres l’ont fait pour éviter les ennuis sous l’occupation soviétique. Pourtant, ce long métrage n’est « ni une quête personnelle de la vérité ni une bougie funéraire posée sur la tombe du capitaine Jakub Wajda », se défend le cinéaste 4 . Le cinéaste a voulu réaliser une œuvre universelle et montrer l’histoire à travers un « personnage collectif » : les femmes qui attendaient, ici à Cracovie, leurs maris, frères, pères, fils. « Je vois ce film comme l’histoire d’une souffrance d’individus dont les images ont une capacité émotionnelle plus grande que les faits historiques » a souligné le réalisateur en commençant le tournage 5 . Comme le dit Wajda, « l’action se passe majoritairement en 1945, lorsque certains rentrent à la maison et d’autres pas » 6 . C’est à ce moment que s’opposent ceux qui veulent oublier et ceux qui attendent que la vérité triomphe, ceux pour qui la vie doit continuer et ceux pour qui elle s’est brisée avec la guerre, ceux qui espèrent une nouvelle Pologne et ceux pour qui il n’y aura plus jamais de Pologne libre.

[Affiche ci-dessus : image soviétique en langue ukrainienne montrant un soldat soviétique capturant un officier polonais s'attaquant à des civils et ayant des traits très bestiaux.]

 

 

  • Est-ce un film russophobe ?


S’il dénonce la censure de l’Histoire par le régime communiste, le film n’est pourtant pas empreint de russophobie. « Mon intention n’a jamais été de faire un film qui puisse attaquer la Russie. D’ailleurs, dans la forêt de Katyń, à côté des fosses des officiers polonais, il y a aussi des milliers de Russes, de Biélorusses, d’Ukrainiens, assassinés dès 1937, dont on parle peu »  7. Un des rôles principaux du film est d’ailleurs celui d’un officier soviétique qui sauve la femme d’un Polonais fusillé à Katyń. Il la cache alors qu’elle doit être arrêtée après l’exécution de son mari.
Le réalisateur n’hésite cependant pas à montrer la collusion des régimes hitlérien et stalinien et leur volonté commune de réduire à néant l’élite politique et culturelle polonaise et de faire des Polonais une nation sans chefs et sans amis. Le film s’ouvre symboliquement sur une scène où des civils qui fuient l’avancée allemande croisent sur un pont leurs compatriotes essayant d’échapper à l’invasion soviétique. Le réalisateur met en scène la « Sonderaktion Krakau », le 6 novembre 1939, lorsque 183 professeurs, assistants et chargés de cours de l’université de Cracovie, rassemblés pour écouter une prétendue conférence du Obersturmbannführer Doktor Bruno Müller, sont arrêtés par les SS et déportés dans les camps de concentration de Sachsenhausen et de Dachau (où 15 périssent). Le camp d’Auschwitz, d’abord ouvert pour « concentrer » les Polonais, est aussi évoqué à deux reprises dans le film ; tout comme l’Insurrection de Varsovie. On voit parallèlement le sort réservé aux membres des familles des officiers prisonniers (en priorité les épouses) qui ont été repérés par le courrier envoyé et qui sont déportés au Kazakhstan pour une période de 10 ans (ce qui équivaut souvent à une condamnation à mort). Les 4421 détenus du camp de Kozelsk sont les seuls à être abattus en pleine forêt (Katyń) au bord et à l’intérieur des fosses communes ; Wajda montre aussi le sort des 6311 prisonniers du camp d’Ostashkov exécutés au siège du NKVD à Kalinin (Tver), abattus un par un (à raison de 250 par nuit), d’une seule balle dans la nuque par un trio de tueurs. Après la découverte des corps à Katyń le 13 avril 1943, les nazis cherchent à exploiter au maximum l’événement à des fins de propagande. Le film montre les objets ramenés en Pologne pour être étudiés et rendus aux familles. Les services de la Propaganda Abteilung leur demandent en échange d’enregistrer des déclarations préécrites accusant les Soviétiques du crime. Enfin, on voit aussi en toile de fond la mise en place de la domination soviétique en Pologne : comment des domestiques et des ouvriers sont brusquement promus à des responsabilités locales ; comment la propagande dénonce les résistants de l’Armia Krajowa comme des éléments « réactionnaires » et vante au contraire les prouesses de l’Armia Ludowa, l’« armée du peuple » ; comment les membres des services polonais de sécurité (UB) traquent les opposants au nouveau régime ; finalement comment le mensonge sur Katyń s’impose par la propagande et la censure, l’intimidation et la terreur.

