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Entretien avec Borris, l'auteur de Lutte majeure.
Pour prolonger la lecture du post de l'histgeobox consacré à la 7ème symphonie "Léningra
d" en Ut majeur, de Chostakovitch, nous vous suggérons de lire la passionnante BD consacrée à l'histoire de cette symphonie : Céka et Borris, Lutte Majeure, Casterman (coll. Kstr), 2010.
Alors que le siège de la ville fait rage, Staline réclame la reformation de l'orchestre symphonique de Léningrad pour d'interpréter l'oeuvre que Chostakovitch vient d'achever. C'est à cet épisode un peu oublié que Borris et Céka s'intéressent dans leur remarquable Lutte majeure. L'ambiance graphique, sombre, témoigne admirablement des souffrances extrêmes endurées par la population civile, mais aussi des incroyables ressources qu'elle parvient à mobiliser dans sa résistance acharnée. L'intrigue de Céka, particulièrement prenante, nous fait dévorer d'une traite cette petite histoire humaine - celle de l'officier Vlakov et de la hautboïste Irina- qui s'insère avec bonheur dans la grande.
Nous avons posé quelques questions à Borris qui a eu la gentillesse de nous faire ces réponses éclairantes. Merci à lui.
1. Pouvez-vous revenir sur votre parcours personnel ?
Bac A3 option Arts plastiques, puis une maîtrise d’Arts plastiques à Paris I. J’ai commencé à dessiner des bandes dessinées courtes en 1999 pour le fanzine PLG puis dans des ouvrages collectifs aux éditions Petit-à-Petit. A partir de 2001, j’ai commencé à travailler comme illustrateur.
2. Qu'est-ce qui vous a décidé à consacrer un album au siège de Leningrad et à la 7ème Symphonie?
Le sujet vient de l’émission de radio « Là bas si j’y suis » diffusée sur France Inter en mai 2005 (rediffusion d’une émission de 1998).
La dernière rescapée des musiciens ayant donné ce concert symphonique à Leningrad pendant le blocus allemand témoignait au micro de Daniel Mermet et de Zoé Varier. Nous avons été très impressionnés à l’écoute de ce reportage qui utilise dans son montage des extraits sonores de la 7ème symphonie de Chostakovitch pour ponctuer une histoire incroyable, celle d’un orchestre composé de gens mourant de faim mais déterminés à résister jusqu’au bout au blocus.
L’envie de raconter ça en bande dessinée provient directement de l’émotion produite par ce témoignage. Quand je me suis dit que j’aimerais dessiner cette histoire, je ne savais même pas où se trouvait Leningrad et que cette ville s’appelait actuellement Saint-Pétersbourg.
3. Pourquoi avoir choisi de représenter les personnages sous les traits d'animaux?
Les lecteurs pensent souvent que le choix de ces animaux est symbolique. En fait non. Je dessine ces cochons anthropomorphes depuis longtemps, pour de tout autres sujets. Sur ce projet, j’ai essayé avec des humains mais cela ne fonctionnait pas. Cela manquait considérablement d’énergie et d’émotion… Cela donnait l’impression que l’on allait faire une énième BD historique sur un fait édifiant.
Le projet était autre. Nous voulions raconter l’histoire de la réalisation de ce concert en nous concentrant sur le courage immense de la population qui a donné vie à cette résistance civile.
Ce n’est donc pas l’histoire dans le sens d’une succession d’actes avérés que nous voulions faire passer mais plutôt ce qui relève pour nous du mythe dans cet acte collectif insensé. Nous n’avions d’ailleurs pas d’autre choix, nous ne sommes pas spécialistes de la période (nous ne sommes pas historiens) et nous ne parlons pas russe… Ce qui ne simplifie pas les recherches.
Le fait de dessiner des animaux nous a donc permis de nous libérer de l’historicité et de nous concentrer sur la fiction, l’émotion et le symbole que représente ce concert.
Qu’ils soient tous des cochons, russes ou allemands, permettait de ne pas en faire une fable mais de mettre tout le monde au même niveau, dans le même bourbier en réalité, afin qu’il n’y ait pas de hiérarchie mais juste une humanité en souffrance.
De cela découle un dernier avantage, cela permettait également, me semble-t-il, de mettre de la distance et de rendre moins violentes certaines réalités, comme celle du cannibalisme par exemple…
4. Vous mariez avec bonheur histoire et fiction. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre manière de travailler (sur quelles sources ?)
Céka s’est beaucoup documenté et a en particulier épluché « Les 900 jours, le siège de Leningrad » de Harrison E. Salisbury, un récit détaillé au jour le jour du blocus.
De mon côté, j’ai eu plusieurs fois de la chance dans les recherches iconographiques. Par exemple, la Maison des sciences de l’Homme a fait une exposition de photographies russes prises pendant le siège, ils avaient réalisé un site Internet très complet. Ces photos en noir et blanc ont pas mal conditionné le style graphique, très dense en noir.
Il y a également un film russe de 1957 sur le sujet, la Symphonie de Leningrad d’un réalisateur nommé Agranenko. Nous avions repéré cela sur Internet. Il n’y a qu’une copie du film en France, et le distributeur est à dix minutes de chez moi et a eu la gentillesse de nous prêter une cassette vidéo. Grâce à cela, je pense que les vues de la salle de la Philharmonie où s’est déroulé le concert sont assez proches de la réalité.
Pour répondre à votre question plus précisément, il n’y a aucune méthodologie de notre part. Les sources étaient multiples et tout compte fait assez désordonnées... Pour essayer de faire des parcours crédibles dans la ville, j’ai passé quelques journées sur Google Earth, armé de plans de Saint-Pétersbourg. J’avais également des photos prises par des russes sur place à qui j’ai pu faire quelques commandes, notamment pour la Maison de la radio dont je ne trouvais pas trace sur internet.
5. Pouvez-vous revenir sur votre collaboration avec Ceka ? Quels sont vos rôles respectifs ?
Céka est le scénariste de l’histoire. Nous nous sommes rencontrés lors de la réalisation d’une petite bande dessinée courte dans un ouvrage collectif chez Petit-à-Petit « Jules Verne en Bandes dessinées ».
Il avait envie depuis longtemps de travailler sur la période du Blocus de Leningrad car il avait vu un reportage télévisé qui l’avait beaucoup marqué. Je crois que l’idée de mettre en image la route du lac Ladoga l’intéressait fortement.
Pour Lutte Majeure, il m’a envoyé le scénario découpé au fur et à mesure en 4 parties (si mon souvenir est bon). Je dessinais et faisais les recherches visuelles au fur et à mesure également.
6. Enfin quels sont vos projets ?
Pour l’instant pas de projet signé en bande dessinée, je gagne ma vie en faisant de l’illustration. J’apprends à faire du scénario et développe dans un blog, sous forme de strips, la vie d’un cochon assis sur un hippopotame, perdus dans la Brie. (Hippolyte et Jérémie).
Liens:
- Le site de Borris.
- Bar à BD.
- Céka revient sur la symphonie de Chostakovitch.
Loca virosque cano (3) "Nathalie", Bécaud sur la place Rouge (1964)

