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Comment devient-on terroriste ? (1) Casablanca

par Aug Email

Il y a plusieurs manières de réagir face au terrorisme. On peut répondre par un assaut de virilité et montrer ses muscles. C'est ce qu'ont fait les Etats-Unis de Georges Bush avec les effets désastreux que l'on connaît (Irak, Guantanamo, waterboarding,...). On peut également essayer de comprendre les raisons qui ont poussé des hommes ou des femmes jeunes à se faire sauter en tuant le plus possible de personnes quelles qu'elles soient. Comprendre n'est pas justifier mais tenter de désamorcer les mécanismes qui conduisent aux attentats-suicides. Naturellement, les écrivains et les artistes sont en première ligne dans cette quête.

Je vous propose de découvrir deux exemples récents de cette démarche, dans des genres assez différents. Cette semaine, je vous parle du très beau roman Les étoiles de Sidi Moumen. La semaine prochaine, je vous parlerais de la BD de Galandon et Volante Shahidas (+ un entretien avec Laurent Galandon).

 

Les étoiles de Sidi Moumen de Mahi Binebine

 

Le 16 mai 2003 à Casablanca, quatorze jeunes hommes déclenchent une ceinture d'explosifs à la même heure en différents lieux de la capitale économique du Maroc.  On relève plus de 40 morts et des dizaines de blessés au Centre culturel juif, à la Casa de Espana, à l'hôtel Fara, dans un restaurant et près du Consulat de Belgique. 12 d'entre eux meurent et 2 ne parviennent pas au résultat esperé et sont arrêtés.

Parmi les terroristes, 11 venaient d'un bidonville de Casablanca appelé Sidi Moumen.

 

Le peintre et écrivain marocain Mahi Binebine (voir sa biographie en fin d'article) s'est inspiré de ces évènements pour son roman Les étoiles de Sidi Moumen paru chez Flamarrion en 2010 (une adptation au cinéma par Nabil Ayouch est prévue). Les étoiles de Sidi Moumen, c'est le nom d'une équipe de foot qui n'a rien d'officiel. Elle rassemble quelques uns des nombreux enfants qui vivent à Sidi Moumen et qui tirent quelque argent de la décharge. L'un d'entre eux se fait appeler Yachine. Il est en effet le gardien de but et son idole est le légendaire gardien soviétique surnommé "l'araignée noire" : Lev Yashin. Lev Yashin a gardé les buts de l'équipe d'URSS à 75 reprises (il a participé à pas moins de 4 coupes du monde de 1958 à 1970) et joué au football jusqu'à plus de 40 ans. Il reste l'un des meilleurs gardiens de l'histoire du football. Mais revenons à Sidi Moumen. C'est donc le jeune Yachine qui nous narre cette descente aux enfers annoncée comme une montée au paradis.

 

 

La fin est donc connue d'avance. Mais Mahi Binebine choisit de suivre cette bande jusqu'à son funeste destin dans les beaux quartiers de la métropole. Auparavant, il nous décrit ce quartier de Sidi Moumen "confluence naturelle de tous les déclins". Ce bidonville est peuplé de Marocains qui, "venus des campagnes desséchées et des métropoles voraces, chassés par un pouvoir aveugle et des nantis sansgues [...], se coulent dans le moule d'une défaite résignée, s'habituent à la crasse, jettent leur dignité aux orties, apprennent la débrouille, le rafistolage d'existences."

Au milieu de cette misère, il y a donc ces garçons qui survivent grâce à la décharge. "Au commencement, il y eut la décharge et la colonie de garnements qui germaient dessus. Le religion du foot, les bagarres incessantes, les vols à l'étalage et les courses effrénées, les avatars de la débrouille, le haschich, la colle blanche et les errances qu'ils entraînent, la contrebande et les petits métiers, les coups à répétition qui pleuvent, les fugues et leur rançon de viols et de maltraitances...". [photographie trouvée sur le site de l'auteur]

Bien sûr, rien n'est écrit d'avance et on se prend à rêver d'une autre fin.  La misère et la religion ne sont pas les seules explications au terrorisme. Les hasards sont légion dans cet itinéraire complexe. Un seul mot d'une être aimée aurait peut être changé beaucoup de choses. Il y a bien entendu la dérive collective d'une bande savamment manipulée par des êtres habiles qui envoient ces jeunes à la mort en leur promettant le paradis. Mais il y a aussi les méandres de la pensée de chaque individu, singulièrement unique.

Nos futurs kamikazes sont d'ailleurs habités par le doute, jusqu'à l'instant final. Ainsi à propos du voile que se voit imposée celle qu'il aime, Yachine pense  : "Je trouvais cependant que les yeux, en terme de séduction, étaient bien plus efficaces que les cheveux; mais à ce train, c'était la burqua qu'il aurait préconisée."