[Image ci-dessus : affiche allemande diffusée en France pendant la guerre]

 

 

  • Qu'en pensent les historiens en France ?


Le film n’est sorti en France qu’en avril 2009. Il a été projeté dans le cadre de plusieurs manifestations historiennes : aux 19e et 20e Festival International du Film d’Histoire de Pessac (novembre 2008 et novembre 2009, projection-débat en présence de Alexandra Viatteau), aux 12e Rendez-vous de l’histoire de Blois (octobre 2009, avec une présentation de Christian Delage, historien du cinéma à l’Institut d’histoire du temps présent), au 8e Festival du film de Compiègne (novembre 2009, en présence d’Andrzej Wajda). D’autres manifestations ont réuni des historiens : la table ronde qui s’est tenue en mars 2009 (« Un événement et sa résurgence. Katyń - de la réalité au cinéma »), organisée conjointement par l’IHTP et l’Institut polonais en présence d’Andrzej Wajda et avec la participation de Christian Ingrao (historien du nazisme), Nicolas Werth (historien de l’Union soviétique), Christian Delage, Henry Rousso (historien de la Seconde Guerre mondiale) et Jean-Charles Szurek (ISP/CNRS-Paris 10).
Plusieurs groupes d’historiens français se sont donc intéressés au film. La plupart ne remettent pas en cause la précision historique de l’œuvre. Le débat ou du moins la discussion porte moins sur l’œuvre elle-même que sur la portée du drame de Katyń : une tragédie polonaise ou européenne ? un crime de guerre ou une extermination planifiée ?
Un premier groupe est formé d’universitaires pas nécessairement historiens mais passionnés pour diverses raisons par le passé polonais. Leurs écrits s’inscrivent en général dans le renouveau historiographique polonais post-1980 qui privilégie les pages glorieuses et dramatiques de l’histoire nationale, particulièrement l’Insurrection de Varsovie et les crimes staliniens. C’est le cas d’Alexandra Viatteau, née à Cracovie mais vivant en France depuis son enfance, petite-fille du général Mond qui commandait la garnison de Cracovie lors de l’agression hitlérienne contre la Pologne en septembre 1939. Cette ancienne journaliste, spécialiste de l’étude de la désinformation, s’est battue depuis le début des années 1980 pour que le crime de Katyń soit imputé à ses réels commanditaires ; elle a milité pour que le film soit diffusé en France. Selon elle, c’est « un apport considérable de connaissances, notamment par l’image. C’est une œuvre magistrale »8 .
Un second groupe se rapproche du point de vue précédent mais pour des raisons un peu différentes. C’est le cas de certains spécialistes de l’histoire du communisme, notamment de Stéphane Courtois, directeur de recherche au CNRS, et de Victor Zaslavsky, qui vit et enseigne en Italie. Ces auteurs, qui soutiennent le film, n’hésitent pas à parler à propos de crimes comme ceux de Katyń de « génocide de classe » (et de « mémoricide »), le but affiché par les Soviétiques étant d’extirper par tous les moyens les racines et le souvenir du monde bourgeois 9.
Un dernier groupe s’intéresse surtout à l’histoire juive et notamment à celle de la Shoah. Parmi eux, on peut citer Annette Wieviorka et Jean-Charles Szurek. Ces auteurs ne sont pas exactement des spécialistes de l’histoire contemporaine de la Pologne ; le fait qu’ils aient été convoqués dans les discussions sur le film montre tout le problème lorsque l’on ouvre la comparaison des totalitarismes nazi et soviétique. Pour de nombreux historiens on le sait, la dimension génocidaire du premier ne saurait être comparable aux crimes staliniens, même les plus atroces. Pour autant, les auteurs cités ne sont pas intervenus pour « regretter » que le film de Wajda ne montre pas le sort réservé aux juifs (d’ailleurs présents parmi les officiers exécutés) mais au contraire pour défendre le droit de Wajda à faire un tel film et pour écarter toute accusation d’antisémitisme.
Pour conclure, Jean-Charles Szurek précise que « le film ne fait que relater les faits sans s’adresser, implicitement ou explicitement, à la question de la comparaison »10 . Il s’agit d’une œuvre précise historiquement et qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses toutes faites.