En 1964, Gilbert Bécaud s'entichait de sa guide russe dans une très belle chanson. En ce début des années 1960, les relations entre la France de de Gaulle et l'URSS connaissent un certain réchauffement. En suivant sa guide, nous vous proposons sur l'histgeobox de découvrir la Place Rouge entre hier et aujourd'hui.
Les Cahiers Ukrainiens, une fiction documentaire au coeur des enjeux mémoriels de l'ex-URSS.
Une mise en image de destinées tragiques dans l'Ukraine du XXème siècle.
Bd parue récemment chez Futuropolis, les "Carnets Ukrainiens" mettent en image une série de témoignages sur l'histoire de ce pays devenu indépendant en 1991.
Igort, l'auteur, nous explique la genèse de son projet dans les premières pages de son ouvrage (qui sera suivi d'un deuxième tome portant sur l'URSS). A la faveur d'un voyage de deux ans en Ukraine, au moment particulier des commémorations des 20 ans de la chute du mur de Berlin, il dit "avoir tendu l'oreille pour écouter les histoires" du temps où l'Ukraine n'était qu'une des républiques de l'URSS.
Au préalable, Il nous met en contact avec les lieux et les habitants tels qu'ils sont aujourd'hui et on comprend aisément que l'ère soviétique a profondément marqué les territoires (par exemple, Dniepropetrovsk, malgré son ouverture demeure Rocket City, la ville des missiles du temps de la guerre froide) aussi bien que les hommes (l'ancien officier de l'Armée Rouge qui continue de s'entrainer au stand de tir). Le pays est, encore aujourd'hui, marqué par la désorganisation issue de l'implosion de l'URSS et l'autre tragédie qui s'abattit sur lui quelques années auparavant, en avril 1986, celle de l'explosion du réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl.
Puis, vient le temps des témoignages. Ils sont 4, des petites gens dont les destinées ont été marquées par l'histoire violente de ce siècle. Il y a Serafima Andreievna, Nikolaï Vassilievitch,Maria Ivanovna et Nikolaï Ivanovitch. Leur restitution picturale est entrecoupée de pages qui viennent historiquement les éclairer. Elles sont construites à partir des archives de la police secrète.
Serafima a connu la Grande Famine en 1932-1933, Nikolaï Vassilievitch se souvient de l'occupation allemande pendant le 2° conflit mondial puis des années d'après guerre de Staline à Brejnev. On suit Maria Ivanovna de la Grande Famine Ukrainienne du début des années 30, aux années 70, durant lesquelles sa fille et son gendre vont travailler sur des projets nucléaires nord-coréens pour en revenir irradiés. Le dernier témoin,Nicolaï Ivanovitch, relate sa nostalgie du kolkhoze et semble perdu dans l'Ukraine d'aujourd'hui. Des destinées accablantes, parfois presque insupportables tant misère et injustice semblent s'être acharnées sur elles. La fiction documentaire montre aussi à "l'ère du témoin"(1) à quel point la mémoire peut être sélective (il n'y a aucune évocation de l'antisémitisme en Ukraine au début du siècle et encore moins de la complicité de certains ukrainiens dans l'accomplissement de l'extermination des juifs d'Europe).
Une fiction documentaire dont la Grande Famine de 33 constitue le fil rouge.
Novembre 1929, Staline décrète la collectivisation des terres agricoles. Dans les mois qui suivent des détachements ouvriers appuyés par la police politique font entrer des millions de paysans dans des kolkhozes et des sovkhozes (2). Les terres et les moyens de production (semences, outils manuels ou mécaniques) y sont regroupés dans ce qui forme de vastes fermes collectives. L'Etat soviétique y effectue des prélèvements sur la production destinés à financer l'industrialisation de l'URSS. (voir croquis ci dessous). Les paysans qui s'opposent à cette réforme sont qualifiés de koulaks (3). Malheureusement pour eux, en même temps que fut décrétée la collectivisation des terres, était prévue simultanément, l'élimination des koulaks en tant que classe.

Ci-contre : Augmentation des prélèvements effectués par l'Etat sur les récoltes alors que les exportations augmentent et que la part laissée aux paysans pour vivre se réduit.
La résistance des paysans à la mise en commun des terres et moyens de production est quasi immédiate et désorganise dès 1930 les productions dans les campagnes. C'est le cas en Ukraine, dans le Kouban, au Kazakhstan , dans les régions de la Volga où des famines sévissent entre 1931 et 1933.
L'Ukraine dans ce contexte global se retrouve au coeur d'une double menace. D'une part, c'est un des greniers à blé de l'URSS, donc elle sera soumise à la collectivisation. En 1931, elle doit céder au gouvernement 42% de sa récolte globale (4). La suivante est déjà passablement remise en cause par le fait que, dès cette date, les kolkhozes doivent, pour remplir les objectifs du plan, céder une partie des semences destinées à la future récolte. Dès lors la famine menace.
D'autre part, la paysannerie ukrainienne est à l'origine de très nombreuses émeutes contre la collectivisation et le pays est jugé peu loyal dans son adhésion à la fédération soviétique (il avait proclamé son indépendance en 1918) ; il va s'agir pour Staline de faire d'une pierre deux coups : la famine va être utilisée comme une arme pour mater la paysannerie ukrainienne et lui imposer aussi bien l'autorité centrale du parti que la collectivisation. Ainsi, dans les districts qui ne livrent pas le quota de récoltes, les magasins sont fermés, les importations alimentaires interdites. Les Ukrainiens ne peuvent même pas migrer vers les villes puisque, sur ordre du gouvernement soviétique la vente des billets de train est proscrite, l'armée se chargeant de surveiller, d'empêcher les déplacements des affamés en fermant et surveillant les routes.
L'ouverture des archives et les tensions mémorielles qui l'accompagne :

