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Le musée Carnavalet fait revivre le peuple de Paris au XIX siècle.

par vservat Email

Alors que l’histoire sociale est devenue le parent pauvre des programmes scolaires proposer une exposition sur le peuple de Paris au XIX siècle peut paraître un pari risqué. Il est pourtant tenu de fort belle façon par le le musée Carnavalet qui ne désemplit pas et qui nous confirme, si besoin en était que l’histoire sociale nous parle, et que les anonymes, qu’on les aborde individuellement ou collectivement, nous disent beaucoup du passé mais aussi de nous-mêmes, aujourd’hui.

 

Une tentative de définition :

 

Alors qu’il surgit en histoire dans le récit de Michelet le peuple reste un objet d’étude difficile à cerner, aux contours mouvants, aux visages multiples, et on apprécie que l’exposition s’ouvre par une tentative de définition. Aux deux extrêmités du grand écart qui en donne à un bout une image d’épinal pittoresque et à l’autre celle d’une populace dangereuse et vulgaire, quelques critères fédérateurs sont retenus pour définir le « peuple » : des travailleurs manuels, une faible éducation et des revenus modestes. C’est à partir de cette défintition que nous embarquons pour un voyage à travers le long XIX siècle de la Révolution Française à la Première Guerre Mondiale.

 

 

 

Un peuple en mouvement :

Le peuple de Paris au cours de ce long XIX siècle est affecté et accompagne de profondes mutations. En effet, du fait de la croissance démographique la population de la capitale s’accroit considérablement passant de 500 000 habitants en 1801 à 4 millions d'habitants en 1900. Cette montée en nombre est essentiellement dûe à l’apport de l’exode rural. Paris attire donc une population masculine dans la fleur de l’age, susceptible de vendre sa force de travail dans la capitale. Même si  les migrations ne sont que saisonnières, laissant certaines régions aux mains des femmes devenues temporairement célibataires, le mouvement de fond de croissance de la population urbaine est en marche. L’adage selon lequel le parisien est avant tout un provincial déraciné est déjà tout à fait valide à l’époque !

 

Le peuple de Paris est également contraint de s’adapter et de se déplacer au gré des tranformations de l’espace parisien. Celui-ci est en complète reconfiguration sous les effets cumulés de l’industrialisation, de l’arrivée du chemin de fer mais aussi des grands travaux voulus par le baron Haussmann. Les quartiers centraux les plus populaires sont rénovés, l’ancienne enceinte des fermiers généraux devient caduque, Paris étouffe sous la pression démographique. L’enceinte Thiers va en constituer les nouvelles limites. Autour de celle-ci se développe la zone, territoire à l’urbanisation mal contrôlée, qui accueille les déplacés du centre, entâchée par sa mauvaise réputation.

 

 

 

[source Wikipedia]

 

 

 

 

 

 

 

 

Enfin le Paris du XIX siècle n’est pas encore totalement le Paris ouvrier. C’est encore la ville  des petits métiers, ceux des ambulants, des journaliers, qui forment un main d’eouvre souple aux activités des plus variées : porteur d’eau (ci-contre), marchand de coco, cette eau de réglisse rafraichissante, mais aussi vitrier, fort des Halles, égoutier, balayeur de rue. Certains travaillent à la capitale de façon saisonnière et se spécialisent par région : des maçons creusois aux ramoneurs savoyards, toute une panoplie de professions est présente dans la capitale, même si certains secteurs dominent (comme celui du bâtiment avec ses tailleurs de pierre, ses charpentiers et surtout ses habitudes d’embauche corporatistes que la loi le Chapelier ne brisera que difficilement). Il y a aussi cette foule de domestiques dont une des figures emblématiques est la bonne, à qui l’on réserve l’escalier « honteux » des immeubles.

Des hommes au travail donc, en nombre, mais aussi des femmes qui se spécialisent dans les métiers du textile et de linge : modistes, repasseuses, lingères dont la nature des activités se modifie avec l’emprise des exigences de la fabrication à la pièce dans le cadre de la révolution industrielle.

 

Dans l’intimité du peuple de Paris :

L’exposition, s’appuyant notamment sur les travaux de Georges Vigarello, nous propose de pénétrer dans l’intimité du peuple de Paris. Y sont présentés à la fois ses habitudes et codes vestimentaires, mais aussi l’étude de ses postures (les manches retroussées et le torse nu sont des signes d’appartenance au monde du peuple de la capitale qui aime à montrer sa force physique),  de ses manières parfois groosières à l’image de celles de la « poissarde » (ci-contre, mains sur les hanches), l’évolution de son hygiène corporelle ou son goût très spécifique pour le tatouage.