La langue juste et précise de Mahi Binebine fait de ce roman un ouvrage précieux qui est bien sûr une fiction mais qui, mieux sans doute que n'importe quel reportage, nous aide à ouvrir les yeux. Comme lors des attentats de Londres en 2005 commis par des jeunes nés au Royaume-Uni, les attentats de Casablanca ont profondément ébranlé le Maroc, considéré jusqu'alors comme exempt de tout risque de terrorisme.


  • Bio de Mahi Binebine :

Mahi Binebine est un artiste marocain ayant pendant longtemps vécu en France (il y a enseigné les maths). Son grand frère, un brillant officier, a été enfermé dans le bagne de Tazmamart par Hassan II après le coup d'Etat manqué de Skhirat en 1971. Cette absence, qui dure jusqu'en 1991, le marque durablement, notamment dans son oeuvre de peintre et d'écrivain. En 2002, il décide de se réinstaller à Marrakech. Il devient l'une des figures importantes symbolisant le renouveau du Maroc sous Mohammed VI. Ses peintures se vendent dans le monde entier et sont exposées au musée Guggenheim de New York. Vous pouvez consultez le site de l'artiste et voir quelques unes de ses oeuvres.

 

P.S. : Rappelons que le terme de "bidonville" est attesté pour la première fois en 1953 dans un article du Monde signé R. Gauthier qui traitait de l'habitat informel de Casablanca. Les habitations y étaient construites avec des matériaux de récupération, en particulier des bidonvilles.

 

Rendez-vous la semaine prochaine pour un entretien avec Laurent Galandon, scénariste de la BD Shahidas.

 

Quelques lectures géographiques pour l'été

par Aug Email

Et oui. Ne croyez pas que les profs ne font que buller au soleil pendant leurs vacances. Dîtes-vous bien qu'ils préparent la rentrée ! Rassurez-vous, les quelques livres que je vous propose sont plutôt courts et peuvent être lus par morceaux.

 

Ils font en effet partie de la collection Que Sais-je ? des PUF fondée en 1941. Depuis peu, elle propose des ouvrages intitulés Les 100 mots de ... Quelques uns concernent donc la géographie :

 

Les 100 mots de la géographie par Jérôme Dunlop

 

A mi-chemin entre le dictionnaire de géographie et le petit manuel d'introduction aux différentes branches de la discipline, cet ouvrage est utile pour une première approche comme pour l'état des connaissances sur une notion. Le principe de la collection n'est pas de faire le tour de la question mais de mettre sur de bons rails. Le spécialiste en quête d'informations plus précises sur un sujet se devra de poursuire par d'autres lectures (parfois citées en note de bas de page).

L'ouvrage est plutôt bien construit. Un index permet de s'y retrouver aisément. Je note néanmoins une erreur concernant la partie sur les réseaux. (p. 43) : Le mot spoke est considéré comme désignant un pôle secondaire d'un réseau organisé autour des hubs. Les hubs sont ces lieux de concentration et de redistribution des flux (aériens, maritimes,...) donc les aéroports ou ports autour desquels sont organisés le trafic à l'image d'Atlanta, premier aéroport mondial. Les spokes ne sont donc pas les pôle secondaires mais les "rayons" qui les relient aux hubs (d'après le mot anglais qui signifie moyeu).

 

Les 100 mots de la géopolitique et Les 100 lieux de la Géopolitique

 

 

Voici deux ouvrages très utiles pour comprendre les enjeux du monde contemporain. Ils sont tous les deux dirigés par Pascal Gauchon et Jean-Marc Huissoud et se veulent complémentaires. Le premier balaie les notions et acteurs permettant de comprendre les relations internationales. Le deuxième évoque les lieux d'où rayonne la puissance (notion centrale du programme de géo de terminale), les espaces qu'organise la puissance, les lieux dont le contrôle donne  la puissance et enfin les lieux d'affrontement de la puissance et donc qui concentrent les tensions (détroits, îles,...).

Juste histoire de faire mon pénible.... je signale deux coquilles :

  • L'île disputée entre le Japon  (que ceux-ci appellent Takeshima) et les Corée est appelée par les Coréen Tokdo (ou Tokto) et non Todko.[Plus d'infos]
  • Le traité de paix entre Israël et la Jordanie a été signé en 1994 et non en 1984.[Plus d'info]

 

Géographie urbaine et La ville autrement

 

 

128, c'est le nombre de pages d'un Que Sais-je ? mais c'est aussi le nom d'une collection des éditions Armand Colin qui présente des petits ouvrages de synthèse. Je vous conseille celui écrit par Jean-Paul Paulet. On y trouve une présentation synthétique des notions de géographie urbaine et des enjeux de l'urbanisation du monde qui compte actuellement une bonne moitié d'habitants dans les villes. Voyez la présentation et le sommaire.

Vous pouvez complétez cette lecture par le Hors-série que consacre le mensuel Alternatives Economiques à la question urbaine et notamment au développement durable dans les agglomérations. Voici le sommaire.

 

 Bonne lecture !