Ci contre : Commémoration du 70ème anniversaire de la Grande famine à Kiev, Ukraine.
"Holodomor" (5) est le terme qui désigne aujourd'hui en Ukraine cet épisode dramatique évoqué dans les carnets d'Igort par les témoins et les archives de la police politique. C'est un néologisme composé à partir de golod (la faim) et moryty (affamer, épuiser tuer par privations). La famine de 1933 a longtemps fait l'objet d'une omerta en URSS et dans l'Ukraine communiste. Toutefois, la chute du mur de Berlin en 1989, suivie de l'implosion de l'URSS dans la foulée, a permis l'ouverture de nombreuses archives que les historiens continuent d'étudier et exploitent pour rattraper le retard (télégrammes des plénipotentiares de Staline en Ukraine, journal de voyage de Kaganovitch).
L'état ukrainien devenu indépendant en 1991, va lui aussi profiter de la levée du secret des archives pour instrumentaliser le drame et lui donner, finalement le rôle d'un véritable "totem" (6), pour renouveler et renforcer l'identité et la citoyenneté ukrainienne d'après l'ère soviétique.
La famine fut d'abord reconnue par le parti communiste ukrainien en 1987. Puis, la question est convoquée dans le débat public lors de l'élection présidentielle de 1999 à laquelle se présente un candidat communiste. Son adversaire, futur élu, utilise la famine de 1933 pour priver de voix son adversaire. Il se lancera, une fois élu dans une campagne mémorielle tous azimuts concernant la grande famine : demande d'une reconnaissance officielle de la famine par l'ONU (2003), vote d'une loi en Ukraine reconnaissant le caractère génocidaire de la famine et condamnant sa réfutation (2006) etc. La surenchère mémorielle provoque de fortes variations du chiffre global des victimes qui oscille de 2.2 millions à 12 millions ! Les historiens ainsi que les démographes arrivent à un accord sur 3 à 3.5 millions de victimes, ce qui est déjà extrêmement lourd.
Une meilleure connaissance des faits ne conduit pas pour autant à une pacification sur le front des analyses historiques. Si la surenchère est parfois de mise d'un côté, de l'autre, côté russe donc, la négation des actes criminels de Staline n'a pas disparu, négation qui provoque automatiquement celle du drame ukrainien, le réduisant à une sorte de dommage collatéral nécessaire à la réalisation de la modernisation de l'URSS.
Le travail des historiens continue :
Du fait de ces tensions, on va trouver différents courants historiographiques pour qualifier la Grande famine ukrainienne du début des années 30. Un premier courant replace le cas ukrainien dans une série de famines qui touche les régions de céréaliculture soviétiques (Kouban, Kazakhstan) s'étalant sur la période 31-33. Ce courant réfute le qualificatif de génocide sans pour autant nier les intentions et les actes criminels de Staline dans la politique de collectivisation forcée. Ils prennent en compte d'autres causalités qui concernent l'Ukraine et d'autres régions, écartant ainsi la spécificité du cas ukrainien.
Un autre courant valide le terme génocide voyant dans la famine de 1933 le résultat de la politique organisée par l'état central soviétique dans le but de briser la paysannerie et le sentiment national ukrainien.
Une synthèse s'opère peut être autour des travaux de Nicolas Werth, historien spécialiste de l'URSS, qui concède que la famine ukrainienne reste identique à celle des autres régions de production de blé soviétiques jusqu'à l'été 32. Pour lui il s'opère ensuite un tournant car "Staline décide d'utiliser l'arme de la faim, d'aggraver la faminbe qui commençait, de l'instrumentaliser, de l'amplifier intentionnellement pour punir les paysans ukrainiens"(7) . A ce moment, la répression policière s'ajoute à l'emploi de l'arme alimentaire, et s'abat à la fois sur les responsables locaux (remplacés par des hommes du parti non-ukrainiens) et les intellectuels, ce qui brise, de fait, le nationalisme local.
Notes :
(1) A. Wieviorka," L'ère du témoin", Hachette pluriel 2002.
(2) Kolkhozes : fermes collectives, sovkhozes : fermes d'Etat.
(3) Le koulak est du temps de la Russie tsariste un paysan aisé. Puis, du temps du communisme et de l'URSS, il devient celui qui s'était enrichi à l'époque de la NEP, au cours de laquelle la propriété privée fut temporairement réintroduite, bien que de façon limitée, dans les campagnes. Avec la collectivisation, tous les paysans qui s'opposent à Staline sont assimilés à des koulaks. D'ailleurs, les campagnes sont dékoulakisées.
(4) N. Werth : "La terreur et le désarroi", Tempus, Perrin, 2007 p 117.
(5) Ce terme est au coeur des tensions sur "le front de l'histoire" comme le rappelle N. Werth. Il est utilisé en Ukraine comme synonyme de génocide du peuple arménien et ne qualifie pas seulement la Grande famine.
(6) L'expression est utilisée par E. Aunoble, dans son article sur le site du CVUH. Se reporter à la bibliographie.
(7) N. Werth : "La terreur et le désarroi", Tempus, Perrin, 2007 p 133.
Bibliographie :
N. Werth, "La terreur et le desarroi", Tempus, Perrin, 2007.
N. Werth : articles publiés dans le magazine "L'histoire"
- "Déportations,Goulag, Famines .... L'URSS où le règne de la Terreur" , n°247, octobre 2001.
- "Famine : la malédiction? ", n°344, juillet 2009.
- "Y a-t-il eu génocide en Ukraine ?", n°350, février 2010.
E. Aunoble, "La famine en Ukraine : du tabou au totem.", site du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l'Histoire (CVUH), octobre2008.
http://cvuh.free.fr/spip.php?article208.
A consulter également les articles de l'étude de cas sur
l'Ukraine et a Grande famine sur le site Online Encyclopedia of mass violence : http://www.massviolence.org/The-1932-1933-Great-Famine-in-Ukraine
Katyn : Entre histoire et mémoire

« Le sang de la forêt de Katyń réclame une vengeance impitoyable, sans merci. Nous ne pouvons pas oublier, jamais, la mort terrible de nos frères, poussés dans les fosses communes, et retirés par la suite de leur tombe par des hyènes. Ils exécutaient les prisonniers en gardant leur sang-froid. Calmement. Systématiquement. Des officiers de carrière, des ingénieurs, des médecins. Plus de 10 000 représentants de l’intelligentsia polonaise, obligés de porter, pendant la guerre, des uniformes militaires... » (extrait du film soviétique diffusé en Pologne à partir de la mi-janvier 1945 et utilisé dans Katyń).
Dans cette première moitié de l'année 2010, les médias polonais, russes et du monde entier ont beaucoup parlé du massacre des officiers polonais à Katyń en 1940. L'histoire particulière de Katyń et surtout de ses mémoires en font un des évènements les plus importants de l'histoire contemporaine de la Pologne.
Il symbolise en effet les malheurs de la Pologne de 1940, coincée entre l'Allemagne nazie et l'URSS stalinienne, pour une fois d'accord sur le sort de la nation polonaise.
Le soixantième-dixième anniversaire avait commencé par une rencontre entre les Premiers ministres polonais Donald Tusk et russe Vladimir Poutine le 7 avril. On connait la suite : trois jours plus tard, l'avion qui amenait les grandes figures polonaises à la cérémonie officielle s'est écrasé tout près de la forêt de Katyń (voir encadré en fin d'article).
Nous avons demandé à l'historien Arnaud Léonard de nous éclairer sur l'évènement et ses mémoires en partant de la manière dont le cinéaste Andrzej Wajda le relate dans son film éponyme. Arnaud Léonard est professeur d'histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie. Il est l'auteur des pages "Comprendre la Pologne" du Guide Michelin sur le pays. Nous le remercions chaleureusement pour sa contribution.
- Que s'est-il passé à Katyń ? Comment la mémoire de l'évènement a-t-elle évolué ?
Le film Katyń du réalisateur Andrzej Wajda retrace le destin tragique des 21 857 officiers polonais – pour la plupart des réservistes – faits prisonniers par l’Armée rouge lors de l’invasion du pays en septembre 1939 et exécutés secrètement sept mois plus tard dans différents lieux de l’URSS, dont la forêt de Katyń près de Smolensk.
Wajda n’a pas hésité à travers sa filmographie à se poser en gardien de la « polonité », en porte-parole de la nation, en élaborant l’épopée de la survie d’un peuple. Mais la fiction historique pose toujours à l’historien la question du rapport à la réalité ou au moins à l’état de nos connaissances, a fortiori lorsque le créateur de l’œuvre affiche sa volonté de rétablir une vérité longtemps cachée et de faire revivre une mémoire volée. Encore plus lorsqu'elle met en jeu les totalitarismes nazi et soviétique .
La Pologne aura attendu soixante-sept ans pour voir le massacre de Katyń porté à l’écran. « Ce film n’aurait pas pu voir le jour avant. Ni en Pologne communiste, soumise à la censure, ni à l’étranger, qui s’est désintéressé du sujet », a précisé le réalisateur 1 (les chiffres renvoient à des notes en fin d'article). Le film cherche avant tout à retracer des aventures humaines individuelles. « Les faits sont connus et indéniables, dit Andrzej Wajda. Mon propos n’était donc pas d’établir les faits, mais de leur donner chair et vie, de montrer la dimension humaine des événements, la souffrance de ceux qui les ont traversés. » 2 Le film se termine par le massacre raconté dans les moindres détails sur un mode documentaire. «Je me suis demandé s’il fallait ou non montrer ces images, dit Wajda. Et cela m’a paru nécessaire, dans le premier film sur ce sujet. Il ne suffit pas de savoir que cela a eu lieu. Il faut voir, sentir et comprendre comment la tragédie s’est déroulée pour faire son deuil et arrêter la douleur. Parce que cela a été interdit pendant des années, et qu’on a besoin de la vérité » .