 

 

 

 

Nous suivons le peuple de Paris dans ses logements souvent caractérisés par ce qu’on appelle la misère domiciliaire : des garnis dans lesquels règne la promiscuité, aux logements ateliers qui mêlent activité professionnelle et vie familiale dans un espace unique, souvent étriqué et malsain, en passant par les taudis, foyers à tuberculose, le logement est bien un des points noirs de la vie du peuple de Paris.

Ce peuple besogneux nous est aussi présenté dans ces moments de loisirs dont le cabaret est le point de ralliement du moins pour les hommes. On s’y retrouve pour jouer aux cartes, fumer la pipe et boire de l’absinthe. Une trilogie qui nous est familière. Il y a aussi les promenades du dimanche sur les Champs-Elysées, la pêche aux abords du Pont Neuf, le théatre et le spectacle de rue, la fête foraine. La vie du peupleparisien n’est donc pas que misère et labeur et comporte quelques compensations que l’exposition décline dans toute leur variété.

 

 

 

 

 

 

[Daumier, croquis pris au théatre, 1864]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Classes laborieuses, classes dangereuses :

L’exposition ne délaisse pas pour autant les figures fantasmées et violentes du peuple de Paris. Son apparition dans l’histoire reste associée à la période révolutionnaire et pour partie aux sans-culotte qui en sont l’incarnation la plus galvaudée. De ces classes dangereuses qui dressent des barricades à plusieurs reprises dans les rues de la capitale au cours de ce long XIX siècle, et dont la cosncience de classe est en formation sont extraites quelques figures emblématiques qui catalysent les peurs et par contre coup, les volontés de contrôle ou de repression du reste de la société : parmi elles le tsigane, figure de l’étranger, le gamin de Paris, les Apaches qui sèment la pagaille en bandes organisées au tournant du siècle ou encore les anarchistes. On peut constater que le goût conjugué du public et de la presse pourles hauts faits des malfrats permet déjà d’alimenter allègrement les rubriques faits divers des journaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au milieu du bruit et de la fureur du peuple, certains font le pari d’en extraire ou de fabriquer des « bons pauvres ». De l’hospice au livret ouvrier en passant par le développement de la prophylaxie morale sont autant d’indicateurs identifiés comme des moyens de remettre les brebis égarées dans le droit chemin. L’Eglise tente également un retour en force sur le contrôle des consciences et de la vie familiale en dépit du développement d’un anticléricalisme de plus en plus affirmé.

 

 

Des guinguettes aux barricades, voici donc une passionnante exposition sur le peuple de Pairs qui s’accompagne d’un catalogue qui est une mise au point scientifique remarquable avec des contributions aussi prestigieuses que pointues de G. Vigarello, F. Jarrige, N. Jacobwicz ou D. Kalifa.

Une recommandation pour finir : y aller le matin de préférence à l’ouverture pour en profiter pleinement, ne pas souffrir de la foule et faire la queue, l’exposition rencontrant un grand succès.

"Exhibitions, l’invention du sauvage" au Musée du quai Branly.

par vservat Email

Rendre compte de 5 siècles de regards posés sur « l’autre » par des yeux européens (du continent ou installés Outre Atlantique), tel est le pari de l’exposition « Exhibitions, l’invention du sauvage », présentée depuis quelques jours et jus'au mois de juin, au Musée du Quai Branly. De l’altérité importée des terres découvertes au XVème siècle sur les rivages et dans les cours du vieux continent, aux zoos humains du XIX siècle finissant, c’est dans ce « théâtre du monde» que  se jouent aussi bien une mise en spectacle de la différence, qu’une volonté d’adosser la domination blanche à des théories « scientifiques » afin de mieux en délivrer une propagande légitimante.

 

En faisant une belle place à l’enchainement des regards portés sur l’autre, (monstruosité, sauvagerie, animalité, exotisme) l’exposition nous aide aussi bien à comprendre le monde d’hier que celui d’aujourd’hui, reprenant à leur source les préjugés et idées  racistes. Elle nous aide à saisir comment, par le biais du divertissement et du spectacle notamment, s’est construite, en 5 siècles, une image infériorisée et dégradée de l’autre d’autant plus acceptable qu’elle s’est introduite en douceur dans les consciences collectives.