 

Quelques images associant l'accident de 2010 et Katyn

 



Arnaud Léonard, professeur d'histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie (propos recueillis par Aug)


 

La bande-annonce du film de Wajda :

 

 

Pour approfondir :

 

  • Arnaud Léonard nous donne de nombreuses informations et documents supplémentaires sur son site. Il y a deux ans, il nous avait superbement raconté l'année 1968 en Pologne. Retrouvez ces articles ici.
  • En signe de bonne volonté, les autorités russes ont mis en ligne quelques documents issus des Archives d'Etat qui ont un rapport direct avec Katyn. Il s'agit de courriers entre Staline et le NKVD (police politique Soviétique) dirigé par Beria et chargé des exécutions. Retrouvez ces documents sur le site des Archives russes.

 

 

Notes :

1-Célia Chauffour, « Andrzej Wajda, un film pour mémoire », Le Monde, 15 septembre 2007.
2-Marie-Noëlle Tranchant, « Katyn, du massacre à l'imposture soviétique », Le Figaro, 15 février 2008.
3-Maja Zoltowska, « La Pologne revit le drame de Katyn », Libération, 18 septembre 2007.
4-Célia Chauffour, art. cit.
5-Dorota Hartwich, « Film Focus. Katyn », Cineuropa, 11 février 2008.
6-Ioulia Kantor, « Sans le passé, il n’y a pas d’avenir », Rossiïskaïa gazeta, 20 juillet 2007.
7-« Le succès du film Katyń en Pologne et à l’international », Święta Polska News, 18 février 2008.
8-Alexandra Viatteau, « Le film Katyn de Wajda distribué en France », http://www.diploweb.com, 29 mars 2009. Voir aussi son entretien dans le magazine L'Histoire, « Wajda, Katyn au coeur » par Daniel Bermond, n°341, avril 2009, p.34-35.
9-Stéphane Courtois, « Autour de la sortie du dernier film d'Andrzej Wajda, Katyn », Du grain à moudre, France Culture, vendredi 10 avril 2009, 18h15-19h15
10-Jean-Charles Szurek, « Antisémite, Andrzej Wajda ? », Libération, 20 avril 2009.

 

 

Liberté de Tony Gatlif : les Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale

par Aug Email

Le réalisateur Tony Gatlif  a toujours célébré la liberté. C'est une sorte de fil conducteur dans les films qu'il réalise depuis plus de 30 ans. Certains ont contribué à sa célebrité comme Latcho Drom (1993), Gadjo Dilo (1999) ou Exils (2005).  Né d'un père kabyle et d'une mère gitane, Tony Gatlif a toujours eu à coeur de défendre la liberté et de dénoncer le sort réservé aux Tsiganes. 

 

Avec Liberté, il a décidé de faire oeuvre civique et de faire connaître un sujet difficile. Difficile parce que la persécution dont ont été victimes les Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale a rarement suscité l'intérêt. Difficile parce qu'il réveille des souffrances que certains ont voulu oublier. Ne demandez pas à Tony Gatlif de vous faire un cours d'histoire, ce n'est pas son truc. Par contre, il excelle à faire un film qui célèbre la vie, la liberté et la musique pour parler d'une époque de souffrance et de mort.