[Le document ci-dessus est signé de la main de Beria qui dirige le NKVD. Il demande à Staline (Tovaritshi Stalin c'est-à-dire camarade Staline) l'autorisation d'exécution le 5 mars 1940. L'annotation manuscrite sur la première page est probablement de la main même de Staline]
Le film est composé de scènes choisies et de dialogues trouvés dans les journaux intimes, dans les mémoires et les correspondances que les officiers assassinés menèrent avec leurs femmes, dont certains découverts lors de l’exhumation des restes (notamment le carnet de notes de Wacław Kruk et le journal qu’Adam Solski écrit jusqu’au moment fatal). On voit un des personnages du film lire à haute voix dès le début du long-métrage : « Les Bolcheviques […] nous font prisonniers de guerre, alors qu’il n’y a pas eu de guerre contre eux. Ils ont séparé les officiers des soldats, qui sont retournés à la maison. Nous, les officiers, nous sommes arrêtés. J’écrirai ici de temps en temps. Si jamais je meurs, vous saurez ce qui m’est arrivé ». L’ordre du Politburo au NKVD du 5 mars 1940 ordonnant l’exécution des prisonniers prévoyait de transférer ceux qui pouvaient être d’une certaine utilité pour les Soviétiques ;
448 prisonniers rejoignirent le général Anders, chargé le 30 juillet 1941 de mettre sur pied l’armée polonaise sur le territoire soviétique. Parmi les épargnés figuraient le comte Józef Czapski (voir ses livres Souvenirs de Starobielsk, Proust contre la déchéance et Terre inhumaine) et Gustaw Herling-Grudziński (Un Monde à part), qui s’installèrent en 1945 en France où il devinrent des figures de l’intelligentsia polonaise en exil. Wajda semble utiliser indirectement ces sources. Le cinéaste a également inséré dans l’œuvre des enregistrements de certains discours (notamment celui du président polonais Mościcki ordonnant par radio aux troupes de passer en Roumanie ou en Hongrie pour gagner la France, interrompu par la déclaration du ministre soviétique des affaires étrangères Molotov) et aussi des images d’archives. Ce sont d’abord celles tournées par les Allemands lors de l’exhumation des corps en 1943 (le documentaire de 16 minutes Im Wald von Katyn est distribué à l’époque à toutes les chaînes occidentales) ; un prêtre apparaît dans le film, le père Jasinski, qui était présent lors de l’exhumation des corps par les nazis. Les autres archives sont celles tournées par la propagande soviétique (et projetées sur les murs de Pologne à la « Libération ») ; un des personnages du film faisait d’ailleurs partie des officiers du 1er corps militaire polonais en URSS commandé par le général Zygmunt Berling invités à participer à la nouvelle cérémonie à Katyń le 15 janvier 1944. [Affiche ci-contre : affiche allemande diffusée en Slovaquie (alliée de l'Allemagne nazie) montrant l'exécution par les Soviétiques d'officiers polonais avec ce texte : "La forêt des morts à Katyn"]
Katyń n’est pas exactement un film sur les officiers ; d’ailleurs, Wajda ne leur a pas attribué de nom de famille, pour en faire des archétypes. Les personnages du film sont cependant, en grande majorité, des personnages authentiques – comme la femme du général Smorawinska ou le professeur de l’Université de Cracovie, ainsi que sa femme. Les autres personnages sont des mélanges entre personnes réelles et fictives, comme le commandant soviétique Popov, dont le nom et l’histoire présentés sont véridiques.
Voici un extrait du film Im Wald von Katyn, tourné par les Nazis (Propaganda Abteilung, donc à regarder avec précaution...) au moment de l'exhumation des corps en 1943 et rapidement relayé par les Actualités françaises, au service de la Collaboration :
- Pourquoi un film sur Katyń ?
Wajda avait une raison toute personnelle de vouloir traiter cette tragédie longtemps occultée : son père compte parmi les officiers victimes du crime soviétique. Le réalisateur a dédié Katyń à son père, Jakub, mort en Ukraine près de Charkiv et à sa mère, Aniela, qui « s’est nourrie d’illusions jusqu’à sa mort en 1950, car le nom de mon père figurait avec un autre prénom sur la liste des officiers massacrés. Elle écrivait à la Croix-Rouge, en Suisse, à Londres...»3 .
Dans le film, le personnage d’Anna espère aussi pendant longtemps et une erreur dans le prénom prolonge cet espoir. On reconnaît peut-être le jeune Wajda dans le personnage de Tadzio, un jeune résistant, passionné de peinture, qui, à la fin de la guerre, vient à Cracovie pour étudier aux Beaux-Arts. Comme le père de Wajda, celui du jeune résistant est mort à Katyń mais il refuse, lui, de le renier dans son curriculum vitae comme beaucoup d’autres l’ont fait pour éviter les ennuis sous l’occupation soviétique. Pourtant, ce long métrage n’est « ni une quête personnelle de la vérité ni une bougie funéraire posée sur la tombe du capitaine Jakub Wajda », se défend le cinéaste 4 . Le cinéaste a voulu réaliser une œuvre universelle et montrer l’histoire à travers un « personnage collectif » : les femmes qui attendaient, ici à Cracovie, leurs maris, frères, pères, fils. « Je vois ce film comme l’histoire d’une souffrance d’individus dont les images ont une capacité émotionnelle plus grande que les faits historiques » a souligné le réalisateur en commençant le tournage 5 . Comme le dit Wajda, « l’action se passe majoritairement en 1945, lorsque certains rentrent à la maison et d’autres pas » 6 . C’est à ce moment que s’opposent ceux qui veulent oublier et ceux qui attendent que la vérité triomphe, ceux pour qui la vie doit continuer et ceux pour qui elle s’est brisée avec la guerre, ceux qui espèrent une nouvelle Pologne et ceux pour qui il n’y aura plus jamais de Pologne libre.
[Affiche ci-dessus : image soviétique en langue ukrainienne montrant un soldat soviétique capturant un officier polonais s'attaquant à des civils et ayant des traits très bestiaux.]
- Est-ce un film russophobe ?
S’il dénonce la censure de l’Histoire par le régime communiste, le film n’est pourtant pas empreint de russophobie. « Mon intention n’a jamais été de faire un film qui puisse attaquer la Russie. D’ailleurs, dans la forêt de Katyń, à côté des fosses des officiers polonais, il y a aussi des milliers de Russes, de Biélorusses, d’Ukrainiens, assassinés dès 1937, dont on parle peu » 7. Un des rôles principaux du film est d’ailleurs celui d’un officier soviétique qui sauve la femme d’un Polonais fusillé à Katyń. Il la cache alors qu’elle doit être arrêtée après l’exécution de son mari.
Le réalisateur n’hésite cependant pas à montrer la collusion des régimes hitlérien et stalinien et leur volonté commune de réduire à néant l’élite politique et culturelle polonaise et de faire des Polonais une nation sans chefs et sans amis. Le film s’ouvre symboliquement sur une scène où des civils qui fuient l’avancée allemande croisent sur un pont leurs compatriotes essayant d’échapper à l’invasion soviétique. Le réalisateur met en scène la « Sonderaktion Krakau », le 6 novembre 1939, lorsque 183 professeurs, assistants et chargés de cours de l’université de Cracovie, rassemblés pour écouter une prétendue conférence du Obersturmbannführer Doktor Bruno Müller, sont arrêtés par les SS et déportés dans les camps de concentration de Sachsenhausen et de Dachau (où 15 périssent). Le camp d’Auschwitz, d’abord ouvert pour « concentrer » les Polonais, est aussi évoqué à deux reprises dans le film ; tout comme l’Insurrection de Varsovie. On voit parallèlement le sort réservé aux membres des familles des officiers prisonniers (en priorité les épouses) qui ont été repérés par le courrier envoyé et qui sont déportés au Kazakhstan pour une période de 10 ans (ce qui équivaut souvent à une condamnation à mort). Les 4421 détenus du camp de Kozelsk sont les seuls à être abattus en pleine forêt (Katyń) au bord et à l’intérieur des fosses communes ; Wajda montre aussi le sort des 6311 prisonniers du camp d’Ostashkov exécutés au siège du NKVD à Kalinin (Tver), abattus un par un (à raison de 250 par nuit), d’une seule balle dans la nuque par un trio de tueurs. Après la découverte des corps à Katyń le 13 avril 1943, les nazis cherchent à exploiter au maximum l’événement à des fins de propagande. Le film montre les objets ramenés en Pologne pour être étudiés et rendus aux familles. Les services de la Propaganda Abteilung leur demandent en échange d’enregistrer des déclarations préécrites accusant les Soviétiques du crime. Enfin, on voit aussi en toile de fond la mise en place de la domination soviétique en Pologne : comment des domestiques et des ouvriers sont brusquement promus à des responsabilités locales ; comment la propagande dénonce les résistants de l’Armia Krajowa comme des éléments « réactionnaires » et vante au contraire les prouesses de l’Armia Ludowa, l’« armée du peuple » ; comment les membres des services polonais de sécurité (UB) traquent les opposants au nouveau régime ; finalement comment le mensonge sur Katyń s’impose par la propagande et la censure, l’intimidation et la terreur.
[Image ci-dessus : affiche allemande diffusée en France pendant la guerre]
- Qu'en pensent les historiens en France ?
Le film n’est sorti en France qu’en avril 2009. Il a été projeté dans le cadre de plusieurs manifestations historiennes : aux 19e et 20e Festival International du Film d’Histoire de Pessac (novembre 2008 et novembre 2009, projection-débat en présence de Alexandra Viatteau), aux 12e Rendez-vous de l’histoire de Blois (octobre 2009, avec une présentation de Christian Delage, historien du cinéma à l’Institut d’histoire du temps présent), au 8e Festival du film de Compiègne (novembre 2009, en présence d’Andrzej Wajda). D’autres manifestations ont réuni des historiens : la table ronde qui s’est tenue en mars 2009 (« Un événement et sa résurgence. Katyń - de la réalité au cinéma »), organisée conjointement par l’IHTP et l’Institut polonais en présence d’Andrzej Wajda et avec la participation de Christian Ingrao (historien du nazisme), Nicolas Werth (historien de l’Union soviétique), Christian Delage, Henry Rousso (historien de la Seconde Guerre mondiale) et Jean-Charles Szurek (ISP/CNRS-Paris 10).
Plusieurs groupes d’historiens français se sont donc intéressés au film. La plupart ne remettent pas en cause la précision historique de l’œuvre. Le débat ou du moins la discussion porte moins sur l’œuvre elle-même que sur la portée du drame de Katyń : une tragédie polonaise ou européenne ? un crime de guerre ou une extermination planifiée ?
Un premier groupe est formé d’universitaires pas nécessairement historiens mais passionnés pour diverses raisons par le passé polonais. Leurs écrits s’inscrivent en général dans le renouveau historiographique polonais post-1980 qui privilégie les pages glorieuses et dramatiques de l’histoire nationale, particulièrement l’Insurrection de Varsovie et les crimes staliniens.
C’est le cas d’Alexandra Viatteau, née à Cracovie mais vivant en France depuis son enfance, petite-fille du général Mond qui commandait la garnison de Cracovie lors de l’agression hitlérienne contre la Pologne en septembre 1939. Cette ancienne journaliste, spécialiste de l’étude de la désinformation, s’est battue depuis le début des années 1980 pour que le crime de Katyń soit imputé à ses réels commanditaires ; elle a milité pour que le film soit diffusé en France. Selon elle, c’est « un apport considérable de connaissances, notamment par l’image. C’est une œuvre magistrale »8 .
Un second groupe se rapproche du point de vue précédent mais pour des raisons un peu différentes. C’est le cas de certains spécialistes de l’histoire du communisme, notamment de Stéphane Courtois, directeur de recherche au CNRS, et de Victor Zaslavsky, qui vit et enseigne en Italie. Ces auteurs, qui soutiennent le film, n’hésitent pas à parler à propos de crimes comme ceux de Katyń de « génocide de classe » (et de « mémoricide »), le but affiché par les Soviétiques étant d’extirper par tous les moyens les racines et le souvenir du monde bourgeois 9.
Un dernier groupe s’intéresse surtout à l’histoire juive et notamment à celle de la Shoah. Parmi eux, on peut citer Annette Wieviorka et Jean-Charles Szurek. Ces auteurs ne sont pas exactement des spécialistes de l’histoire contemporaine de la Pologne ; le fait qu’ils aient été convoqués dans les discussions sur le film montre tout le problème lorsque l’on ouvre la comparaison des totalitarismes nazi et soviétique. Pour de nombreux historiens on le sait, la dimension génocidaire du premier ne saurait être comparable aux crimes staliniens, même les plus atroces. Pour autant, les auteurs cités ne sont pas intervenus pour « regretter » que le film de Wajda ne montre pas le sort réservé aux juifs (d’ailleurs présents parmi les officiers exécutés) mais au contraire pour défendre le droit de Wajda à faire un tel film et pour écarter toute accusation d’antisémitisme.
Pour conclure, Jean-Charles Szurek précise que « le film ne fait que relater les faits sans s’adresser, implicitement ou explicitement, à la question de la comparaison »10 . Il s’agit d’une œuvre précise historiquement et qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses toutes faites.