Placée sous la tutelle de Lilian Thuram, commissaire de l’exposition, « Exhibitions » donne à voir à travers un nombre colossal de documents certains aspects du travail mené notamment au sein du laboratoire de recherche Achac (1) par Pascal Blanchard et ses équipes depuis 1989.

 

 

Puisqu’elle s’attache à nous faire découvrir le « théâtre du monde » dans lequel l’autre est mise en scène, l’exposition propose un parcours en 4 actes à la dramaturgie d’une inégale intensité mais présente de bout en bout. Elle se fixe également pour but de redonner une identité, une humanité à toutes ces personnes, hommes, femmes et enfants, qui furent utilisées de façon dégradante et exploitées pour mieux légitimer la puissance de cette partie du monde dans laquelle perdurentjusqu'à aujourd’hui des stéréotypes et des schémas de pensée datant de l’époque des « Exhibitions ».

 

Au cours de l’acte 1 intitulé « La découverte de l’autre : rapporter, collectionner, montrer », nous naviguons essentiellement dans les cours européennes du XV° au XVIII° siècle. Là sont « montrées » des personnes ramenées sur les rives du vieux continent par les explorateurs de retour de leurs expéditions autour du monde. Il en va ainsi des 4 Inuits du Groenland exhibés à la cour de Frédéric III de Prusse en 1664 ou d’Omai, originaire du Pacifique qui suscite l’engouement des anglais et satisfait leur soif d’exotisme (il sera reconduit sur ses terres natales par Cook en 1784). Au cours de cette période, en Europe, il y a également un attrait certain pour les « curiosités » qu’elles soient des objets exotiques collectionnés dans un cabinet ou qu’elles s’incarnent en des individus présentant des caractères extraordinaires. Il en va ainsi d’Antonietta Goncalves, affublée d’une pilosité envahissante sur le visage ou de Madeleine de la Martinique qui souffre, pour sa part, de dépigmentation. 

 



"Groenlandais" Thiob, Cabelou, Gunelle et Sigio. Attribué à S. Von Hager 1654.

[photo@vservat]







 

 

 

 

De la fin du XVIII° siècle au début du XIX° siècle, on voit s’opérer un glissement dans l’appréhension de l’altérité. Saartjie Baartman, que l’on connait désormais sous le nom de « la vénus noire », en est emblématique. Cette jeune Bochimane arrachée à ses parents et son pays à l’âge de 19 ans, suscite à la fois l’intérêt des européens pour son fessier proéminent (la « vénus noire » est en effet stéatopyge) mais aussi celui de scientifiques, en particulier de l’équipe du muséum d’histoire naturelle de Paris, qui l’étudie de son vivant, puis réalise des moulages de son corps et conserve certains de ses organes dans le formol.

 

 

 

Le céphalomètre de Dumoutier, 1842. (à gauche)

 

 

L'"Histoire naturelle du genre humain" de J-J Virey, 1801. (à droite)

 

 

[Photos@vservat]


 
 
 
 
 
 
 
 


 
 

Voici venu le temps de passer à l’acte 2 « Monstres et exotiques : observer, classer, hiérarchiser » dans lequel les scientifiques élaborent un discours sur la hiérarchie des races qui vient conforter les représentations sur la prétendue infériorité des non-européens.  A cette même époque, les « monstruosités » jusqu’alors souvent exposées à des groupes sociaux limités, se popularisent. Partout en Europe, et la vénus Hottentote, en est encore une fois un exemple représentatif (2), sont donnés à voir des spectacles mettant en scène des « freaks ». Londres en est la capitale, mais Paris ou d’autres grandes villes du continent participent à cette mondialisation de l’entertainment. Aux Etats-Unis, le cirque Barnum propose également ce type de « divertissements » dans lequel l’exposition  d’indigènes est, en fait, un sous genre. On y montre bien sûr, des personnes atteintes d’infirmités ou de particulairtés (géants, nains, siamois etc), mais aussi d’autres, comme Saartjie Baartman que l’onmet en scène en accuentuant leur animalité, leur sauvagerie. Cette façon particulière de regarder l’autre façonne l’esprit des européens et cela sert de façon très utile les intérêts des états qui se lancent alors dans l’expansion coloniale. 

 

 

Affiche de l'exhibition de l'homme lion, Maong Phoset. (à gauche).



A droite, le smagnifiques portraits des Sioux lakotas réalisés par Gertrude Kasebier. 