 

 Pour incarner la liberté, Gatlif a imaginé le personnage de Talloche. Dans le film, il est un peu le "baromètre". Heureux lorsqu'il peut aller où bon lui semble, tourmenté et imprévisible lorsqu'il est sous la contrainte. C'est un peu l'ambassadeur du réalisateur. Contrairement aux apparences, Talloche n'est pas fou, c'est sans doute le personnage le plus lucide et le plus libre du film.  Comme pour les autres personages, Tony Gatlif et Eric Kannay (co-scénariste) se sont inspirés de personnes réelles. Pour Talloche, c'est Joseph Tolloche, un tsigane belge passé par le camp de Montreuil-Bellay avant d'être arrêté dans le Nord de la France puis déporté vers Auschwitz où il est mort (Voyez son histoire racontée par Jacques Sigot).Pour jouer le rôle, Gatlif a choisi un "gadjo" (un non-tsigane), le formidable acteur James Thiérée, qui a appris la langue des tsiganes et s'est initié à leur musique. Plusieurs "justes" ont également un rôle important dans le film, notamment ceux joués par Marie-José Croze, Marc Lavoine et Rufus.

J'ai eu l'occasion de voir Liberté lors d'une projection à Nancy en présence du réalisateur. Il n'était pas tellement intéressé par les discussions autour de ses choix artistiques. On sentait qu'il avait envie de réveiller les consciences sur cette amnésie partielle et sur la perpétuation de politiques d'exclusion vis-à-vis des Tsiganes, en France et en Europe. Car c'est l'autre objectif du film : dénoncer le racisme et l'intolérance dont sont aujourd'hui victimes les Rroms, Tsiganes, Sintis, Yéniches et autres Manouches. Une scène du film montre ainsi des voisins s'opposant à l'arrivée de ces tsiganes supposés voleurs et dangereux. La scène pourrait très bien se passer à notre époque et Gatlif a rappelé que des maires et des préfets en France ont récemment évoqué le "fléau" tsigane, reprenant ainsi (inconsciemment ?) les termes utilisés par les Nazis.

Bien sûr, le sort réservé aux Tsiganes entre 1940 et 1946, sur lequel nous reviendrons, dépasse de loin les persécutions ultérieures.

Pour ma part, j'ignorais que les Tsiganes ne sont sortis des camps d'internement en France qu'en 1946, rare cas de continuité entre le gouvernement de Vichy et le G.P.R.F...

 

Tony Gatlif avec Marc Lavoine sur le tournage

Pour filmer la persécution des Tsiganes, Gatlif voulait éviter le voyeurisme qui caractérise les images prises par les bourreaux. Pour lui, la plupart des images des camps ont en effet été prises par eux et on y sent dans le regard des gens la honte d'être filmés ou photographiés sans pudeur. Les moments les plus durs ne sont donc pas montrés crûment, comme pour rendre leur dignité aux victimes. La gamelle encore chaude des Tsiganes  et leur campement dévasté par la gendarmerie suffissent ainsi  à évoquer leur déportation.

 

La musique est un des personnages principaux du film. Elle apaise, elle libère les coeurs et les corps. Elle désamorce les tensions comme dans ce moment magnifique où Gatlif réussit à enlever toute portée politique à  "Maréchal, nous voilà" en proposant une version tsigane.... Mais juste après, comme pour se laver les oreilles, il nous fait entendre un "Temps des cerises" beaucoup moins apprécié du gouvernement de Vichy ! La bande originale, composée en partie par Tony Gatlif lui-même et par Delphine Mantoulet est magnifique. Le titre "Les Bohémiens" chanté par Catherine Ringer résume superbement le message : "Si quelqu'un s'inquiète de notre absence, dîtes-lui qu'on a été jetés du ciel et de la lumière, nous les seigneurs de ce vaste univers..." Je vous ai établi la playlist des chansons du film ci-dessous :

 

Découvrez la playlist Liberté avec Valentin Dahmani

 

Voici un entretien accordé par Tony Gatlif à Mondomix :


Découvrez Découvrez Mondomix.com, le magazine des Musiques et Cultures dans le Monde!

 

Pour prolonger ce film, nécessaire et magnifique, je vous propose d'évoquer très bientôt sur ce blog la politique nazie à l'égard des Tsiganes en Europe puis leur situation dans la France de Vichy et au-delà.

 

 

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