Quelques images associant l'accident de 2010 et Katyn

Arnaud Léonard, professeur d'histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie (propos recueillis par Aug)
La bande-annonce du film de Wajda :
Pour approfondir :
- Arnaud Léonard nous donne de nombreuses informations et documents supplémentaires sur son site. Il y a deux ans, il nous avait superbement raconté l'année 1968 en Pologne. Retrouvez ces articles ici.
- En signe de bonne volonté, les autorités russes ont mis en ligne quelques documents issus des Archives d'Etat qui ont un rapport direct avec Katyn. Il s'agit de courriers entre Staline et le NKVD (police politique Soviétique) dirigé par Beria et chargé des exécutions. Retrouvez ces documents sur le site des Archives russes.
Notes :
1-Célia Chauffour, « Andrzej Wajda, un film pour mémoire », Le Monde, 15 septembre 2007.
2-Marie-Noëlle Tranchant, « Katyn, du massacre à l'imposture soviétique », Le Figaro, 15 février 2008.
3-Maja Zoltowska, « La Pologne revit le drame de Katyn », Libération, 18 septembre 2007.
4-Célia Chauffour, art. cit.
5-Dorota Hartwich, « Film Focus. Katyn », Cineuropa, 11 février 2008.
6-Ioulia Kantor, « Sans le passé, il n’y a pas d’avenir », Rossiïskaïa gazeta, 20 juillet 2007.
7-« Le succès du film Katyń en Pologne et à l’international », Święta Polska News, 18 février 2008.
8-Alexandra Viatteau, « Le film Katyn de Wajda distribué en France », http://www.diploweb.com, 29 mars 2009. Voir aussi son entretien dans le magazine L'Histoire, « Wajda, Katyn au coeur » par Daniel Bermond, n°341, avril 2009, p.34-35.
9-Stéphane Courtois, « Autour de la sortie du dernier film d'Andrzej Wajda, Katyn », Du grain à moudre, France Culture, vendredi 10 avril 2009, 18h15-19h15
10-Jean-Charles Szurek, « Antisémite, Andrzej Wajda ? », Libération, 20 avril 2009.
Augmix # 12