[photos@vservat]

 

 

 

 

L’acte 3 nous propulse dans une nouvelle ère, celle du « show ethnique ». Nous sommes désormais dans le dernier quart du XIX siècle. Les grandes villes d’Europe possèdent leurs salles réservées pour ce type de spectacle : les Zoulous se produisent aux Folies Bergères de Paris, l’Egyptian Hallde Londres ou le Panoptikum de Berlin, sont d’autres lieux clés en Europe. L’affiche joue un rôle déterminant dans la promotion de ces spectacles et l’exposition en propose un très grand nombre afin que le visiteur puisse en saisir les codes et les messages. Outre Atlantique, le show de Buffalo Bill, "Wild West", pour lequel 50 à 60 Sioux Lakotas sont embauchés et qui se produit de 1887 à 1906 est un autre exemple de ces shows ethniques, extrêmement populaires. (3)

 


Affiche du spectacle des Zoulous aux Folies Bergères. 

 

 

[Photo@vservat]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’acte 4 propose, en dernier lieu, au visiteur de faire plus ample connaissance avec les « Mises en scènes raciales et ethniques » qui prennent une dimension tout à fait inédite avec la multiplication des expositions coloniales, universelles ou les reconstitutions de villages dans les jardins d’acclimatation : c’est le temps des zoos humains. Ces mises en scène  viennent en appui de l’entreprise coloniale européenne. C’est là que se fabrique et qu’est exposé le négatif, le contre-exemple, l’antithèse de l’européen à l’échelle de la culture de masse. A la sauvagerie mise en scène dans un décorum qui convoque exotisme et dangerosité, peur et fascination, s’oppose le progrès et la modernité des nations européennes organisatrices.

 

 

 

 
Magnifique affiche d'A. Mucha pour l'exposition Universelle de Saint Louis en 1904.
 
 
 
[photo@vservat]
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

C’est donc une exposition très riche qui nous est proposée. Deux remarques toutefois. La profusion de documents (4) conduit parfois à une certaine lourdeur qui ne sert pas forcément la démonstration, la répétitivité ou l’empilement n’étant pas toujours plus efficace que le discernement. L’exposition comprend un « appendice » sur la mémoire des « exhibitions » qui prend la forme de 4 vitrines où sont présentés des documents parfois intimes (au sens où ils circulèrent dans les sphères privées), en très grand nombre, sans grande lisbilité. Etant donné la prétention de l’exposition à faire résonner les problématiques évoquées dans le présent,  il aurait peut être été intéressant de rationnaliser davantage le choix des documents exposés dans le cœur du parcours de façon à mieux en exploiter la toute dernière thématique, qui se trouve un peu sacrifiée.

 

En outre, on ressort avec l’impresssion que le regard des européens sur l’autre n’est jamais sorti des « modèles », des stéréotypes  véhiculés par les « exhibitions ». Il y a pourtant vraisemblablement eu des voix discordantes, on ne les entend que très peu. Il aurait été utile de réserver une partie de l’exposition ou d'ajouter un espace dédié à ces autres regards, à ces autres discours sur l’autre, peut être rares, atypiques, inaudibles ou simplement opposés aux « exhibitions ». Leur absence, à l’exception, notable, d’un citation de Léon Werth (5),  est un peu regrettable.

 

Le repas des Zoulous, exposition d'un

groupe de 13 Zoulous à Londres, 1853.

par N. Henneman. [photo@vservat]

 

 

 

 

 

 

notes : 

(1) Pascal Blanchard est chercheur associé au CNRS. Il a publié un certain nombre d'ouvrages sur le fait colonial et la culture coloniale. Le laboratoire ACHAC travaille sur la colonisation, l'immagratoion et le post-colonialisme.

(2) Avant son arrivée à Paris où  elle sera étudiée par l'équipe du museum d'histoire naturelle, Saartjie Baartmann est également une attraction dans la capitale britannique. Quand elle arrive à Paris, ses spectacles londoniens l'ont déjà rendue célèbre.

(3) Au même moment, les Indiens des Grandes Plaines sont repoussés vers l'Ouest et massacrés. Les Sioux lakotas du spectacle de Buffalo Bill, paradoxalement, sont préservés sous leur forme "mise en scène" dans leur tradition pendant que d'autres nations indiennes sont englouties avec leurs traditions par la domination que leur impose les européens.

(4) L'exposition a bâti un epartie de sa promotion sur le nombre exceptionnel de documents présentés ("500 pièces et documents")

(5) Léon Werth en 1912 parle de "Tous ces gens sur qui la civilisation n'a passé que comme un dressage ont des instincts de marchands d'esclaves" à propos des organisateurs de spectacles ethniques.