- Commençons par une jeune canadienne à la voix incomparable. Coeur de Pirate (c'est son nom de scène) compose elle-même ses chansons. Ecoutez, c'est très agréable !
- Retour en arrière avec Manau et un titre des années 1990 (la préhistoire !) que nous a choisi Anne lors de sa revue de l'actualité. Il s'agit de "L'avenir est un long passé" qui évoque un poilu de la Grande Guerre, un résistant et la montée de l'extrême droite à la fin du XXème siècle.
Quel est le rapport entre Queen et Léo Ferré ? Je sens que vous ne trouverez pas... Il s'agit du film L'affaire Farewell sorti cette année (je vous en reparle sur ce blog prochainement, c'est promis). Le film est basé sur une histoire vraie, celle d'un agent du KGB qui choisit de livrer des secrets à la France au début des années 1980. En échange, il ne demande pas d'argent mais juste des cassettes de Léo Ferré pou lui (en particulier ce "Mélancolie") et de Queen pour son fils.- Un peu de negro-spiritual maintenant avec un titre bien connu "Didn't My Lord Deliver Daniel". Comme souvent, en évoquant des passages bibliques, les esclaves du XIXème siècle faisaient allusion à leur propre situation, Julien Blottière nous en parlé sur l'histgeobox à propos de "Go Down, Moses". Ici, l'évocation de Daniel dans la fosse aux lions est une invitation à l'espoir. Si Daniel a été délivré par Dieu, Il pourra aussi délivrer les noirs de l'esclavage. J'ai entendu l'an dernier à Chicago la chorale de l'université Trinity (dirigée par Paul Satre) près de Chicago interpréter ce titre en répétition. J'en ai filmé un extrait :
- Après les spirituals, le blues et ce morceau de Bessie Smith de 1927 "Back Water Blues" qui décrit les ravages causés par les inondations dans la vallée du Mississippi. Retrouvez l'article de Blot sur l'histgeobox à propos de la chanson de Randy Newman sur ce même sujet.
- Crosby, Stills, Nash & Young avaient dénoncés les actions de Nixon après le massacre de Kent State en 1970, c'était "Ohio" (retrouvez mon article sur cette chanson). Plus récemment, ils appelaient à une destitution de Bush dans ce même esprit à propos de la guerre en Irak. ça s'appelle "Let's Impeach The President".
- Poursuivons avec du rap. Nas, rappeur du Queens (quartier de Queensbridge comme Jay-Z), s'est fait connaître en 1994 avec Illmatic. Son père Olu Darra est un ancien chanteur de blues et de soul. Je vous avais sélectionné un titre rassemblant les deux générations. En 2008, son album Untitled avait créé la polémique en raison du titre qu'il voulait lui donner (Nigger). Je vous ai choisi "Queens Get The Money" le premier titre que je trouve sublime (produit par Jay Electronica). Il contient un sample de Yann Tiersen tiré de la BO du film Good Bye Lenin...

- Nas avait eu au début de la décennie un beef (querelle par rimes interposées) de légende avec Jay-Z. Les deux MC se sont ensuite réconciliés. Ce dernier vient de sortir le troisième volet très attendu de sa trilogie The Blueprint III, en tête des ventes aux Etats-Unis. Je vous ai sélectionné "Empire State Of Mind", hymne à New York interprété avec Alicia Keys. En hommage à l'équipe de Base Ball des Yankees dont c'est la couleur (pas le bleu du gang angelenos des Crips précise-t-il...) , Jay-Z déclare qu'il a le "sang bleu". Leur récente victoire aux World Series a donc dû lui faire le plus grand plaisir...
- Kid Cudi nous vient de Cleveland, au coeur de la Rust Belt. Il sort son premier album Man on the moon : The End of day dont je vous ai choisi le titre "Make Her Say" (qui sample Lady Gaga). Bon, les lyrics sont plutôt "explicites" mais le clip est pas mal et la présence de Kanye West et Common suffisent à enchanter mes oreilles !

- Common toujours avec un titre de son album Be de 2005 qui marquait le grand retour. du MC de Chicago. Aux manettes, l'inévitable Kanye West (qui sample "What It Is" des Temptations et "You Make The Sun Shine" des Temprees), au refrain les Last Poets, un groupe formé en 1969 et aux origines du rap dans sa dimension politique (plus de détails ici). Le résultat c'est "The Corner", un morceau en hommage à ce que "l'école de la rue" peut offrir de meilleur, en particulier dans le Southside de Chicago.
- Et pour terminer, le titre "Hé, ouais" d'Oxmo Puccino produit par DJ Cream dont je vous faisait écouter une version live enregistrée à Nancy en octobre. Un bon vieil Egotrip...
Enjoy !
Musiciens du bloc de l'Est 1: Plastic People of the Universe (Tchécoslovaquie).
Alors que la culture de masse américaine se diffuse et triomphe en Europe de l’ouest, elle subit au contraire les attaques des autorités à l’Est. En 1965, les paroles de chansons et les noms de groupes en anglais sont interdits en RDA. Très peu de groupes occidentaux obtiennent l’autorisation de se produire à l’Est. Mais toutes ces mesures s’avèrent vaines, tant l’attrait de ces musiques interdites reste fort. Des subterfuges permettent souvent de contourner les obstacles (la radio dans les zones proches du camp occidental, le passage en fraude de disques). Des dizaines de groupes de rock se forment dans le bloc communiste à partir des années 1960. Désormais, les autorités tentent de canaliser leurs activités, de les encadrer et de les censurer si nécessaire.
Nous allons ici nous intéresser à quelques figures emblématiques du rock ou de la chanson qui émergèrent dans le bloc soviétique.
* Plastic People of the Universe (Tchécoslovaquie).
A son corps défendant, le groupe de rock tchécoslovaque Plastic People of the Universe devint un des symboles de la résistance au communisme dans le pays, au cours des années 1970. Grands admirateurs de Franck Zappa, ils doivent leur nom à une strophe d’une chanson du chanteur américain. Musicalement, ils lui doivent beaucoup. Pour décrire leur son, un critique rock évoqua "un orchestre de klezmer fou furieux mené par Frank Zappa". Le groupe est fondé au lendemain de la répression du printemps de Prague, en 1968.

Pochette de l'album Egon Bondy's Happy Hearts Club Banned qui contient les textes du poète dissident Egon Bondy (alias Zbynek Fiser 1930-2007). Ce titre est un détournement de celui des Beatles, Sergeant Pepper's Lonely Hearts Club Band. Banned signifie "censuré" en anglais.
A l'instar du Floyd ou des groupes californiens, les Plastic proposent des Happenings où les jeux de lumières, les tenues bariolées et les sonorités psychédéliques fascinent un public nombreux. Ces choix étaient en opposition radicale avec la volonté des autorités d'imposer les valeurs soviétiques. Ils se voient ainsi retirer leur licence professionnelle, puis ils ont bientôt l'interdiction de se produire devant un public au motif que leur musique, trop"morbide" risquerait d"'avoir un impact social négatif". Dès lors, ils ne se produisent que dans des lieux clandestins connus des seuls initiés. Parfois, la police découvre ces concerts sauvages et procède à des matraquages accompagnés d'arrestations.

Milan Mejla Hlavsa avec Egon Bondy.
Progressivement, le groupe s'affranchit de ses influences musicales anglo-saxonnes et chante des compositions orignales en tchèque. Il se rapproche alors du poète surréaliste Egon Bondy dont ils adaptent les poèmes. L'orientation "nationaliste" déplaît au plus au point aux autorités dans la mesure où, désormais, le public peut comprendre les paroles des chansons, empruntées à un poète interdit de publication officielle, dont l'oeuvre se situait aux antipodes des canons du réalisme soviétique défini par Jdanov. Les Plastics reprennent aussi un poème ("100 points") de Frantisek Vanecek. A la dixième minute d'un morceau jusque là instrumental. Vanecek y dénonce les abus du régime communiste qui ne peut se maintenir au pouvoir qu'en opprimant et écrasant mais qui n'a aucune prise sur la société tchécoslovaque: "ils ont peur des vieux pour leur mémoire, ils ont peur des jeunes pour leur innocence, ils ont peur même des enfants qui vont à l'école, (...) ils ont peur des tombes et des fleurs que les gens y déposent, (...) ils ont peur des conventions qu'ils signent, (...) ils ont peur de Marx, ils ont peur de Lénine (...) ils ont peur du socialisme".
Reste que la plupart des titres du groupe n'ont rien de politiques. Finalement, c'est l'acharnement des autorités à les traquer qui rend le groupe subversif. La musique devient ainsi un puissant vecteur d'affirmation et d'opposition indirecte au régime pour les jeunes tchécoslovaques. Rien ne peut aller contre cette vague de fond et l'engouement provoqué par ces chansons. Les enregistrements pirates s'échangent sous le manteau, tandis que l'annonce d'un concert clandestin est vite connu grâce au bouche à oreille. Ce mouvement rock mérite vraiment le qualificatif d'"underground" qui lui est vite accolé.

En 1976, au cours du festival de la seconde culture de Bojanovice. La police arrête plus d'une centaine de personnes, saisit les instruments du groupe (fabriqués à la main et électrifiés par les membres du groupe, après des saisies antérieures) et confisque les textes et livres interdits (samizdat). Les autorités traînent plusieurs groupes en justice (les Plastics, mais aussi DG 307), pensant ainsi réduire au silence facilement cette jeunesse remuante. C'est le contraire qui se produit. La répression du festival rencontre un écho dans certains medias occidentaux, ce qui contribue à braquer les projecteur sur ces rockers dissidents. En septembre, deux membres des Plastics, Vratislav Brabanec et Ivan Jirous, comparaissent devant un tribunal pour “trouble volontaire à l’ordre public”, ils sont aussi poursuivis pour "hooliganisme" et écopent de peines de prison ferme. C'est alors que les Plastics rencontrent Vaclav Havel, grand dramaturge d'avant-garde et opposant déclaré du régime.

Vaclav Havel (au gauche) au concert de Plastic People en 1978
Au cours du procès, Havel leur apporte son soutien. Dans un texte sobrement intitulé Le Procès, il revient sur le rôle joué par ces condamnations au sein de l'intelligentsia tchécoslovaque : «D’une part, on avait le sentiment de participer à une expérience qui jetait sur le monde un éclairage sans précédent ; mais surtout, on ne pouvait se défendre d’une certaine émotion à la pensée qu’il existe encore parmi nous des gens qui engagent leur existence pour affirmer leur vérité, et qui n’hésitent donc pas à payer chèrement leur conception de la vie.»
Avec d'autres, Vaclav Havel fonde à cette occasion une organisation de défense qui compte en ses rangs de nombreux intellectuels et universitaires tchèques. La solidarité internationale et intellectuelle s'engage : en 1977, environ 200 personnes signent la « Charte 77 », appelant le gouvernement à respecter ses engagements concernant le manifeste des droits de l'homme qu'il avait approuvé lors des accords d'Helsinki en 1975. Voici un extrait de la charte:
" La Charte 77 n’est pas une organisation […]. Elle comprend tous ceux qui adoptent ses idées, qui participent à son action et lui accordent leur soutien. […] Elle cherche à promouvoir l’intérêt général. Elle ne cherche pas à mettre en place un programme de réformes politiques ou sociales ou de changements mais, au sien de sa propre sphère d’activités, elle espère construire un dialogue constructif avec les autorités politiques de l’Etat, en particulier en attirant l’attention sur divers cas individuels où les droits de l’homme sont violés, en préparant la documentation et en suggérant des propositions d’un caractère plus général qui visent à renforcer des droits et leurs garanties et en agissant comme médiateurs dans différents conflits qui peuvent conduire à l’injustice.
A travers son nom symbolique, Charte 77 souligne qu’elle a vu le jour au début d’une année désignée comme année des prisonniers politiques, une année durant laquelle une conférence doit se tenir à Belgrade pour rappeler le respect des obligations prises en charge à Helsinki. Manifeste de la Charte 77 publié à Prague le 1er janvier 1977 par des intellectuels tchécoslovaques (dont V. Havel)."
En France, ce mouvement bénéficie de relais et d' un comité de soutien qui compte l'écrivain Vercors ou Yves Montand dans ses rangs (d'anciens compagnons de route du PCF). Les signatures sont nominales et la police secrète ne tarde pas à concentrer ses forces sur ceux qu'elle considère comme des opposants au pouvoir. Les citoyens étrangers sont amenés à rentrer dans leur pays. L'un des musiciens des Plastics, Paul Wilson, quitte le pays avec, dans ses poches, quelques enregistrements du groupe et aide à le faire connaître dans le grand ouest.
La publication de la Charte 77 constitue la genèse de la "révolution de velours" qui aboutira au renversement en douceur du régime communiste et la transition vers la démocratie à la toute fin de l'année 1989. Laissons le mot de la fin à Vaclav Havel, lui qui incarne au yeux du monde entier la Révolution de velours et la transition en douceur de l'ancienne "démocratie populaire" en une véritable démocratie. Dans un entretien qu’il accorde à Lou REED au début des années 1990, il rappelle l’importance de Plastic People of the Universe : «Ce groupe a été persécuté – d’abord ils ont perdu leur statut de professionnels. Ensuite, ils ne pouvaient plus jouer que dans les soirées privées. Pendant un temps, ils ont également joué dans la grange de ma maison de vacances, où nous devions, et c’était très compliqué, organiser des concerts clandestins... (...) Grâce à eux, un mouvement de contre-culture est né dans ce pays, durant les sombres années soixante-dix et quatre-vingts.»
Ce n’est qu’en 2003 que le jugement condamnant les Plastic People a été, enfin, cassé.
Liens et sources:
- "Histoire Parallèles" sur l'excellent blog d'Eric Rullier.
- "Le Rock uderground, sous la normalisation communiste".
- "Plastic People of the universe, les coeurs joyeux du ghetto".
- Le site officiel du groupe.
- Sur le site belge d'Amnesty international: "Prenez garde aux chansons".
- Dossier d'une pièce de théâtre inspirée du "Procès" de Vaclav Havel.
- Dossier (sous word) autour des relations entre idéologie et culture.
Rock et guerre froide
Mick Jagger et l'ancien dissident Vaclav Havel (devenu président) se rencontrent en août 1990, à l'occasion de la venue des Rolling Stones, au lendemain de "la Révolution de velours".
Lorsque le rock and roll apparaît aux Etats-Unis, il suscite d’emblée l’incompréhension de la part des adultes, qui y voient une influence néfaste pour la jeunesse. Les déhanchements suggestifs d’Elvis Presley troublent une frange importante de l’Amérique puritaine. Cette musique, fruit des « amours » entre country blanche et blues noir brouille également les repères d’une société encore ségrégationniste.
En 1956, le Conseil des citoyens de la Nouvelle-Orléans édite un tract qui prouve à merveille l'opposition virulente au nouveau genre musical, dont les racines noires posent particulièrement problèmes dans les bastions racistes du Sud des Etats-Unis: " STOP! Aidez-nous à sauver la jeunesse américaine. N'achetez pas des disques de nègres (si vous ne voulez pas servir des nègres dans votre commerce, alors n'ayez pas de disques noirs dans votre juke-box et n'écoutez pas dedisques noirs à la radio). Les hurlements, les paroles idiotes et la musique sauvage de ces disques sapent le moral de notre jeunesse blanche en Amérique.Appelez les annonceurs des stations de radio qui diffusent ce genre de musique et plaignez-vous! Ne laissez pas vos enfants acheter ou écouter ces disques de nègres." Elvis lors de son service militaire en Allemagne de l'ouest en 1958. Celui qui incarna dans un premier temps la jeunesse rebelle devient rapidement un chanteur fréquentable dont les roucoulades romantiques rassurent les parents. Evidemment ces jérémiades racistes ne purent empêcher cette révolution musicale en marche. En Europe occidentale, les réactions ne sont guère plus favorables dans un premier temps. Ainsi, lorsque le très sage Bill Halley arrive à Londres en 1957, il essuie de nombreuses critiques. Ainsi, le chef de l'orchestre symphonique de la BBC fustige ce "rock'n'roll [qui] n'est ni plus ni moins qu'une exhibition primitive de tam-tams qui cognent. On joue du rock'n'roll dans la jungle depuis des siècles." Déjà dans l'entre-deux-guerre le jazz américain avait suscité un mélange de fascination et de répulsion. Très vite néanmoins, le genre s'impose et devient même un puissant atout culturel pour les Américains dans le cadre de la guerre froide. A l'instar du cinéma hollywoodien, les rockers contribuent à la fascination du modèle américain bien plus sûrement qu'un long discours théorique. Certaines émissions de radio extrêmement populaires telles que Moondog House Rock'n'Roll Show d'Alan Freed contribue à populariser le rock'n'roll et à le rendre fréquentable pour le plus grand nombre.
Dans le bloc soviétique, le rock and roll ne reçoit pas un meilleur accueil. Les autorités soviétiques considèrent la musique pop comme décadente, incarnation de la “barbarie” culturelle des Etats-Unis. Les attaques se multiplient donc contre ces courants musicaux "dégénérés", susceptibles de pervertir la jeunesse du bloc de l’Est. Les autorités ne se contentent d'ailleurs pas de mises en garde orales:
- L’accès aux disques de rock occidentaux reste difficile et dangereux, jusqu’à la déstalinisation en tout cas. Leur distribution reste très encadrée jusqu’à la mise en place de la Perestroika par Gorbatchev. Seules exceptions à cette règle, les disques de blues qui reflètent les difficultés d’existence des Afro-américains et donc les limites du modèle, ainsi que les artistes occidentaux (de variété en l’occurrence) amis, comme Yves Montand, qui sont diffusés sans difficultés. - Très peu de groupes occidentaux obtiennent l’autorisation de se produire à l’Est.
Pochette du “light my fire des Doors”, sorti sur le label russe Melodya, en 1988.
- Censure, surveillance restent les moyens les plus efficaces pour contrôler une jeunesse fascinée par ces musiques. En RDA, à partir de 1965, les paroles des chansons ainsi que les noms de groupe en anglais sont interdits.
Nous le verrons bientôt, en Tchécoslovaquie, les musiciens qui ne rentrent pas dans le moule prédéfini par le PC sont inquiétés, interdits et ne peuvent continuer à se produire sur scène qu'en se cachant. Au fond, ces réactions, loin d'endiguer le phénomène, semblent l'attiser. La plupart des groupes de rock dans le bloc de l'est n'ont pas vraiment un discours politique. Au fond, ce qui gêne les autorités, c'est ne pas pouvoir totalement les contrôler comme les autres membres de la société. Les mesures prises ont en tout cas quelque chose de dérisoire tant elles semblent inadaptées. En surpolitisant le phénomène rock, les autorités transforment des groupes intialement inoffensifs en dangereux leaders d'opinions (à leur corps défendant). C'est ce qui se passe par exemple avec les Plastic People of the Universe en Tchécoslovaquie au cours des années 1970.
Autre exemple, plus tardif, alors même que Gorbatchev s'apprête à prendre les rênes de l'URSS, le komsomol (la jeunesse communiste) d’Ukraine établit en 1985 une liste de groupes de rock occidentaux, destinée aux responsables de boîtes de nuit (il s’agit d’une circulaire officielle). « Ci-joint une liste approximative des groupes musicaux et artistes étrangers dont le répertoire contient des compositions idéologiquement pernicieuses. Il est bon d’en être informé pour intensifier le contrôle sur les activités des discothèques. » Suit une liste d’artistes auxquels correspond « le type de propagande » qu’ils véhiculent. Les critères retenus laissent pantois, voici quelques morceaux choisis :

Circulaire du Komsomol déconseillant la diffusion d'artistes anglo-saxons dans les boîtes de nuit (1985).
Ci-dessous les noms de groupe suivis des types de propagande qu'ils sont censés véhiculer d'après le komsomol:
Sex Pistols / Punk, violence
AC/DC / Néofascisme, violence
Talking Heads / Mythe de la menace militaire soviétique
Tina Tuner / Sexe
Canned Heat / Homosexualité
Julio Iglesias / Néofascisme…
Ces mesures s’avèrent vaines, tant l’attrait de ces musiques interdites reste fort. Des subterfuges permettent d'ailleurs souvent de contourner les obstacles (la radio dans les zones proches du camp occidental, le passage en fraude de disques). Des centaines de groupes de rock se forment d'ailleurs dans le bloc communiste à partir des années 1960. Désormais, les autorités tentent de canaliser leurs activités, de les encadrer et de les censurer si nécessaire, plutôt que de les interdire. La vigilance reste toutefois de mise comme le prouve le concert que donne Michael Jackson à Berlin ouest en 1988, à proximité de la porte de Brandebourg et donc du Mur. A cette occasion, la Stasi (police est-allemande), redoutait que les jeunes Allemands de l'Est ne poussent en direction de la zone interdite qui séparait les deux parties de Berlin. "Certains jeunes envisagent dans ce contexte une confrontation avec la police" selon un rapport de la Stasi du 4 mai 1988. Ils seront finalement dispersés manu militari.
On peut trouver toutes ces informations anecdotiques, elles n'en restent pas moins symptomatiques d'un système reposant sur la contrainte et qui entend des valeurs culturelles. A n’en pas douter les messages contestataires portés par le rock ont contribué, à leur façon, à lézarder « le rideau de fer ». C'est en tout cas l'avis de Pierre Grosser dans la synthèse qu'il consacre à la guerre froide pour la documentation photographique (voir source):
"La constitution de "zones grises", mal contrôlées par le pouvoir, et l'idéologie pacifiste, hédoniste et libertaire transpirant dans les textes des années 1970 (John Lennon fut une icône en Europe de l'Est) ont certainement participé à la délégitimation des régimes communistes. La contre-culture rock fut sans doute plus efficace que les intellectuels dissidents pour miner le régime."
Sources:
- le site vinylmaniaque.com.
- La documentation photographique consacrée à la guerre froide, n°8055, “rock and roll et guerre froide”, 2007.
- Florent Mazzoleni: "Les racines du rock", Hors Collection, 2008.
Liens:
- Le blog "Haricot fibreux" revient sur la tournée pionnière d'Elton John et Ray Cooper en URSS en 1979.





05.12.11 11:52:31,
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